Félicien Rops, l’homme et l’artiste/II

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II

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Dans cette vie d’enfant alerte et gai, brusquement quelque chose se cassait. Douze ans de tendre affection filiale s’en allaient dans le coup de vent de la mort ouvrant les portes et les refermant à jamais sur le départ d’une bière où l’on emportait le compagnon et l’ami de toutes les heures, son père. Il n’y eut plus alors dans la grande maison vide où le bon Buch ne vissait plus son basson, où ne s’entendait plus la flûte de Van Gelroth, où l’âme de Bach restait morte aux touches du piano, que la mère, vieillie d’une fois par les liens rompus. Une ombre un peu de temps dut planer sur l’enfant. Nul n’aima d’un plus ferme amour ses géniteurs : « bonnes gens, écrivait-il un jour, nobles et grands caractères dans leur simplicité et dont les bonnes figures me restent dans le cœur et l’esprit. »

Si rien n’est venu jusqu’à nous de son application d’écolier, on n’ignore pas cependant que l’outil qui l’illustra, déjà lui démangeait la main. Un très vieil homme se rappelait, il n’y a pas longtemps, avoir vu dans la famille des cahiers égratignés de traits de plume, balafrés d’estafilades au crayon, estompés d’écrasis de mine de plomb et desquels se levait le rudiment d’un concept d’humanité bouffon où déjà se pressentait la veine comique.

L’obscurité redouble ensuite ; on sait qu’il habita avec sa mère un hôtel de la rue Neuve : un vaste jardin sous de vieux arbres y avait la beauté des ombrages d’un parc. La demeure confinait à d’autres vastes jardins, située dans le grand quadrilatère limité par la rue de Fer, la rue des Fossés, la rue Neuve, aujourd’hui rue Pépin, et la rue de la Blanchisserie. C’était le quartier de l’hôpital militaire et de l’ancien couvent des Capucins. À l’extrémité du jardin, une ancienne glacière avait été transformée en un pavillon aux larges verrières. Mme Rops ne permettait pas qu’on y vînt déranger son fils. C’était l’endroit secret et mystérieux de la maison ; il en avait fait son atelier. Elle-même n’en franchissait guère le seuil ; elle était simple, très digne et assidue aux offices.

On se figure le jeune Félicien dans cette petite solitude d’une maison où il n’y a qu’une femme doucement sévère et assez âgée déjà : il lit et s’entoure d’images ; d’une vaste gourmandise, il se nourrit à la large table du savoir humain : le sien souvent parut universel et comme inné. La latinité qu’il pratiqua avec dilection et qui lui inspira tant d’heureuses devises, se mêla à son âme wallon-flamande comme un fond de race, venu d’où ? Sa généalogie est assez conjecturale et pour un certain Mathias Rops ou d’Rops dont le nom se lisait dans un manuscrit du XVe siècle et auquel s’affilie la lignée d’un autre Rops, bourgeois de Bruxelles ou de Namur, peut-être son génie plongea-t-il par ses racines dans une ancestralité plus ramifiée, sans qu’il soit nécessaire de recourir au légendaire Boleslaw ou aux Ropsky dont il aima amuser la crédulité de ses biographes. Il eut le cerveau clair et classique des pays de construction latine si des autres il tint le goût du compliqué, la grosse licence et une merveilleuse onction coloriste.

Toute la matière de vie que peut contenir un jeune cerveau tourmenté de l’inconnu du monde, il dut l’absorber dès cette époque. Il fut le petit docteur Faust qui, par delà le réel, vit déjà la conjecture illimitée des sensations et de la découverte. Comme chez Balzac enfant, tout passa, le bon et le mauvais, gorgeant la cornue en attendant la distillation finale. Ce fut la cueillette de toutes les herbes de la Saint-Jean en attendant la cuisson dans le chaudron des sorcières de Macbeth. On ne devient, du reste, le Cagliostro qu’il fut dans les sciences de l’art et de la vie qu’à travers les pratiques d’une anormale et opiniâtre alchimie spirituelle. Rops eut l’éréthisme du cerveau d’où résulte un état de mentalité hallucinée et qui donne naissance aux phantasmes.

Ce que dut être un tel ardent jeune homme aux heures augurales de la formation, la trajectoire même de toute sa vie suffit à l’indiquer. Comme les maîtres et les dominateurs, il sentit tout jeune le monde s’éveiller à travers l’inquiétude de celui qu’il portait en soi. Son art, sa gloire et son génie tressaillent à l’avance dans l’immense désir confus qui lui fait tendre les bras à la chimère. Attendez que dix années se passent et du coup le voilà devant le mystère humain, debout et splendide, avec la large entaille que l’épée de l’Archange met aux fronts de qui doit ruisseler une surnaturelle lumière.


Il y avait alors dans la rue aux Laines, à Bruxelles, un petit atelier libre et qui s’appelait l’Atelier Saint-Luc. On y était une douzaine qui, à frais communs, pavaient le modèle et le combustible : ce fut la petite classe où de jeunes peintres, dont plusieurs devaient être des maîtres, arrivaient prendre les leçons de la nature. Une épaule remontée, grosse tête et petit corps, Constantin Meunier, qui faisait alors ses premières études de sculpteur, s’interrompait de masser ses glaises pour moucher un rhume de cerveau qu’il garda toute la vie. Il savait, au surplus, correctement crayonner une académie, formé tout jeune au beau dessin par son aîné, le graveur Jean-Baptiste, un rude éducateur et qui lui tapait avec une règle sur les doigts quand il dessinait mal. L’homme sanguin et barbu non loin, à tête de brigand calabrais, avec des yeux de braise et une bouche gourmande, était Louis Dubois, qui déjà torchait grassement une nature morte. Léopold Speekaert, membré, puissant comme un athlète, professait que tout le secret de l’art était dans le rapport exact des Valeurs du ton. Il fut un des créateurs de l’école du gris en Belgique.

Par courtes apparitions venait là en camarade un petit homme, Ch. De Groux, fluet et nostalgique, les yeux acérés et tristes d’un bon Dieu de pitié. On sait mal en France quel grand cœur de peintre il fut à côté de Millet, lui-même une sorte de Millet des trimeurs du pavé, ivrognes et raffalés, traîne-savate et traîne-misère.

Un jeune homme fringant, qui s’amenait par passades, avait toujours des histoires à raconter. Il possédait un matériel coûteux, s’installait comme pour la vie, faisait d’étonnants dessins et refilait pour des mois. C’était Rops ; on aimait le voir camper son bonhomme en dix coups de crayon et par là-dessus pulvériser au pouce de la mine de plomb avec des gras de couleur. Quelqu’un ensuite arrivait dire qu’on l’avait rencontré perché tantôt au bord d’un marais en Campine, comme le héron, ou grimpant une côte ardennaise d’un coup de talon ailé, ou découvrant au pays d’Anseremme le gîte cordial qui devint le grand relai d’été et se dénommait Au repos des artistes.

Personne ne lui avait connu de maître et il savait tout. Il était nourri d’art jusqu’aux moelles. Il avait eu tout de suite l’œil et la main.

L’atelier Saint-Luc dura trois ans, de 1854 à 1857. Un beau jour, Rops cessa de venir : on apprit qu’il « caricaturait » au Crocodile.