Ouvrir le menu principal



XXX.


L’ame de feu Bressier était un peu découragée ; elle resta quelques jours sans faire de nouvelles épreuves, s’enfonçant dans le nectaire des fleurs avec les abeilles, se baignant dans les gouttes de rosée que le matin suspend à la pointe des brins d’herbe, comme des diamans, des opales, des rubis, des émeraudes, que boivent les premiers rayons du soleil.

Tantôt, avec la cétoine verte, elle dormait dans les roses blanches ; tantôt, avec le criocère écarlate, elle se cachait dans le calice d’argent des lis, ou elle s’enivrait de l’odeur des tubéreuses.

Au sein de cette nature où tout est né pour aimer, où les insectes se cherchent dans les fleurs qui se fécondent par des caresses embaumées, elle songeait tristement qu’elle n’avait encore pu trouver un homme et une femme s’aimant également, qu’elle n’avait pu encore surprendre un baiser qui fût des deux côtés un baiser d’amour. Ainsi Mélanie aimait Louis qui aimait Arolise, et Arolise n’aimait qu’un nom et de l’argent.

Les femmes se servaient de l’amour pour acheter comme avec une monnaie universelle les grandeurs, la pompe, les plaisirs.

S’il se trouvait par hasard deux êtres capables de ressentir un amour réel, ils ne se rencontraient pas, ou se trouvaient dans la vie placés dos à dos ; chacun des deux se trouvait apparié avec un être d’une autre nature.

L’amour semble exister toujours entre deux personnes, non pas qui s’aiment également, mais l’une qui aime et l’autre qui est aimée : à tel point que parfois il arrive que les deux changent de rôle, que l’amant, par exemple, aime avant la possession, et que la maîtresse aime après.

Par momens, l’ame de feu Bressier regrettait de ne pas être remontée au soleil en sortant de sa prison.

Un jour cependant, comme elle s’amusait au fond d’un grand cactus pourpre à charger les pattes d’une abeille de la poussière d’or parfumée des étamines dont elle doit faire son miel, elle s’avisa de suivre l’insecte dans son vol capricieux.

Après être entrée dans quelques fleurs du jardin, l’abeille s’éleva tout à coup à une grande hauteur, et pénétra par la fenêtre dans une chambre pleine de fleurs rares dans de magnifiques vases du Japon. C’était la plus jolie chambre qu’on put voir. Des étoffes de soie blanche tendues au plafond et sur les murailles en faisaient une tente attachée avec de grosses ganses d’or. Le parquet était couvert de peaux de tigres, la cheminée chargée de vases de la plus grande richesse ; sur un canapé du temps de Louis XV, en bois doré, avec des coussins en soie blanche, était à demi couchée une femme dont le costume trahissait un reste de deuil ; elle était d’une grande beauté.

Ses regards étaient pleins d’un feu humide, toute sa personne respirait la tristesse et l’amour ; mais ni l’un ni l’autre de ces sentimens n’étaient inspirés par celui dont on portait un deuil si coquet, ou plutôt contre le deuil duquel on combattait avec tant d’adresse. L’abeille fit quelques tours dans la chambre, se plongea et se roula dans les amaryllis des vases, puis s’échappa. Pour l’ame de feu Bressier, elle resta auprès de la belle veuve, se jouant dans ses cheveux et dans les dentelles de sa parure, et pensant que l’heureux mortel auquel elle songeait devait être bien fier de son amour et l’aimer de son côté de toutes les forces de son ame. Hélas ! elle se trompait encore une fois ; elle eut besoin de passer quelque temps auprès de Mme Ernsberg pour s’en convaincre. Quelques lettres écrites par Mme Ernsberg à une de ses amies nous mettront à même, de notre côté, de savoir la vérité sur ce point.


XXXI.
Mme ernsberg à Mme d’acheville.

« Mon Dieu ! oui, ma chère amie, je veux bien vous dire mon secret, car il faut que j’en parle, il m’étouffe, et ce n’est qu’à vous que j’en puis parler.

« Vous ne vous êtes pas trompée sur ma préoccupation ; malgré le plaisir que vous ne doutez pas que j’éprouve auprès de vous, je n’ai pu me distraire d’une seule pensée pendant les quelques jours que vous avez passés chez moi et pendant ceux que vous m’avez emmenée passer à la campagne.

« J’aime ! je ne vous le nierai pas plus long-temps ; et si j’ai si mal répondu aux questions que vous me faisiez, c’est que c’est un aveu que l’on aime mieux faire de loin qu’en face. D’ailleurs, il y a dans le sentiment qui s’est emparé de moi des circonstances assez étranges pour qu’il me soit assez embarrassant de vous les conter, vous étant auprès de moi avec vos grands yeux noirs si interrogatifs et votre bouche si moqueuse,

« Voici l’histoire, mais sans embellissemens, quoique jamais peut-être histoire d’amour n’en eût autant besoin.

« La première fois que je l’ai rencontré, c’était dans la rue, sans savoir son nom, sans que rien dût me le faire remarquer, sans qu’il me remarquât surtout. Depuis, je le rencontrais de temps en temps, et, comme si je l’eusse connu, je me disais : Tiens, voilà ce monsieur !

« À peu près à cette époque, quelqu’un dut le présenter chez ma tante *** ; il ne vint pas. Je m’attendais à voir le visage d’un homme dont on m’avait beaucoup parlé, et dont la peinture a pour moi un charme particulier. J’étais on ne peut plus contrariée.

« Un soir, au théâtre, quelqu’un me dit : — Fernand est auprès de moi. — Je cherchai à le voir, mais il changea de place ; cela me fut impossible.

« Une année se passa ainsi ; je conservais le désir de voir Fernand, dont je connaissais tous les tableaux, dont je recherchais les moindres dessins, remarquant toujours, quand je la rencontrais, la personne inconnue, dont le regard indifférent exerçait sur moi une puissance inexprimable lorsque je passais à côté d’elle dans la rue.

« Du reste, je ne sais s’il alla chez ma tante *** ; j’étais brouillée avec elle pour des affaires de la succession de mon mari. Je n’avais plus d’occasions ni de chances pour rencontrer Fernand dans le monde, et je n’y songeai plus.

« Un jour, par une froide matinée de printemps, en ouvrant la fenêtre de l’appartement que j’habite avec ma mère depuis mon veuvage, je vis, se promenant dans le jardin qui dépend d’un autre logement, l’inconnu, qui, suivi d’un jardinier, paraissait lui donner des ordres et agir en maître. Je le reconnus tout de suite ; mais, comme j’avais fait un peu de bruit en ouvrant la croisée et que ses yeux se levaient, je rentrai dans le fond de l’appartement.

« Une femme de mes amies vint me voir, et, tout en causant, nous nous mîmes à la fenêtre.

— À qui est ce jardin ? me dit-elle.

— Hier, dis-je, il n’était à personne ; mais je crois qu’aujourd’hui il est loué : on vient d’y mettre un jardinier.

« À ce moment, l’inconnu sortit d’un bouquet d’arbres, et mon amie me dit :

— Est-ce là le nouveau locataire ?

— Je le pense, répondis-je.

— Eh quoi ! reprit-elle, est-ce que vous ne le connaissez pas ?

— Non, vraiment.

— Mais c’est le peintre Fernand.

— Ah ! dis-je, c’est singulier.

« Puis je m’aperçus que je disais une sottise. En effet, qu’y avait-il là de singulier ?

« Je ne me rappelle pas bien si j’avais affaire dehors ; toujours est-il que je ne tardai pas à m’habiller et à faire demander une voiture. En sortant, je dis à la portière : — Est-ce que M. Fernand va demeurer ici ?

— Oui, madame, dit-elle. Est-ce que madame le connaît ?

« En vérité, je ne sais pourquoi, mais je me sentis rougir.

« Je ne sais pourquoi !… Oh ! si vraiment, je le sais !… N’avons nous pas en nous une sensation qui s’éveille à l’approche d’un événement important, d’un bonheur et surtout d’un malheur ?

« Toute préoccupation cessa. Je le rencontrais sans que rien en moi s’en réjouît ; je passais long-temps sans le rencontrer, sans éprouver de chagrin.

« Un matin, ma mère reçut un billet. Fernand sollicitait d’elle la permission de lui demander quelques renseignemens sur une personne de sa connaissance, renseignemens qu’elle seule, disait-il, pouvait lui donner.

« Comment moi, qui n’ai jamais eu aucune coquetterie, pas même à ce degré qui est naturel aux femmes ; comment, pour le recevoir, ou plutôt pour le voir un moment, car il était probable que j’aurais à le laisser seul avec ma mère ; comment fis-je de ces frais que, de bonne foi, je ne me rappelle, en pareil cas, avoir faits pour personne ?

« J’aurais voulu être bien, avoir de l’esprit, et tout cela pour faire une belle révérence quand il entra, et me retirer. Il me demanda si je ne m’en allais qu’à cause de lui, et ajouta qu’il était heureux d’avoir à dire que ce qu’il avait à demander à ma mère n’avait rien de mystérieux. J’hésitai un moment ; mais ma mère me fit signe de rester.

« Ce qu’il demanda, en effet, n’exigeait pas de tête à tête, et, quand il fut parti, je me sentis tout heureuse de penser que ce n’était peut-être qu’un prétexte pour s’introduire à la maison.

« De ce jour, des rapports généraux s’établirent entre nous ; quand nous nous rencontrions, ou quand il me voyait à la fenêtre, nous échangions un salut. Il vint quelquefois à la maison, il prêtait des livres à ma mère et à moi, mais presque toujours il se contentait de les remettre à ma femme de chambre, sans demander à nous voir.

« Un jour, je parlai devant lui d’un livre qui venait de paraître et qu’on ne pouvait se procurer. Une heure après, il me l’envoya avec un billet dans lequel il me disait qu’ayant fait pour moi une chose impossible, il viendrait le lendemain chercher mes remerciemens.

« Son billet était aimable. Quand on me le remit, j’avais deux personnes avec moi ; je m’embarrassai de l’embarras qu’il me causait.

« Il ne s’agissait plus de ma mère ni d’un prétexte : c’était lui qui venait chez moi.

« Il me sembla que la manière dont j’avais paru désirer ce livre avait provoqué sa visite, et je m’effrayai tellement, que, le lendemain, sous prétexte que je ne l’attendais plus, je sortis d’assez bonne heure encore. Puis en rentrant, lorsqu’on me dit qu’il était venu, je me sentis saisie d’un dépit violent contre moi-même.

« Il y a dans sa personne une gravité et une naïveté que je n’ai jamais trouvé réunies qu’en lui. Je ne saurais dire ce qu’il y a de bien dans sa figure ; mais ce qui est certain, c’est que, près de lui, les hommes réputés les plus beaux sont tout à coup effacés.

« IL y a dans son front élevé, dans sa bouche dédaigneuse, quelque chose de noble et d’imposant ; puis, dans d’autres instans, sa bouche, qui est pleine d’expression, devient presque caressante. Son sourire, en même temps jeune et mélancolique, charme et attire. Son rire est naïf comme celui d’un enfant. Son regard est calme et profond, mais il manque de douceur.

« Tout ce qui charme en lui est involontaire : c’est pour cela sans doute que c’est irrésistible.

« Sa parole accentuée est une harmonie ; je n’en ai jamais entendu de semblable. Jamais la voix d’un homme, sonore et majestueuse comme la sienne, ne m’est parvenue aussi douce et aussi mélodieuse ; sa parole est une musique et une séduction.

« Ses gestes sont rares, ses mouvemens peu bruyans. Ce qui domine chez lui, c’est un calme et une puissance qui ne peuvent venir que du sentiment intérieur de sa force morale, et de son insouciance de tout.

« S’il parle, ce qui lui arrive rarement, on s’aperçoit qu’insensiblement tout le monde se tait et l’écoute. S’il essaie quelques exercices d’adresse avec d’autres hommes, il les efface par une si grande facilité, qu’on ne voit aucun effort, mais une bonne grâce dont les autres n’approchent pas.

« Bientôt il vint de temps en temps, sans raison, sans prétexte, seulement pour nous voir. Quelquefois il nous offrait des billets de spectacle, mais jamais il ne nous offrait de nous y accompagner. Cependant j’accueillais avec empressement tout ce qui, de sa part, semblait un moyen de se rapprocher de moi.

« J’étais sous un charme puissant, mais sans m’en effrayer. Ce qui m’occupait n’avait pas, à mes yeux, l’importance d’un sentiment réel ; et si parfois je trouvais, au fond de mon admiration pour lui, des circonstances qui ressemblaient un peu à quelque chose de défendu, j’étais rassurée par cela même qu’il ne me témoignait rien, et j’avais toujours pensé qu’une femme, telle que je crois être, n’aimait pas la première. Aussi la pensée ne me vint-elle pas de me craindre moi-même ; tant que je n’avais pas à le craindre, lui, ma défiance ne s’éveillait pas.

« Mais bientôt je m’aperçus que, près de lui, j’éprouvais une émotion si violente, que je n’étais pas bien sûre de la lui cacher fait ; cette émotion s’en augmentait d’autant plus, et je me troublais. Quand il me quittait, je sentais comme un grand délabrement de cœur.

« Le temps de l’aveuglement ne tarda pas à se passer ; je commençai à avoir peur de moi-même et à voir que je l’aimais. Je passais, presque sans m’en apercevoir, des journées entières près de ma fenêtre, parce que de là je pouvais le voir sans en être remarquée.

« Un jour qu’il était chez moi, nous regardions son jardin ; ma mère lui montra une rose qu’elle trouvait belle ; j’en désignai une autre que je préférais ; il me dit : — C’est ma filleule ; le jardinier, qui l’a eue de graines, lui a donné mon nom.

« J’aurais voulu répondre quelque chose, n’importe quoi… tant je me sentais embarrassée de la pensée qui occupait mon esprit, et qui sans doute devait se laisser voir dans mon regard, et peut-être dans mon silence. Cela me fut impossible ; j’avais les yeux attachés sur la fleur, et je me disais : — J’avais bien raison de l’aimer plus que les autres.

« Le lendemain, je le vis qui cueillait ses plus belles fleurs ; j’étais à la fenêtre avec ma mère ; elle me dit en riant : — tu serais contente, si c’était pour toi ?

— Quelle idée ! dis-je ; pourquoi veux-tu que M. Fernand m’envoie des fleurs ?

« En même temps mon cœur battit, et je me sentis rougir comme si ma mère m’eut jugée et condamnée. Pauvre mère ! elle ne pensait que deux choses : c’est que j’aime les fleurs et que celles de Fernand sont fort belles.

« Puis il me vint au cœur un désir inconnu : ces fleurs, si elles étaient pour moi ! pensai-je ; et si elles ne sont pas pour moi, elles sont pour une autre. Je suivais sa main, je me demandais dans une anxiété douloureuse s’il cueillerait la rose que j’avais remarquée, lorsque je la lui vis couper : c’était la seule qui fût sur le rosier ; il me sembla qu’il prenait quelque chose qui m’appartenait, quelque chose qu’il m’avait donné.

« Quelques minutes après, on me remit le bouquet. Il l’avait apporté lui-même. Je le pris comme un trésor, je le plaçai en aussi bon lieu et aussi grand honneur qu’il me fut possible. Jamais je n’avais reçu un présent qui me fût aussi cher, aussi précieux.

« Il m’en envoya quelques autres fois ; mais un jour, je m’avisai de lui reprocher qu’il eût donné des fleurs à une jeune fille qui demeurait près de nous. Je voulais plaisanter, mais je mis dans mes reproches un sérieux involontaire… je l’accusai presque de vouloir corrompre cette jeune fille.

— Des fleurs ? me dit-il froidement ; bon Dieu ! j’en donne à tout le monde ; il n’y a rien d’aussi innocent que mes bouquets.

« De ce jour, il cessa de m’en envoyer ; peut-être aussi, de mon côté, n’y tins-je plus autant.

« Il me semblait qu’il avait voulu punir et abattre ma présomption. Aussi, pendant quelque temps, si je n’évitai pas tout-à-fait de le voir, toujours me trouvai-je embarrassée de sa présence. Je ne comprenais plus comment j’avais laissé échapper ces imprudentes paroles au sujet de ses fleurs. Depuis long-temps, du reste, je m’apercevais bien que, devant lui, ma présence d’esprit m’abandonnait entièrement, et que je n’étais rien, je ne disais rien de ce que je voulais être et de ce que je voulais dire.

« J’interprétais ses moindres actions, ses gestes les plus involontaires ; s’il arrivait que je le rencontrasse dans la rue, j’espérais qu’il m’avait épiée ; s’il fredonnait un air quelconque, le soir, dans son jardin, je cherchais un rapport entre les paroles de cet air et notre situation à lui et à moi. S’il s’asseyait pour lire dans tel ou tel coin du jardin, je pensais qu’il n’avait choisi cette place que parce que de là il pouvait me voir ou être aperçu de moi.

« Je ne pensais pas que, la veille, il s’était placé ailleurs ; je ne cherchais pas si l’ombre et le soleil n’étaient pas les vraies causes de sa détermination, j’aimais trop à rapporter à moi tout ce qu’il faisait.

« Un jour, je le vis arrêter ma femme de chambre dans la rue, et lui parler quelques instans ; j’espérai et je craignis à la fois : s’informait-il de quelque chose qui pût lui servir à me rencontrer ? La chargeait-il d’une lettre ? Le sentiment qui domina alors chez moi fut celui de la crainte et de la dignité blessée ; il me répugnait extrêmement de voir cette fille dans ma confidence. Mais quand je vis que ce colloque n’amenait aucun résultat, quand je ne le rencontrai pas, quand je ne reçus pas de lettre, je regrettai amèrement qu’il n’eût pas fait ce que j’avais redouté et trouvé mauvais.

« J’avais presque chaque jour une foule de petits bonheurs à son insu : j’assistais à tous les détails de sa vie, je traduisais tous les bruits qui partaient de chez lui ; je connaissais non-seulement tous ses amis, mais aussi toutes les personnes qui le venaient voir d’habitude ; une multitude de petites remarques m’avaient appris ceux qu’il aimait le plus. J’étais contente en même temps que lui quand je les voyais arriver.

« Il continuait à nous voir quelquefois, mais quoiqu’il se trouvât, presque chaque fois qu’il venait, seul avec moi, il ne paraissait pas chercher une occasion de s’expliquer.

« Voilà, ma chère, où nous en étions quand vous êtes venue passer quelques jours près de moi, puis quand vous m’avez emmenée à la campagne. Depuis mon retour, rien n’a changé ; même silence de sa part, au milieu de mille petites circonstances qui me paraissent suffisamment expressives : ses regards que je surprends souvent attachés sur ma fenêtre, et qu’il détourne brusquement aussitôt qu’il se croit aperçu, les innombrables petits services qu’il me rend, les livres qu’il me prête, qu’il prend soin de monter lui-même chez moi.

« Il est vrai que presque toujours il évite d’entrer. Est-ce à une excessive timidité que je dois attribuer les contradictions de sa conduite ? S’il m’aime, pourquoi ce silence obstiné ? S’il ne m’aime pas, pourquoi m’entoure-t-il ainsi de soins et de prévenances ? Je ne sais que penser ; mes jours se passent dans une horrible anxiété, car je l’aime, moi, et je frémis si à la honte d’aimer la première je joins la honte et la douleur d’aimer seule.

 « Adieu. »


Pourvu, pensa ici l’ame de feu Bressier, que je ne tombe pas encore sur un Paul Seeburg ! Je ne sais pourquoi, mais j’ai mauvaise opinion de ces amours-là.


XXXII.
Mme ernsberg à Mme d’acheville.

« Il m’a écrit hier matin un billet pour me demander si ma mère et moi serions curieuses d’assister à la première représentation d’un nouveau ballet.

« Croiriez-vous, ma chère amie, que j’ai mis plus de trois quarts d’heure à faire ma réponse ? J’avais d’abord dit qu’on fît attendre son domestique ; mais, voyant que je ne viendrais jamais à bout des deux lignes que j’avais à trouver, je fis dire que j’enverrais la réponse dans la matinée.

« En effet, les lettres et les mots s’arrangeaient si singulièrement sous ma plume, qu’en relisant ma première réponse il me sembla qu’à son offre de billets de spectacle, je répondais que j’aimais Fernand de toute mon ame. Je déchirai ce billet et j’en fis un autre, mais je trouvai celui-ci sec jusqu’à la malveillance. J’en fis successivement ainsi huit ou dix sans en être plus contente, après quoi j’envoyai une femme de chambre lui dire que nous acceptions avec plaisir son offre obligeante.

« Ainsi qu’il fait presque toujours, il n’est pas venu au théâtre. Quand nous sommes rentrées, il y avait encore de la lumière chez lui. Je fis un peu de bruit à dessein, j’ouvris et je fermai ma fenêtre. Il ne se mit pas à la sienne, et bientôt sa lumière disparut. Seulement alors je me couchai, mais je fus bien long-temps sans m’endormir.

« Aujourd’hui nous est venu voir un homme qui a fait long-temps profession d’être amoureux de moi. C’est un homme bien fait, distingué, spirituel ; je me rappelle même parfaitement qu’il ne me déplaisait pas autrefois : eh bien ! aujourd’hui sa visite m’a été odieuse. Il a paru étonné de la froideur de ma réception ; j’ai essayé de le traiter un peu mieux, mais cela m’a été impossible ; enfin je le priai de me donner le bras jusqu’à une place de voitures ; — il me fallait absolument sortir, et une servante mettrait un temps infini à en aller chercher une.

« Une fois hors de la maison, je commençai à respirer. Je ne puis plus supporter un instant ce qui me distrait de lui. Arrivée à une place de fiacres, mon cavalier en appela un, et, après m’avoir donné la main pour monter, me demanda où je voulais qu’on me conduisît. Je n’y avais pas pensé. Je dis une adresse au hasard, chez une femme que je ne vois jamais. Comme il me saluait, ma mère, qui rentrait, me reconnut, et, s’approchant de la voiture, me demanda où j’allais. Elle fut étonnée de ma réponse, mais elle me dit qu’elle irait avec moi, parce qu’en même temps elle ferait une visite à une de ses amies qui demeure dans le même quartier. M. Cerny nous salua, et la voiture se mit en route. J’étais horriblement contrariée de la rencontre de ma mère ; je voulais être rentrée pour cinq heures, parce qu’à cette heure, d’ordinaire, il rentre pour s’habiller et fait quelques tours de jardin. Alors, quand je me trouve à ma fenêtre, nous échangeons un petit salut cérémonieux que je ne perdrais pour rien au monde.

« Quand nous avons été en route, j’ai avoué à ma mère que je n’étais sortie que pour me débarrasser de M. Cerny qui m’ennuyait. — C’est singulier, me dit-elle, tout le monde le trouve aimable, et toi-même je t’ai vue de cet avis.

« Je ne répondis pas.

« Ma mère me dit : — Puisque nous sommes en route, nous irons toujours voir mon amie.

« Nous arrivons chez Mme Fontil. On veut nous retenir à dîner ; ma mère accepte ; moi je dis que je suis horriblement malade ; ma mère veut rentrer avec moi ; j’insiste pour qu’elle reste : enfin nous repartons et nous rentrons à la maison ; mais, soit qu’il ne fût pas rentré, soit qu’il fût déjà sorti, je ne l’ai pas vu au jardin. Le résultat de ma journée a été de fâcher trois personnes, M. Cerny, ma mère et Mme Fontil.

« Mais que me fait le reste du monde ? »


XXXIII.
Mme ernsberg à Mme d’acheville.

« Il est arrivé cette nuit, ma chère amie, la chose la plus étrange qui se puisse imaginer. Je viens de l’apprendre seulement ce matin par ma mère, qui est entrée fort en colère chez moi en me disant qu’il fallait chasser Célestine.

« Imaginez-vous que vers minuit ma mère, qui, comme presque tous les gens âgés, s’endort difficilement, entendit dans le salon un bruit inaccoutumé. Elle se pique d’être brave ; elle alluma une bougie et alla voir ce que c’était. Elle avoue que son courage faillit l’abandonner lorsque, mettant la main sur la clé du salon, elle entendit des pas furtifs sur le tapis. Sa valeur était montée au degré nécessaire pour aller s’assurer qu’il n’y avait personne et qu’il ne se passait rien ; mais elle ne s’était pas attendue à un réel sujet d’alarmes. Cependant elle se rassura et ouvrit la porte. À ce moment, un homme, caché dans un rideau, souffla sa bougie, passa derrière elle et gagna la porte du carré, par laquelle il sortit de l’appartement. Ma mère, demi-morte de frayeur, sonna ma femme de chambre, qui vint fort troublée, à ce que dit ma mère ; elle ralluma sa bougie, s’assura qu’on n’avait rien volé, et défendit qu’on m’éveillât. Elle passa le reste de la nuit à réfléchir sur cet événement, mais le trouble de Célestine lui fit construire la fable que voici.

« Tout le monde, dit-elle, était couché dans la maison déjà depuis quelque temps, et Célestine, quand elle la sonna, n’était pas encore déshabillée ; il est évident, ajoute-t-elle, que l’homme que j’ai surpris n’est autre qu’un galant que cette fille a caché dans le salon, afin d’attendre que nous fussions assez endormies pour qu’elle pût sans risque le recevoir chez elle ; car on ne peut aller à sa chambre sans traverser un corridor qui longe la mienne. Comment expliquer autrement, dit ma mère, la présence dans le salon d’un homme qui ne vole rien, le trouble de Célestine encore habillée à cette heure ?

« Je partageais un peu l’opinion de ma mère ; je ne sais quel instinct secret me fit désirer d’interroger ma femme de chambre sans témoins. Lorsque ma mère m’eut quittée, je la sonnai et lui dis sévèrement :

— Célestine, on a trouvé cette nuit un homme dans le salon ; ce n’était pas un voleur ; vous étiez encore habillée à une heure à laquelle on devait vous croire couchée déjà depuis quelque temps, vous avez paru troublée et confuse. Vous savez quel est cet homme, et j’exige que vous me le disiez.

— Mais, madame…

— N’essayez pas de mentir.

— Eh bien ! madame, c’était… M. Fernand.

— M. Fernand !… m’écriai-je ?

« À ce moment ma mère rentra ; je fis signe à Célestine de sortir, ma mère me demanda si elle avait avoué.

— Je ne lui ai encore rien dit, répondis-je.

— Mais tu es tout émue ?

— C’est que j’allais parler… et cela m’embarrasse un peu. J’ai remis l’interrogatoire à ce soir.

— Oui,… et tu te laisseras toucher ; tu la garderas.

— Mon Dieu ! ma mère, entre tous les défauts qu’il faut avoir à son service dans une domestique, c’est celui pour lequel j’ai le plus d’indulgence, je vous l’avoue.

« Et je me laissai aller à une longue plaidoirie philosophique. Je parlai des vertus surhumaines qu’on veut exiger des domestiques pour vingt francs par mois, le prix tout au plus d’un vice très ordinaire. Je blâmai les femmes qui sont si furieuses de voir un amant à leur femme de chambre, que leur colère a presque l’air d’être de l’envie ; j’ajoutai que, sous les autres rapports, j’étais contente de Célestine. Je finis presque par convaincre ma mère, qui me dit : Fais ce que tu voudras.

« Me voilà seule et je pense avec vous, ma chère amie. Vous rappelez-vous que j’attribuais à la timidité les contradictions que je remarquais dans la conduite de Fernand à mon égard ? Elle est jolie, sa timidité ; je l’admirerais fort si je ne devais admirer encore plus la profondeur de ma dissimulation. Hélas ! rien de ce qui se passait dans mon cœur ne lui a échappé ! Qu’avait-il besoin en effet de passer par tous les degrés vulgaires de la déclaration, des soupirs, etc. ? Il savait que je l’aimais ; néanmoins, je ne pense pas avoir rien fait qui pût lui inspirer l’audace de s’introduire ainsi chez moi… Je suis blessée, d’ailleurs, qu’il ait mis ma servante dans son secret… hélas ! et dans le mien.

« Ma mère m’a rendu un grand service quand elle est venue m’interrompre tout à l’heure. Qu’aurais-je dit à cette fille ? de quel front l’aurais-je regardée ? car Fernand n’a pu la prendre pour confidente et obtenir d’elle qu’elle le servît dans son projet, sans qu’il lui ait affirmé que je ne le trouverais pas mauvais.

« En cela, du reste, il se trompe et il l’a trompée. Je suis indignée d’une telle audace et d’un tel procédé. Hélas ! je vous le dis, et je n’en sais rien moi-même ; il m’aime, voilà tout ce que je pense clairement. Le reste ne fait dans ma tête qu’un petit bruit confus qui ne peut guère me distraire de cette ravissante pensée : il m’aime !

« Ce soir je causerai avec Célestine, je veux savoir tous les détails. Mon Dieu ! l’oserai-je ? il faut donc avouer… et à une servante ! Que faire ? Il y a des momens où je voudrais ne jamais revoir ni elle, ni lui !…

« Tenez, il est au jardin, je viens de le voir ; il m’a saluée. Heureusement qu’à cette distance on ne peut distinguer, car je me sentais rouge comme une cerise.

« Je vais sortir, je ne puis rester en place. Je crains et je désire le moment où, ce soir, je parlerai à Célestine ; mais j’attendrai que tout le monde soit couché.

 « Adieu. »


Non, se dit l’ame de feu Bressier, ce n’est plus là Paul Seeburg. Il est vrai que Paul Seeburg se serait tout aussi bien introduit auprès de Cornélie, qu’il serait venu par les toits, au risque de se casser le col ; mais, une fois arrivé, il aurait souhaité le bonsoir à sa maîtresse, ou aurait risqué quelque remarque hardie dans le genre de : Il fait bien chaud aujourd’hui ; après quoi il s’en serait allé par le même chemin.


XXXIV.
Mme ernsberg à Mme d’acheville.

« Tout est fini, ma chère amie ; je ne vous ai pas écrit hier, parce que j’ai passé la nuit et la journée à pleurer et à m’indigner contre moi de ma lâche douleur. Aujourd’hui, je ne suis pas fâchée de me retracer encore une fois, en vous les racontant, toutes les circonstances qui doivent me guérir d’un amour insensé.

« Avant-hier soir, j’étais émue et tremblante quand je vis arriver l’heure où Célestine viendrait me déshabiller. Je lus même un peu plus tard que de coutume, ou plutôt je feignis de lire ; j’étais si honteuse de me sentir désormais dans la dépendance de cette fille. Enfin je sonnai, et Célestine arriva tellement embarrassée, que je repris un peu d’assurance. — Tenez, lui dis-je, voici une robe que je ne mets plus et qu’il y a déjà long-temps que je veux vous donner. — Célestine me remercia et me regarda avec un profond étonnement.

— Madame n’est donc pas fâchée contre moi ? dit-elle.

— Je devrais l’être, répondis-je, mais je vous pardonne à condition que vous me direz bien, sans me rien déguiser, comment cela est arrivé.

— Mon Dieu, madame, il faut vous dire d’abord qu’il y a très longtemps que M. Fernand me poursuivait. Je ne voulais pas l’écouter, mais il montait ici à chaque instant sous toute sorte de prétextes ; je le rencontrais chaque fois que je sortais ; il me faisait tant de promesses ; enfin, madame, ajouta-t-elle en baissant les yeux, j’ai fini par céder.

— Mais n’aviez-vous pas peur de me déplaire ?

— Je lui disais bien que, si madame apprenait ce que je faisais pour lui, je serais chassée ; mais il me répondait que, si ce malheur arrivait, il ne m’abandonnerait pas, et que d’ailleurs madame n’en saurait rien.

« Ici je commençai à ne pas bien comprendre.

— Mais, ajoutai-je, que vous disait-il de moi ?

— Rien, madame.

— Comment, rien ! mais enfin avant-hier, quand ma mère la trouvé dans le salon, que voulait-il faire ?

— Voilà ce que c’est, madame : pour aller dans ma chambre, il faut passer dans le corridor qui longe celle de madame votre mère, et il attendait là qu’elle fût endormie, parce qu’alors je serais allée le chercher.

« À ces paroles, je sentis un vertige s’emparer de moi, une lueur funeste brillait au milieu de mes incertitudes.

— Mais enfin, vous l’auriez mené dans votre chambre ?

— Oui, madame.

— Et… après ?

— Dam ! madame pense bien…

— Mais enfin il n’y serait pas resté toute sa vie, dans votre chambre ?

— Non, madame, il serait sorti un peu avant le jour, comme les autres fois.

— Comme les autres fois ! ce n’était donc pas la première fois qu’il venait ainsi ?

— Il était déjà venu deux fois, madame.

« Plus de doute, cet homme que j’aimais, que depuis si long-temps j’entourais de tout ce que mon ame peut renfermer de sentimens tendres et élevés, cet homme n’a jamais pensé à moi, et il est l’amant de Célestine, de ma femme de chambre.

« Tout ce que je me plaisais à expliquer dans sa conduite comme des preuves d’un sentiment pour moi, tout ce qui me semblait de sa part me montrer qu’il cherchait à me voir, à se rapprocher de moi, tous ces prétextes plus ou moins ingénieux qu’il prenait pour venir à la maison, tout cela n’avait que Célestine pour objet !

« Alors un voile épais tomba de mes yeux ; en un instant, mon inflexible mémoire rappela chacune de ses paroles, chacune de ses démarches, chacun de ses gestes ; j’avais pris pour de l’amour ce qui n’était qu’une politesse banale, ce qui était moins encore, ce qui n’était qu’un moyen de se rapprocher de cette fille.

« Ainsi ses visites, ses conversations avec moi, dont j’écossais avec soin chaque mot, après son départ, pour en tirer des inductions, tout cela n’était que le prix dont il payait, malgré lui, le plaisir que je lui donnais de dire quelques mots à ma servante en entrant ou en sortant, ou de lui presser la main.

« Je ne saurais vous dire à quelle honte, à quelle colère, à quelle indignation je fus en proie toute la nuit.

« Quoi ! tous ces trésors d’amour que j’avais amassés pour lui dans mon cœur, il les avait dédaignés pour offrir son amour à une créature comme Célestine, à cette fille parée de mes vieilles robes et de mes bonnets fanés !

« Quelle humiliation ! pourvu que ma femme de chambre n’ait pas compris mon erreur ! Et ce présent que je lui ai fait ! je vois maintenant la cause de son étonnement.

« Puis je pleurai et je me demandai : Mais nous ne connaissons pas les hommes, et que veulent-ils de nous, que cherchent-ils donc en nous, pour que cette fille l’ait emporté sur moi ? Et elle avait l’insolence de me dire qu’il l’avait poursuivie long-temps, qu’elle lui avait résisté, à lui que j’attendais, moi ! Quoi ! cet amour dans lequel je voyais une si complète félicité, elle l’a long-temps dédaigné, elle, ma servante ! Elle est donc jolie, plus jolie que moi ? Mais aurais-je jamais cru qu’une fille de cette sorte pût être jolie aux yeux de l’homme que j’aimais ?

« Il faisait jour, je la sonnai pour la voir ; elle est jolie, c’est vrai, mais cela est ce que sont toutes ces filles, ce n’est ni propre, ni soigné, cela n’a aucune délicatesse… Je lui fis faire cinq ou six choses inutiles, mais de ces choses où paraît le plus désagréablement la condition de la servitude : elle n’en parut ni surprise ni froissée. J’aurais voulu qu’elle ne m’obéît pas ou qu’elle m’obéît de mauvaise grâce ; non, et son calme m’irritait ; je me disais : elle est heureuse ; s’il m’avait aimée, moi, je me serais comme elle enveloppée de son amour, et il m’aurait ainsi préservée de tout.

« Son amour ! mais il ne l’aime pas ; c’est impossible, il ne peut pas l’aimer ; et cependant, c’est une chose affreuse que d’envier cette fille. Mais non, je ne l’envie pas. Que ferais-je maintenant de l’amour de Fernand, de cet amour qu’il a déshonoré et sali à mes yeux ?

« Je voudrais qu’il m’aimât maintenant, mais pour le repousser avec mépris.

« Ah ! je n’ose regarder tout ce qu’il y a de mouvemens honteux dans mon cœur.

« Mais je ne peux plus voir cette fille ; si elle sourit, il me semble qu’elle me brave ; si elle a l’air humble, c’est par pitié, pour ne pas m’humilier. Ma mère est entrée dans ma chambre et m’a dit :

— Eh bien ?

« Je ne savais que trop ce qu’elle voulait dire, mais je ne voulus pas en paraître préoccupée au point de ne pas penser qu’il y eût autre chose dont elle pût avoir à me parler.

— Quoi ? de quoi veux-tu me parler ?

— Mais de Célestine et de cet homme.

— Elle m’a tout avoué.

— Et que feras-tu ?

— Je ne la garderai pas ; on ne peut pas souffrir qu’une fille se permette ainsi d’introduire un amant dans la maison de ses maîtres. Que penserait-on de moi, si j’avais l’air de tolérer une semblable conduite, mon Dieu ?

— Mais, me dit ma mère, tu me disais hier le contraire de tout cela.

— Ah ! oui, hier, mais j’ai réfléchi.

— Et lui as-tu dit de partir ?

— Non. Je prendrai un autre prétexte ; je ne veux pas lui donner plus long-temps occasion de me parler de ses amours, cela me dégoûte.

— Quel prétexte prendras-tu ?

— Elle ne tardera pas à m’en fournir ; elle a toutes sortes de défauts, je n’aurai qu’à choisir.

— Ah !

« Cet ah de ma mère me fit rentrer en moi-même ; en effet, je pensais que la veille je lui avais fait un pompeux éloge de Célestine. Je parlai d’autre chose.

« Me voilà seule avec vous, et je vous écris. Vous voyez, ma pauvre amie, à quel degré d’humiliation je suis réduite. Il faut que je détermine ma mère à faire un voyage, malgré la saison qui est bien avancée ; il y a une sœur à elle qui est malade à Reims, je vais parler à ma mère d’aller passer un mois auprès d’elle. Une fois là, je verrai à prolonger le séjour ; j’espère que le temps et ma dignité justement offensée me guériront de mon indigne amour. Il y a des momens où je me crois guérie, et où j’ai presque envie de rester et d’affronter la présence de Fernand ; mais qui sait si ce n’est pas une ruse que l’amour emploie contre moi ?

« Adieu, je ne sais si je ne suis pas plus honteuse que triste et indignée. »


XXXV.

Voici, du reste, comment Célestine fut chassée.

Le jour même, elle laissa tomber une tasse qui valait bien huit sous. On l’appela maladroite ; on lui dit qu’elle cassait tout dans la maison. Elle répondit humblement que depuis bientôt deux ans elle n’avait jamais cassé que cette tasse. On la trouva audacieuse de répondre ; on lui dit que, si on faisait attention à son ouvrage, cela n’arriverait pas ; qu’elle n’avait cassé la tasse que parce que, selon son habitude, elle avait tourné la tête pour se regarder dans une glace ; qu’elle ne pensait qu’à se regarder ; qu’on n’avait pas besoin d’une servante qui n’avait d’autre soin que celui de sa sotte personne.

Le lendemain, c’était un dimanche et le jour de sortie de Célestine. On la trouva habillée trop en demoiselle ; on lui fit ôter une sorte de bonnet orné de rubans d’assez mauvais goût, et on l’obligea d’en mettre un plus simple ; on exigea qu’elle eût un fichu sur son cou : il n’était pas décent de l’avoir ainsi nu.

Le soir, on trouva qu’elle rentrait trop tard ; le lendemain matin, qu’elle ne se levait pas assez tôt. Elle répondit qu’elle était levée depuis cinq heures du matin. À ces mots, on observa qu’elle avait pris depuis long-temps l’habitude de répondre et d’être impertinente, et on lui dit qu’elle eût à chercher une place.

Célestine, du reste, donnait un rival à Fernand, et un rival aimé. C’était un gros Auvergnat, lourd et épais, qui apportait de l’eau à la maison.


XXXVI.

L’ame de feu Bressier s’éloigna à regret de Mme Ernsberg. Il y avait autour de cette femme une enivrante atmosphère d’amour et de fleurs ; il semblait que son ame exhalât l’amour, comme ses cheveux sentaient la violette.

Les regrets qu’elle éprouva ne furent pas amoindris par la première rencontre d’amoureux qu’elle fit. C’était un jeune homme encore imberbe, baisant la grosse main d’une paysanne hâlée, robuste, à l’haleine forte, au visage mâle, une sorte d’homme femelle, qui, dans un accès de tendresse, en serrant la main de son amoureux, faillit le faire crier, tant elle lui broyait les os.

L’ame vagabonde continua ses recherches.

Dans le coin d’un appartement, trois hommes sont réunis autour d’une table, sur laquelle sont placés des verres et un pot de bière.

— Hélas ! mes frères, dit un des trois, qui aurait cru que le bonheur dont avait joui tant d’années notre pauvre frère allait lui glisser aujourd’hui entre les doigts ; que sa femme, jusqu’ici si sage, si fidèle, si attachée à ses devoirs, lui donnerait un si violent chagrin ? car voici la lettre que j’ai trouvée ce matin par hasard, et je vous ai réunis pour vous demander conseil.

Enfin, je ne puis davantage retarder mon départ. Mes chevaux seront à ma porte ce soir à onze heures. Ne vous dirai-je pas adieu en partant ? Ne songerez-vous pas que, dans notre périlleux métier, chaque adieu peut être le dernier ? N’obtiendrai-je jamais de vous que des refus ? Qu’avez-vous à craindre de moi ? Ne me suis-je pas toujours résigné au respect que vous m’avez imposé ? Au nom du ciel, venez encore une fois dans cet heureux logis où j’ai tant pensé à vous ! Venez ce soir à neuf heures, pas avant, car à ce moment seulement je suis sûr d’être seul ; pas après, car il se fera dans la maison un mouvement qui vous exposerait à être remarquée. Mon ange chéri, ne me refusez pas.

— Voilà, mes chers frères, voilà, mes bons amis, la lettre que j’ai trouvée, et sa femme a annoncé à dîner que sa mère est malade et qu’elle ira la voir ce soir. Elle est soucieuse et tourmentée. Je n’ai pas besoin de vous dire mon embarras. Notre frère ne reviendra pas avant deux semaines.

— Mais, dit l’un des frères, il paraît qu’il n’y a pas grand mal : il n’est question que de refus, de respects, etc.

— Oui, dit l’autre, jusqu’ici ; mais l’attendrissement des adieux, la douleur de la séparation, peuvent mener loin.

Pour celui qui avait parlé le premier, il ne parla plus, et ralluma sa pipe, qui était éteinte.

— Oh ! si notre frère était ici, il en tirerait une vengeance éclatante ; il suivrait l’infidèle et l’immolerait avec son amant à sa juste colère.

— Ceci serait bien, dit le second frère, si la chose se pouvait faire sans bruit et sans scandale ; mais l’opinion attache aux fautes de la femme du déshonneur, et, ce qui n’est pas moindre, du ridicule pour le mari. Il faut donc éviter de donner de la publicité à notre malheur.

— Si je lui parlais, dit le premier frère ; si je lui disais que je sais tout, si je l’accablais de reproches et de mépris ?

— Vous auriez tort, reprit le second frère. Peut-être n’a-t-elle plus pour frein que la peur de perdre l’estime. Il ne faut pas l’en débarrasser.

— Lucrèce l’a dit, ajouta le premier frère : Il y a toujours quelque amertume mêlée aux joies humaines :

Surgit amMedio de fonte leporum
Surgit amari aliquid
.

— C’est ce que dit aussi un auteur grec, dit le second frère, jaloux de l’érudition du premier :

Πωλοῦσιν ύμἳν πάντα τάοναθ οί θεοί

— Ce que La Fontaine a si bien traduit dans ces beaux vers, reprit le premier :

Il lit au front de ceux qu’un vain luxe environne
Que la fortune vend ce qu’on croit qu’elle donne.

— Et Voiture, dit le second, dans une lettre au comte de Guiche : « Pour l’ordinaire, la fortune nous vend bien chèrement ce qu’on croit qu’elle nous donne. »

Pour le troisième frère, il continuait de fumer sa pipe et de boire de temps à autre une gorgée de bière.

— Mais que faire ?

— C’est une grande sottise qu’ont eue les hommes de faire dépendre leur honneur de la fidélité de leurs femmes, dit le second frère.

— Ah ! mon Dieu ! il est neuf heures moins un quart, et je l’entends qui sort ! Elle va passer par ici ; je vais lui défendre de sortir.

— Ne vous en avisez pas, dit le second frère ; nous n’avons aucun droit sur elle. Elle saura bien vous le dire.

— Alors je vais la suivre…, et malheur à elle ! malheur à lui

— Gardez-vous-en bien ! Quels sont encore vos droits ?

— Mais que faire ? que faire ?… Elle ouvre la porte : la voici !

Le troisième frère, sans quitter sa pipe, prit avec deux doigts un bouton de l’habit de celui de ses frères qui était le plus près de lui, et l’arracha, non sans faire une notable déchirure à l’habit. La femme, à ce moment, traversait la chambre pour sortir ; elle salua ses beaux-frères, et dit : — Adieu, mes frères ; je vais chez ma mère.

— Ma chère sœur, dit le troisième frère, il faut absolument qu’avant de vous en aller, vous fassiez un point à l’habit de mon frère et que vous rattachiez ce bouton arraché.

— Mais ne peut-il mettre un autre habit ? demanda-t~elle avec impatience.

— Non, ma sœur ; nous allons ensemble dans un endroit où on doit être en habit noir, et il n’a que celui-ci.

— Mais il faut une heure pour raccommoder cet accroc.

— Oh ! que non, un petit quart d’heure suffira.

Elle paraissait anéantie ; mille idées traversaient sa tête. Cependant il fallut se résigner ; d’abord elle essaya de se hâter, mais bientôt elle s’aperçut qu’il n’y avait pas moyen d’arriver à temps, ses mains tombèrent découragées ; puis, comme si elle se réveillait d’un songe, elle se remit à coudre avec une ardeur convulsive. Mais une pendule sonna neuf heures, que l’ouvrage était loin d’être terminé.

— Mon frère, dit-elle, vous avez une affreuse habitude de fumer ainsi, toute la maison en est infectée…


XXXVII.

— Pst, Édouard !

— Qu’est-ce, Léopold ? Léopold. — As-tu trois francs ?

Édouard. — Non, et toi ?

Léopold. — Imbécile ! pourquoi est-ce que je te demanderais si tu les as ?

Édouard. — Pour me les offrir si je ne les avais pas.

Léopold. — Au contraire, c’était pour te les emprunter.

Édouard. — Je ne les ai pas. J’avais cent sous : trois francs de gants, et le reste au fiacre qui m’a amené.

Léopold. — Diable !

Édouard. — Que veux-tu faire de trois francs ? Veux-tu jouer, malheureux ! veux-tu risquer ton or sur le tapis vert des tables de jeu ?

Léopold. — Ne plaisante pas. Voilà ce qui m’arrive : tu sais bien cette grande femme blonde qui est près du piano ?

Édouard. — Mme Lagache ?

Léopold. — Oui. Tu sais depuis combien de temps je lui fais la cour.

Édouard. — Je sais aussi combien d’élégies, de madrigaux, de bouquets tu as commis à son intention.

Léopold. — Ne plaisante pas. Tu sais que son mari n’a jamais voulu, malgré toutes mes ruses, toutes mes bassesses, me laisser entrer dans sa maison.

Édouard. — Tiens, à propos, où est-il donc le mari ? je ne le vois pas ce soir.

Léopold. — Il n’y est pas. Je ne t’ai pas caché, à toi, que Mme Lagache répond à mon amour.

Édouard. — Parbleu non, tu ne me l’as pas caché, ni à Frédéric non plus, ni à Jules non plus, ni à Eugène non plus, ni à personne.

Léopold. — Tu sais…

Édouard. — Mon bon ami, nous avons l’air de faire une exposition de tragédie ; le héros dit à son confident : Tu sais, et lui récite trois cents vers. Il serait bien plus amusant pour le confident d’entendre la moindre babiole qu’il ne sût pas ; il y a assez long-temps que cela dure ; je veux donner aux confidens à venir l’exemple de la révolte contre cet abus.

Léopold. — Tais-toi.

Je te l’ai déjà dit, et veux te le redire.

Nous arriverons tout à l’heure au nouveau : c’est une femme prudente, qui ne m’a pas permis d’aller chez elle sans l’invitation de son mari, qui bien plus sévèrement encore n’a jamais voulu venir chez moi, qui d’ailleurs ne sort jamais seule ; que son mari suit comme son ombre.

Édouard. — Pardon, je blâme le mot ombre appliqué à M. Lagache, qui est gros comme un muid.

Léopold. — Tais-toi donc. Tout cela est de la prudence plus que de la vertu ; d’ailleurs elle m’aime, et j’ai tout lieu de croire qu’elle ne reculerait pas devant une occasion ; eh bien ! tout à l’heure, en dansant, elle m’a dit : Mon mari n’est pas ici, vous me reconduirez.

Édouard. — Eh bien ! tu me fais l’effet d’être le plus heureux des hommes.

Léopold. — Au contraire.

Édouard. — Comment, au contraire ?

Léopold. — Je voudrais trouver un mot plus fort. Il faut que je la reconduise ; mais comment faire, puisque nous n’avons ni l’un ni l’autre de quoi payer une voiture ?

Édouard. — Reconduis-la à pied.

Léopold. — Imbécile !

Édouard. — C’est vrai. Comment faire ?

Léopold. — Il n’y a personne ici qui ait assez de confiance en toi pour te prêter cent sous, que tu me sous-prêterais ?

Édouard. — Dis plutôt qu’il n’y a personne en qui j’aie assez de confiance pour les lui demander.

Léopold. — Mais qu’est-ce que je vais faire ? J’ai envie de me sauver, de ne revenir jamais ici, de ne revoir jamais Mme Lagache.

Édouard. — De quitter la France et l’Europe, n’est-ce pas ? Moi, à ta place, je prendrais tranquillement la voiture à tout hasard, puis j’aviserais ensuite aux moyens de la payer ou de ne pas la payer. Quand Mme Lagache serait rentrée chez elle, j’irais à l’heure chez un ami.

Léopold. — Mais on quittera d’ici à une heure du matin ; où veux-tu que j’aille frapper à cette heure-là ?

Édouard. — C’est juste ; eh bien ! tu donneras ton chapeau au cocher.

Léopold. — Ton expédient est joli !

Édouard. — Je te jure que je n’hésiterais pas à l’employer pour moi.

Léopold. — Mais que faire ? que devenir ? Je ne puis lui dire que je n’ai pas d’argent pour prendre une voiture ; je ne puis la reconduire à pied sans rien dire. Je voudrais être à cent lieues d’ici.

Édouard. — Peut-être voudra-t-elle aller à pied, elle demeure près d’ici.

Léopold. — C’est justement pour cela qu’il faut une voiture : à pied, on arriverait en cinq minutes. Mon Dieu ! que je suis donc embarrassé !

Édouard. — Je te dis… si le refus venait d’elle ?

Léopold. — Ce serait une occasion unique manquée ; mais je m’en consolerais pour éviter l’humiliation.

Édouard. — Il n’est que onze heures ; invente de ton côté, je vais imaginer du mien. Il est impossible qu’à nous deux nous ne trouvions pas…

Léopold. — Trois francs ?

Édouard. — Non ; il est au contraire probable que nous ne les trouverons pas. Je veux dire un moyen de te tirer d’embarras.

— Nous nous rejoindrons de temps en temps.

Minuit.

Édouard. — Eh bien !

Léopold. — Rien. Je ne sais que faire ; j’en deviendrai fou. Tu n’as rien trouvé ?

Édouard. — Non ; cherchons encore, nous avons plus d’une heure devant nous. Mais à ta place je donnerais mon habit au cocher.

Léopold. — Tout à l’heure tu me conseillais de lui donner mon chapeau. Tu n’as pas fait grands efforts d’imagination depuis ce moment-là.

Édouard. — C’est que j’ai réfléchi que ton chapeau n’est pas bien bon, et que le cocher n’en voudrait peut-être pas.

Léopold. — Tu m’ennuies. Je t’assure que ma position n’est pas amusante.

Une heure.

Édouard. — On va partir, mais tu es sauvé.

Léopold. — Comment le sais-tu ?

Édouard. — Comment je le sais, ingrat ! c’est moi qui te sauve.

Léopold. — Comment, est-ce que le maître de céans t’a demandé avis pour me prêter le louis que je lui ai demandé ?

Édouard. — Tu as un louis ?

Léopold. — Je ne suis pas assez lié avec lui pour lui emprunter cent sous.

Édouard. — Ah bien ! alors j’ai fait une jolie chose.

Léopold. — Comment ? Qu’as-tu fait ?

Édouard. — C’était pour te tirer d’embarras. Dès ce soir, j’en ai bien peur, tu pourras rendre le louis à notre hôte.

Léopold. — Mais explique-moi… Ah ! mon Dieu ! voilà que l’on part.

Léopold s’approche de Mme Lagache, qui dit adieu à la maîtresse de la maison, et la prie d’attendre qu’il fasse chercher une voiture. La maîtresse de la maison sourit ; Mme Lagache répond qu’elle préfère s’en aller à pied, qu’il fait un temps magnifique, qu’elle demeure à deux pas, etc. Léopold insiste, dit en plaisantant qu’il est fatigué, qu’il a beaucoup dansé, que ces deux pas qu’il y a à faire sont au-dessus de ses forces. Mme Lagache répond sérieusement qu’elle ira à pied, que d’ailleurs, si M. Léopold est trop fatigué pour l’accompagner, M. Millin, qui demeure auprès de chez elle, voudra bien accepter cette corvée. Léopold se résigne. M. Millin, qui a entendu Mme Lagache, sort en même temps qu’eux et les accompagne jusqu’à la porte de Mme Lagache.

Léopold, qui est furieux, ne peut même se plaindre ; il se contente de prendre un air superbe et indifférent, de tenir le bras sur lequel s’appuie Mme Lagache le plus loin de lui qu’il peut ; il ne prononce pas un mot. Mais comme on entre dans la rue de Mme Lagache, comme on voit déjà la lanterne qui est en face de la porte, il se ravise, il lui presse le bras contre son cœur, il lui demande quand il la verra, il remarque que cette soirée a bien vite passé. Mme Lagache, à son tour, endosse les airs dédaigneux que vient de dépouiller Léopold ; elle retire son bras, le pose à peine sur celui de Léopold. Je suis sûr que le bras de Mme Lagache ne pèse pas à ce moment autant qu’une plume de chardonneret.

On arrive, M. Millin frappe, on ouvre, Mme Lagache entre, Léopold referme la porte dont le bruit retentit dans son cœur. Il répond à peine à M. Millin, qui l’accompagne encore quelque temps, et il rentre chez lui désespéré et furieux. Lorsqu’Édouard avait vu l’embarras de Léopold, il avait pensé qu’il fallait le sauver à tout prix, il avait été inviter Mme Lagache à danser ; elle avait répondu qu’elle ne danserait plus, qu’elle était fatiguée. Édouard avait frémi pour son ami à ce mot. Espérez donc de reconduire à pied une femme qui est trop fatiguée pour danser ! Il la pria de lui permettre de passer auprès d’elle le temps de la contredanse qu’elle lui refusait, en ajoutant qu’il se croirait parfaitement indemnisé.

— Voilà un homme heureux, dit-il en montrant Léopold.

— Et, demanda Mme Lagache, en quoi consiste donc ce bonheur si digne d’envie ?

Édouard. — En ce que c’est l’homme du monde le plus favorisé du beau sexe.

Mme Lagache. — Vraiment ! Et comment le savez-vous ?

Édouard. — Un peu par lui et beaucoup par d’autres.

Mme Lagache. — Par lui… Cela montre que, si son bonheur est réel, il n’en est guère digne.

Édouard. — Oh ! moi, je suis son ami intime, et ce qu’il m’en a dit n’est pas pour commettre une indiscrétion, car il ne m’a jamais nommé personne, mais pour m’apprendre à triompher de ma timidité.

Mme Lagache. — Vous êtes donc timide ?

Édouard. — Hélas oui !

Mme Nicols, la maîtresse de la maison, s’approche alors de Mme Lagache, et lui dit : Vous ne dansez pas ? Mme Lagache répéta ce qu’elle avait dit à Édouard, et ajouta :

— Je vous avouerai humblement que j’ai voulu faire comme la plupart de ces dames et de ces demoiselles ; j’ai mis des souliers plus petits que mes pieds, et ils me gênent horriblement.

Mme Nicols répondit obligeamment à Mme Lagache qu’elle avait d’autant plus tort qu’elle n’en avait pas besoin pour avoir le pied le plus petit du monde, et qu’on ne pouvait excuser sa prétention de lutter avec les petites filles de six ans.

— Mais, ajouta-t-elle, vous désoliez bien ce pauvre M. Édouard. Ouand je suis venue auprès de vous, j’ai entendu un hélas désespéré.

Mme Lagache. — Il gémissait de son extrême timidité.

Édouard. — Et je parlais des bons conseils que m’a donnés un ami qui m’a juré que, s’il s’était souvent repenti de ne pas avoir été assez audacieux, jamais il ne s’était repenti de l’avoir été trop.

Mme Nicols. — Et quel est l’auteur de ce beau conseil ?

Édouard. — Nul autre que mon ami Léopold, qui danse là-bas.

Mme Lagache. — Eh bien ! il vous a dit une sottise.

Édouard. — Je n’oserais vous dire à quel point il pousse l’application de ses théories.

Mme Nicols. — Dites toujours ; votre timidité nous assure que vous ne direz rien de trop.

Mme Lagache. — Oui… mais les conseils de M. Léopold…

Mme Nicols. — Puisqu’il nous a dit qu’il ne pouvait pas prendre sur lui de les suivre. Parlez, monsieur Édouard.

Édouard. — Eh bien ! il prétend qu’il n’a jamais laissé passer une occasion sans en profiter.

Mme Nicols. — Cette théorie n’est pas merveilleuse ; elle n’est surtout pas nouvelle. Je gage qu’elle était pratiquée par les petits jeunes gens d’Athènes.

Édouard. — Mais il faut savoir ce qu’il entend par une occasion.

Mme Lagache. — Ah !

Édouard. — Il entend par une occasion la première fois qu’il se trouve seul avec une femme.

Mme Nicols. — Une femme dont il est aimé, une femme qu’il a convaincue de son amour par des soins assidus… et encore !

Édouard. — Pas le moins du monde. Une femme avec laquelle il a dansé une fois et qu’il ramène en fiacre.

Mme Lagache. — C’est que votre ami ne danse qu’à la Grande Chaumière.

Édouard. — Pas du tout ; il parle des femmes du monde.

Mme Nicols. — Il est fou.

Mme Lagache. — Et menteur.

Cette révélation faite à Mme Lagache en présence de Mme Nicols, explique surabondamment le refus opiniâtre de Mme Lagache de se laisser ramener en voiture par Léopold.


XXXVIII.

Il y a au premier étage de la plus belle maison d’une rue fréquentée un riche appartement dans lequel il ne reste plus que les gros meubles ; les pendules, les bijoux, toutes les somptueuses inutilités, ont disparu. Une femme attend ; elle est belle, mais les passions ont laissé sur son visage de terribles traces. Elle s’assied, elle se lève, elle marche, elle ouvre une croisée, la referme, elle est en proie à une violente agitation. — Pourvu qu’il n’ait pas gagné, dit-elle ; car, tant qu’il nous restera la moindre ressource, je ne le déciderai pas. — Ah ! le voila !

Il paraît un beau jeune homme, mais pâle, mais couvert d’une sueur froide, mais les yeux égarés :

— Pauline, dit-il, j’ai perdu !

Et il tombe affaissé dans un fauteuil et se recouvre le visage de ses deux mains.

— Qu’allons-nous devenir alors, Raoul ? dit la femme.

— Je n’en sais rien, je voudrais être mort.

Pauline. — Et me laisser, m’abandonner lâchement en proie à la misère et à la honte !

Raoul. — Pardon, pardon, Pauline ; mais c’est pour toi que je souffre, pour toi que je voudrais voir si heureuse, pour toi que je voudrais entourer de luxe ! Que faire ? que devenir ?

Pauline. — Je n’en sais rien. Le propriétaire de la maison a fait saisir aujourd’hui nos meubles pour les trois termes de loyer échus. J’ai mis mes derniers bijoux en gage. La seule servante que j’aie gardée s’aperçoit de notre gêne et est insolente. Aucun fournisseur ne veut plus donner à crédit.

Raoul. — Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !

Pauline. — J’ai soupé avec un petit pain et de l’eau sucrée. Je n’ose plus sortir, je crains de rencontrer, dans le misérable équipage où je suis, quelqu’une de mes anciennes connaissances. Est-ce là ce que vous m’aviez promis, quand vous m’avez arrachée à ma famille, quand vous m’avez perdue ?

Raoul. — Hélas ! Pauline, j’étais loin de le prévoir moi-même ! J’avais une fortune suffisante, mais nous avons fait tant de folies depuis trois ans ! et puis j’ai voulu jouer pour réparer les brèches, et j’ai perdu, toujours perdu !… Ce soir encore… dans cette maison où on m’a présenté… un coup qui n’arrive jamais : quinze rouges de suite ! J’ai tout perdu ! tout, jusqu’à mon dernier sou !

Pauline. — Nous n’avons plus de ressources, et d’ailleurs je ne me résignerai pas à vivre dans la pauvreté.

Raoul. — Ah ! si j’avais seulement le quart de ce que nous avons dépensé et perdu depuis trois ans !

Pauline. — Ce serait joli ! Écoutez, Raoul : il ne faut pas vivre, ou il faut vivre riche. Il y a un moyen, je vous l’ai dit, et vous n’osez pas l’employer.

Raoul. — Ah ! Pauline, taisez-vous.

Pauline. — Avez-vous une autre ressource ?

Raoul. — Mais, ce que vous voulez que je fasse, c’est un crime ! c’est une infamie !

Pauline. — Et croyez-vous donc que ce ne soit pas un crime et une infamie de laisser périr de faim, de misère et de désespoir, une pauvre femme qui vous a tout sacrifié ?

Raoul. — Ah ! Pauline, ne me parlez pas ainsi.

Pauline. — Je ne vous ai pas parlé ainsi tant que je l’ai pu, mais attendez le jour, et vous verrez arriver vingt créanciers d’une insolence toujours croissante ; vous verrez la servante venir demander vos ordres et de l’argent pour le déjeuner.

Raoul. — A qui pourrais-je emprunter quelques louis ?

Pauline. — Nous avons fatigué tous nos amis. D’ailleurs, à quoi nous serviraient ces quelques louis ? Serions-nous plus avancés dans trois ou quatre jours, quand ils seraient dépensés ?

Raoul. — Si je pouvais subvenir aux besoins du moment, je travaillerais, quand je devrais faire des commissions !

Pauline. — Bel avenir pour me consoler du présent !

Raoul. — N’avons-nous donc plus rien à vendre ni à engager ?

Pauline. — Rien du tout.

Raoul. — Mais que faire, mon Dieu ?

Pauline. — Je vous l’ai dit.

Raoul. — Mais savez-vous ce que vous voulez que je fasse, Pauline ? Un faux testament ! Mais, malheureuse femme ! pensez donc que ma vie entière sera vouée à l’infamie, que l’on me mettra aux galères ! Ah ! mon Dieu !

Pauline. — Les galères sont-elles plus cruelles que la vie que nous menons ? Et d’ailleurs, pour un joueur, vous n’êtes guère résolu. Je vous propose de jouer un grand coup ; si nous perdons, nous nous tuerons ensemble. Si nous ne jouons pas le coup, nous le perdons ; car, sans cet espoir, il y a long-temps que je me serais jetée à l’eau, ou précipitée par la fenêtre !

Raoul. — Mais quand je voudrais le faire, comment le pourrais-je ?

Pauline. — Je me charge de tout. Pendant que vous vous efforciez de ressaisir quelques branches pourries, moi je passais les jours et les nuits à l’exécution de mon projet. Tenez, regardez cette lettre de votre oncle.

Raoul. — C’est celle qu’il m’a écrite il y a quatre mois, trois mois et demi avant sa mort, pour me refuser un billet de mille francs.

Pauline. — Eh bien ! et celle-ci ?

Raoul. — Mais c’est la même !

Pauline. — Il y en a une vraie et une fausse, distinguez-les !

Raoul. — Mais c’est effrayant !

Pauline. — Au contraire, cela doit vous rassurer. Long-temps avant sa mort, j’ai mûri mon projet. Vous aviez un oncle riche, il faut en hériter. J’ai travaillé assidûment. Maintenant je n’ai pas besoin de copier son écriture ; je me la suis rendue mienne. Naturellement j’écris avec son écriture, sans hésitation, sans imitation. On a levé les scellés hier. Vous ne savez que trop le contenu du testament réel : vous n’avez rien. Il faut vous présenter avec un autre testament. Il est tout fait : le voici, entièrement écrit de la main du testateur. Quatre cent mille francs.

Raoul. — Non, Pauline.

Pauline. — Je ne vous ferai plus le tableau de ce que je vous ai sacrifié, de ce que j’ai souffert pour vous ; mais je ne vivrai pas dans la misère, je ne lutterai pas contre la faim. Il faut vous décider, car, moi, je le suis. Dites-moi non encore une fois, et je me jette par la fenêtre. Il ne faut qu’un instant pour être brisée sur le pavé et ne plus souffrir.

Elle ouvrit à ces mots brusquement une fenêtre ; Raoul se précipita à ses genoux, et, les tenant embrassés :

— Pauline, Pauline, disait-il en sanglotant, ne me fais plus cette horrible menace, car je t’obéirais !

Pauline le releva, le serra dans ses bras, le couvrit de caresses, en cherchant par momens d’un œil scrutateur sur la physionomie de son amant les progrès qu’elle faisait sur ses irrésolutions.

L’ame de feu Bressier vit bien qu’il allait céder ; elle s’enfuit.

Quatre mois plus tard, Pauline et Raoul étaient sur les bancs de la cour d’assises, et un jeune procureur du roi, à la fin de son réquisitoire, s’écria : « Mais, messieurs, si j’ai appelé toute votre sévérité sur le coupable auteur de cette audacieuse tentative, il est un être sur lequel j’appellerai maintenant, non pas votre indulgence, mais votre justice, car l’indulgence ne sera que de la justice. a une malheureuse femme, cédant à l’ascendant que l’accusé a su prendre sur elle, habituée à n’avoir d’autres volontés que celles de l’homme qui l’avait entraînée et séduite, s’est, par ignorance, mêlée à ce scandaleux procès. Punissez la main, mais ne punissez pas l’instrument innocent. La complicité de Pauline n’est qu’un crime de plus qui pèse sur la tête de Raoul. »

Raoul fut condamné à cinq ans de travaux forcés. Il s’étrangla dans la prison.

Pour Pauline, elle est aujourd’hui la maîtresse du jeune magistrat.


XXXIX.

L’ame de feu Bressier aperçut de la lumière à une fenêtre d’une petite maison isolée. Une grande jeune fille n’était pas couchée et travaillait à la lueur d’une lampe ; mais elle était distraite et s’arrêtait de temps à autre pour écouter quelque bruit de pas éloignés. Tout à coup elle se leva de sa chaise en disant : Ah ! mon Dieu, j’oubliais ! et il aurait encore jappé comme avant-hier. — Elle descendit dans une petite cour, et appela Turc. Turc était un beau chien d’arrêt dont le vieux père d’Almodie faisait ses délices. C’était grâce à Turc qu’il rentrait toujours au logis la carnassière bien garnie ; c’était aussi la sûreté de la maison. Turc vint en remuant la queue à la voix bien connue d’Almodie, et se mit à sauter autour d’elle pour la lécher ; mais Almodie froidement lui donna un morceau de viande qu’elle avait apporté. Turc l’avala avec avidité ; mais, au bout de quelques instans, il fut saisi d’un tremblement convulsif, il fléchit sur ses pattes, tomba, se releva, et vint en rampant jusque sur les pieds d’Almodie en la regardant tristement, comme pour lui demander secours. Il se remit à trembler, poussa un gémissement sourd, et tomba sur le flanc. Là, il se débattit quelques instans et mourut. Almodie le repoussa du pied et écouta. Trois coups dans les mains, c’est bien le signal convenu. Elle alla ouvrir.

Mais l’ame de feu Bressier s’enfuit indignée.


XL.

Un jour, des vapeurs grises s’élevèrent tout à coup à l’horizon, un tonnerre lointain roula de sombres menaces, des nuages chassés par un vent violent rasèrent les arbres et les maisons ; l’ame de feu Bressier s’amusa à se laisser emporter au hasard par un de ces nuages. Les nuages vont vite, je ne sais où elle serait allée si le nuage n’avait fini par crever en pluie sur une toute petite ville de je ne sais quel pays. Toujours est-il que c’était une ville fort perplexe et fort occupée : elle était alors en guerre avec une autre ville tout aussi petite, située à quatre ou cinq lieues de distance. Les historiens assignaient plusieurs causes à cette guerre qui durait depuis fort longtemps. Je me suis livré à plusieurs recherches à ce sujet.

L’un des historiens de la petite ville de Nihilbourg commence ainsi, dans le genre de Tacite, qui dit : « Urbem Romani a principio reges habuere. » — « Dieu créa de rien le ciel et la terre. »

Puis après avoir raconté les crimes des hommes et le déluge, cette grande lessive si peu réussie, il expUque comment les fils de Noë repeuplèrent les différentes parties de la terre, par suite de quoi et de beaucoup de circonstances diverses que je ne vous raconterai pas, la petite ville de Nihilbourg se trouve aujourd’hui se composer de deux cent soixante habitans.

Tant de ce que j’ai trouvé dans cet historien un peu diffus, il faut l’avouer, que des traditions du pays il résulte que les premières querelles entre les deux villes eurent pour sujet un orme placé sur la limite des deux états, et que chacun des deux prétendait lui appartenir.

Cette querelle fut apaisée par une idée ingénieuse d’un des princes de Nihilbourg. Après de longues et cruelles guerres, il proposa, ce qui fut accepté, de faire avec le vieil orme un feu de joie autour duquel dansèrent en rond les habitans des deux pays.

Il faut dire que les historiens de l’autre ville prétendent que c’est au contraire un duc de Microbourg qui eut l’idée en question. Ils reportent ladite idée à l’an 1645, et la chose se trouve consignée ainsi dans les annales de Microbourg.

1492. Ludwig, duc régnant, invente une nouvelle manière de faire la tarte aux prunes, l’année où Christophe Colomb découvre l’Amérique. Il règne entouré de la vénération publique et de l’amour de ses sujets jusqu’en 1517.

1517. Maximilien remporte de nombreuses victoires sur les habitans de Nihilbourg, meurt couvert de gloire en 1540.

1540. Vilhelm. Il avait un gros ventre.

1580. Ludwig II. Ce règne est considéré à juste titre, par les écrivains politiques, comme la continuation du précédent.

1623. Ludwig lïl conquiert sur les Nihilbourgeois vingt-sept bottes de foin et un cochon gras.

1645. Vilhelm II. Sous son règne, on brûle l’orme qui faisait le sujet de la guerre entre les deux pays.

De leur côté, les habitans de Nihilbourg prétendent, avec une apparence de raison, que cette phrase ne veut pas dire que c’est le duc Vilhelm qui eut l’idée de brûler l’orme. L’historien dit simplement : sous son règne.

En effet, on peut dire : Racine fit la comédie des Plaideurs sous le règne de Louis XIV. Ce n’est pas dire que l’auteur des Plaideurs soit Louis XIV.

Quoi qu’il en soit, l’orme brûlé, qui avait paru aux deux pays une magnifique idée, entraîna de nouveaux embarras. Il est vrai que, placé sur la limite des deux états, il servait de prétexte à des discussions ; mais, quand il n’exista plus, les limites se trouvèrent confondues, des empiètemens mutuels amenèrent de nouvelles guerres. Ainsi on trouve dans les annales de Microbourg dès l’année

1647 : Nouvelle guerre avec les Nihilbourgeois relativement à la récolte, indûment faite par eux, d’un demi-boisseau d’orge sur les terres de Microbourg.

Outre les causes politiques, différentes causes que la dignité de l’histoire passe sous silence, mais que la tradition conserve précieusement, entretenaient la mésintelligence entre les deux nations. Les Microbourgeoises avaient la réputation d’avoir la jambe extrêmement bien faite et portaient des jupes fort courtes. Les dames de Nihilbourg, qui au contraire les portaient extrêmement longues, prétendaient ne pas savoir sur quoi était fondée cette réputation, et affirmaient que, si les convenances ne leur imposaient pas des jupes longues, si elles voulaient, comme les femmes de Microbourg, sacrifier la pudeur à une sotte vanité, elles pourraient montrer de quoi rabattre l’orgueil de ces dames, mais qu’il leur paraissait plus honorable pour elles qu’on dît : On ne sait pas comment sont les jambes des dames de Nihilbourg.

Elles ajoutaient que la réputation usurpée par les Microbourgeoises était achetée au prix d’une exhibition impudique, et que cette appréciation faite par le public de choses qui se doivent cacher n’était, aux yeux des personnes sensées, qu’un monument immortel à la honte des femmes de Microbourg, loin qu’elles en dussent le moins du monde tirer vanité.

Plusieurs chansons avaient été faites, dans lesquelles les dames de Nihilbourg accusaient les femmes de Microbourg d’avoir des amans, à quoi celles-ci avaient répondu par des chansons où elles accusaient leurs rivales de n’en avoir pas.

En un mot, les choses s’étaient continuellement envenimées, et à l’époque où l’ame de feu Bressier tomba, avec la pluie, dans la ville de Nihilbourg, les deux états étaient en guerre sérieuse. Plusieurs combats avaient eu lieu, dans lesquels chacun s’était attribué la victoire, mais où la seule chose qu’on pût raisonnablement affirmer était qu’on avait reçu de part et d’autre beaucoup de coups et de blessures.

Ce jour-là, c’était l’anniversaire du feu de joie fait avec l’orme litigieux. On célébrait dans les deux pays la Fête de la Paix.

La Fête de la Paix, dans les deux pays, commençait à l’heure où l’orme avait été frappé du premier coup de hache, et c’était encore un sujet de division entre les deux peuples. Les Nihilbourgeois assignaient à ce moment l’heure de cinq heures trois quarts, tandis que les habitans de Microbourg soutenaient que le coup avait été frappé à cinq heures et demie.

Pendant long-temps, de part et d’autre, on allait en procession à la place autrefois occupée par l’arbre ; mais, au bout de quelque temps, on remarqua que chaque année, à l’occasion de la Fête de la Paix, il survenait quelques rixes, et que c’était notoirement le jour de l’année où il y avait le plus de têtes fendues et de bras cassés. La procession était donc tombée en désuétude.

La Fête de la Paix, commencée à Nihilbourg à cinq heures trois quarts et à Microbourg à cinq heures et demie, durait toute la nuit. De part et d’autre, on la passait à danser, à boire, à chanter ; mais les chansons, qui commençaient par parler d’amour, finissaient, au bout d’un certain nombre de pots de bière, par dire quelques mots du peuple rival, et il s’en fallait de beaucoup que ces mots fussent révérencieux.

Voici à peu près ce qu’on chantait à Microbourg le jour de la Fête de la Paix :

« Dansons gaiement sous les vieux arbres, avec nos filles aux jupes courtes et aux belles jambes. Les robes longues sont bonnes pour les femmes de Nihilbourg. Tout ce qui nous inquiète, c’est de savoir où elles trouvent assez d’étoffe pour cacher leurs grands vilains pieds.

« Qu’aucune fille jamais n’aime un garçon de Nihilbourg, car nos femmes doivent avoir des enfans braves, de bons Microbourgeois.

« Mais d’ailleurs, où est celui des Nihilbourgeois qui oserait venir au milieu de nous ?

« Garçons de Microbourg, avons-nous encore les bâtons avec lesquels nous leur avons fendu tant de têtes ?

« Hourra ! »

Et on finissait par des cris et des récits des victoires remportées sur les Nihilbourgeois. À Nihilbourg, pendant ce temps, on chantait :

« Dansons gaiement sous les vieux arbres, avec nos filles sages aux longues robes, qui font qu’il n’y a que leur époux qui verra le bout de leurs pieds.

« Il est heureux que les Microbourgeoises n’aient de bien que la jambe, car elles se montreraient toutes nues.

« Qu’aucune fille jamais n’aime un garçon de Microbourg, car nos femmes doivent avoir des enfans braves, de bons Nihilbourgeois.

« Mais d’ailleurs, où est celui des Microbourgeois qui oserait venir au milieu de nous ?

« Garçons de Nihilbourg, avons-nous encore les bâtons avec lesquels nous leur avons fendu tant de têtes ?

« Hourra ! »

Et on finissait ici, comme là-bas, par des cris et des récits de victoires remportées sur les Microbourgeois.

Ce jour-là, à Nihilbourg, c’était, comme je vous le disais tout à l’heure, la Fête de la Paix.

Le peuple était rassemblé dans le salon du prince régnant, Céderic CXXVII, un de ces pauvres petits princes qui, numérotés comme les uns et les autres, semblent tenir le milieu entre les fiacres et les rois. En défalquant du nombre de deux cent soixante, auquel se montait la population de Nihilbourg, les femmes, les enfans et les vieillards, il restait à peu près quatre-vingts hommes en état de porter les armes. Il s’agissait d’une grande résolution.

Le prince exposa en beaucoup de mots que l’insolence des gens de Microbourg croissait de jour en jour, qu’il était temps d’y mettre un terme, qu’en ce moment ils étaient livrés à la joie, aux plaisirs, et surtout à la bière ; qu’il fallait, au milieu de la nuit, les aller surprendre, faire main-basse sur eux ; qu’on les trouverait ou endormis, ou ensevelis dans l’ivresse ; qu’on en aurait bon marché, et qu’ainsi finirait ce peuple sauvage, qui de tous temps avait mis des pages sanglantes dans les annales de Nihilbourg.

Cette proposition fut accueillie avec enthousiasme.

Le prince ajouta : Il faut donc s’abstenir de bière et de boissons enivrantes. Nous célébrerons demain pour la première fois une fête dont l’anniversaire remplacera à l’avenir la Fête de l’orme : ce sera la Fête de la Paix victorieuse.

De nouveaux hourras accueillirent le prince, qui, animé par le succès, crut devoir ajouter qu’il fallait engraisser les guérets avec le sang des ennemis, ce à quoi personne ne trouva d’inconvéniens.

À dix heures du soir, on se mit en route. Je ne parlerai pas des larmes des mères, des femmes, des amantes. Je ne m’arrêterai un instant que sur le désespoir de la femme du prince Céderic CXXVII. C’était elle qui avait conçu le projet d’attaquer ainsi à l’improviste la ville de Microbourg et l’avait suggéré à son mari ; mais, le voyant partir pour des hasards périlleux, elle arrachait ses beaux cheveux, elle se frappait la poitrine, elle s’accusait d’être une épouse criminelle, une femme sans cœur qui préférait la gloire de son époux même à sa conservation. Elle le suppliait d’abandonner une entreprise glorieuse, il est vrai, mais où sa précieuse vie était en danger. Elle fut si touchante, que le prince allait peut-être céder, quand elle ajouta : Je sais qu’après votre magnifique discours de tantôt, vous serez déshonoré aux yeux de vos sujets si vous ne mettez pas à fin l’entreprise commencée ; mais qu’est-ce qu’une vaine gloire ? Nous quitterons le palais et les grandeurs, nous irons nous cacher dans un désert, et là, au sein de la nature, nous vivrons de fruits et de laitage…

Le prince ne la laissa pas achever ; cette perspective avait peu de charmes pour son imagination, et il était résigné à se couvrir de gloire. Il embrassa tendrement la princesse et s’arracha de ses bras.

L’ame de feu Bressier resta auprès de la princesse.

En partant, tout le monde voulait être aux premiers rangs. Au bout de deux lieues, il se mit un peu de discipline dans l’armée, et chacun consentit à rester à sa place. Quand on fut à une demi-lieue de Microbourg, on marcha un peu moins vite ; à un quart de lieue, on s’arrêta et on tint conseil : quelques-uns alors pensèrent que l’entreprise était grave et périlleuse. Deux ou trois conseillèrent de retourner à Nihilbourg ; plusieurs se contentèrent de le désirer, mais le plus grand nombre ne put trouver le courage d’avouer sa peur. Il fut cependant décidé qu’on agirait avec prudence ; que, si, par hasard, les Microbourgeois étaient sur leurs gardes, l’affaire étant manquée, on se retirerait sans coup férir. On envoya quelques hommes à la découverte, puis on continua de marcher sur la ville ennemie, mais lentement et avec circonspection.

Le long de la route, il semblait que tous n’eussent qu’un cœur et qu’un esprit. On ne parlait que de la gloire ; on allait braver des dangers, mais conquérir de la gloire. Toutefois, en creusant un peu la pensée des personnages qui se servaient du même mot pour l’exprimer, vous eussiez trouvé des variantes assez curieuses.

EXEMPLES :

Je vais conquérir de la gloire ! — C’est-à-dire : Je sais à Microbourg, auprès de l’église, une petite boutique d’orfèvre sur laquelle j’espère bien faire main basse.

Un autre. — Je vais conquérir de la gloire ! — C’est-à-dire : Ce sera un grand hasard si je ne réussis pas dans la bagarre à emmener un bon cheval, pour remplacer le mien, que je laisse éclopé à la maison.

Un autre. — Je vais conquérir de la gloire ! — C’est-à-dire : Je serai bien étonné si je reviens avec la mauvaise souquenille que j’ai sur le dos en ce moment.

Un autre. — Je vais conquérir de la gloire ! — C’est-à-dire : Gare si je rencontre quelques belles filles chez les ennemis.

Un autre. — Je vais conquérir de la gloire ! — C’est-à-dire : Ne pas oublier qu’il faut que je rapporte à Sophie des pendans d’oreille en or.

Voici nos héros à quelques pas de la ville. Les éclaireurs reviennent dire qu’ils n’ont vu personne, et que la ville paraît endormie. Quelques sages font remarquer que c’est peut-être une ruse de leurs perfides ennemis, qu’il ne faut pas s’y fier, qu’il est encore temps de renoncer à une expédition imprudente ; qu’il suffirait, pour humilier les Microbourgeois, que le prince jetât son gant dans la ville en signe de défi.

En ce moment, le cheval du prince se défend ; le prince, qui n’a jamais été bon écuyer, veut le retenir, se met en colère et lui donne un double coup d’éperon. Le cheval se cabre ; le prince rend la main ; le cheval part au galop et entre dans la ville : on le suit en blâmant sa folle témérité.

Le cheval s’arrête tout à coup en face d’une maison qui lui barre le chemin. Le prince, qui s’est de son mieux retenu aux crins, descend et l’attache à un poteau. Les Nihilbourgeois se pressent autour de leur chef. Le bruit que le cheval a fait dans la ville doit avoir réveillé leurs ennemis.

Mais comment se fait-il qu’on n’ait encore vu personne ? Pas un factionnaire, pas un cri d’alarme. Les habitans sont-ils ensevelis dans l’ivresse à ce point miraculeux ? Deux soldats viennent dire qu’ils ont enfoncé une boutique, et qu’ils n’ont trouvé dedans qu’une vieille femme qui s’est mise à genoux et qui leur a demandé grâce. Dans une seconde, on n’a trouvé qu’une femme avec deux enfans et une servante. On les interroge. Leurs réponses et de nouvelles épreuves faites sur d’autres habitations établissent ce fait singulier, qu’il n’y a pas un seul homme visible dans toute la ville de Microbourg. On fouille les maisons, toutes sont de même ; les lâches guerriers de Microbourg ont pris la fuite ; chacun des soldats nihilbourgeois se couvre de gloire à sa manière.

On met les maisons au pillage, on brûle une ou deux bicoques, on se livre à toutes les atrocités d’usage en pareil cas ; mais bientôt Céderic donne le signal de la retraite. On se rassemble sur la grande place de Microbourg ; chacun amène sa part de butin dont on a chargé les ânes et les chevaux qu’on a pu trouver. Les femmes et les enfans, réunis en troupe, sont emmenés malgré leurs prières et leurs larmes.

La troupe victorieuse se remet en marche.

Le prince, entouré de ses fidèles conseillers, se demande ce que sont devenus les soldats de Microbourg. Pour les soldats nihilbourgeois, chacun raconte ses hauts faits, il y en a déjà quarante-trois qui sont entrés le premier dans la ville ennemie.

Ils s’expliquent tranquillement l’absence des Microbourgeois par la terreur qu’ils inspirent. Ils ont parfaitement oublié celle qu’ils ressentaient quelques heures auparavant.

Cependant, par l’ordre du prince, on prend des chemins détournés ; on met un peu plus de temps qu’il ne faut pour rentrer à Nihilbourg, mais on évite les fâcheuses rencontres.

On entend tout à coup un bruit de pas et de voix dans le lointain. Le prince donne l’ordre d’appuyer sur la droite pour s’éloigner de ce bruit. On doit être près de la ville ; on rentrera dans la ville par la porte de derrière. Mais est-ce le jour déjà ? Comme le ciel est rouge ! Jamais on n’a vu une aurore aussi éclatante ; ce ne peut être l’aurore, car cette lueur est dans la direction de Nihilbourg, et Nihilbourg est à l’ouest. On avance un peu plus vite. Ah mon Dieu ! des flammes se font voir distinctement. Le feu est à la ville de Nihilbourg ! On laisse les prisonniers et le butin à la garde d’un tiers de la troupe, le reste se précipite en avant.

Comment se fait-il qu’on n’entende pas de cris ? les femmes et les enfans n’ont donc pas été réveillés par cet affreux accident ? On s’empresse, on éteint le feu de deux maisons embrasées ; une troisième est tellement enveloppée par les flammes, qu’il n’y a rien à faire ni même à essayer.

On n’a trouvé personne dans les deux maisons sauvées. Les femmes et les enfans qui les habitaient ont-ils péri dans les flammes, ou se sont-ils sauvés dans quelque autre habitation ?

Le jour commence à poindre ; le butin et les prisonniers arrivent avec leur escorte ; les vainqueurs entonnent des chants guerriers. Personne ne sort des maisons ; on renferme provisoirement les prisonniers dans les deux maisons abandonnées, et on y place des sentinelles.

Chacun alors s’empresse de rentrer chez lui avec sa part de butin, le prince Céderic comme les autres. Mais quel n’est pas l’étonnement du prince, lorsqu’il ne trouve chez lui aucune des femmes de la princesse Frédérique ! Il se hâte d’entrer dans l’appartement de la princesse ; elle n’y est pas !… il est effrayé du désordre qui y règne, des meubles brisés, des portes enfoncées ; le palais a été pillé ! Le prince, accablé, veut s’asseoir, il ne reste pas une chaise.

Le prince n’est pas le seul qui trouve chez lui un pareil sujet d’étonnement et de douleur. Chacun de ses sujets trouve sa maison scrupuleusement déménagée ; il n’y a plus ni un meuble, ni une femme, ni un enfant, ni un vieillard dans Nihilbourg.

On se rassemble en tumulte sur la place ; le prince harangue ses sujets. Tout porte à croire qu’un perfide ennemi a lâchement abusé des ombres de la nuit pour s’introduire dans la ville et se livrer, au mépris du droit des gens, à toutes les horreurs dont est capable une soldatesque effrénée.

On accable les Microbourgeois de malédictions ; on s’étonne que le ciel laisse impunis des brigands pareils.


XLI.

On ne s’étonnait pas moins au même instant à Microbourg que le ciel ne se fît pas un devoir et un plaisir de foudroyer les scélérats Nihilbourgeois.

Le même jour de la Fête de la Paix, les Microbourgeois avaient eu, comme ceux de Nihilbourg, l’idée qu’il serait facile de surprendre leurs voisins et ennemis à la faveur de la fête et des fumées du vin. Ils s’étaient donc mis en chemin en prenanl des routes inusitées ; ils avaient eu les mêmes hésitations, les mêmes frayeurs, les mêmes succès que les Nihilbourgeois ; ils avaient, comme eux, emmené et emporté tout ce qu’ils avaient trouvé dans la ville ; comme eux, ils avaient, au retour, trouvé leur propre ville vide et en flammes. Comme eux, ils maudissaient leurs ennemis, se plaignaient de leur perfidie, et essayaient de faire croire à Dieu qu’il était engagé d’honneur à les venger.

Le duc Ernest avait été plus heureux que son ennemi Céderic CXXVII ; il avait trouvé dans le palais du prince la belle Frédérique, et il l’avait emmenée, malgré ses larmes et ses prières.

Constatons ici que beaucoup de poètes et de prosateurs ont dit que la beauté en larmes était plus belle de moitié. Je déclare que je suis d’un avis opposé, lorsque les femmes pleurent tout de bon.

Les deux nations sentirent le besoin d’entrer en pourparler. On convint qu’on rendrait chacun ce qu’on avait pris, et qu’ainsi de l’expédition il ne resterait que la gloire, et que ce coup fourré serait considéré comme non avenu.

Les conventions faites, il fallut procéder à l’exécution. On commença à échanger par restitution l’or et l’argent, puis les meubles, puis les bestiaux, puis on arriva à la partie de l’échange la plus délicate et la plus inquiétante : il fallait rendre et reprendre les femmes.

De part et d’autre, on avait un peu violé, comme il est d’usage, au moment du sac de la ville.

De part et d’autre, on avait plus tard abusé de l’influence d’un vainqueur et d’un maître sur des vaincues et des esclaves.

Aussi chacun, en rappelant les avaries qu’il avait fait souffrir à l’honneur conjugal de ses voisins et ennemis, ne pouvait s’empêcher de penser que sa propre femme était précisément dans la position où il tenait celle d’un ennemi. Cependant, malgré l’identité des situations, chacun se croyant plus beau et plus aimable que les autres hommes, chacun croyant avoir une femme qui lui était particulièrement attachée, espérait avoir évité pour sa part le sort qui n’avait guère épargné personne.

D’autre part, comme d’un accord unanime, à mesure que, par l’échange convenu, elles rentraient dans leur ménage, les Nihilbourgeoises et les Microbourgeoises affirmèrent, sans aucune exception, qu’elles n’avaient trouvé dans leurs ravisseurs que bons procédés, respects et courtoisie : toutes jurèrent qu’on ne leur avait pas touché le bout du doigt ; ce qui fit que les Nihilbourgeois et les Microbourgeois commencèrent par se réjouir fort et rendre grâces au ciel.

Puis, un peu après, les Nihilbourgeois entre eux ne se gênaient pas pour dire que les Microbourgeois étaient bien timides, bien vertueux et bien niais.

Les Microbourgeois, de leur côté, disaient : Ces pauvres Nihilbourgeois sont vraiment les plus honnêtes gens du monde. C’est plaisir de leur donner des femmes à garder. Et ils riaient de leur air le plus malin.

Cependant, si chacun, habitant de Nihilbourg ou de Microbourg, se croyait particulièrement favorisé du ciel, et ajoutait une foi entière aux récits de sa femme sur les égards respectueux dont elle avait été l’objet, chacun, en même temps, ne laissait pas de rire tout bas de la crédulité de ses voisins, qui croyaient bonnement que les ennemis avaient respecté leurs femmes captives.

Mais, au milieu de tout cela, le prince Céderic CXXVII était le plus malheureux des hommes. Le duc Ernest était un adroit politique et un diplomate astucieux. C’était lui qui avait fait mettre dans le traité d’échange l’ordre d’après lequel devaient s’opérer les restitutions mutuelles. En sa qualité de célibataire, il avait opiné que ce que chacun avait de plus précieux, c’était sa femme. Or, le jeune duc, par suite de sa position, ne connaissait que les femmes des autres, et c’est, en effet, au dire des connaisseurs, quelque chose de bien charmant que la femme d’un autre.

Partant de ce principe, que par respect humain les gens mariés n’avaient osé nier, que ce que chacun avait perdu de plus précieux dans le pillage était sa femme, par une conséquence logique, le duc avait fait admettre que ce serait la dernière chose qu’on restituerait de coté et d’autre, parce que ce serait pour chacun une garantie et un gage de la fidélité qui serait apportée dans les restitutions préalables d’argent, de meubles et de bestiaux. Malheureusement, les grandes choses n’ont été inventées que pour cacher les petites, et, sous les raisons politiques mises en avant par le duc Ernest, l’observateur philosophe est forcé de chercher et de trouver quelque intérêt purement personnel.

Le duc Ernest n’avait pu rester insensible aux charmes, de la princesse Frédérique, qui était une des plus belles personnes qu’il fût possible de voir. 11 l’avait d’abord traitée avec les égards les plus exquis, il n’avait pas caché l’impression qu’il ressentait, mais il avait montré qu’il ne voulait rien devoir au malheur de la princesse ; que dans leur situation réciproque, lui avec son sabre, elle avec sa beauté, c’était lui qui était vaincu, et il se comportait comme s’il le pensait réellement : c’étaient des soumissions et des respects inouis, c’était une adoration extatique, un amour d’autant plus humble et timide, que l’objet qui l’inspirait pouvait se croire dans la puissance du vainqueur. Elle voyait clairement que le duc Ernest, par une rare et exquise délicatesse, n’osait rien demander, précisément parce qu’il pouvait tout prendre. Le duc, d’autre part, était d’une belle et noble figure, il était jeune et bien fait, et, au bout de quelque temps, Frédérique, touchée malgré elle de tant de grâces, d’amour et de respect, se surprenait à penser que, résolue comme elle était à ne pas manquer volontairement à ses devoirs, c’était réellement dommage que le duc, dans le moment du pillage et de l’enivrement du triomphe, ne l’eût pas un peu violée, comme cela est arrivé à des femmes de très bonne maison en pareilles circonstances.

Quand une femme commence à appeler devoir la fidélité qu’elle doit à son mari, c’est qu’elle est déjà sur une pente rapide qu’elle est destinée à parcourir jusqu’au bout.

En attendant, le prince Céderic CXXVII redemandait sa femme avec d’autant plus d’instances, qu’il n’avait pu, en échange, prendre celle du duc, par la raison péremptoire que nous avons mentionnée plus haut, que le duc n’en avait pas. Le duc trouvait toute sorte de prétextes pour retarder la restitution de Mme Frédérique : c’était, il l’avouait hautement, l’otage le plus précieux que la victoire eût mis entre ses mains ; c’était pour lui un devoir de ne s’en dessaisir que lorsque ses sujets auraient été complètement satisfaits sous le rapport des restitutions qu’ils avaient à prétendre, et il y avait toujours quelqu’un qui avait à élever quelque réclamation. Et si de son côté le désolé Céderic CXXVII ordonnait à ses sujets, avec les menaces les plus formidables, d’avoir à restituer jusqu’à la moindre et à la plus insignifiante chose qui eût appartenu au dernier et au plus infime des habitans de Microbourg, du sien, l’heureux, ou près de l’être, Ernest proclamait que, esclave de ses devoirs envers le peuple de Microbourg que lui avait confié la Providence, il poursuivrait jusqu’à la fin la restitution mutuelle convenue entre les deux états ; et, pour se mettre à même de ne pas manquer à ces devoirs sacrés, il offrait une récompense de cent florins à tout Microbourgeois qui le chargerait d’une nouvelle réclamation contre la ville de Nihilbourg. À cette nouvelle qui élevait un clou rouillé, une épingle épointée, à la valeur de cent florins, il tomba une averse de réclamations saugrenues. Tel réclama une dent de sept ans d’un de ses enfans, qu’il avait conservée autrefois et n’avait pas retrouvée après le pillage ; tel autre, une boucle de cheveux, gage d’un ancien amour ; tel autre, une paire de bretelles brodées par un objet chéri ; toutes choses n’ayant pas de prix dans les deux acceptions du mot.

Ces réclamations furent transmises au prince Céderic, qui ordonna, sous les peines les plus sévères, que les objets réclamés fussent immédiatement rendus. Les conseillers du prince lui objectèrent dans une respectueuse remontrance :

1° Que la dent redemandée n’avait pu être prise ni conservée, attendu son peu de valeur ; mais l’un des conseillers offrait au prince une de ses molaires pour indemniser le réclamant, qui ne pourrait reconnaître celle qui était perdue, surtout si on enfermait celle qu’on lui rendrait dans une boîte d’or ;

2° Que la paire de bretelles était usée, mais qu’on en pouvait faire d’autres tellement magnifiques que le propriétaire n’hésiterait pas à les reconnaître pour siennes ; que, sous le rapport de l’objet chéri, on les ferait broder facilement par un objet à chérir, ce qui ferait un échange avantageux pour le Microbourgeois réclamant.

3° Au sujet de la boucle de cheveux, les conseillers confessaient humblement qu’ils étaient assez embarrassés, ignorant même de quelle couleur étaient les cheveux égarés. Ils proposaient au prince de faire faire une enquête à Microbourg, pour retrouver la personne qui avait donné la boucle de cheveux.

L’infortuné Céderic approuva ses conseillers, et les supplia de se hâter. Seul dans son palais, quelquefois il se rappelait tous les exemples d’épouses perfides que nous a transmis l’histoire, et il frémissait en énumérant les dangers auxquels était exposée Mme Frédérique. D’autres fois, l’esprit mieux disposé, il récapitulait les femmes héroïquement fidèles dont on a gardé le souvenir, et il se sentait un peu encouragé. Puis il frémissait en songeant que la plupart de ces exemples étaient empruntés à la mythologie. Par momens, il se représentait le duc Ernest comme un vainqueur charmant, puis il se consolait en se disant : — Vainqueur ! comme tout le monde, car, dans cette affaire, tout le monde a été vainqueur et vaincu. — Mais il n’était pas persuadé que Mme Frédérique songerait à faire cette distinction, qui était un peu subtile et avait un peu l’air de couper un cheveu en quatre dans sa longueur. Il redoutait que la princesse ne le trouvât toujours assez vainqueur, si, par malheur, elle le trouvait charmant.

Pendant ce temps, les conseillers, ayant compassion des chagrins de leur prince, usaient de diligence pour obéir aux exigences du duc de Microbourg. On avait rendu les choses plus ou moins perdues réclamées par les habitans plus ou moins probes, tant que cela pouvait se faire avec de l’argent. Tel avait perdu un âne, qui pleurait et surtout redemandait un cheval. Il fallait céder sur tous les points, parce que le duc Ernest affirmait que, malgré sa répugnance à user de rigueur, il ne rendrait pas la princesse tant que le moindre de ses sujets aurait à se plaindre de la moindre lésion. La dent et les bretelles avaient été parfaitement reconnues et acceptées.

On retrouva la beauté qui avait autrefois donné une boucle de ses cheveux ; elle était devenue ouvreuse de loges au théâtre de Microbourg, mais elle avait cinquante-trois ans, et ses cheveux étaient complètement blancs. On lui demanda de quelle couleur précisément avaient été ses cheveux. Elle répondit qu’elle avait eu les cheveux de deux couleurs avant la troisième, qui était la couleur actuelle : d’abord d’un certain blond clair ; ensuite d’un autre certain blond un peu plus foncé.

On lui demanda de quel blond ils étaient quand elle en avait donné une boucle à un homme qu’elle avait aimé. Elle répondit qu’elle avait donné plusieurs boucles des deux couleurs à plusieurs hommes qu’elle avait aimés. On lui désigna alors l’heureux mortel. Elle rassembla ses souvenirs et dit : C’est de ma première couleur.

— Donc, dit un des conseillers, c’était blond clair ? J’ai précisément une fille qui a les cheveux blond clair.

— Mais, dit la vieille, je vous ai expliqué que c’était d’un certain blond clair, et, en effet, je n’ai jamais vu depuis des cheveux de la nuance des miens. C’est une nuance que la nature paraît avoir perdue, comme on dit que les peintres ont perdu l’ancien rouge des vitraux et l’ancien bleu des enluminures des missels.

— Comment faire ? demanda le conseiller.

À force de réfléchir, on convint de donner 10 florins par jour à la vieille pour qu’elle cherchât des cheveux de la nuance précise qu’avaient eue les siens. La vieille se mit d’abord à chercher ; mais, comme elle avait de la finesse dans l’esprit, elle fit le raisonnement que voici : Voici trois jours que je cherche à 10 florins par jour, et que je ne trouve pas ; si j’avais trouvé aujourd’hui, je ne chercherais pas demain, et demain je ne recevrais pas 10 florins. On me paie pour que je cherche et non pour que je trouve ; mais, à force de chercher, il n’est pas impossible qu’on finisse par trouver, un jour ou un autre. Chercher et ne pas trouver, c’est comme si on ne cherchait pas ; donc Je puis, sans trop mentir à ma conscience, ne pas chercher du tout, ce sera plus sûr.

Au bout d’un mois, le conseiller se douta de la chose.

Au moment où le prince Céderic CXXVII se désolait tout-à-fait, car sa femme, en la supposant fidèle, avait alors dépassé toutes les limites des fidélités historiques connues, il ne savait plus que Pénélope qu’elle pût prendre pour modèle, et Pénélope a été inventée par Homère ; et des savans ont fait plusieurs gros livres dans lesquels ils prouvent qu’Homère n’a jamais existé : de sorte qu’entre les choses qui n’ont pas existé, Pénélope a droit au premier rang sans aucune contestation possible. Pénélope imaginée par un homme inventé par on ne sait qui !

Le conseiller dit à la vieille : Je vous donnais 10 florins par jour pour chercher des cheveux qui fussent précisément de la couleur des vôtres (première nuance) ; je supprime les 10 florins, mais je vous en donnerai 100 quand vous les aurez trouvés. La vieille trouva le conseiller un homme astucieux et perfide, et se dit : Il ne faut jamais avoir affaire à des diplomates, on est toujours dupée. Et elle coupa une touffe de poils à une chatte café au lait qu’elle possédait, contre laquelle touffe de poils elle reçut 100 florins.

Le conseiller se douta de la tromperie ; c’était un homme qui avait été jeune. Contrairement à beaucoup d’autres que je pourrais citer, il avait reçu dans sa vie beaucoup de boucles de cheveux ; il n’en avait jamais eu de cette finesse. Mais il s’avisa d’un moyen analogue à celui qu’il avait employé pour la dent et pour les bretelles, et il fut honteux de n’y avoir pas pensé plus tôt. Il envoya la touffe de poils isabelle dans une boîte d’or par une belle jeune fille qui avait les cheveux noirs, en faisant dire au Microbourgeois qu’il pouvait garder la boucle, la boîte et la fille.

Le vieux conseiller montra, selon les connaisseurs, un grand discernement dans le choix de la fille chargée de la boîte ; il avait remarqué dans sa jeunesse qu’après la femme qu’on aime le plus au monde, ou plutôt à côté de la femme qu’on aime le plus au monde, quelques-uns nous disent : avant la femme qu’on aime le plus au monde, celle qui a le plus de chances de vous séduire n’est pas une femme qui lui ressemble, mais celle au contraire qui lui ressemble le moins.

Le Microbourgeois reconnut la boucle de cheveux. On réclama la restitution de Mme Frédérique.

Le duc Ernest demanda à sa prisonnière la permission de la voir un instant. Il lui fit l’aveu des ruses qu’il avait employées pour la retenir ; il ne lui cacha pas que ses dernières exigences lui avaient paru à lui-même souverainement ridicules, et que même, en fait de choses ridicules, il était complètement à bout ; que cependant il avait trouvé un moyen encore, que c’était de jeter dans la rivière une émeraude d’une rare beauté qui composait à elle seule toutes les pierreries de la couronne de Microbourg, et de la réclamer au prince Céderic, étant persuadé qu’il serait encore plus difficile d’en trouver une semblable que de retrouver la même.

En disant ces paroles, il montra l’émeraude à la princesse, qui ne put s’empêcher de dire que ce serait dommage.

— Et que me font les pierreries, que me fait la puissance, à quoi me sert la vie, si je dois vous perdre ? s’écria l’amoureux Ernest. Qui me délivrera de mes chaînes quand j’aurai brisé les vôtres ? ajouta-t-il.

J’ai lieu de croire qu’il avait trouvé cette phrase sur une devise de bonbon. Néanmoins cela toucha la princesse. Il y a un certain nombre de sottes phrases que dédaignent les gens trop délicats et qui rapportent gros aux imbéciles.

La princesse déplora beaucoup sa captivité, et lui dit que, puisqu’il l’aimait si fort, il devait lui en donner une preuve irrécusable en la rendant au prince son époux.

La conversation se prolongea fort ; je me contenterai de vous en dire le résultat. Ce fut que le duc finit par déclarer positivement à Mme Frédérique qu’il n’y avait qu’elle seule qui pût payer sa rançon. Mme Frédérique jette les hauts cris ; mais, comme le duc lui plaisait, elle finit par profiter de ce qu’il employait une violence morale qui lui permettait de se dire à elle-même qu’elle n’avait cédé qu’à la force. C’était d’ailleurs le seul moyen de retourner à Nihilbourg se livrer derechef à l’exercice habituel de toutes les vertus conjugales ; en bon raisonnement, ne valait-il pas mieux le suspendre un moment que d’y renoncer à tout jamais ?

L’émeraude resta entre les mains de la princesse. Elle est encore aujourd’hui conservée précieusement dans le trésor des princes à Nihilbourg. Je suis fâché d’avoir à leur dire qu’elle est fausse.

Le prince Céderic CXXVII fit à sa femme de nombreuses questions auxquelles elle répondit de la manière la plus satisfaisante, mais néanmoins il fut guéri à jamais de l’amour des conquêtes, et la fin de son règne fut complètement pacifique. Pour l’ame de feu Bressier, elle s’était envolée au moment où la princesse, cédant à la nécessité, faisait une variante à la phrase de Brennus, et disait à demi-voix en soupirant : — Bonheur aux vaincues ; — soit que l’ame ne voulût pas naître d’un adultère, soit qu’elle ait redouté d’habiter un corps qui héritât, comme cela est fréquent, des cheveux du duc Ernest, lesquels cheveux étaient couleur capucine.


XLII.

Toutes ces épreuves avaient pris un temps plus long que nous n’avons pu le dire, à cause du soin que nous avons eu de supprimer autant que possible le récit des choses insignifiantes qu’eut à subir l’ame de feu Bressier dans les diverses épreuves qu’elle tenta pour trouver des gens dont elle voulût bien naître. La vie réelle ressemble à un champ labouré, qu’on parcourrait en travers des sillons ; on fait un pas sur l’élévation du sillon, et un pas dans le creux qui est entre deux. Le récit, au contraire, vous fait marcher seulement sur les aspérités, en supprimant le pas intermédiaire.

Toujours est-il que le 2 de mai arriva, que l’ame de feu Bressier ressentit, comme une année auparavant, les douces exhalaisons du printemps, et que, précisément au moment où finissait le temps pendant lequel elle pouvait reprendre un corps, au moment où elle atteignait l’époque où elle était, d’après les lois immuables de la nature, obligée d’aller se purifier et se confondre dans l’océan de vie et de lumière, à ce moment, dis-je, dans cet air imprégné de parfums, de jeunesse, d’amour, jamais elle n’avait autant désiré vivre, jamais elle n’avait eu tant à demander à la vie, jamais elle n’avait eu tant de croyances et de désirs.

Elle vit avec effroi qu’il ne lui restait plus que quelques heures pour faire un choix, pour recevoir une nouvelle vie entre des lèvres amoureuses ou remonter au ciel et s’abîmer dans le soleil. Alors elle voltigeait dans l’atmosphère épaissie d’une grande ville. Elle avait vu, de haut, les fenêtres des maisons s’allumer successivement, comme des constellations terrestres, puis elle les vit s’éteindre une à une, comme les étoiles s’éteignent aux premières lueurs du jour. La ville se plongeait dans le sommeil et le mystère. L’ame de feu Bressier songea que c’était la dernière nuit qu’elle eut à passer sur la terre. Elle songea aussi que cette grande ville était pleine d’amans et d’amours ; dans chacune de ces chambres dont la fenêtre s’éteignait, on s’aimait et on se le disait à l’ombre de la nuit et du mystère, et, haletante, désespérée, voyant avec terreur chaque seconde passer, elle se mit à courir de maison en maison, de chambre en chambre, écoutant tous les soupirs, entr’ouvrant tous les rideaux.

Ici une femme riche se vendait à un mari plus riche encore, qu’elle n’aimait pas, mais qui lui donnait des chevaux et une voiture.

Une femme prenait un amant seulement pour l’enlever à une autre.

Celle-ci s’est crompromise par coquetterie, et se donne par une sorte de probité singulière, pour se débarrasser d’un homme qui l’obsède.

Toujours rebutée, toujours plus inquiète, toujours plus pressée, l’ame de feu Bressier trouve tour à tour :

Une femme du monde et un acteur jouant avec succès les rôles de niais dans le vaudeville ;

Une femme qui a choisi son amant parce que c’est un homme illustre, que tout le monde remarque, et qu’elle enlève aux autres ;

Une femme qui a choisi son amant parce que c’est un homme obscur, commun, que personne ne remarque, et que les autres ne lui enlèveront pas.

Un mari attend que sa femme dorme pour quitter clandestinement le lit conjugal et monter un étage plus haut.

La femme attendait que son mari fût parti, et descend un étage plus bas.

Ici un amant heureux en lunettes bleues.

Là un mari qui s’est caché dans une armoire pour surprendre son rival le voit, a peur, et retient son haleine de peur d’être découvert par lui.

Un homme, sauvé par son ami, secouru dans la mauvaise fortune, accueilli dans la maison de son bienfaiteur, nourri de son travail, a séduit la femme de son ami absent.

Léonie, qui a fait autrefois un mariage d’amour, qui a quitté un beau nom pour le nom vulgaire de l’homme qu’elle aimait, est devenue veuve, elle a soixante ans aujourd’hui et elle est riche ; elle s’est mariée ce matin à un vieux drôle désagréable sous tous les rapports, mais qui est marquis. Elle veut réparer ce qu’elle appelle sa sottise et mourir titrée.

Caroline est avec un homme qu’elle n’aime pas encore ;

André avec une femme qu’il n’aime plus.

Remplissez la page de tout ce que je ne puis écrire, et vous saurez tout ce que vit dans cette nuit l’ame de feu Bressier.


Alors la pauvre ame, découragée, s’éleva de nouveau au-dessus de la ville en se disant : — Eh quoi ! tous ces gens-là ne s’aiment pas ! Eh quoi ! l’amour n’est pour rien dans toutes ces caresses. Eh quoi ! je n’ai pu encore trouver deux êtres qui s’aiment réellement ; deux êtres beaux et bons pour naître de leur amour, et voici le jour qui va poindre, et il faut que je quitte la terre et la vie !

Mais, comme elle se laissait flotter au hasard dans l’air, elle aperçut une maison qui seule, au milieu de la nuit, était encore pleine de lumière et de mouvement ; du reste ce mouvement allait finir, car des voitures, rangées en longues files, venaient successivement prendre du monde à la porte et se dirigeaient ensuite vers des points opposés. Une troupe de musiciens sortit à pied, emportant les violons dans leurs étuis.

L’ame de feu Bressier reconnut la maison de M. Morsy. Elle saisit au passage quelques mots que disaient, en montant en voiture, les personnes qui sortaient de la maison :

— La mariée était charmante.

— Un peu pâle.

— Cela fait partie du costume.

— Le souper était très beau.

— Oh ! le père Morsy fait bien les choses.

— Comment avez-vous trouvé la robe de la mariée ?

— Euh, euh, euh.

— C’est comme moi, c’était trop riche ; j’aimerais mieux plus de simplicité.

— Dites donc, Alfred, combien êtes-vous censé m’avoir gagné ?

— Un peu plus de 400 francs.

— Diable ! si on y allait pour de bon ! Vous avez eu là une merveilleuse invention.

— Il faut bien être quelque chose quand on va dans le monde. Nous nous sommes faits gros joueurs.

— Mais, en jouant toujours l’un contre l’autre, nous ne pouvons pas gagner.

— Mais aussi nous ne pouvons pas perdre. Perdez donc 400 francs dans une soirée quand vous avez 1000 francs de revenu par an ! Et puis refuser de jouer, on vous prend pour un grigou ; comme nous faisons, nous avons l’air de jeunes gens riches, gros joueurs et beaux joueurs, car nous perdons avec une admirable impassibilité. C’est une position bien plus honorée, si ce n’est honorable, que celle de danseur, de jeune homme.

— Le marié n’est pas beau.

— Oh ! il est comme tout le monde.

— Pourquoi donc, à tous les mariages, fait-on cette remarque, que le marié n’est pas beau ? Est-ce qu’il y a beaucoup plus de jolies femmes que de beaux hommes ?

— C’est que le costume de mariée sied parfaitement aux femmes, et que tout dans le costume des hommes tend à les enlaidir. Plus on est habillé, plus on est laid.

— La mère avait une bonne figure.

— Le père n’était pas mauvais non plus.

— Est-ce que vous n’avez pas votre voiture ?

— Moi ? je n’ai jamais eu de voiture.

— Mais pourtant vous m’avez offert de me reconduire ?

— C’était pour faire de l’effet à la femme avec laquelle je dansais. Nous allons prendre un fiacre, et vous me jetterez à ma porte.

— Ah ! mon Dieu ! se dit l’ame, mais c’est Cornélie, Cornélie qui se marie ! Paul Seeburg s’est donc enfin décidé, ou bien on l’aura décidé.

Elle entre dans la maison ; quelques parentes étaient encore au salon. Mme Morsy et deux de ses cousines étaient allées coucher la mariée. La chambre est richement ornée ; les meubles, les rideaux, les tapis, tout est blanc et cramoisi ; une lampe d’albâtre ancienne est suspendue au plafond ; Cornélie est embellie, la nature a achevé son ouvrage, la jolie fille est devenue une femme charmante.

Elle se laisse déshabiller sans dire un mot, sans presque aider les femmes qui l’entourent. Bientôt on la laisse seule, sa mère l’a embrassée et a emporté les flambeaux ; la chambre n’est plus éclairée que par la lampe d’albâtre, semblable à une opale lumineuse. Cornélie est émue et tremblante. L’ame de feu Bressier se joue dans ses cheveux parfumés, dans le duvet de pêche de son visage, sur le carmin de ses lèvres.

Une porte s’entr’ouvre…


Ce n’est pas Paul Seeburg…, c’est… le hideux Arnold.

L’ame placée sur les lèvres de Cornélie veut fuir, mais elle est empêchée et emprisonnée par les moustaches d’Arnold ; elle se débat, elle s’évertue, elle s’enfuit enfin, mais toute meurtrie, toute froissée, semblable à un papillon qui s’échappe des mains d’un enfant en laissant à ses doigts une partie de la brillante poussière de ses ailes.

À ce moment, le jour commence à paraître ; des nuages couleur de soufre, de rose et de lilas précèdent le soleil ; les gouttes de rosée tremblent sur la pointe des brins d’herbe.

Les oiseaux saluent le roi de la nature.

Les fleurs entr’ouvrent leurs calices humides.

Le soleil monte à l’horizon. Il va reprendre îe riche écrin du matin, les pierreries liquides de l’herhe.

L’ame de feu Bressier remonte au soleil dans une goutte de rosée qu’il absorbe.


P.-S. — C’était, en effet, Arnold Redort que Cornéhe avait épousé, précisément le jour où Paul Seehurg se faisait présenter chez un homme qui avait un ami qui peut-être consentirait à lui donner un libretto d’opéra. Cornélie avait fini par céder aux obsessions de ses parens, et à l’ennui de n’être pas mariée.

Le père Morsy fut d’une joie délirante quand, au bout de quelques mois, sa femme lui apprit que Cornélie était grosse. On fit des projets à perte de vue ; on s’occupa de l’avenir de l’enfant, on discuta tous les systèmes d’éducation, on passa en revue tous les états. On ne tomba d’accord que sur une seule chose : c’est qu’on appellerait l’enfant Aline, si c’était une fille, et Théodore, si c’était un garçon.


Cornélie assurait que ce serait un fils. Elle en parlait sans cesse, lui achetait des joujous. Le père Morsy annonça qu’il lui donnerait sa bibliothèque.


Mais cette joie, ces projets, tout s’évanouit ; au bout de quatre mois, Cornélie mit au monde un enfant ébauché, — un rudiment d’enfant haut de quatre pouces ; — ç’aurait été un garçon. — Le père le mit dans un bocal d’esprit de vin.

Ce fut un grand chagrin dans la maison. Cornélie avait tant parlé de cet enfant, que ne pas l’avoir lui sembla le perdre ; elle pleura de ce qu’il n’était pas né, comme elle eût pleuré s’il était mort.