Filles de la pluie/À Trielen

Bernard Grasset (p. 101-119).





A TRIELEN









A TRIELEN


— Vous ne savez point, dit Mme Coatanéa, ce que c’est que la vie des îles. Bastien, notre voisin de l’île Keller, ne peut en donner qu’une faible idée. En effet, malgré que l’endroit demeure impropre à toute culture et que le plus clair de ses occupations soit d’abattre les oiseaux de mer et les lapins qui pullulent sur son rocher, il y est heureux, en somme, autant qu’un châtelain dans ses domaines.

Pourtant, malgré l’étroitesse du canal qui sépare Keller de la pointe de Kerdancon, pour peu que la mer soit agitée, chose fréquente, ici, même par le temps calme, inutile de penser à aborder Ouessant avec son canot. Car le courant est terriblement fort, qu’il s’engouffre dans la baie de Béninou ou qu’il se précipite vers Pern. C’est ainsi que se noyèrent, voici deux mois, Henriette Coffec et Marthe Ivilinn... Bastien reste à certains moments, même pendant la belle saison, bloqué deux semaines, parfois plus longtemps encore, sans communication possible avec nous. Pensez donc ce que cela peut être avec de la houle et par les rafales d’hiver.

Mais, dans l’archipel d’Ouessant et sur la côte continentale en bordure du chenal du Four, il y a de ces groupes d’îlots, des cailloux, bien plutôt, que vous supposeriez seulement peuplés par des oiseaux aquatiques, et où vivent, d’un bout de l’année à l’autre, ou par intermittences, comme à Bannec, comme à Balanec, comme à Lédénès, des pêcheurs ou des goémonniers ou, encore, quelques solitaires blottis sous des huttes primitives, et qui représentent, au ras de l’écume des flots, parmi le souffle chagrin du vent de mer, la vie humaine.

— Monsieur Leroux, continua-t-elle, et vous aussi, Yan — vous avez connu Stéphan-le-Noyé, de Pennarcréac’h, qui vécut trois ans à l’île Lytiry, fou de douleur parce que sa femme, Yvonne Stanquigou, était partie, au lendemain de ses noces, avec le capitaine du voilier Bonne-Emma, relàché à Porz Pol pour avaries. On crut que Stéphan s’était jeté à l’eau, d’où son surnom. Deux ans après, des « Douarnenez » qui avaient poussé leur barque jusqu’à Lytiry le retrouvèrent. Il avait vécu de coquilles, de vers de vase et de poisson. De temps en temps, un « Perros » lui jetait une miche de pain, par miséricorde.

Et allez voir les deux familles qui habitent Quéménès, et le sauvage de l’île Ségal, et les colons de Béniguet, et Croleven, qui passa cinq ans a Bannec... Ceux-là, ils pourraient vous dire ce que c’est que la vie des îles, plus perdue que celle des phares isolés en mer, que des bateaux pourvoyeurs, au moins, visitent à des époques fixes.

Les épisodes les plus dramatiques se rattachent souvent à ces existences. Mais jamais je n’ai connu d’aventure plus pitoyable que celle de Virginie Kergrésan, la fille d’un ancien gardien-chef du sémaphore du Créac’h, Virginie, qui épousa un cultivateur des environs de Plouguerneau, et vécut avec son mari et ses enfants huit ans à Trielen.


Quand vous venez du Conquet à Ouessant, passé Béniguet, vous laissez sur la gauche, en entrant dans le chenal de la Helle, et derrière les Pourceaux, un groupe d’îlots que, par temps chaud, on distingue mal dans les buées de la mer qui fume : les îles Morgol et Lytiry, ensuite Lédénès de Quéménès, et Quéménès, jaune et blonde comme une galette de sable qu’une vague semble devoir toujours submerger ; enfin, plus à l’Ouest, Trielen, large de trois cents mètres à peu près, toute en longueur, Trielen, entourée à marée haute de lames écumeuses qui courent sur un banc de roc, presque à fleur d’eau, et qui s’étend, par Vas Jabet, Pen ven Bras, la Roche Baptême et Pen ven Bihan jusqu’à Molène.

Aux plus basses marées d’équinoxe, cette chaussée n’est qu’un vaste champ d’algues recherchées avec activité et qu’on entasse à Trielen. Et ces herbes marines sont, avec une pauvre culture, la seule raison d’habiter cet îlot et le pourquoi de cette petite ferme, surtout visible du côté des Pierres Noires, en rangeant les Serroux, et que vint habiter Virginie Kergrésan.

Elle n’avait jamais quitté Ouessant avant son mariage. Pour qui connaît l’isolement de certaines femmes éloignées du bourg, habiter Trielen ne saurait apparaître comme ayant dû effrayer Virginie. La mer et la solitude, c’était son lot : elle ne comptait dans sa famille que des marins, des pilotes et des gardiens de phare.

Kergrésan, lui, était un terrien, mais il avait servi dans la flotte. Et, venu à Ouessant, il s’était épris d’amour pour Virginie et l’avait épousée avec l’idée de la ramener un jour sur le continent. Travailleur, il pensait pouvoir mieux employer ses bras sur « la grande terre » qu’à Ouessant. Or, Virginie répugnait à quitter le pays. Elle n’aurait su vivre sans la mer. Alors, ayant appris que la ferme de Trielen était à louer, les jeunes époux partirent pleins d’espoir vers l’îlot, dans la barque d’un pilote.

Virginie était une grande rousse, tout os et muscles, bâtie comme un gabier dont elle avait un peu la démarche chaloupante. Tout de même, à cause de sa belle santé et de ses yeux verts, elle ne manquait pas d’agrément, paraît-il. Courageusement, ils se mirent à la tâche, arrachant, traînant, empilant les goémons dont ils fécondèrent leur sol ingrat ; puis, la saison venue, ils entassèrent leur récolte humide, pour la vente.

Aux instants de répit, ils montaient dans leur canot et prenaient du poisson.

Leur ferme se dressait devant une aire ensablée où pourrissaient, et puis séchaient les varechs en meules vertes, rousses et noires.

Une odeur fétide s’en dégageait. Des rivières couleur de purin s’étaient formées, retournant l’eau des mers vers la grève. Les longues tiges d’algues des grands fonds, mises à part, pour faire le feu, semblaient des serpents qui s’étiolaient parmi la désolation de l’îlot rocailleux. Des brindilles éparses de varech séchaient, racornissaient, s’allégeaient. Alors le vent les promenait de pierre en pierre, avec un bruit sec ; et ces crissements métalliques étaient la seule chanson des plantes qui, la nuit, berçait leur sommeil.

Un enfant leur vint, tout de suite, et puis un autre. Ils amenèrent le premier à Lan Pol pour le baptême, fête de famille. Le second fut conduit à Molène qui était plus près. Dans les premiers temps, ils revenaient parfois à Ouessant ou, encore, ils poussaient jusqu’au continent. Mais ces voyages étaient longs et compliqués. Ils y renoncèrent. Très vite, ils s’étaient faits à leur réclusion, au point de passer quelquefois un an sans revoir la terre. Pour le baptême de leur troisième bébé, Kergrésan, profitant d’une occasion, alla seul au Conquet, portant son petit sous le bras et revenant le soir même.

Après, on confia les suivants à des marins de Molène, pour ne pas abandonner la maison.

Six enfants naquirent. Amaigrie, avec son ossature plus saillante encore, presque virile, Virginie avait perdu toute coquetterie. Le labeur avait courbé sa taille ; ses traits, à force de ne plus sourire, avaient pris une expression dure et sévère dont ses cheveux en broussaille accentuaient encore la sauvagerie. Elle peinait du matin au soir, aux côtés de Kergrésan, partageant les mêmes travaux, avec, en plus, les soins du ménage, les galettes de pain à cuire, les habits des enfants à tailler et à coudre, presque muette, repliée sur elle-même, dans une tendresse farouche pour ces six petits êtres éclos au milieu des brisants, parmi les vagues, comme une nichée d’animaux.

Elle n’en avait perdu aucun. Car ils étaient tous beaux et forts et l’on ne savait pas ce que c’était que la maladie.

Parfois, des barques d’Ouessant ou de la côte apportaient des nouvelles du monde. C’était au moment des coupes de goémon. On restait ensuite deux ou trois mois sans voir d’étrangers aborder. Et quand ils arrivaient, on les écoutait à peine, indifférent. Car, en vérité, rien n’aurait su exister en dehors de la récolte et de la vente des varechs et de la bonne tournure que prenaient les pommes de terre et les choux, à côté, dans les quelques sillons de terre cultivable. Et les seules choses dignes d’attention, pour eux, c’était l’état du ciel et de la mer, le seul imprévu possible, le passage des petits bateaux ou des torpilleurs qui se hasardaient parfois à l’entour des cailloux voisins, comme pour s’amuser à noyer Trielen sous leur fumée noire.

Les jours sont monotones à l’excès dans un monde aussi restreint. La nuit, seule, semble devoir arracher Trielen à sa solitude. Avec elle, en effet, surgissent les lueurs des phares environnants, le Four, Saint-Mathieu, les Pierres Noires, le Créac’h, le Stiff, d’autres encore. C’est comme une main tendue à travers l’espace, une visite à des oubliés. Leurs éclats fouillent, pénètrent l’île avec une régularité de pendule, quelque chose d’automatique et d’inexorable et qui rappelle que, là-bas, il y a des hommes, de la vie, de la pensée — mais bientôt, on n’y fait plus attention.

Un soir d’été, par un temps tiède et pourri qui précédait la venue d’un de ces longs orages persistants de la saison chaude, Kergrésan se mit au lit sans avoir dîné. La veille, il s’était déjà plaint d’une grande lassitude. Une semaine avant, une barque de Plougonvelin, montée par quatre hommes, était venue chercher du goémon et faire de la soude. Ils étaient restés trois jours et repartis et le mari de Virginie, qui les avait aidés dans leurs travaux, pensa qu’il s’était trop employé ou qu’il avait pris froid.

Il était dur au mal et ne se plaignait pas, sauf de douleurs dans le ventre provoquées par une diarrhée opiniâtre. Il avait dû manger quelque chose de malsain. La chose parut d’autant plus plausible à Virginie que le petit Yves, l’avant-dernier des garçons, souffrait de la même indisposition. Virginie l’avait couché pour le calmer.

Kergrésan, lui, était obligé de se lever toutes les dix minutes. Son état s’aggrava pendant la nuit. Et une fois qu’il s’était assis, pour reprendre haleine, face à la mer, près de la crèche au cochon, il ne put se relever. Il appela sa femme d’une voix faible. En voyant son mari comme paralysé, incapable de faire un mouvement, une grande frayeur saisit Virginie car elle sentit qu’il était la proie d’un mal qu’elle ne pourrait conjurer. Raidissant ses muscles, elle soutint Kergrésan jusqu’à la maison et le hissa sur son lit, presque inconscient. Un peu plus loin, Yves poussait des cris, apeurant ses frères et sœurs.

Un autre jour et une autre nuit passèrent ainsi, au milieu des transes et des plaintes. Quand l’aube parut, Kergrésan avait encore empiré. Il était pris de crampes et ses membres se fléchissaient brusquement, lui arrachant des exclamations de douleur. Il demandait à boire, sans cesse, et, dans son délire, allait jusqu’à réclamer de la glace. En deux jours, sa figure s’était considérablement amaigrie ; Virginie avait peine à reconnaître son mari : son nez s’était effilé, pincé, ses yeux, cerclés de noir, s’étaient excavés. Sa peau, sèche, semblait durcie et quand Virginie, anxieuse, lui prenait la main, elle trouvait cette main froide comme celle d’un noyé. Mais ce qui l’épouvanta surtout, ce fut la voix du malade qui était devenue semblable à celle d’un vieillard, grêle et faible, cassée.

Alors, il lui annonça qu’il allait mourir.

Virginie n’avait jamais pensé à la mort. Et maintenant, dans cette île où elle était emprisonnée, sans un médecin, sans médicaments, sans personne pour la réconforter, sans prêtres, la mort se présentait.

Elle sortit de sa maison et courut à la grève. Mais aucune barque n’était en vue. Le ciel, pourtant, s’était assombri, la côte en paraissait très proche. On voyait le phare tout blanc de la pointe Saint-Mathieu, et le Conquet, et Quéménès et Molène, si distinctement qu’un instant elle se mit à crier, dans l’espoir qu’on entendrait son appel.

Kergrésan, épuisé, demeurait anéanti, les membres étendus, immobile. Ses yeux avaient rougi, ses pupilles s’étaient démesurément dilatées ; elles brillaient au milieu de l’œil enfoncé dans l’orbite et les paupières ne bougeaient plus, ce qui donnait à son regard une terrible fixité. Sa respiration était si pénible qu’il paraissait étouffer et il avait des expirations si brusques que sa face en semblait déchirée.

Sa diarrhée, pourtant était passée. Mais, quand elle l’interrogea, à la fin de la journée, ce fut à peine si elle entendit sa réponse.

Virginie, pour réchauffer Yves, essaya de le frictionner. Il grelottait et se plaignait, lui aussi, d’une soif ardente.

Quand vint la troisième nuit, Yannic et Françoise furent, à leur tour, prises de coliques. Ce fut alors que Kergrésan mourut, sans une plainte : Virginie s’en aperçut seulement après que le petit Yves eût agonisé dans ses bras.

Au lendemain, avec le jour, le cadavre de son mari l’épouvanta. À travers la peau noirâtre et desséchée apparaissaient des saillies cartilagineuses ; ses lèvres violettes s’étaient encore amincies. Elles découvraient maintenant les dents dans un abominable rictus. Pourtant elle voulut entreprendre la toilette du mort. Le temps orageux et lourd s’était accentué, le cadavre commençait à sentir.

La vigueur ne lui manquait pas d’ordinaire. Mais trois nuits de veille et la douleur l’avaient épuisée et, sur la couche voisine, un autre petit défunt attendait ses soins. Lorsqu’elle porta la main sur son mari, une sueur froide l’envahit toute, avec une terreur inexplicable, seulement au toucher de cette peau visqueuse qui n’avait plus rien de l’homme... Quelque chose de la peau froide et satinée d’un batracien. Alors, par crainte de devenir folle, elle n’osa poursuivre sa tâche.

Yannic et Françoise se tordaient de douleur. C’était le même mal foudroyant qui avait déjà terrassé deux êtres chers. Pendant trente heures, la fièvre aux yeux, la tête en feu, ne songeant plus à manger, soutenue seulement par quelques verres d’eau, elle soigna les deux fillettes.

Mais comme elle était sortie pour voir si quelque bateau n’apparaissait pas à l’horizon, elle découvrit Michel, le dernier de ses enfants, étendu sur le sable, un bras replié sous la tête. Sa figure, comme celle d’Yves et de Kergrésan, était presque bleue. Il ne donnait plus signe de vie.


Le temps, qui depuis longtemps menaçait, creva tout à coup. Des rafales passèrent sur l’île.

Alors, Virginie compta sur ses doigts et vit que son mari s’était éteint depuis quatre jours. Elle prit une bêche et alla creuser un trou dans la terre si sèche et si pauvre que ce n’était à vrai dire que du sable, sur le versant Sud-Ouest, face aux Pierres Noires. Elle traîna Kergrésan jusqu’à la fosse et l’ensevelit. Ensuite, elle creusa une autre fosse dans laquelle Yves fut déposé ; et une autre encore, pour Michel. Et puis, ce fut au tour de Léontine et de Jean-Marie, qui périrent en quelques heures. Et elle eut à creuser sept trous, sept en tout, car au bout d’une semaine, plus rien ne restait de cette famille dont elle avait été l’âme, et aucune voile, par le terrible ouragan qui s’était déchaîné, ne s’était risquée à portée de ses signaux désespérés.


Une fois seulement, au crépuscule, alors qu’elle s’était accroupie, hâve et décharnée, auprès de ses tombes, elle crut voir, dans un semblant d’accalmie, une embarcation aux voiles déchirées et qui passa, venant de l’île Morgol et contournant la Vieille Noire, à portée de la voix. Mais la vitesse de cette barque la terrorisa, et quand elle supplia qu’on l’arrachât à cette désolation, la barque disparut dans un remous.

Et puis, le vent se leva à nouveau, plus violent de minute en minute, balayant Trielen, promenant des tourbillons de sable qui lui fouettaient la face et aveuglaient ses yeux.

Pourtant elle ne savait se résigner à réintégrer sa maison, même avec la nuit. Elle restait accroupie sur le sol, près des siens, l’œil hagard tendu vers le large. Et, s’étant retournée, dans un éclair du feu du Créac’h, elle se rendit compte que le souffle du Sud avait peu à peu découvert les cadavres. Des têtes, des poings, des pieds apparaissaient, noirs.

Elle approcha. Car elle eut en cet instant le pressentiment qu’elle s’éveillait d’un long cauchemar ou qu’elle était folle, mais qu’ils n’étaient point morts. Et, dans cette enquête passionnée, elle vit que les petites mains d’Yannic et d’Yves, qui gisaient côte à côte, semblaient bouger... des gestes spontanés, limités aux doigts qui grattaient le sable, doucement, comme pour s’en débarrasser dans les mouvements inconscients du sommeil. Et puis l’immobilité les reprenait.

Soudain, un bras de Jean-Marie se replia.

Les yeux démesurément ouverts, elle avança encore, en rampant, elle avança vers Kergrésan, qui, maintenant, retenait toute son attention : le tronc de son mari, à demi enterré, s’était courbé, le ventre en avant, tendu comme un arc. Ses épaules touchaient toujours la terre, ainsi qu’elle l’avait placé, mais de légers soubresauts l’agitaient ; son nez pointu sortait du sable. Elle voulut crier, la frayeur étrangla sa voix : le cadavre, d’un mouvement brusque, venait de se retourner et s’était placé sur le côté.

Alors, Virginie se sauva en hurlant. Et, de ses forces décuplées par la terreur, elle parvint à mettre à flot le mauvais canot dont Kergrésan se servait pour la pêche. Elle prit les avirons, et, au hasard, car elle était incapable de raisonner sa route, elle s’écarta vers le chenal, favorisée par l’ébe, et se confiant aux eaux.

Elle dut longer les Chrétiens et le rocher du Bœuf, qu’on connaît ici sous le nom de Roc’h Egen, et Clossen Bras. On prétend qu’un schooner à la cape, désemparé par la furie des lames, aperçut cette barque dans la nuit, près de Les Las, avant qu’elle n’entrât dans la Helle. On supposa que ce canot était celui d’un navire en perdition, et, qu’abandonné, il voguait à la dérive.

Dans sa fuite irraisonnée, Virginie avait pensé, sans doute, aller à Ouessant. Le courant du Four l’entraîna vers le large.


Deux jours après, au matin, le temps qui s’était un peu calmé permit à des pêcheurs de la cote de partir à la recherche des épaves que charriait la mer. Une barque de Lanildut, montée par trois hommes, recueillit l’embarcation errante et lui passa une amarre. Au fond du canot, Virginie était étendue sans mouvement.

Quand les marins atteignirent le Conquet où ils avaient affaire, ils y ramenaient la malheureuse îlienne. Des personnes charitables l’habillèrent et lui donnèrent à manger.

Alors Virginie prit à pied le chemin de Plouguerneau, qu’habitait la famille de son mari. Et ce fut dans la voiture d’un marchand de poisson, qui l’avait recueillie sur la route, qu’elle arriva à Saint-Renan.

Elle entra, vers les sept heures du soir, dans l’hôtellerie de mes parents, chez lesquels j’étais encore à l’époque. Je me souviens que ma mère me cria de me sauver. Des voyageurs, lorsqu’elle apparut, firent le signe de croix, tant sa vue était impressionnante. Elle marchait d’un pas saccadé, comme pour fuir, pour fuir plus loin, n’importe où, comme pour s’échapper à soi-même. Elle était à moitié démente. Pourtant, elle se rappelait tout. Elle n’interrompait ses pleurs que pour parler. Et c’est ainsi qu’elle nous dit, à travers ses sanglots, cette histoire vraie, dont beaucoup de personnes qui se rappellent l’épidémie de choléra qui ravagea nos côtes, voici tantôt seize ans, pourraient vous affirmer l’authenticité — et que je voudrais n’avoir jamais entendue.