Fausses Routes, récit de la vie anglaise/02

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FAUSSES ROUTES

SECONDE PARTIE [1].


VI

Chudleigh Wilmot était vigoureusement trempé. C’était en même temps un homme d’honneur et d’une conscience fort chatouilleuse. Il reçut sans fléchir le terrible coup qui l’attendait au seuil de sa maison, et garda le décorum qui sied aux douleurs viriles. Peut-être se sentait-il épié. il agit en tout cas de manière à dérouter la curiosité de ses inférieurs : la porte de son cabinet se referma sur lui avant qu’il eût articulé une parole. Son domestique, en y entrant une demi-heure après sur un appel de sonnette, le trouva debout près de la fenêtre close, la tête tournée du côté des volets, et reçut ordre d’aller chercher le docteur Whittaker. — Je me rends là-haut, ajouta Wilmot, et ne veux y trouver personne.

La domesticité aux aguets l’entendit quelques minutes plus tard monter lentement, pesamment l’escalier sonore. Au moment de poser la main sur la clef de la chambre où l’attendait le navrant spectacle auquel il se sentait condamné, un terrible souvenir domina tout à coup le désordre de ses tumultueuses pensées, — celui des adieux faits à cette femme qu’il ne devait plus revoir vivante. C’était dans le vestibule, aux clartés d’une belle soirée d’automne. Elle venait de ramasser autour d’elle, avec un gracieux mouvement, les plis de sa robe effleurée au passage par une des caisses qu’on portait au dehors. Pour recevoir l’innocent baiser de son mari, elle lui avait tendu un beau front autour duquel s’enroulaient, comme un sombre diadème, les tresses lustrées de sa noire chevelure. Ce baiser froidement donné, froidement reçu, et que, — maintenant il se le rappelait, — elle avait négligé de lui rendre… — Au fait, se demanda-t-il, quand ai-je reçu d’elle sa dernière caresse ? — Et, chose étrange, il ne trouva pas de réponse à cette question.

Irrité contre lui-même, il tourna la clef dans la serrure, il entra… Tout était parfaitement en ordre, rien ne bougeait, rien n’attestait la vie. Les soins minutieux de mistress Prendergast avaient disposé les moindres détails de la façon la plus correcte. Sauf le léger bruit que firent les persiennes au moment où le couvrant d’air venu de la porte les ébranla, le silence était absolu.

Sous les longs plis blancs qu’une main amie s’était complu à régulariser, le corps immobile se discernait à peine. Le visage pâle, encadré par les dentelles de l’oreiller, penchait un peu de côté. Rien du reste ne trahissait encore les envahissemens du trépas. La face n’avait aucune rigidité particulière, et les longs cils noirs abaissés sur la naissance des joues semblaient l’avoir été par la main du sommeil. C’était bien la mort, mais la mort dépouillée de tout symptôme terrifiant, la mort calme et solennelle, dans sa grâce imposante. Wilmot regarda ces choses sans qu’une larme lui vînt aux yeux. Un léger frisson agita tout son corps, et, laissant retomber un des rideaux, il s’assit, la tête dans ses mains. Puis il s’interrogea, il s’interrogea loyalement, effrayé de ne pas ressentir une affliction plus poignante et plus profonde.

Il lui fallut bien reconnaître que les circonstances de cette mort imprévue entraient pour beaucoup plus que la mort elle-même dans les angoisses par lesquelles il passait. S’il eût pu se délivrer du remords que lui causait l’espèce d’abandon où sa femme était restée, s’il s’était trouvé près d’elle, à son poste de combat, lorsque tout lui commandait d’y être, il comprenait fort bien que sa douleur en eût été fort diminuée. Cette réflexion éclairait d’un jour singulier et nouveau pour lui tout le passé de sa vie conjugale. Encore ignorait-il toute la portée et les circonstances les plus tragiques de ce désastre. Il en savait assez pour entrevoir de combien de tendresse il avait sevré sa femme, de quelle indifférence elle avait pu l’accuser, avec quelle parcimonie il lui avait mesuré les témoignages de son affection. Son excuse, il pouvait l’invoquer en toute sincérité, c’est qu’il ne l’avait jamais su malheureuse ; mais quoi ? ceci tenait à ce qu’il ne l’avait jamais bien étudiée ni bien connue, autant vaut dire à ce qu’il ne l’avait jamais bien aimée. Pour la première fois de sa vie, cet homme si sagace, si pénétrant, devina qu’il pouvait bien exister chez les femmes et tout au fond de ce qu’on appelle leurs caprices un instinct spécial que l’indifférence froisse, même lorsque l’indifférence se traduit par cette tolérance inaltérable dont se savent gré bon nombre d’excellens maris, Pourquoi cette clairvoyance après coup, ces intuitions tardives ? Wilmot eut aussi cette question à se poser, et sa conscience implacable lui fit reconnaître en elles les résultats d’une initiation récente. Tout un ordre de sentimens jusqu’alors ignorés datait pour lui de son séjour à Kilsyth.

Son confrère arriva sur ces entrefaites, et Wilmot descendit au salon pour le recevoir. Un certain embarras était au fond des complimens de condoléance qu’apportait le docteur Whittaker. — Vos avis, vos instructions, m’ont beaucoup manqué, finit-il par dire avec un certain accent de reproche… Au moins aurais-je pu en profiter dans le début de la maladie, qui n’a pris que vers la fin un caractère tout à fait foudroyant… Je vous avais écrit tout exprès, il y a quinze jours, et fort en détail…

— Je n’ai reçu aucune lettre de vous, interrompit Wilmot… A peine ma femme m’a-t-elle entretenu, il y a quinze jours, de quelques malaises dont elle ne semblait aucunement inquiète…

— Vraiment ? reprit Whittaker avec une sorte de sécheresse… Elle a dû cependant vous envoyer ma lettre, qui vous demandait une réponse immédiate… A telles enseignes qu’elle a voulu la garder pour y mettre elle-même l’adresse et l’acheminer. — En voyant mon écriture, disait-elle, mon mari s’inquiétera moins…

Ici Wilmot se sentit rougir, car il ne se rappelait pas que les lettres de Mabel lui eussent jamais causé la moindre anxiété. Les paroles qu’on lui répétait avaient-elles donc par hasard une signification ironique ? ou bien était-ce de bonne foi qu’elle l’avait cru si préoccupé de son état ?… Pour éclairer ce doute et bien d’autres, il était maintenant trop tard…

— Je n’ai été averti de rien, reprit-il, et comment ne l’avez-vous pas deviné à mon silence ?…

— J’ai bien pensé à vous écrire encore, répondit Whittaker,.., mais mistress Wilmot semblait convaincue que vous vous regardiez comme obligé de ne pas quitter Kilsyth… D’ailleurs le danger ne semblait pas imminent. Il n’est devenu tel que lundi,… et j’ai télégraphié sur-le-champ, mais trop tard à ce qu’il paraît.

Les explications mutuelles des deux médecins ne pouvaient guère aller plus loin, et Whittaker se retira, bien évidemment mal édifié par celles qui lui étaient fournies. Quant à Chudleigh Wilmot, il resta sous le coup d’une révélation inattendue, songeant moins à ce qui venait de se passer qu’à ce qui aurait pu être, si la mort, en épargnant la mère, lui avait laissé les chances d’une paternité dont il n’avait pas même goûté la promesse. Il y avait en outre autour de ce funèbre incident des obscurités, des contradictions, des incertitudes qui en faisaient une sorte de problème. Ceci devait naturellement l’amener à souhaiter une entrevue avec la meilleure amie de Mabel, celle qui avait dû obtenir d’elle la confidence la plus intime, celle qui avait assisté à ses derniers momens et reçu sans doute ses dernières paroles. Et pourtant, — comme par un pressentiment, — Wilmot éprouvait une indicible répugnance à voir mistress Prendergast. Ceci l’étonnait encore : il n’avait pas à la vérité un goût très vif pour l’esprit amer et caustique de cette veuve inconsolée ; mais il l’avait acceptée à la longue comme une relation inévitable, et ne s’était jamais senti le moins du monde jaloux de l’intimité qui existait entre elle et sa femme. Jaloux, hélas ! il ne connaissait encore que par ouï-dire ce sentiment presque inséparable de toute affection passionnée.

Indirectement informé que mistress Prendergast devait venir s’occuper de quelques détails domestiques relatifs aux funérailles, il s’attendait à sa visite, et fut presque heureux d’apprendre qu’elle était arrivée et repartie sans demander à le voir. La femme de chambre qui lui annonça cette bonne nouvelle lui remit en même temps un petit paquet cacheté. Il renfermait les clefs de la pauvre morte et son anneau nuptial. — Attendez, Susan ! Où est le cachet que votre maîtresse portait au doigt ? demanda Wilmot, qui venait de rompre l’enveloppe.

— Nous n’avons jamais pu le retrouver, répondit la suivante… C’est la seule chose qui manque, et mistress Prendergast n’a pas la moindre idée de ce que ce bijou a pu devenir… Déjà, depuis plusieurs jours, notre pauvre dame ne portait plus cette bague.

Wilmot arrêta ces explications par un geste, et, demeuré seul, se mit à contempler l’anneau d’or qui brillait sur la paume de sa main ouverte. Jamais cet anneau ne lui avait tant dit qu’à cette heure, et même à cette heure il ne lui disait certes pas tout ce qu’il avait suggéré de tristes réflexions à celle qui n’avait pas voulu l’emporter dans le tombeau. Wilmot finit, — non sans quelque effort, — par le glisser à son petit doigt. — Nous retrouverons l’autre, pensait-il, et je les porterai tous les deux jusqu’à la fin de mes jours…

Le lendemain, prévenu par Susan, il descendit au salon, où l’attendait mistress Prendergast. Les rideaux étant tirés, on distinguait mal, sous un épais voile noir, les traits de l’impassible veuve, que le salut troublé de Wilmot fit à peine se soulever du siège où elle était installée. Il lui avait, un peu par mégarde, tendu la main, ce qu’elle feignit de ne point voir. Déjà surpris par ce muet refus, il eut lieu de s’étonner encore davantage de la sèche précision avec laquelle la veuve entrait en matière. — J’aurais peut-être jugé inutile de vous apporter un témoignage de condoléance, lui dit-elle ; mais j’ai un mandat à remplir, êtes-vous disposé à m’entendre ?

L’accent particulier de cette brusque interpellation affecta désagréablement le jeune docteur, et lui fit comprendre aussitôt qu’il avait affaire à une ennemie dont la haine, longtemps contenue, trouvait enfin à se satisfaire. Cette haine, il ne pouvait s’en expliquer les motifs. Jamais il ne s’était douté des visées secrètes de la veuve et de la déception qu’il lui avait ménagée en épousant Mabel. Aussi, mécontent et légèrement inquiet, attendit-il les explications annoncées par ce brusque avant-propos.

— J’espère, continua mistress Prendergast après une pause, que vous n’avez adressé aucun reproche au docteur Whittaker ?… Vous auriez eu tort, car il n’a point dépendu de lui que vous ne fussiez instruit ; .. mais lorsque Mabel a prévu, — tranchons le mot, lorsqu’elle a espéré, — que sa maladie serait mortelle, son plus vif désir a été de vous le cacher.

— Dieux bons ! et pourquoi ? s’écria Wilmot au comble de la stupéfaction.

— Vous devez avoir sur ce point des lumières qui me manquent, répondit la veuve, toujours sans pitié… Le fait est qu’elle a supprimé la lettre que votre confrère avait écrite pour vous mander ; .. Cette lettre est dans mes mains, et je vous la rapporte… La voici.

L’émotion et l’inquiétude de Chudleigh Wilmot allaient toujours en croissant. Sa terrible interlocutrice ne lui accordait aucun répit.

— Je suis chargée de vous dire que Mabel est morte avec joie, n’ayant aucune séparation à pleurer et n’emportant aucun regret ; qu’elle s’est toujours félicitée de vous avoir dissimulé le péril où elle se trouvait, attendu que, par égard pour vous-même, vous seriez infailliblement accouru auprès d’elle, et qu’elle préférait votre absence… Je répète textuellement le message dont elle m’a chargée. J’ai encore à vous demander en son nom deux choses La première est de permettre que son cercueil soit fermé sur elle dès le surlendemain de sa mort. La seconde est de porter son anneau de mariage. On a dû vous le remettre de ma part…

Wilmot revenait peu à peu de sa première consternation. Ce fut à voix haute et avec une fermeté presque rude qu’il prit à son tour la parole.

— Vous m’expliquerez sans doute ce qu’il y a au fond de tout ceci. Je ne comprends absolument rien à de pareilles communications. Vous savez mieux que personne dans quels termes nous vivions, et si j’ai jamais donné occasion à ma femme de souhaiter que sa vie eût une fin prématurée : vous avez sans doute sur ce point quelques renseignemens à me donner.

— Peut-être bien, répondit Henriette, dont le sang-froid persistant dénotait une certaine satisfaction intérieure ; mais à quoi servirait entre vous et moi un débat ainsi engagé ? Il est trop tard maintenant que tout est fini pour entrer dans de si vaines explications… D’ailleurs, ajouta-t-elle, emportée par une irritation involontaire, vos questions mêmes ne sont-elles pas un éclaircissement qui pourrait et devrait vous suffire ? Comment ! c’est à moi, c’est à l’amie de Mabel que vous venez, vous, son mari, demander ce que Mabel a souffert, quels ont été ses chagrins secrets, de quel mal elle est morte sans vouloir ni l’avouer, ni s’en plaindre, ni vous avoir pour témoin de ses dernières heures ?… Je sais ce que vous m’allez répondre. Jamais, n’est-ce pas ? vous n’avez eu le moindre tort envers elle ? en bien ! non, vous êtes irréprochable… Seulement vous ne l’avez jamais connue, jamais vous n’avez essayé de deviner ce qu’il pouvait y avoir de contrainte dans son attitude calme, de souffrance au fond de sa sérénité résignée. Vous ne l’avez ni maltraitée, ni négligée ; elle a obtenu tous les privilèges dus à votre légitime compagne ; que pouvait-elle souhaiter de plus ?… il fallait cependant qu’elle souhaitât autre chose, puisque sous vos yeux, et sans que votre habituelle clairvoyance vous en avertit, elle mourait lentement de ce mal qu’on appelle un « cœur brisé. »

— C’est impossible !

— Pourtant cela est… Je sais que mainte personne à sa place se serait contentée du lot que vous lui faisiez ; mais toutes les femmes n’ont pas cette nature à part, cette réserve silencieuse, ce mépris de tout ce qui est plainte ou reproche, cette jalousie qui se dévore sans jamais s’épancher…

— Quand ai-je donné prétexte à sa jalousie ?

— Si vous demandiez au contraire : quand n’a-t-elle pas eu sujet d’être jalouse ?… Pensez-vous qu’elle n’ait pas rencontré dans votre cœur, et cela dès le début, une terrible rivale ? A-t-elle pu se méprendre sur le vrai but de votre existence, sur le mobile premier de toutes vos pensées, de toutes vos actions ?… Certes les femmes sont insensées quand elles se plaignent que leurs maris se dévouent corps et âme à la profession qui les fait vivre… Il en est pourtant d’assez folles pour cela,… et Mabel était du nombre… En dernier lieu d’ailleurs…

— Eh bien ? demanda Wilmot, que la suspension de cette phrase jetait dans une perplexité nouvelle. Le tremblement de sa voix n’échappa point à son implacable dénonciatrice.

— Que voulez-vous ? continua-t-elle, Mabel sur ce point n’était pas plus raisonnable que sur tout autre. Quand elle vous a vu, soudainement oublieux des intérêts de votre profession, méconnaître les droits qu’avait sur vous un ancien ami de votre famille, un protecteur de votre jeunesse,… quand vous avez résisté au pressant appel de ce vieillard qui se croyait en péril,… et lorsqu’en se plaignant de ce qu’il appelait votre ingratitude M. Foljambe a parlé des charmes qui vous retenaient à Kilsyth…

— Eh quoi ?… devant elle ?

— Devant elle, reprit la vindicative Henrietta, prenant note de cette exclamation significative… Ces propos indiscrets, elle les a retrouvés sur d’autres lèvres. Qu’elle en ait exagéré la portée, ceci ne fait pas doute à mes yeux… Qu’importe cependant ?… Erreur et vérité sont parfois aussi mortelles l’une que l’autre. Ce qui est certain, c’est qu’elle a voulu en finir et ne pas vous avoir là au dernier moment… Maintenant laissez-moi partir. J’ai affaire auprès de mon amie.

Wilmot était hors d’état de retenir pour lui répondre cette amère personnification du remords qu’il éprouvait. Il se détourna d’elle silencieusement, la laissant libre de s’éloigner. — Veuillez ne pas oublier, reprit-elle, que j’ai besoin de votre aveu pour exécuter les volontés de celle qui n’est plus.

— Faites, lui dit-il, ce qu’elle a voulu… Je lui ai désobéi sans le savoir en contemplant ce que la mort m’avait laissé d’elle… Eh bien ! je n’en éprouve ni remords ni regret… Allez, madame, si étrange qu’il puisse paraître, accomplir votre mandat !

Nous n’insisterons pas sur les tristesses des jours suivans. Dès le surlendemain, il fallut bon gré mal gré reprendre le joug professionnel. Avec beaucoup de ménagemens dans la forme, beaucoup d’insistance au fond, les cliens revenaient à la charge. Tous avaient de sympathiques paroles pour le médecin qu’ils étaient heureux de retrouver, et ne se doutaient guère de la sourde impatience avec laquelle Wilmot accueillait leurs officieuses banalités ; elles l’empêchaient d’oublier, et l’oubli était à cette heure le plus âpre besoin de son cœur.

Après une quinzaine passée dans ces labeurs pénibles, compliqués de fatigantes condoléances, un certain calme commençait à renaître en lui, quand il lui arriva un beau matin d’avoir à consulter je ne sais quel memorandum qu’il savait enfermé dans un des placards de son cabinet de consultations. Ce placard, qu’il n’ouvrait guère, lui parut au premier abord avoir été l’objet d’une tentative d’effraction, circonstance d’autant plus désagréable qu’il renfermait, outre certains papiers importans, — actes, contrats, lettres confidentielles, — un assortiment de poisons que Wilmot avait pris soin de cacher là comme dans le plus impénétrable asile. En y regardant de plus près, ses soupçons furent confirmés. On avait tout simplement brisé la serrure, dont la clef unique ne quittait jamais le docteur, et les deux battans de la porte, rapprochés de force, s’étaient rejoints l’un à l’autre par les irrégulières saillies d’une fiche de fer rompue qui les maintenait tant bien que mal, mais qui devait céder au premier effort.

Un peu troublé de cet incident, Wilmot mit un soin minutieux à vérifier les soustractions qu’on avait pu pratiquer dans ce dépôt de choses relativement précieuses. Rien ne manquait, rien ne semblait avoir été dérangé. Sa surprise n’en fut que plus vive. Une rapide série de réflexions lui suggéra l’idée qu’une seule personne avait pu se risquer par simple curiosité à une démarche aussi périlleuse, et que cette personne était Mabel, car elle seule savait que Wilmot entassait au fond de cette armoire ce qu’il avait le plus d’intérêt à tenir loin des regards indiscrets. Quant au motif déterminant de cette bizarre démarche, il crut l’avoir trouvé en se rappelant les dernières paroles de mistress Prendergast. Tourmentée par ses craintes jalouses, Mabel avait sans doute cherché dans le mystérieux dépôt ce qui pouvait ou les confirmer ou les détruire. Cette pensée, qui l’eût exaspéré quinze jours plus tôt, le remplissait maintenant d’une immense pitié. — Pauvre femme ! se disait-il, pour en venir là, que d’angoisses elle a dû ressentir et combattre ! Cependant il venait de prendre le papier qui lui était nécessaire, et se préparait à replacer les deux battans de la porte dans une juxtaposition provisoire, en attendant qu’il fût à même de faire remplacer la serrure brisée, quand son attention fut appelée sur une tache noirâtre qui marquait le feuillet supérieur d’une espèce de dossier posé à côté de la petite boîte d’acajou renfermant les poisons que nous avons déjà mentionnés. Il saisit aussitôt le dossier et l’examina feuille à feuille. La tache avait pénétré successivement un certain nombre d’entre elles. Cette constatation jeta Wilmot dans une véritable alarme. Il prit la boîte, et en scruta d’abord l’extérieur, où il retrouva sur l’une des parois la trace d’une substance visqueuse qui, glissant peu à peu, était venue se déposer sur les papiers voisins. Il est vrai de dire à la lettre que Wilmot, fort peu timide en général, n’osait plus ouvrir cette boîte autour de laquelle se crispèrent ses doigts agités par un tremblement nerveux. Il s’y décida pourtant après une longue hésitation. Cette pharmacie portative était divisée en dix compartimens dont chacun logeait un flacon en verre épais de fort petite dimension, soigneusement bouché à l’émeri ; les bouchons de cristal étaient en outre surmontés d’une capsule en plomb, bien scellée et portant le nom d’un célèbre préparateur français à qui Wilmot s’était adressé pour cette acquisition suspecte. Il prit les flacons l’un après l’autre, les regardant au jour et vérifiant l’état des capsules qui leur servaient de sceau. Les neuf premiers lui parurent intacts ; mais à peine eut-il posé la main sur le dixième que la capsule de plomb se détacha d’elle-même, et Wilmot put constater (avec quelle horreur, nous le laissons à penser !) que ce flacon, renfermant un des plus violens toxiques dont la chimie nous ait livré le secret, se trouvait à moitié vide… Chancelant comme un homme ivre et cherchant un appui, le malheureux recula machinalement jusqu’à ce que son coude rencontrât le manteau de la cheminée. Il ne pouvait envisager de sang-froid l’idée qui s’imposait à lui, ni coordonner les pensées confuses qui pour ainsi dire montaient pêle-mêle à l’assaut de son intelligence désarmée. Ses lèvres s’ouvraient malgré lui, comme celles du nageur qui se sent enfoncer. Il s’élança pour replacer dans sa case le flacon mortel, après s’être assuré de nouveau qu’environ la moitié du contenu en avait été retirée ; puis il referma la boîte et la repoussa au fond du rayon qu’elle occupait. A ce moment, un léger obstacle se manifesta. Wilmot y porta la main pour l’écarter, et ramena l’objet qui se trouvait entre la boîte et le fond du placard… C’était la bague de Mabel…

Plus de doute, la malheureuse s’était donné la mort. — Mon Dieu ! s’écria Wilmot, qui ne pouvait plus se réfugier, le voulût-il, dans une incertitude plus ou moins sincère… Mon Dieu, répéta-t-il avec désespoir, serait-il donc vrai que je l’ai tuée ?


VII

Henrietta Prendergast ne fut pas médiocrement surprise de recevoir un billet de Chudleigh Wilmot, qui sollicitait la permission de la voir. La manière dont ils s’étaient quittés ne lui faisait pas prévoir une visite de simple courtoisie. Quel était donc le but de cette démarche imprévue ? Après s’être posé cette question et l’avoir sans doute résolue à son gré, la veuve répondit par un billet beaucoup moins officiel et beaucoup moins gourmé qu’il ne l’attendait à la requête fort laconique du jeune médecin.

A l’heure qu’elle avait fixée, mais à l’extrême limite de cette heure, et après s’être fait attendre plus longtemps qu’elle ne l’eût souhaité, il parut enfin, et son attitude glaciale, ses paroles exactement mesurées, excluaient toute idée d’affectueux retour, de bonne volonté conciliante. Il venait, dit-il, solliciter de mistress Prendergast une réponse précise à quelques questions indispensables. Daignerait-elle permettre qu’il l’interrogeât ? Plus désappointée qu’elle ne voulait le paraître, la veuve acquiesça très froidement à ce désir. — Où veut-il en venir ? pensait-elle. Soupçonnerait-il le docteur Whittaker de s’être trompé ? Cela fût-il, à quoi bon revenir sur une erreur désormais irréparable ?… Wilmot cependant suivait impitoyablement le cours de son étrange interrogatoire. — A quelle date la lettre du docteur Whittaker avait-elle été interceptée ? Mabel semblait-elle alors sous le coup d’une tristesse plus accusée ? avait-elle, depuis ce moment, quitté sa chambre ? s’y trouvait-elle renfermée quand était arrivée la lettre datée de Kilsyth ?

Sur beaucoup de points, la mémoire d’Henrietta se trouvait en défaut. Ici, après quelques instans de réflexion, elle put répondre : — Oui, Mabel avait quitté sa chambre le jour même où lui était arrivée la lettre de son mari. Elle était descendue au salon, elle était même entrée dans le cabinet de consultations. Le soir même elle avait parlé à son amie du dégoût que la vie lui inspirait, de la certitude où elle était que sa santé ne se rétablirait jamais…

A mesure que ces paroles tombaient de ses lèvres, Henrietta voyait le visage de Wilmot se contracter. Cette sensibilité chez un homme à qui elle avait tant de fois refusé les moindres qualités du cœur la charmait et l’étonnait en même temps.

— Qu’est devenue cette lettre ? demanda tout à coup Wilmot.

— Je l’ai placée dans le cercueil de ma pauvre amie avec toutes celles que vous lui avez écrites ; mais les autres sont réunies en un paquet, celle-ci au contraire m’a été remise séparément.

— Et pourquoi cette différence ?

— Le sais-je ? Elle l’a ainsi voulu. Je n’ai pu prendre sur moi de les détruire, m’a-t-elle dit en me remettant les premières. Quant à celle-ci, je la veux placée dans ma main droite. C’est ma justification.

Ma justification ! répéta Wilmot… Comment vous expliquez-vous cette parole ?

— Je vous avouerai qu’en ces tristes heures je ne m’amusais pas à de vaines conjectures… Elle voulait sans doute parler des soupçons qui l’assiégeaient sans motifs suffisans,… ou bien encore du désir impie que lui inspirait le trépas…

— Votre pensée n’est-elle pas allée plus loin ?…

Henrietta cette fois regarda le docteur avec des yeux que la surprise rendait presque hagards. — Voudriez-vous donc, s’écria-t-elle, après lui avoir infligé tant de souffrances, la calomnier encore maintenant qu’elle n’est plus ?

— A Dieu ne plaise ! se contenta-t-il de répondre, évidemment déconcerté… Un mot encore ! Whittaker m’a parlé d’un mieux sensible survenu au matin de l’avant-dernière journée. Mabel a-t-elle eu conscience de cette trompeuse amélioration ? a-t-elle su qu’on reprenait quelque espoir ?

— Mais sans doute… À quoi vont ces curiosités bizarres ? Je ne peux me les expliquer.

— Non certes, et il ne m’est point permis de vous les faire comprendre ;… mais enfin veuillez me répondre, si vous le pouvez.

— Eh bien ! reprit Henrietta, dont les larmes troublaient la voix, même alors, même pendant cette crise qui s’annonçait comme salutaire, elle n’a voulu garder aucune espérance. — On ne me disputera pas mon repos ! — me disait-elle avec un amer sourire. Elle avait raison. À partir de cet instant, le mal a fait des progrès incessant et semblait frapper à coups redoublés.

— A-t-elle pris quelque médecine dont l’action…

— Je comprends ; vous craignez quelque erreur, quelque méprise… Rassurez-vous, il n’y avait plus dans sa chambre, au moment dont nous parlons, qu’un flacon de gouttes stimulantes que le docteur Whittaker lui avait déjà administrées de sa main les jours précédens, et que je donnais moi-même à la malade dans l’intervalle des visites.

— Les a-t-elle invariablement reçues de vous ou de lui ?.. Ne lui est-il jamais arrivé de les prendre elle-même ? Était-elle trop faible pour se soulever, pour étendre le bras ?..

Les questions étaient si pressantes qu’Henrietta se sentit rougir. — Je vous répète, dit-elle, que toute erreur était impossible… Cependant, pour satisfaire de point en point à vos demandes, elles me rappellent qu’une fois, une seule, Mabel a pris elle-même de ces gouttes.

— Où donc ? quand ? comment cela s’est-il fait ?

Wilmot s’était levé. Il parlait debout, penché vers la veuve, et sa voix était presque menaçante.

— Le flacon, répondit-elle, se trouvait sur un guéridon, près du lit. Il n’y restait qu’une dose. Elle m’avait priée de lever la persienne, et j’étais occupée à cela, quand elle étendit la main vers le flacon, dont elle se saisit. Juste au moment où je me retournais, je lui vis boire les dernières gouttes ; une seconde après, elle laissa échapper le flacon qui se brisa dans sa chute.

— Elle s’était donc évanouie ?

— Pas le moins du monde. Même elle avait gardé toute sa présence d’esprit, car elle m’avertit de ne pas m’approcher du lit ayant qu’on n’eût balayé les fragmens de verre qui jonchaient le parquet.

— Ce qui fut fait sans doute ? — Je pris moi-même ce soin…

Wilmot n’avait plus rien à savoir. Il se leva et tendit la main à mistress Prendergast, qui cette fois répondit à cette avance avec une sorte de cordialité. — Je vous rends grâce, lui dit-il, de m’avoir patiemment écouté. Si cela m’était possible, je ne vous laisserais pas ignorer le motif qui m’a dicté tant de questions. Vous avez droit à toute ma reconnaissance pour les soins que vous avez prodigués à ma femme, et je sollicite le droit de me compter au nombre de vos amis.

Une fois sorti de chez mistress Prendergast, et tout absorbé qu’il fût dans les plus pénibles réflexions, le jeune savant se surprit et flagrant délit d’analyse. Le suicide dont les moindres circonstances venaient de lui être révélées lui apparut comme un acte de monomanie parfaitement caractérisée. Ce fut pour lui au premier abord, en même temps qu’un trait de lumière, un soulagement immense ; mais sa conscience, bientôt réveillée, lui posa des questions embarrassantes, auxquelles son cœur, ouvert trop tard à certaines impressions de tendresse, répondit par de terribles reproches. Ces impressions nouvelles, cette susceptibilité jusqu’alors endormie, n’était-ce pas une autre femme qui les lui avait fait connaître ? et Mabel s’était-elle absolument trompée dans ses amers soupçons ? Il y avait là tout un ordre de pensées auxquelles il ne voulait pas s’arrêter, tant elles lui étaient pénibles, et qu’il repoussait de son mieux. En somme, qu’avait-il à décider, quel parti prendre ? Faire constater la terrible vérité au moyen d’une exhumation tardive,… n’était-ce pas là une horrible extrémité ? n’était-ce pas d’ailleurs jeter une flétrissure inutile sur cette mémoire importune mais sacrée ? En avait-il le droit, lui qui, sans le vouloir il est vrai, mais par des actes dont il était responsable, pouvait se regarder comme la cause première de cette fin violente ? Son cœur se révoltait à la seule idée de ces misérables restes que viendrait froidement scruter l’œil impassible des agens de la loi. Donc il fallait se taire ; mais que devenir ensuite avec un tel secret dans le cœur ? Sa première idée fut de quitter l’Angleterre. Il lui semblait impossible de revoir Madeleine Kilsyth ; au moins ne pouvait-il songer à la revoir habituellement, sur le pied d’une familiarité toute simple. Ce trésor d’innocence et de beauté lui apparaissait maintenant comme interdit à ses espérances les plus vagues. Il n’en était peut-être pas ainsi ayant la fatale découverte, mais désormais toute secrète aspiration vers cet ange lui semblait un sacrilège.

Quand il laissa percer devant son vieil ami et parrain, M. Foljambe, ses velléités d’exil, l’opulent banquier de Portland-Place le crut un moment frappé de folie. Quitter Londres au moment où les portes de l’avenir s’ouvraient triomphalement devant Wilmot lui semblait, de la part de ce dernier, un coup de tête absurde, injustifiable. M. Foljambe était un de ces hommes d’argent qui savent rester hommes du monde. A ce dernier titre, il ne comprenait pas que les regrets du veuvage dussent aller aussi loin que son filleul paraissait vouloir les porter. Chudleigh Wilmot, qu’il avait aidé, encouragé, protégé dès l’enfance, et qui, depuis quelques années, lui inspirait une sorte de vénération par la tenace énergie de ses heureux efforts, Chudleigh Wilmot se manquerait-il ainsi à lui-même ? Il ne pouvait se résigner à le croire, et pourtant ceci devenait chaque jour plus probable, car chaque jour le jeune médecin semblait prendre en plus grand dégoût le séjour de Londres et les soucis quotidiens de sa laborieuse carrière.,

Au fond du dégoût de Chudleigh Wilmot, il y avait plus d’un remords, remords de sa conduite passée, remords de ses dispositions présentes, car enfin, — il en était réduit à se l’avouer parfois, — tout à coup investi du pouvoir de rendre la vie à cette femme que son indifférence avait tuée, peut-être maudirait-il le sort, peut-être hésiterait-il. Il hésite bien à quitter Londres, et d’où viennent à cet égard ses incertitudes ? Sa fortune déjà commencée, lui permet quelques loisirs. Il n’a pas à se préoccuper de ses cliens, ils lui reviendront toujours, fidèles au renom qu’il a conquis ; mais il en est parmi eux vis-à-vis desquels une absence, même passagère, le placera dans des conditions moins favorables : certaines amitiés de fraîche date se refroidiront ; le souvenir récent des services rendus s’effacera bien vite. Retrouvera-t-il au retour les privilèges de l’intimité quotidienne ? Et d’ailleurs a-t-il donc tant de temps à perdre ? Au coin de ses yeux se dessinent déjà quelques rides précoces, çà et là quelques fils d’argent se mêlent à sa noire chevelure… Tandis qu’il s’examine ainsi, avons-nous besoin de dire quelle image flotte, sans qu’il semble s’en rendre compte, à l’arrière-plan de ses pensées ?

Mais si cela pouvait jamais arriver, s’il y avait quelque fond à faire sur la chaleureuse reconnaissance de Ronald Kilsyth, sur l’évidente bienveillance de lady Muriel, sur la naïve tendresse dont la jeune malade lui a laissé entrevoir tant de fois les germes prêts à éclore, que penserait-on, que dirait-on ? Henrietta Prendergast, l’unique amie de Mabel, la confidente de ses soupçons, cette femme aux paroles incisives, aux sanglantes ironies, ne se ferait-elle pas une joie de dénoncer au monde la jalousie désormais justifiée que Madeleine inspirait à la pauvre morte ? De propos en propos n’irait-on pas jusqu’à deviner la vraie cause de ce trépas mystérieusement précoce ? Que répondre alors à l’accusation indirecte impliquée dans ce mot de suicide qui passerait de bouche en bouche ? Wilmot ne pouvait se dissimuler qu’il était en butte à un grand nombre d’inimitiés secrètes suscitées par ses éclatans débuts. Quelle occasion pour elles et quel triomphe ! Pour lui, pour sa compagne, quelles amertumes ! Oh ! non, mille fois non ! Plutôt vivre seul, dénué de tout ce qui aurait pu faire le charme de sa vie, plutôt se condamner à n’avoir plus ni foyer ni famille, plutôt renoncer définitivement à…

Sa rêverie fut interrompue par son domestique qui lui apportait un billet de forme oblongue et scellé de cire noire. Ce billet, qu’il tourna et retourna deux ou trois fois dans sa main avant de l’ouvrir, était signé Madeleine Rilsyth. Il renfermait quelques formules de condoléance empreintes d’une affectueuse sympathie. On pouvait même y noter je ne sais quel accent de tendresse que la femme la moins experte en coquetterie sait donner aux plus insignifiantes paroles. Madeleine enfin avait signé : « votre bien reconnaissante malade, your grateful patient. » Ces mots résonnaient comme la plus douce musique aux oreilles du docteur ; ils passaient devant ses yeux éblouis comme irradiés des plus vives clartés du prisme. Maintenant que la famille Kilsyth, revenue à Londres, lui notifiait officiellement son arrivée, donnerait-il suite à ses projets ? Nous ne nous chargeons pas d’expliquer comment ils se trouvèrent ajournés, et, si nous ne nous en chargeons pas, c’est que toute explication sur ce point nous paraît superflue.


VIII

Le salon-boudoir de lady Muriel, — un élégant réduit obstrué de mille petits vases précieux, potiches, incrustations, terres étrusques, magots de jade, dentelles d’ivoire, bronzes antiques, annuals et keepsake habillés de tabis, — était de quatre heures et demie à six heures et demie presque chaque jour le rendez-vous de bon nombre d’oisifs. Tandis qu’à la porte de la maison les voitures affluaient, les cartes pleuvaient, le marteau sans cesse ébranlé roulait un tonnerre permanent, — les bonnes amies se contentant de ces vaines démonstrations de courtoisie, — beaucoup de visiteurs de l’autre sexe, heureux de mettre à profit un privilège envié, pénétraient dans le sanctuaire et venaient encenser l’idole impassible, en mêlant au doux murmure de la bouilloire à thé leurs insignifians commérages, leurs épigrammes sans sel, leurs madrigaux sans parfums, invariablement accueillis par le même sourire distrait. Dans un angle de cette petite pièce encombrée était un mignon secrétaire de Boule, presque toujours grand ouvert, et sur lequel la maîtresse du logis griffonnait en hâte, dans les intervalles d’une visite à l’autre, les innombrables petits billets qui tenaient à jour ses relations avec tous et chacun. Rien de moins mystérieux en apparence que ces papiers épars, ces monceaux d’enveloppes héraldiques, ce gracieux désordre des tiroirs entr’ouverts. Pourtant un de ces tiroirs ne s’ouvrait jamais. Protégé contre toute indiscrétion par une serrure à peu près invisible, dont le fameux Bramah s’était étudié à compliquer les ressorts secrets, ce tiroir renfermait une boucle des cheveux de Stewart Caird, coupée après sa mort, une liasse de ses lettres fort médiocrement intéressantes par elles-mêmes, et un exemplaire du Wanderer [2] que miss Muriel Inchgarvie lisait au beau temps de ses amours, et dont elle avait souligné certains passages plus particulièrement en harmonie avec les émotions inconnues qui l’agitaient alors. Que voulez-vous ? la plus forte cuirasse a presque inévitablement un défaut, et l’acier le mieux trempé sa paille imprévue ; mais personne au monde, surtout parmi ceux qui croyaient la connaître le mieux et la voyaient de plus près, n’aurait soupçonné lady Muriel de garder ainsi un culte rétrospectif à quelque mémoire chérie. Ses gens étaient parfaitement convaincus que le tiroir si bien clos renfermait ses registres de « comptabilité privée. »

Donc à cinq heures du soir, deux jours après que la lettre de Madeleine fut parvenue à Wilmot, les volets du boudoir de lady Muriel étaient rigoureusement clos, les rideaux étaient baissés, le foyer rayonnait, et sur un guéridon à portée de la dame du lieu s’étalait le service à thé. Pas grand monde cette fois. Point de Kilsyth pour commencer. Il était au club de Brookees, lisant et commentant les nouvelles de la journée. Point de Ronald, car il ne montrait guère son visage volontiers renfrogné aux hôtes quotidiens de sa belle-mère. Madeleine, par exemple, était charmante dans sa robe montante de velours violet ; quelque pâleur lui restait de ses souffrances passées, mais ses yeux bleus avaient repris leur éclat, et ses magnifiques cheveux blonds, ramenés derrière sa tête d’un galbe exquis, y étaient massés en épaisses torsades. Deux ou trois jeunes beaux, dans une tenue irréprochable et très évidemment préoccupés de la maintenir telle, devisaient à bâtons rompus autour de la mère et de la fille, guettant au passage une historiette nouvelle, une réflexion piquante, un mot heureux à mettre de côté pour s’en faire honneur au club. On y a bon air quand on peut prendre la parole sous la garantie d’une belle dame à la mode : — Lady Muriel me disait… Je tiens de miss Kilsyth elle-même, etc.

Tout au travers de la causerie un domestique, soulevant la portière du boudoir, annonça : « Le docteur Wilmot. » Les visiteurs se levèrent, faisant mine de prendre congé ; mais, lady Muriel les invita du geste à demeurer en place. — Madeleine, dit-elle, passez au salon ; le docteur pourra fort bien y causer un instant avec vous.

Ce fut ainsi qu’il la revit. Elle était accourue au-devant de lui, et ses premières paroles avaient été la sincère et chaleureuse expression de la reconnaissance qu’elle lui gardait. Quel charmant sourire quand elle posa dans sa main, non plus comme autrefois une main brûlante et fiévreuse, mais une main qui tremblait quelque peu et dont l’épiderme semblait dégager une sorte de frémissement intérieur. Au même moment, le regard exercé du docteur constatait sur les joues de Madeleine une rougeur de mauvais augure, dans ses yeux une lueur sinistre, qui lui rappelèrent les pronostics, dont il avait dû entretenir à Kilsyth le père de sa jeune malade. Ah ! certes, malgré le caractère indécis et fugitif des symptômes observés alors, sa science n’avait pas été mise en défaut. Les germes d’un mal redoutable étaient bien là, tout prêts à se développer, si on ne les étouffait par des soins assidus. Une pareille situation, une conviction si ferme, lui laissaient-elles le droit de s’éloigner ? Devait-il, pouvait-il abandonner à ce terrible ennemi, sans la lui disputer, cette enfant devenue en quelques semaines le plus cher objet de ses pensées, la préoccupation dominante de sa vie ? Trahirait-il ainsi la confiance si absolue, l’amitié si cordiale du père qui la lui avait pour ainsi dire livrée en dépôt ? Cette maladie, dont il constatait les insidieuses approches, personne ne la connaissait mieux que lui : vingt fois il l’avait défiée, combattue, vaincue, et maintenant qu’il s’agissait de ce qu’il avait de plus cher, ici-bas, il déserterait le champ clos où elle semblait l’appeler encore ! Non, « sa reconnaissante malade » ne périrait pas, victime d’un lâche abandon. Elle aurait à côté d’elle dans cette lutte à mort un champion résolu à lui tout sacrifier, même le repos ultérieur de sa vie, la paix de son cœur et de sa conscience… Telles étaient ses pensées, et sous les éclairs de son regard les beaux yeux bleus de Madeleine venaient de s’abaisser, un surcroît de rougeur animait ses joues, naguère si pâles. Pourtant il retenait sa main captive ; il la questionnait à voix basse, s’efforçant de garder le ton familier aux, hommes de sa profession. A voix basse, elle lui répondait de même, quand, — une ombre se projetant sur eux, — ils regardèrent à la fois du même côté ; Ronald Kilsyth venait d’arriver sans qu’ils eussent pris garde à son entrée. Le docteur balbutia le nom du nouveau-venu. Madeleine ne prononça pas une parole. — Oui, chère enfant, lui dit Ronald, comme pour répondre à une question qu’elle lui eût adressée, je viens vous chercher, je vais vous ramener auprès de lady Muriel… J’ignorais, monsieur, continua-t-il en s’adressant à Wilmot, que vos soins fussent encore réclamés par la santé de ma sœur… Je la croyais rétablie et en état de n’avoir plus recours à vous.

Naturellement pâle, Ronald était presque livide au moment où il prononçait en frémissant ces amères paroles. Chudleigh Wilmot ne semblait guère moins ému quand il lui répondit, presque sur le même ton : — Vous étiez dans le vrai, capitaine Kilsyth ; ce n’est plus le médecin qui continue ici ses visites. C’est à titre d’ami que vous me trouvez auprès de votre sœur.

Ronald se redressa aussitôt : — Il me reste à savoir, docteur Wilmot, si vos relations avec la famille sont de nature à autoriser ces visites purement amicales… Madeleine, veuillez m’accompagner !…

Comme la jeune fille hésitait malgré l’accent impérieux de ces dernières paroles, Ronald la prit à son bras et la conduisit hors du salon, où Chudleigh Wilmot demeura immobile d’étonnement et de colère.

Son premier mouvement, en face d’une insulte imprévue, imméritée, — la première qui l’eût atteint dans le cours triomphant de sa carrière si bien commencée, — fut de courir après Ronald, de le frapper au visage, de l’étendre à ses pieds. Il n’était rien moins que lâche, rien moins qu’insensible à l’outrage, et bien certainement il venait d’en subir un, aggravé par une préméditation évidente. Ses dents s’étaient serrées, ses poings s’étaient crispés, ses narines s’étaient dilatées par un instinct de nature… Une pensée le clouait sur place. Qu’allait-il résulter d’un éclat pareil ? que deviendrait le nom de Madeleine, mêlé au récit d’une scène violente ? Irait-il jeter ce nom adoré en pâture au bavardage idiot de la foule oisive, aux terribles indiscrétions d’une presse altérée de scandales ?… en bien ! non, si amère que fût l’insulte, il la fallait dévorer, il fallait se résigner, il fallait pour elle renoncer à toute vengeance. Ce fut pour Wilmot, chrétien médiocre, un effort prodigieux, mais accompli avec une prodigieuse soudaineté. Son parti une fois pris, — et il le fut en quelques secondes, — il passa fort tranquillement du salon dans le boudoir, salua lady Muriel selon les formes, échangea pendant cinq ou six minutes avec les uns et les autres une série de propos indifférens, et prit ensuite congé, tout à fait calme en apparence, alors qu’au dedans de lui grondait encore la tempête enchaînée.

Ce jour-là, ses malades le trouvèrent plus doux, plus patient que jamais. Jamais ils ne l’avaient vu si complaisamment attentif au long détail de leurs misères, jamais il ne les avait examinés, questionnés plus à loisir ; mais tandis que du bout du doigt il interrogeait le pouls de la vieille lady Cawdor, ou scrutait du regard le larynx du général Donaldbain, il ne pensait en réalité qu’à résoudre le problème de ses relations futures soit avec Ronald, soit avec Madeleine Kilsyth. Rentré chez lui, assis à sa table solitaire, il voulut essayer de lire, comme il s’y était habitué depuis quelques jours, afin d’écarter l’idée de la place vide en face de lui ; mais il s’aperçut bientôt que son attention ne pouvait se concentrer sur des lignes qui se brouillaient, des caractères qui dansaient devant ses yeux. Il repoussa donc le livre, et s’absorba dans des réflexions dont il faut bien offrir ici le résumé succinct.

Le capitaine Kilsyth venait de lui infliger une véritable humiliation, et sans aucun doute de propos délibéré. Pourquoi ? Très certainement à cause de Madeleine ; mais comment avait-il pu se douter, Madeleine l’ignorant elle-même, du penchant qu’elle inspirait ? A supposer même que ce penchant eût été révélé au capitaine, pourquoi s’y montrait-il tellement hostile ? L’idée d’une mésalliance n’autorisait pas chez lui des procédés aussi brusques, aussi violens, aussi peu conformes à la dignité d’un gentleman… Une mésalliance ! L’idée qu’éveillait ce mot semblait prendre corps pour la première fois dans la pensée du malheureux qu’elle torturait à son insu… Oui, pourquoi Ronald s’était-il ainsi conduit ?… Il aurait pu prendre ombrage d’un tête-à-tête entre sa sœur et Wilmot, si ce dernier eût encore été engagé dans les liens du mariage, mais à présent… A présent, se répéta Wilmot, et à ce moment-là même tout son sang reflua vers son cœur, ces deux mots éclairant d’une lueur sinistre le long cortège de ses pensées. N’avait-il rien transpiré au sujet de la mort qui le rendait libre ? Ces obscures allusions d’Henrietta Prendergast sur les causes qui avaient poussé Mabel à des résolutions désespérées, le sort mystérieux de ce flacon scellé,… fallait-il croire qu’il en fût revenu quelque chose au frère de Madeleine ?… Alors plus de secret. Si le suicide était seulement soupçonné par lui, ce soupçon, transmis de bouche en bouche, serait demain chose publiquement avérée, non peut-être par le fait du jeune capitaine, — il se tairait, ne fût-ce que par égard pour sa sœur ; — mais ce qu’il savait, lui, pourquoi d’autres ne le sauraient-ils pas ?

De plus, maintenant décidé à ne plus revoir Madeleine, comment Wilmot allait-il expliquer soit au vieux Kilsyth, soit à lady Muriel la brusque interruption de leurs rapports. Le père interrogerait inévitablement son fils, le fils répondrait en s’expliquant sur ces rumeurs inquiétantes et partout répandues. A partir de ce moment, ni l’amitié de Kilsyth, ni la bienveillance marquée de sa femme ne pourraient plus rien en faveur des projets que Wilmot avait caressés dans le secret de son cœur. Il avait pu compter naguère sur ces deux alliés ; l’horrible soupçon les lui enlèverait inévitablement, et ce soupçon, comment le combattre sans risquer de le transformer en réalité avérée ? A tout prix, il fallait sortir de ce rigoureux dilemme. Puisqu’il ne pouvait ni retourner chez les Kilsyth, ni expliquer au chef de la famille les motifs qui l’en éloignaient, ni lutter ouvertement contre des imputations qui rendaient infranchissable l’abîme jeté entre Madeleine et lui, il n’y avait plus qu’à se courber sous l’implacable, l’inévitable, le fatal décret. Entre Madeleine et lui, plus d’union possible. Leurs routes étaient à jamais tracées en deux sens différens. Le frère, la morte, tous avaient raison contre lui. Le destin s’était prononcé. Son irrévocable décision demeurait sans appel, sans recours possible. Le reste allait de soi, il fallait absolument quitter Londres. Six mois, un an d’absence, devenaient indispensables. Ce serait sans doute un échec, peut-être une ruine pour l’édifice dont il avait si laborieusement assis les bases ; mais cet exil involontaire aurait du moins cet avantage de couper court aux mauvais propos de l’envie, aux interprétations malveillantes qu’elle persisterait à faire prévaloir, s’il restait en vue, s’il continuait à gêner les ambitions rivales de la sienne. Son imagination excitée lui montrait d’avance les insinuations perfides, les meurtriers sarcasmes dont il ne manquerait pas d’être le plastron, s’il s’obstinait à braver tous les ennemis qu’il devait à ses succès. Reculant avec une sorte d’effroi devant les perspectives qu’elle lui ouvrait ainsi : — Rester est impossible, se dit-il. Sa résolution arrêtée, il s’occupa des voies et moyens. Sa clientèle, Whittaker en hériterait. Whittaker, en somme, s’était bien conduit dans ces affreuses circonstances de la mort de Mabel. D’ailleurs ce serait pour lui un nouveau motif d’oublier, un nouveau motif de se taire. En le récompensant, on lui fermerait la bouche. Le départ s’expliquerait par des raisons de santé ; on pourrait croire aisément que les angoisses par lesquelles Wilmot venait de passer avaient ébranlé sa forte constitution. La question d’argent n’était que secondaire. Il avait assez mis de côté pour vivre quelque temps, peut-être même pour achever de vivre sans tirer de sa profession le moindre bénéfice. Maintenant que laisserait-il de si regrettable dans ce Londres où sa vie avait été absorbée jusqu’alors par un travail incessant, en dehors de tous les plaisirs du monde, en dehors de toute cordiale intimité ? Seule peut-être l’affection excentrique de son excellent parrain, ses brusqueries mêlées de sages et tendres conseils, ses reproches sarcastiques émanant de l’intérêt le plus vrai, de la sympathie la plus sincère, allaient lui manquer et laisser dans sa nouvelle existence un vide difficile à combler… Mais Madeleine ? — ce jeune astre pur et brillant, aux clartés duquel il avait pour la première fois envisagé sous leur véritable aspect les arides déserts où le travail et l’ambition l’avaient séquestré pendant la première moitié de sa vie, — Madeleine, qu’allait-elle devenir ? Avec ce dédain naturel des hommes supérieurs pour tous leurs émules, Chudleigh Wilmot ne voyait parmi l’élite de ses confrères que trois ou quatre talens capables de se mesurer avec le mal dont la jeune fille qu’il aimait lui avait paru menacée. Pas un seul de ces éminens praticiens ne disposait en revanche des loisirs nécessaires pour lui prodiguer les soins assidus sans lesquels il fallait renoncer à la guérir. Donc, en s’éloignant, il la condamnait à mort, et quand cette conviction s’emparait de lui, tous ses raisonnemens, toutes ses réflexions, tous ses projets, étaient ébranlés. Renoncer à elle était un immense sacrifice, consenti à regret après des déchiremens inouïs. La laisser aux prises avec un péril imminent, vouée à un trépas à peu près certain, ceci était au-dessus de son courage. Au plus fort de ses perplexités, une idée s’offrit à lui comme s’offre au naufragé l’épave flottante qui peut le maintenir un instant de plus à portée d’un secours providentiel. C’était de mander auprès de Madeleine le seul médecin qui eût à la fois les lumières et le temps requis pour une cure aussi difficile.

Avant même d’avoir réfléchi à deux fois sur le mérite de cette soudaine inspiration, Wilmot était déjà devant son bureau, la plume à la main, cherchant les premières phrases de la lettre qu’il allait écrire à sir Saville Rowe. Au fait et au prendre, la tâche n’était pas si simple qu’il l’avait crue au premier abord. Ne fallait-il pas expliquer à sir Saville la résolution inattendue qu’il venait de prendre ? Comment prétexter des motifs de santé sans entrer dans des détails embarrassans vis-à-vis d’un vieux routier, parfaitement expert en ces matières ? Puis, lorsqu’il allait évoquer le fantôme des tortures morales qui devaient expliquer l’affaiblissement momentané de ses organes, le souvenir de la dernière conversation qu’il avait eue avec sir Saville l’arrêta court sur cette pente périlleuse. Il se rappela le rire presque ironique par lequel il avait répondu à cette naïve question de son vieux collègue : — Aimez-vous réellement votre femme ? — Il se rappela comment il lui avait fait comprendre par quelques réponses d’une concision catégorique le rôle secondaire assigné à Mabel dans les préoccupations de son mari. Bref, les souvenirs de cet entretien dans les allées du jardin suspendu au-dessus du Tay tumultueux ne lui permettaient pas de se poser en veuf inconsolable, en martyr des regrets conjugaux. Et quel autre prétexte inventer ? La fatigue d’un travail excessif ? Mais alors sir Saville trouverait étrange qu’il s’éloignât ainsi sans le consulter sur l’opportunité du voyage, sur le choix d’une nouvelle résidence. C’était bien le moins que l’élève parvenu donnât cette marque de déférence à son ancien professeur… Pour couper court à toutes ces difficultés, Chudleigh Wilmot dut se borner à réclamer dans les termes les plus généraux l’assistance de sir Saville. Un procès à suivre sur le continent par suite de la mort de sa femme, et qui le retiendrait peut-être quelque temps, motiva tant bien que mal la demande qu’il adressait à son illustre confrère. La clientèle prise en bloc resterait confiée à Whittaker, à l’exception d’un cas spécial qui réclamait les lumières supérieures de sir Saville. Arrivait ici l’éloge des Kilsyth, du premier au dernier, et le dernier ou plutôt la dernière était précisément Madeleine, représentée en quelques mots comme une intéressante, une aimable jeune fille, dont la maladie, déjà manifeste, se révélait par tels et tels symptômes scientifiquement décrits et détaillés.

Wilmot, en relisant ce chef-d’œuvre de dissimulation épistolaire, s’émerveilla lui-même du caractère purement professionnel qu’il était parvenu à lui donner. On peut être convaincu cependant qu’un intérêt puissant se trahissait à chaque, ligne, et que la requête adressée au vieux docteur n’avait rien de commun avec les banalités d’usage en pareille circonstance. Quoi qu’il en soit, Wilmot, qui tenait essentiellement à rendre cette rédaction irréprochable, voulut la relire à loisir et en ajourna l’envoi jusqu’au lendemain. Le lendemain donc il en pesa de nouveau scrupuleusement tous les termes, et, n’y trouvant rien à changer, il venait de la placer sous enveloppe, il allait mettre l’adresse et cacheter, quand son domestique annonça :

— Le capitaine Kilsyth !


IX

A ce nom, le docteur tressaillit. S’il attendait quelqu’un, à coup sûr ce n’était pas le frère de Madeleine. Du reste nulle chance d’éviter cette rencontre, aucun prétexte pour se faire celer, pas une seconde pour délibérer sur le parti à prendre. Derrière le domestique se dessinait vaguement dans la pénombre la silhouette de l’homme qu’il précédait. — Faites entrer le capitaine Kilsyth, dit tranquillement le docteur, s’appliquant à déguiser sa secrète angoisse.

Les deux hommes se saluèrent, et Ronald, prenant aussitôt la parole : — Vous devez être surpris de me voir, dit-il sans autre exorde… Mon excuse est dans l’importance du sujet qui m’amène… Avant tout néanmoins, je dois vous demander s’il n’est pas indiscret de vous déranger ainsi… Votre voiture est à la porte, et…

— Mon temps est, à la disposition du capitaine Kilsyth, interrompit Wilmot avec une affectation cérémonieuse qui ne lui était pas familière.

— Pardon, reprit son hôte… Nous sommes, vous et moi, au-dessus de ces vaines formules. Je viens vous parler sérieusement de choses sérieuses, sérieuses pour moi, plus sérieuses encore pour des êtres qui me sont chers… Etes-vous en disposition de m’entendre ?

Il y avait dans ces quelques mots de quoi émouvoir profondément le jeune docteur. Il n’osa pas se risquer à y répondre autrement que par un geste et en désignant à Ronald le fauteuil où celui-ci pouvait s’installer.

— C’est en ami que je viens, reprit le capitaine Kilsyth, et après ce qui s’est passé hier chez, mon père cette déclaration vous surprend peut-être. Au risque de vous étonner encore davantage, permettez-moi de reconnaître que ma conduite envers vous n’a pas été ce qu’elle devait être… Je regrette d’avoir agi avec précipitation et d’une manière irréfléchie… Mes excuses vous sont dues. Je vous les apporte spontanément et en toute sincérité, m’assurant d’avance qu’elles seront bien accueillies.

— Elles le sont avec la même loyauté, la même sincérité que vous me les offrez, répondit Wilmot.

— Fort bien, reprit Ronald. Maintenant et sans aucunes de ces précautions oratoires auxquelles je ne m’entends guère, nous allons traiter, en gens d’honneur que nous sommes, un sujet qui pourrait être compromettant, s’il était en d’autres mains… Je ne présume rien, j’affirme. Votre conduite à Kilsyth est celle d’un homme d’honneur…

Wilmot ici, sous le regard scrutateur de Ronald, se sentit rougir malgré lui. Cette allusion aux souvenirs de Kilsyth le jetait dans une nouvelle anxiété. Il s’inclina simplement et demeura muet.

— Quelques mots d’abord sur ce qui me concerne, poursuivit son interlocuteur. Je serai bref, car le sujet n’a pas grande importance. Fort peu de gens me connaissent. Mes camarades eux-mêmes vous diront que je suis un excentrique. On ne sait que penser, assurent-ils, de mes préférences ou de mes antipathies. Il y a là quelque exagération. Je ne me connais d’antipathie pour personne. Quant à mes préférences, rien de plus simple. J’aime mon père, j’adore ma sœur Madeleine… Pour l’un et l’autre, je donnerais ma vie, et sans balancer. Voilà tout.

Ne comprenant pas où pouvait tendre cette profession de foi, qui bien évidemment partait du cœur, Wilmot s’inclina de nouveau sans rien ajouter.

— Malgré cela, continua Ronald, je ne vois guère ma famille, le train de vie qu’elle mène n’est pas de mon goût ; mais je ne suis pas de ceux qui n’aiment les gens qu’à la condition de ne pas les perdre de vue. Je ne comprends même pas ce genre d’affection ; la mienne est indépendante de tous rapports quotidiens, ceci pour vous expliquer comment il se fait qu’en dehors des six semaines ou deux mois que dure la « saison » de Londres je me trouve très rarement avec les miens… comment il se fait aussi que, retenu par mon service, j’étais aux mois d’août et de septembre derniers éloigné de ma sœur, auprès de qui on vous avait appelé. Votre réputation, arrivée jusqu’à moi, n’a pas été sans influence sur ma détermination de rester ici. Quand j’appris que vous aviez été mandé par mon père, je me sentis tout à coup rassuré. Votre zèle, votre dévouement dont j’entendais parler avec toute sorte d’éloges, m’inspirèrent une vive reconnaissance… jusqu’au moment où j’en vins à me questionner sur le sacrifice tout à fait extraordinaire que vous faisiez, tant de vos loisirs que de vos intérêts, au salut de notre chère Madeleine… Par le fait, monsieur, quels motifs vous y poussaient ?

En même temps qu’il lui adressait cette question, Ronald s’était brusquement tourné vers Wilmot et le regardait droit dans les yeux. Un léger tressaillement, une rougeur imperceptible, furent toute la réponse du jeune médecin.

— Allons, reprit Ronald, ne soyons pas franc à demi ! .. Je vous demande une chose que je sais, que j’ai apprise avant même votre départ de Kilsyth. Dès cette époque, il me fut révélé que ma sœur avait inspiré, — on ne disait pas à qui, — un sentiment assez vif, un sentiment auquel il ne lui était pas permis de répondre. Je cherchai le mot de l’énigme, je le cherchai avec passion, car, je vous l’ai dit, j’aime Madeleine plus que ma vie… Mes informations, prises de tous côtés, ne m’avaient encore rien appris, lorsqu’un soir vous vîntes me trouver au club. A peine étions-nous en présence que je ne cherchai plus à deviner ; j’étais certain de mon fait.

Nouvelle pause. Ronald semblait attendre quelques mots de son silencieux auditeur. Wilmot, étourdi de cette brusque franchise et ne pouvant la payer d’un mensonge, persistait à se taire. Ses yeux baissés répondaient pour lui.

— Ma surprise fut aussi grande que ma certitude était complète, poursuivit résolument le capitaine. Le§ hommes de votre profession, surtout ceux qu’elle a élevés à votre rang, sont investis d’une confiance presque absolue. Cette confiance n’est jamais trompée. Je savais tout cela, je savais aussi que l’on peut se méprendre sur l’intérêt immense qu’inspire au médecin telle ou telle cure spéciale ; enfin je vous savais marié. Tout cela se combinant dans ma pensée, j’en vins à me persuader, — mettant les choses au pis, — que miss Kilsyth avait pu produire sur vous, malgré vous, une de ces impressions vives, mais passagères, que l’absence doit effacer et détruire en peu de temps… Je voudrais que cette pensée me fût encore permise, reprit Ronald après un temps d’arrêt pendant lequel avec une profonde sympathie il avait examiné l’attitude et la physionomie de l’homme que ses paroles torturaient ; mais j’ai dû la perdre hier en me retrouvant auprès de ma sœur. Un coup d’œil jeté sur vous m’a prouvé qu’on m’avait dit vrai, mais que je m’étais bercé d’une trompeuse espérance.

Ici Ronald passa la main sur son front. Il était évidemment embarrassé de ce qui lui restait à dire. — De ce que je vais si droit au fait, n’allez pas conclure, docteur Wilmot, que je méconnais certains sentimens et que je leur refuse toute sympathie… Cependant j’ai à vous apprendre,… il le faut bien, c’est mon devoir,… que vous avez commis là une erreur grave. Dans l’intérêt de tous, dans le nôtre, dans celui de Madeleine et même dans le vôtre, la pensée que vous avez eue ne peut se réaliser.

Chudleigh Wilmot, changeant pour la première fois d’attitude, mais sans lever les yeux et les abritant de sa main gauche, réussit enfin à rassembler quelques paroles, qu’il articulait avec effort et d’une voix troublée. — Vous n’ignorez pas, disait-il, le changement survenu dans ma vie… Je suis… je suis libre maintenant… L’avenir peut-être…

— Ceci n’est pas une espérance à conserver, interrompit Ronald sans la moindre rudesse, mais avec une inflexible gravité. Vos sentimens m’auraient moins touché, s’ils se fussent exhalés en plaintes ou en reproches… Tel que je vous vois, vous m’inspirez une pitié profonde… Vous êtes libre, dites-vous, et bien évidemment vous ne voyez pas ce qui empêcherait, dans un avenir plus ou moins éloigné, que ma sœur devînt votre femme. Vous pensez que vous avez des droits à sa reconnaissance, et qu’elle ne refuserait peut-être pas d’acquitter sa dette en se donnant à vous… Croyez-moi, docteur, c’est une visée chimérique. Sans y opposer les froids calculs de l’homme du monde, car je ne tiens pas à me poser comme tel, je vous dirai simplement ceci : votre séjour à Kilsyth, prolongé au-delà de toute prévision possible, au détriment de vos plus chers intérêts, votre dévouement pour ma sœur, si extraordinaire, si difficile à expliquer, ont déjà prêté matière à des propos de salon, à des commentaires envenimés par la malice des oisifs parmi lesquels nous vivons… C’est assez vous dire ce qui arriverait, si vos relations avec elle venaient à ne plus être ce qu’elles sont,… je me trompe, ce qu’elles auraient dû rester toujours. Vous êtes fait pour comprendre le scrupule qui dicte mes paroles et pour ne pas vouloir exposer à des interprétations déshonorantes la conduite de celle que vous aimez… Me tromperais-je donc à cet égard ?

Chudleigh Wilmot, de nouveau réduit au silence, laissa retomber sa tête sur sa poitrine.

— Je dois encore ajouter ceci, reprit Ronald, car je ne veux laisser subsister entre nous aucun malentendu. Vous pourriez attribuer ma démarche à certains calculs plus ou moins fondés qui nous feraient rêver pour ma sœur un mari plus haut placé dans la hiérarchie sociale, — ceci soit dit sans la moindre intention blessante. Si cela est, détrompez-vous. Je vous donne ma parole d’honneur, en ce qui me concerne, que je ne saurais où chercher, d’après tout ce que je sais de vous, un homme plus digne qu’on lui confie les destinées de Madeleine. Les grandeurs héréditaires me touchent peu ; le mérite personnel est au contraire beaucoup pour moi, et mes relations ordinaires le prouvent ; on me voit frayer de préférence avec ceux de mes camarades qui ont gagné leurs éperons sur le champ de bataille. Pensant ainsi, je donnerais plus volontiers ma sœur à un homme de talent, fils de ses œuvres, qu’à tel autre prétendant, riche des emprunts faits à ses aïeux… Malheureusement…

Ronald n’acheva pas sa phrase. Chudleigh Wilmot venait de se lever et parcourait la chambre à grands pas. Il s’arrêta bientôt devant son hôte, qui, comprenant ses émotions, le regardait sans bouger de son siège. — Vous vous êtes présenté comme un ami, lui dit-il, et je vous dois cette justice que vous vous êtes montré tel. Je ne pouvais espérer plus de loyauté, plus d’égards. Nous nous y entendons, nous qui sommes accoutumés à traiter les plaies encore vives, continua-t-il avec un amer sourire. Reconnaissez à votre tour que j’ai tout écouté, tout souffert en homme de cœur… Oui, n’est-ce pas ?… Je puis donc maintenant m’expliquer à mon tour. Ce que je vais vous dire est aussi sacré que ce que vous m’avez dit vous-même. Dans aucune autre âme vivante, je ne déposerais une révélation aussi intime. Lorsque votre père me manda près de lui, lorsque j’arrivai au chevet de votre sœur, je ne crois pas qu’il pût exister un cœur plus dégagé, plus absolument libre que le mien. Marié que j’étais, il vous est permis de croire que cette liberté annonçait une pleine satisfaction. Pas le moins du monde. Il n’y avait là ni joie ni douleur ; il y avait ignorance absolue, inconscience complète. Le travail m’avait absorbé tout entier. L’activité de l’intelligence avait tenu l’âme au repos. Je m’étais marié par raison et sans que cette union, nécessaire à mes vues, eût une seule fois accéléré les battemens de ce cœur amorti. Ne vous offusquez pas de tant de franchise. Figurez-vous que vous assistez à une leçon d’anatomie, et qu’il faut l’entendre jusqu’au bout. Le mariage me laissa dans cette espèce de virginité toute spéciale. Ma….ma femme était une personne calme, qui suivait paisiblement les voies frayées de l’existence routinière. Quant à moi, je ne voyais au monde qu’un intérêt de premier ordre, ma carrière à fournir, C’est alors que j’allai à Kilsyth, alors que j’y vis votre sœur, que je lui donnai mes soins. Qui donc aurait pu se défendre d’un vif intérêt pour cette enfant dont la mort allait faire sa proie, et de qui on s’éloignait déjà comme si tout était dit ?… Abandonnée de tous, elle n’avait plus que moi pour la défendre ; à ses forces défaillantes, il me fallait suppléer jour et nuit… J’étais son unique secours, je la disputais heure par heure à un trépas sans cesse imminent. Après des crises délirantes où mes bras l’enveloppaient et la protégeaient contre elle-même, et lorsqu’elle retombait à demi brisée sur mon cœur frémissant, j’avais à subir le charme irrésistible de sa douceur ineffable, de sa candide reconnaissance… La transparence de cette angélique nature m’en révélait toutes les perfections, et, m’étonnant, m’élevant au-dessus des ambitions vulgaires où ma vie s’était jusque-là consumée, m’ouvrait un horizon supérieur. Voyons ! me suis-je fait comprendre ? Avez-vous quelque idée de ce que j’ai dû souffrir ?…

Et comme Ronald, détournant la tête, gardait à son tour le silence : — Quelque embarras que j’éprouve à passer outre, continua Wilmot, je dois et je veux tout vous dire. Oui, j’ai mérité qu’au début de cet entretien vous m’ayez hautement reconnu pour un homme d’honneur, puisque j’ai traversé sans en rien laisser percer au dehors ces émotions si violentes, ces orages intérieurs qui parfois troublaient ma raison. Jusqu’à la journée d’hier, jusqu’à ce moment où votre regard sévère est venu m’atteindre en pleine conscience, j’ai pu croire que mon secret n’appartenait qu’à moi seul. Votre sœur, j’en suis certain, n’a rien dû soupçonner ; à l’heure qu’il est, pas un mot, pas un regard, pas un geste ne m’est échappé qui pût troubler la sérénité de son âme. Il y a plus. Ayant eu à reconnaître chez elle les symptômes précurseurs d’un mal qui semble attaquer les sources mêmes de la vie, j’ai cru devoir en avertir votre père, et, sollicité par lui de continuer mes soins à la jeune malade, je n’avais pu me refuser à sa demande ; mais après réflexion je m’étais décidé à chercher un prétexte pour fuir cette nouvelle épreuve. Ce parti était pris avant que je ne fusse de retour à Londres… Vous savez ce qui m’y attendait… Vous savez comment je me suis trouvé soudainement affranchi des liens qui donnaient à mes visions de Kilsyth un caractère à la fois coupable et chimérique… Je ne vous cacherai point que, le premier émoi passé, des espérances que je pouvais désormais me permettre sont venues bercer ma tristesse et peupler cette maison solitaire. Cependant un scrupule absolu, un vif désir de rester irréprochable, m’ont empêché de me présenter chez vos parens avant d’y être appelé par miss Kilsyth… Vous devez, capitaine, être au courant de ceci ?…

— Je l’appris hier en effet… et quelques momens trop tard.

— Vous pouvez donc apprécier ma conduite, et vous ne serez sans doute pas étonné de la question que j’ai encore à vous faire. Elle ne franchirait pas mes lèvres, si vous ne m’aviez vous-même appris que mes sentimens, malgré mes efforts pour les tenir secrets, sont connus… au moins de vous… Regardez-vous donc comme impossible, capitaine Ronald, que je puisse aspirer, dans un avenir indéterminé, à l’honneur d’épouser miss Kilsyth ?

Cette sincérité fière et modeste n’avait pas laissé d’émouvoir quelque peu Ronald Kilsyth ; mais il était de ces hommes qui ne changent volontiers ni d’avis ni de desseins. Son thème était arrêté, sa résolution prise, et il se serait un peu moins estimé si, pour quelques paroles émues, pour quelques phrases éloquentes il s’était, comme on dit, a laissé retourner. » D’autres considérations d’ailleurs militaient contre Wilmot. Le capitaine ne l’avait point trompé en lui disant qu’aucune ambition de rang ou de fortune n’entrait dans les idées qu’il pouvait se faire au sujet du mariage de Madeleine. Il avait une légère tendance au « culte des héros, » et se fût honoré d’avoir pour beau-frère un homme aussi droit, aussi délicat, aussi méritant que Chudleigh Wilmot. Il avait même la conscience instinctive que Madeleine trouverait aisément dans le souvenir de ce qu’elle devait à son sauveur de quoi s’attacher à, lui aussi passionnément que le comportait sa paisible et plastique organisation. En s’unissant à un homme aussi distingué par le talent et par le cœur, elle n’aurait certainement pas le sentiment d’une abdication, d’une déchéance sociale… Et cependant… Non, ceci vraiment ne se pouvait guère… Un médecin, quand il est classé, connu, presque célèbre, on l’accueille partout, partout il est de plain-pied ; mais la femme d’un médecin ?… Puis d’autres objections se groupèrent autour de celle-ci. Que dirait l’orgueilleuse lady Muriel ? Comment accepterait-elle une demande en opposition directe à des projets sur lesquels elle n’avait pas encore formellement appelé l’attention de Ronald, mais qu’il avait pu néanmoins pressentir et auxquels il ne refusait pas absolument son approbation, persuadé d’avance que son père s’y rallierait inévitablement un jour ou l’autre ? La pensée des propos que susciterait la prétendue mésalliance de Madeleine, la conviction que leur tenace, belle-mère ferait échouer toute combinaison contraire à ses visées agissant en même temps sur son esprit, il leva sur son interlocuteur un regard où éclatait toute la sincérité de son âme, et résistant à la tentation de lui prendre la main : — Dieu sait, lui dit-il, que je voudrais avoir une autre réponse à vous faire ; mais, en toute vérité, je ne saurais vous cacher que je regarde ce mariage comme impossible.

Chudleigh Wilmot frémit des pieds à la tête quand lui arrivèrent ces paroles décisives. Une évocation rapide plaça devant lui l’image de Mabel, de cette jeune femme que la jalousie avait menée au suicide, et qui était morte sans un regret, sans un adieu, tuée non par lui, mais par l’indifférence qu’il lui avait témoignée dès les premiers jours de leur union. — Décidément les secrets sont difficiles à garder, se dit-il avec amertume. Pourquoi celui-ci n’aurait-il pas transpiré comme l’autre ?… Et sous le coup de cette idée qui lui donnait le frisson : — Eh bien ! capitaine, dit-il avec une résignation mélancolique, votre opinion se trouve d’accord avec la mienne. Vous allez en avoir la preuve immédiate.

A ces mots, il ôta de son enveloppe et remit dans les mains de Ronald la lettre à sir Saville Rowe, écrite la veille au soir et dont il avait par grand hasard différé l’envoi. Le capitaine la lut d’un bout à l’autre et la lui rendit sans se permettre la moindre réflexion. Il n’en était pas moins fort ému.

— Comme vous voyez, lui dit Wilmot, je n’aime pas les expédiens dilatoires, ni les longues tortures. Il est bon d’en finir d’un coup avec les espérances irréalisables. Avant trois jours, j’aurai quitté l’Angleterre.

— Mais cela ne se peut… Qu’allez-vous devenir ? Pourquoi briser une carrière comme la vôtre ? reprit le capitaine, qui d’une main filait sa longue moustache, de l’autre se cramponnait vigoureusement au bras de son fauteuil… Ah ! tenez, les hommes de votre espèce ne se rencontrent pas tous les jours…

— Que voyez-vous donc de si méritoire dans la résolution que je prends ?…. J’obéis à une impérieuse nécessité… Savoir la reconnaître n’a rien après tout de si merveilleux.

— Et vous allez ?… »

— Probablement en Allemagne… Je ne sais trop cependant… A Vienne, à Berlin, où sont groupés un certain nombre de nos savans, on pourra me croire attiré par quelque intérêt professionnel. Autant que possible, je ne voudrais pas laisser une énigme en pâture à la curiosité des oisifs.

— J’espère, dit Ronald en se levant (et cette fois il saisit la main que Wilmot ne lui offrait point), j’espère qu’il nous sera donné de nous revoir sous de plus heureux auspices. En attendant, je reste votre obligé,… votre ami, si vous voulez le permettre.

Quelques minutes après le départ du capitaine, le domestique entra pour avertir que la voiture, attelée depuis déjà longtemps, attendait à la porte. Il trouva son maître, la tête dans ses mains, à demi couché sur la table placée devant lui. Wilmot leva les yeux, balbutia quelques mots inintelligibles, et, saisissant son chapeau, s’élança vers la porte. Le valet, tout consterné, annonça aux autres gens de la maison que « monsieur » lui semblait sur le chemin des Petites-Maisons. Et tout cela, quelle édification ! parce qu’il avait eu le malheur de perdre sa femme.


X

M. Foljambe, surpris au plus haut point et presque scandalisé de la soudaine disparition de son filleul, ne pouvait se résoudre à l’interpréter comme tout le monde. L’idée lui vint d’aller aux enquêtes chez lady Muriel. La belle dame lui fit le meilleur accueil, mais demeura impénétrable. Madeleine assistait silencieuse à cet entretien, qui, savamment mené des deux parts, finit par ressembler à une passe d’armes diplomatique. Tandis que le banquier, plaidant le faux pour savoir le vrai, s’attachait à expliquer le départ de Wilmot par une soif d’informations qui, poussée trop loin, lui ferait compromettre l’avenir de sa profession, tandis qu’il le représentait comme attiré à Berlin par le désir d’y constater certains progrès de la science médicale, son habile interlocutrice ramenait toujours la question sur un autre terrain : partant de l’opinion, généralement admise, que le jeune médecin s’était exilé pour se distraire des amers soucis du veuvage, elle s’informait de Mabel, de cette jeune femme si violemment regrettée ; — elle s’étonnait que M. Foljambe l’eût si peu connue et le pressait là-dessus de questions passablement embarrassantes. Madeleine assistait à ce duel d’esprit sans être en état de juger les coups, absorbée qu’elle était par une réflexion douloureuse. Ce médecin si zélé, dont le dévouement lui avait été si précieux, l’abandonnait maintenant, et sans que cet abandon s’expliquât très nettement pour elle. Fallait-il donc croire qu’il était resté auprès d’elle, à Kilsyth, non par affection personnelle, comme elle avait pu s’en flatter, mais uniquement afin de résoudre en la guérissant un problème scientifique ? Ce doute, qui la préoccupait au-delà de toute mesure, lui causait une sorte d’angoisse. L’idée que l’absence de Wilmot pouvait se prolonger indéfiniment la jetait dans de véritables transes. A toutes ces agitations intérieures, elle ne comprenait encore absolument rien. Jamais il ne lui était venu en tête qu’elle pût aimer Wilmot. En lui, elle avait tout simplement trouvé la réalisation à peu près complète de ses idées tant soit peu romanesques sur l’abnégation, la grandeur viriles. Il ne ressemblait aucunement aux chasseurs, aux agriculteurs dont se composaient en grande majorité les visiteurs habituels de Kilsyth, aucunement aux camarades de Ronald, que leur raideur élégante, leur inanité vaniteuse, lui rendaient particulièrement désagréables. C’était l’homme de talent, de volonté, d’action, dont elle avait trouvé le type moral dans quelques récits fictifs particulièrement restés dans sa mémoire. Elle s’était donc habituée à le respecter, à l’admirer, à goûter avec joie l’amitié qu’il lui témoignait, à chercher en lui le guide de son intelligence, l’appui de sa raison, à s’enorgueillir de ses succès, à désirer son approbation en toutes choses, et comme rien de tout ceci ne la mettait mal à l’aise avec elle-même, elle en avait fait insensiblement le rêve favori de son existence à venir. Tout en s’affligeant pour Wilmot de la perte qu’il venait de faire, elle n’avait jamais pu s’imaginer, — un subtil instinct de sa nature lui interdisait cette conviction, — qu’il eût perdu en Mabel la femme digne d’être à lui, la femme à qui un tel homme aurait pu se donner tout entier. Aussi demeurait-elle incrédule, quoique profondément attristée, quand elle entendait dire autour d’elle que Wilmot avait quitté Londres pour se dérober aux tourmens d’un irrémédiable désespoir. Il lui était non moins difficile et non moins pénible de le croire poussé à une si grave détermination par un simple motif de curiosité professionnelle. A travers tout, malgré tout, revenait sans cesse la même pensée : — s’il m’avait porté un véritable intérêt, certainement il ne serait point parti.

Les réflexions de lady Muriel ne ressemblaient en rien à celles de sa belle-fille. L’éloignement provisoire de Wilmot ne lui déplaisait point, bien au contraire. Étrangère aux élans de l’impétueuse jeunesse, calculatrice expérimentée, elle acceptait volontiers la privation actuelle en vue des bénéfices à venir. Wilmot après tout devait revenir, et, si ce qu’elle avait en vue réussissait, elle serait alors en meilleure situation pour prendre sur lui l’influence qu’elle ambitionnait. Du motif qui le poussait à s’exiler, lady Muriel ne s’inquiétait pas outre mesure. Si par hasard il avait été, comme, on le disait, désespéré de la mort de sa femme, eh bien ! ceci le classait parmi les êtres passionnés, et comme les passions ont besoin d’aliment, le rôle de consolatrice ne serait peut-être pas à dédaigner auprès de lui. Ce rôle pourtant, il fallait l’étudier, le préparer de longue main, et en supposant que l’absence du jeune docteur se prolongeât au-delà du terme qu’elle lui assignait secrètement, lady Muriel avait assez à faire pour ne pas s’alarmer de cette perspective. Le moment n’était-il pas venu de prendre en main les affaires de Ramsay Caird ? Et ces affaires devaient être menées avec toute sorte de précautions, toute sorte de ménagemens. Maintenant plus que jamais, elle tenait à sa combinaison favorite : marier Madeleine à son protégé, ce n’était plus seulement payer la dette contractée envers l’amant qui avait emporté sa promesse au tombeau, c’était en même temps se débarrasser d’une rivale, — de la seule peut-être qui fût à craindre.

Sans le savoir, lady Muriel en avait une autre, et celle-ci s’abîmait dans de terribles perplexités. Pour Henrietta Prendergast, on le comprend de reste, Wilmot ne pouvait être ce veuf inconsolable dont tout le monde exaltait les regrets. Elle en savait trop long pour tomber dans un pareil panneau. D’un autre côté, l’inexplicable démarche que le mari de Mabel avait faite auprès d’elle, ses questions multipliées, l’inquiétude qu’elles trahissaient, lui donnaient fort à penser. Puisque cette visite, — dont elle avait espéré de tout autres résultats, — n’avait abouti qu’à un véritable interrogatoire de magistrat instructeur, comment devait-on l’interpréter ? Il y avait là-dessous quelque secrète anxiété, quelque remords, quelque révélation ignorée, mais de quelle nature ? Elle gardait un souvenir pénible de cette dernière entrevue, mais en même temps cette femme d’esprit admirait la réserve habile avec laquelle son interlocuteur, en même temps qu’il la pressait de questions, avait su se maintenir dans le plus complet silence, parer toutes les insinuations provoquantes, se dérober enfin à tous les pièges, à tous les artifices d’une curiosité fortement éveillée. Cette curiosité avait depuis lors cherché à se satisfaire, et les relations que mistress Prendergast avait conservées avec la domesticité de sa défunte amie semblaient lui fournir tous les moyens de percer à jour la conduite du mystérieux docteur. De ce côté encore son espérance avait été déçue, Wilmot ne donnant plus prise, par aucune démarche, aucune parole irrégulière ou même ambiguë, à la moindre indiscrétion. Sa conduite avait été parfaitement conforme aux circonstances, aux observances qu’elles commandaient.

Tout ceci jetait Henrietta dans un grand trouble d’esprit. Elle cherchait et cherchait encore sans pouvoir éclaircir le secret des inquiétudes que Wilmot lui avait laissé entrevoir. — Aurait-il trouvé quelque chose dans les papiers de Mabel ? — Un journal peut-être ou quelque correspondance ? — Non, Mabel n’était pas femme à tenir registre de ses souffrances quotidiennes. Quant à des lettres, elle en recevait fort peu. Au début de sa maladie, elle avait brûlé celles qui lui restaient.

Le souvenir de cet auto-da-fé, Henrietta l’avait encore présent à la mémoire. — Je la surpris, se disait-elle, assise devant le feu, bien qu’il fît chaud et que la fenêtre fût ouverte ; à ses pieds, sur le tapis, une cassette de sandal ; sur la grille du foyer, un monceau de cendres. — Ettie [3], me dit-elle, on ne sait jamais ce qui peut arriver. Ni vous ni moi n’avons le mot de cette maladie et de ses suites. Il faut se préparer à tout événement… — Et cependant alors rien ne faisait prévoir… Quelle étonnante sûreté de pressentiment ! quelle inaltérable, quelle persistante foi dans ce dénoûment funeste ! Le désir de la mort y était sans doute pour quelque chose, mais encore…

Et comme si elle se fût sentie sur la vraie piste, Henrietta se mit à passer en revue les préparatifs, les menus soins par lesquels Mabel avait, comme en vue d’une fin inévitable, disposé, réglé toute chose autour d’elle, jusqu’à ce petit paquet renfermant quelques bijoux presque sans valeur que le docteur lui avait fait tenir le surlendemain des funérailles, et sur lequel étaient écrits ces mots : — Je désire que ceci soit offert à mistress Prendergast, — M. W.

Une hypothèse s’offrait bien comme explication, mais si étrange et si improbable quand il s’agissait d’une personne comme Mabel, si douce, d’un sens si droit, si peu sujette aux fantaisies, aux chimères… Non, décidément il fallait rejeter cette pensée absurde. Il n’en restait pas moins prouvé que Wilmot avait, depuis la mort de sa femme, découvert quelque chose, que cette découverte l’avait profondément troublé, qu’elle avait mis sa conscience à une rude épreuve,… — et mistress Prendergast, sans lui vouloir du mal, portée au contraire à le regarder, depuis certain événement, comme pouvant devenir fort digne d’intérêt dans un avenir vaguement pressenti, — mistress Prendergast n’en éprouvait pas moins une espèce de satisfaction en songeant que pour une cause ou l’autre il avait souffert, souffert assez pour demander des consolations à la solitude. Une fois séparé de ce monde où elle ne le voyait pas sans une secrète jalousie, il lui semblait plus à elle, ou du moins elle se promettait avec plus d’assurance de lui devenir quelque jour indispensable.

Ce n’étaient là pourtant que des réflexions, et lady Muriel agissait. Craignant surtout que l’innocente Madeleine, amenée à scruter le fond de son cœur, n’y découvrît enfin le vrai caractère des sentimens qu’elle éprouvait sans les bien connaître, elle avait mandé Ramsay Caird à Londres. Ce garçon un peu léger, spirituel par momens, toujours disposé à s’égayer, était devenu petit à petit la ressource des soirées que lady Muriel passait chez eue, invariablement en petit comité, par ménagement pour la santé de sa belle-fille. Peu ou point d’étrangers, nulle cérémonie, aucune distraction. Ramsay Caird, sous cette lumière habilement ménagée, passait à l’état de personnage. On l’attendait avec une certaine impatience, car il apportait les bruits du jour, l’écho du dehors, l’anecdote recueillie au cercle, les commérages de la grande ville. Arrivait-il un peu tard, — ceci n’était pas rare, — on le grondait amicalement ; semblait-il disposé à s’en aller de bonne heure, on le pressait de rester. Et non pas lady Muriel, mais Madeleine. On ne doit pas se méprendre sur le compte de cette chère enfant, et croire par exemple qu’il fallait, pour prendre pied dans son affection, être une créature d’élite. L’habitude avait aussi ses droits. Ramsay Caird, qu’elle connaissait de longue date et qu’on avait habilement mêlé à ses jeux d’enfant, lui plaisait par une sorte de bonhomie superficielle, une familiarité respectueuse, certaines attentions insinuantes dont il avait le secret, et qui contrastaient avec le sans-gêne de l’affection paternelle, avec la brusquerie un peu despotique de Ronald. Ce dernier d’ailleurs depuis quelque temps se trouvait en quelque sorte disgracié par sa sœur. Un nuage avait passé sur l’affection qu’elle lui portait. Lady Muriel aurait pu dire d’où provenait cette imperceptible altération de leurs rapports ; mais en ce cas elle eût à coup sûr fort étonné Madeleine, pour qui certaines crises de son existence intime étaient lettres parfaitement closes.

Donc, à ce moment, Ramsay Caird était de tous les jeunes gens de sa connaissance celui qu’elle préférait, celui pour qui elle se montrait la plus prévenante. Il faut bien le dire au risque de la discréditer chez certains esprits dédaigneux, ce n’est pas notre faute si notre héroïne n’a pas plus de perspicacité, de portée d’esprit, de hardiesse et d’aplomb. Sa douceur, sa modestie, sa docilité naturelles l’assimilaient à la « moyenne » de nos jeunes Anglaises, et ne lui permettaient pas ces caprices, cette indépendance des fast young ladies que le roman moderne a dotées des fascinations les plus bizarres. Elle n’avait pas plus leur vaillance brutale que leur teint de bohémiennes et leur « peau de léopard. » C’était une belle et naïve enfant, blanche et pure comme un lis, et, — ma foi ! lâchons le mot, — aussi peu subtile que cette fleur biblique. Elle ne s’était jamais expliqué ce qui lui avait valu l’amitié d’un homme aussi distingué que Wilmot, ni le sentiment dont elle-même payait cette amitié. De même ne s’expliquait-elle guère l’intérêt qu’elle pouvait prendre à Ramsay Caird : cet intérêt, très secondaire au fond, n’en existait pas moins pour elle comme un fait acquis.

Un jour vint où ces deux sentimens furent mis en présence, tout soudainement et à l’improviste. Madeleine venait pour la centième fois de classer, d’interroger tout un ordre de souvenirs relatifs à Wilmot, depuis le jour où elle avait vaguement compris qu’il venait la sauver jusque à cette dernière entrevue dans le salon où elle l’avait trouvé si affectueux, si tendre, où son regard s’était posé sur elle avec une expression si pénétrante…

Tout à coup elle se sentit envahie par un désir fou de le revoir, de serrer sa main loyale, de se jeter sur son cœur, de lui dire… Et alors, alors seulement elle vit clair en elle-même. Hélas ! n’était-il pas trop tard ? Comme elle s’adressait cette question, ses yeux s’arrêtèrent sur une bague que depuis quelques jours elle portait, une bague d’excellent goût, simple anneau d’or décoré de trois turquoises et sur lequel était gravé le mot grec AEI. C’était un cadeau de Ramsay Caird. En le lui offrant, pour l’anniversaire de sa naissance, il avait ajouté quelques paroles qui ressemblaient fort à un compliment, et qu’il avait prononcées avec un accent particulier, tout nouveau pour elle comme pour lui. Dans le moment même ces paroles avaient semblé fort insignifiantes à celle qui les écoutait. — J’aurais voulu, lui disait-il, j’aurais voulu pouvoir vous faire accepter cet anneau sans aucun ornement quelconque. — Maintenant, et à la clarté de ses pensées nouvelles, Madeleine comprit qu’il y avait là, dans cette simple phrase, une sorte de décret providentiel.

Ztait-il donc écrit qu’elle serait la femme de Ramsay Caird ? Cette idée ne lui était point absolument étrangère. Souvent elle avait songé, sans enthousiasme, mais sans répugnance, qu’il en pourrait être ainsi. Elle avait même pu se méprendre parfois à l’espèce de goût qu’elle se sentait pour ce jeune homme toujours empressé, toujours de bonne humeur et qui savait si bien la défendre, elle si timide, quand on la prenait à partie, au besoin même contre Ronald en personne. Désormais, il est vrai, cette erreur ne pouvait plus exister ; mais d’un autre côté toute espérance n’était-elle pas perdue ? Wilmot n’avait-il pas quitté Londres, Londres où il venait de la revoir, sans même lui faire passer un mot d’adieu ? N’était-il pas entraîné loin d’elle par des vues, des projets, des ambitions qui la lui rendaient complètement indifférente ? D’ailleurs, en supposant qu’il revînt, en supposant qu’il la devinât, en supposant une foule de circonstances hautement contraires à toute vraisemblance, Ronald, l’austère, l’implacable Ronald, le véritable chef de la famille, n’avait-il pas voué au docteur une espèce de haine irréconciliable ? D’où venait cette haine sans motifs apparens ? Sans doute de ce qu’il avait vu clair, plus tôt que Madeleine elle-même, dans le cœur de Madeleine. Cela étant, et cela devait être, pourquoi s’était-il alarmé, offensé des sentimens encore cachés que Wilmot inspirait à sa sœur ? Sans doute parce qu’il croyait leur mariage impossible. Pourquoi le jugeait-il impossible ? Parce qu’il tenait énergiquement à ce que Madeleine épousât Ramsay Caird. — S’il le voulait, comment s’y refuser, comment et dans quel intérêt avouable engager une lutte sans issue, non-seulement avec lui, mais avec cette famille où sa ferme autorité prédominait à la longue inévitablement ?

Nous n’avons pas besoin de dire que, — malgré l’action constante de lady Muriel, et bien qu’elle eût une assez puissante influence sur son beau-fils, — celui-ci n’était point aussi absolument acquis aux prétentions de Ramsay Caird que Madeleine pouvait raisonnablement se l’imaginer ; mais c’était déjà beaucoup qu’il eût accepté comme possible cette combinaison hypothétique, et lady Muriel n’avait plus qu’un effort à faire pour le rallier tout à fait à ses projets. Choisissant avec son tact ordinaire l’heure favorable : — Alick, dit-elle un jour à son mari, notre jeune ami Ramsay Caird va bientôt être forcé de s’absenter… Il manquera singulièrement à Madeleine, qui depuis quelques jours s’attriste beaucoup, et dont il est en somme la meilleure distraction…

— Un brave garçon, dit Kilsyth, un agréable et joyeux convive.

— Ajoutez un bon cœur, Alick, ce qui vaut mieux… Je vous ai parlé dans le temps des vues que nous pourrions avoir sur lui et sur Madeleine. Vous me répondîtes que rien ne pressait, qu’il fallait se mieux connaître, et certes vous aviez raison de vous refuser à une décision précipitée ;… mais voici plusieurs mois écoulés. Madeleine traverse en ce moment une de ces crises dont les causes sont faciles à deviner… D’après ce que vous me dites de Ramsay Caird, à mesure que vous l’avez mieux connu, il a gagné dans votre esprit… Ne serait-il pas grand temps de prendre un parti ?… Ces tristesses bizarres, cet ennui capricieux, qui semblent tourmenter notre enfant cesseront d’eux-mêmes quand nous l’aurons placée en face de préoccupations nouvelles…

— Il serait essentiel de savoir, hasarda Kilsyth, si ce mari lui convient.

— Pour ma part, il me serait difficile d’en douter, repartit lady Muriel. C’est une fille de sens qui n’a pu se méprendre sur les assiduités de Ramsay, et qui ne les aurait point encouragées, si elle ne s’était trouvé quelques dispositions à l’accueillir comme prétendu.

— Encore faut-il qu’on la mette en mesure de se décider expressément.

— Il le faut, je suis de cet avis, et sans trop de retard. M. Caird ne peut rester indéfiniment en suspens, et il est d’autres raisons pour lesquelles nous devons souhaiter de savoir à quoi nous en tenir.

Lady Muriel, en articulant ce dernier membre de phrase, avait levé les yeux sur son mari, dont elle épiait la physionomie pour savoir quel sens il prêtait à ses paroles. Un signe d’acquiescement fut toute la réponse du pauvre père, qui, malgré lui, détournait la tête, incapable de deviner et par conséquent d’exprimer pourquoi ces perspectives lui répugnaient.

— Je me chargerais volontiers de parler à Madeleine, reprit l’intrépide belle-mère, si je me sentais plus d’influence et d’autorité sur elle. Ce n’est point là un reproche au moins. Il est tout simple et tout naturel que, n’étant pas ma fille, elle ne m’accorde pas les privilèges dus à une vraie mère… Ce serait donc à vous…

— Pardon, chère amie… Certainement, au premier abord, vous avez le droit… D’autre part voyez-vous… Je sais bien que la question doit être posée ;… mais si vous pouviez m’en dispenser…

Ainsi parla, non sans grand embarras, cet excellent mari, qui se sentait mis au pied du mur. Un nuage sombre passa sur le front de son altière moitié. Cependant elle reprit après une courte pause : — Je ne vois alors que Ronald ; lui seul est en position de traiter avec Madeleine une question si délicate… Lui seul possède assez d’influence pour la déterminer au besoin.

— Ne trouvez-vous pas qu’il est un peu rude avec cette enfant ? Pour rien au monde, je ne voudrais qu’il abusât de son autorité.

— Sa brusquerie, que vous appelez rudesse, ne l’empêche pas de porter le plus vif intérêt à la destinée de sa sœur, qu’il aime avec une tendresse rare et profonde. D’ailleurs, cher Alick, pourrez-vous m’indiquer un intermédiaire plus sûr et plus convenable ?…

Deux jours après cette conversation, Ronald vint frapper à la porte du salon-boudoir que nous avons décrit bien avant l’heure où il s’y présentait ordinairement. Son visage, quand il entra, était moins calme que d’habitude. Sa sérénité semblait avoir reçu quelque légère atteinte. Lady Muriel parut, elle aussi, un peu agitée quand elle quitta son fauteuil pour venir à la rencontre de son beau-fils.

— L’avez-vous vue ? lui dit-elle. Est-ce chose faite ?… Qu’a-t-elle répondu ?

— C’est la meilleure enfant du monde, répliqua Ronald. Elle a pris les choses avec une tranquillité parfaite et n’a rien objecté à nos arrangemens… Je crois que nous nous sommes trompés en la croyant préoccupée de… l’autre personne.

Ah ! si quelque miroir magique leur eût, en ce moment-là même, montré Madeleine, ils n’auraient pu se méprendre sur ce que le souvenir poignant de « l’autre personne » lui coûtait de larmes amères et lui imposait d’angoisses cachées.


E.-D. FORGUES.

  1. Voyez la Revue du 15 septembre.
  2. Poème d’Owen Meredith, réputé fort immoral chez les compatriotes de l’auteur.
  3. Diminutif familier du nom d’Henriette.