Félicien Rops, l’homme et l’artiste/III

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III

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Ce tragique visionnaire d’humanité débute par la farce. Il est dans sa destinée de préluder à sa descente aux cercles de l’enfer par des saturnales tintamaresques où son esprit luron de Wallon se donne carrière. C’est l’éveil du grand rire terrible qu’il garda jusque dans ses pires conjectures des perversions de la créature. Il fut une espèce de Juvénal mêlé d’Aristophane et de Rabelais. Il rit comme un Jérémie brâme, avec la volupté torturante d’être l’aboutissement de l’universelle contradiction des âmes et de la chair. Nul, d’une discipline plus mordante, trempée en des mixtures de fiel, de soufre et de sang, ne fouilla la plaie de cette humanité qui commence à l’ange et finit à la bête. Il lui mit le groin dans son ordure ; il la plongea et replongea au puits de ses salacités. Il recommença à sa manière, une manière noire, la rouge chute des damnés d’un Rubens, versés au gouffre où les appelle l’aboi des dragons, tandis que là-haut, dans les tonnerres et les éclairs, sonnent les trompettes célestes. Ce sera l’un des aspects de son satanisme, à lui, de souffler par-dessus la démence des hommes, dans le grand cuivre tordu par ses poings, un rire qui est de la démence et qui est aussi de la souffrance.

Donc, Rops débute par la farce. Il s’amuse de bouffonneries en attendant que l’empan de son aile s’élargisse à la mesure des hauts vols. Il débride la large bonne humeur d’un caricaturiste : il n’est encore qu’Ulenspiegel, c’est-à-dire le franc rire à pleine panse, lui qui se créera plus tard le rire tragique à bouche fermée !

Le Crocodile était un journal d’étudiants et paraissait à Bruxelles. Une gaîté juvénile et frondeuse s’y divertissait aux dépens du philistin. De bons jeunes gens qui allaient devenir de parfaits notaires ou de ponctuels avoués y affectaient des airs délurés. On y pelaudait Géronte ; on y gourmait Bridoison ; du bout de sa batte, Arlequin envoyait dans les cintres le chapeau en poils de lapin de M. Prudhomme qui, plus tard, pour Félicien Rops, devait devenir le chapeau de M. Homais.

Dans le milieu provincial du vieux Bruxelles, la bande estudiantine faisait sonner ses grelots, lirait les sonnettes et ameutait la police, sans qu’il en résultât, au surplus, grand danger pour la tranquillité publique. Sans doute le beau Fély, avec sa moustache effilée et ses cheveux lovés en ailes de pigeon, l’air flambard sous son complet quadrillé, tel que nous le montre un portrait de l’époque, y figurait avantageusement. Il avait les yeux vifs et acérés


En Ardenne. La saison des travaux.



d’un jeune homme qui regarde à hauteur de la tête : on soupçonne qu’il dut prendre les cœurs à la volée, comme il prenait la taille à la Muse, celle de Gavarni, et, à coups de rire et de verve, l’entraînait dans sa sarabande.

Il dessine sur pierre ; il sait son métier et il a du talent : ses dessins, très habiles, sont de toutes les mains en attendant qu’ils soient seulement de la sienne. Mais on est en 1856 et il n’a que vingt-trois ans. Ah ! qu’il aime se gausser des bonnes gens comme le fit son aïeul des Flandres, cet Ulenspiegel, fils de Claes, l’endiablé ménétrier des kermesses, le boute-en-train des parties de gueule et de couteau ! C’est un nom qu’il faut s’habituer à voir revenir souvent dans cette période de sa vie, comme si une véritable consanguinité l’unissait au légendaire luron, terreur des niquedouilles. Cette généalogie vaut bien l’autre, au surplus, celle du magyar Boleslaw que d’un aplomb de pince-sans-rire il colportait. Rops, avec sa goutte de sang Wallon, fut de Flandre comme lui : leur race à tous deux s’apparente à Blès, à Bosch et à Breughel.

Le Crocodile fut pour le jeune artiste comme une salle d’armes : il y joue du fleuret, il y espadonne, il y tire au mur : c’est l’escrime préparatoire en attendant les coups plus sérieux qu’il portera au « muflisme » contemporain. On a surtout le spectacle d’un dégourdissement et d’une mise en train. Il se fait la main dans des dessins au trait faciles, joyeux, serrés, non dénués de crânerie. Presque d’emblée il a le sens de la forme ; même en déformant, il construit ; il mène son outil comme par jeu et c’est la particularité de son art, il ne semble pas avoir eu le génie d’enfance. Il possède dès le début un métier diligent, adroit et qui ne tremble pas. Il n’invente pas encore, il applique ce qu’il a appris chez les maîtres du rire parisien ; et, comme eux, il souligne ses crayons de légendes. Mais cet esprit si fin de plus tard est encore embarrassé de gaucherie provinciale :


LES CARTES.



on ne sort pas de la plaisanterie de cabaret ou de la gaminerie de potards en goguettes.


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C’était le temps où, à Bruxelles, dans la rue des Sols, vis-à-vis de l’Université, un petit estaminet enfumé et noir, à lui seul faisait plus de bruit que tous les autres cabarets de la ville. Sa physionomie se caractérisait assez bien par le nom qui lui avait été attribué, « le Trou ». Tous les étudiants de l’époque passèrent par là : on descendait, en sautant deux marches à la fois, par les escaliers de la rue Villa Hermosa ou de la rue Ravenstein, insérés entre d’anciennes et héraldiques façades. Une porte s’ouvrait ; on entrait, à la sortie des cours, lamper un « capperke » de faro, ou s’humecter d’un « trois cens » de genièvre. En ce Bruxelles soiffard où la taverne n’avait point encore pris racine, Saint-Ferréol proscrit plus tard constata que des ministres eux-mêmes le soir arrivaient faire leur partie de cartes dans les petits cabarets des vieux quartiers, réputés pour les vertus nationales de leurs bières. Sans doute ils avaient commencé comme les autres par « le Trou » ils y avaient pratiqué l’art des « guindailles » au commandement des vrais « zigs », passés maîtres dans la connaissance de ces rites absconses et compliqués.

Des peintures en manière de fresque illustraient les murs du sombre boyau et retraçaient des sujets facétieux. La jovialité en était épaisse, mais flattait chez cette jeunesse le goût traditionnel pour la farce. Une des légendes se rapportait à un buveur inconsidéré : « Le père Guillery avait raison de dire que le contenu était plus grand que le contenant ». Le père Guillery était un médecin renommé du temps, professeur à l’Université. Une autre légende goguenardait : « Je vous présente le dernier de la famille », et soulignait le geste dont un père exhibait un fœtus marinant dans un bocal. C’étaient bien là des parodies pour carabins : elles n’auraient pas eu besoin d’être parafées ; leur drôlerie caricaturale à suffisance eût fait reconnaître la verve bouffonne du rieur « crocodilien ». Cependant les douze lettres, de la grande signature diabolique, avec l’F et l’R comme des pièces de feu d’artifice, caracolaient dans un des coins. Ce furent d’ailleurs les seules peintures murales de Rops et elles ont disparu avec « Le Trou » même dont elles faisaient la gloire.