Félicien Rops, l’homme et l’artiste/XXI

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XXI

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À travers le grand labeur et l’usure de la vie, Rops longtemps avait gardé un air de jeunesse éternisée. À quelqu’un qui s’étonnait, Théodore Hannon un jour lui entendit répondre de son rire narquois : « Cinquante ans d’inconduite, mon cher ! » Il garda le vertige de la vie par delà les limites de l’âge : à bien près de soixante ans, on la sent mousser encore, comme un vin nouveau, dans son mot charmant au doux et tranquille Rassenfosse : « le suis ivre de jeunesse. » Et il ajoutait : « Si jamais tu vieillissais, je prendrais des amis plus jeunes que toi et t’abandonnerais. » Parfois il lui écrivait : « J’ai le désir de voir ta bonne figure calme. Viens passer un jour. » Et il le gardait deux semaines.

Son cœur lui valut de sûres et durables affections, modelées sur celles où il se donnait lui-même. Cependant elles ne lui suffisaient pas toujours. Par un don et un besoin d’illusion, il s’était créé un monde d’amitiés chimériques et qui demeurèrent après lui, comme des formes vivantes, quand elles n’étaient que le brillant mensonge de la plus active imagination.

Les lettres qu’il écrit à tous ces amis, fictifs ou réels, sont le calendrier vivant à travers lequel on peut le suivre et dont les dates sont pour lui marquées de croix blanches ou noires. Quand c’est le tour des croix noires, le masque lui tombe des joues et parfois on a l’impression d’une amertume profonde. Ses périodes de découragement, d’ailleurs, sont nombreuses. La vieille gaîté, celle de la « Battle for the life », comme il disait si joyeusement à Liesse, alors j’abandonne. Il a le sentiment qu’il n’a rien fait et que peut-être il ne fera jamais rien. « Je suis une brute. Il faut que je me renouvelle entièrement ou je suis fichu. Besoin de changement de carapace, comme les crustacés… Il va falloir encore chercher, lutter pour tâcher de bien faire, et rien n’arrivera encore. » (En 1884).

Il a relu les lettres de Flaubert et il s’écrie : « J’ai passé par tout cela et je connais, plus qu’artiste au monde, ces affres et ces colletages avec les fœtus monstrueux des créations qui ne peuvent prendre vie. »

Et ce cri admirable : « Je ne sais ce qui adviendra de moi, et de cette œuvre ratée qui est mienne. Mais je sais que je suis une probité artistique et que, même en faisant mal, j’ai essayé de faire bien. »

En 1886, il se plaint à l’ami fidèle, à Fr. Taelemans. « J’ai été éprouvé gravement ; j’ai été pris d’un accès de diabète phosphoreux. » Cependant il lui annonce qu’il travaille aux Châtiments : peut-être l’espéra-t-il.

On sent sa force entamée ; une défaillance fait osciller sa tête entre ses épaules. Quelque chose a passé qui ne s’en ira plus. En 1891, on l’envoie au Midi : les médecins ont exigé le repos, l’oubli du labeur acharné, le retour au lait de nature. Quand il revient, il parle de la « fièvre étrange qui ne le quitte plus » et lui donne des transports au cerveau comme s’il dût perdre la raison. « Pour moi, tout cela, c’est la fin de la « crise », de cette terrible crise « artistique » que je traverse depuis l’année dernière. La crise dont est mort mon pauvre maître et ami Fromentin. Plus heureux que lui, j’en reviens ! Mais je sens que je reviens de loin. Que voulez-vous, mon bon Rassenfosse, on est un artiste ordinaire ou quelque chose de plus, t pour passer par cette porte qui mène au « quelque chose de plus » et qui est gardée, comme par les fièvres, par des enchanteurs et des monstres, il faut livrer au seuil de grands combats. Je suis resté au seuil, mais il faudra bien l’enfoncer cependant, cette porte. »

Considérez pourtant que son œuvre, à cette époque, comptait un peu plus de 700 pièces gravées, environ 200 lithographies et une centaine de toiles et d’esquisses. Considérez que, rien qu’en frontispices, il y a, à l’eau-forte, à la pointe sèche, au vernis mou et à tous les procédés qu’utilisa son inlassable curiosité, cinquante-six morceaux d’un art filigrané, gras, coloré, mordant, nerveux, l’art le plus inventif, le plus cérébral et le plus élevé au sens du style et de la probité. Considérez qu’il avait fait la Buveuse d’absinthe, La Tentation de saint Antoine, L’Attrapade, Pornocratès, La Cantinière des pilotes, La mort au bal, La Vengeance d’une femme, La pudeur de Sodome, La Dentellière, les neuf grands dessins des Diaboliques et les cinq planches des Sataniques. Considérez qu’il existe parmi tout cela une trentaine au moins des plus éclatants chefs-d’œuvre d’un siècle et des siècles. Considérez enfin que c’est bien là l’œuvre fulgurant d’un génie comme il n’en fut point avant lui. Et relisez alors la désolante fin de lettre : « Je suis resté au seuil, mais il faudra bien l’enfoncer, cette porte. »

Il a vécu toutes les voluptés et toutes les affres de l’humanité qu’il s’était choisie ; et à cette heure tragique de doute traversé d’un suprême espoir, il sanglote, il tend les bras, il pousse vers le ciel le cri des héros torturés. Quel fut donc le rêve de beauté et d’art d’un tel homme pour que, l’ayant enfoncée cent fois, cette porte idéale qu’il voit encore et malgré tout se dresser entre sa chimère et lui, il espère d’une dernière poussée des épaules la renverser !

Mais la mort continue à le tâter, ne sachant encore où frapper cette maturité puissante et qui se retient d’un si volontaire effort. Ah ! certes, la sinistre rôdeuse qu’il avait si rudement bafouée, sous les travestis ridicules et les funèbres oripeaux où il la parait d’un air piteux et grimaçant de locasson et de louche entremetteuse, dut ressentir quelque joie à le voir entamé en sa vitalité de belle vigne rouge, par les graduelles décompositions qui frappent aux sens et aux moelles les prodigues comme celui-là. Une ou deux fois le jour, ses yeux se troublent et l’obligent à rester « les yeux demi-fermés pendant une heure ». Son cœur à son tour se prend. La mort est désormais en lui comme elle était déjà dans son œuvre. Il ne peut remuer ses portefeuilles sans la voir, avec ses orbites vides et son rire aux dents, se dresser comme les squelettes que le moyen âge plaçait aux angles de ses tombeaux. Sa devise, c’est encore elle sous le bonnet de la folie avec la banderole Aultre estre ne veulx ; elle porte la marotte et elle est bien, en effet, sa marotte à lui qui ne cessait de la défier et la tenait, comme une femme, couchée dans son lit.

« Ah ! ce cœur a bien le droit d’être malade, écrit-il le 12 novembre 1894. Depuis soixante ans, il tressaille à toutes les émotions comme une harpe éolienne et ce qui le tue, c’est que ce n’est pas fini ! » Son émotivité est vive


Semeur d’ivraie.



et va jusqu’aux larmes : il pense à l’amitié, au passé, aux torts qu’il eut parfois envers les autres. Il parle souvent de sa famille, de celle aussi qui est sous la terre, « la brave et honnête famille de sa mère qu’il aimait mieux que tout. » C’est toute une humanité séculaire qui se réveille autour de lui. « Bonnes gens, nobles et grands caractères dans leur simplicité et dont les bonnes figures me restent dans l’esprit et dans le cœur. »

Il aspire à vivre dix ans encore. « Il me faut ces dix ans pour mettre en lumière les belles imaginations que je sens danser en ma cervelle. Je travaille trop. Serait-ce comme un pressentiment de ma fin prochaine ? » C’est le cri de tous les grands intellectuels, et il lutte, il se ramasse. « Je n’ai pas la croyance à une complète guérison, car je me sens atteint aux sources mêmes de la vie, mais je pense, qui sait ? Vivre encore quelque temps peut-être, et, en me soignant bien, prolonger cette vie à laquelle je demande encore la possibilité de faire quelque œuvre méritante. »

En 1892, il lui survient un accident ; il écrit à Liesse : « Tu sais que je n’aime pas à geindre, mais j’ai passé un mois et demi atroce… J’ai cru perdre la vue. En gravant, je me suis flanqué du bichlorate de potasse dans l’œil et, sans Camuset, je crois que je devenais aveugle comme Homère, car je ne voyais plus rien de l’un ou de l’autre œil, ce qui me parait remplir les conditions d’une bonne cécité… Enfin cela est parti : j’ai pu revoir les beaux verts bouleaux des grands rochers à Montigny. »

Il se remet au travail ; il grave deux frontispices, celui des Baisers morts pour le livre de Verola qui « a failli me donner à nouveau une congestion à l’œil », et l’autre pour la plaquette de Jean de Tinan, Un document sur l’impuissance d’aimer. Et puis ce sera tout : l’outil à jamais lui tombera de la main.