LES MONTAGNES DU DÉVOLUY. — Dessin de Karl Girardet d’après M. A. Muston.


EXCURSIONS DANS LE DAUPHINÉ,

PAR M. ÉLISÉE RECLUS[1].
1850-1860.




I

La Grave. — L’Aiguille du Midi. — Le Clapier de Saint-Christophe. — Le pont du Diable. — La Bérarde. — Le col de la Tempe.

Dans les deux numéros précédents du Tour du monde, M. Adolphe Joanne a décrit quelques-uns des sites les plus pittoresques du Dauphiné : le pic de Belledonne, le Graisivaudan, le Royannais, le Vercors. Il faudrait écrire des volumes pour les faire connaître comme ils le méritent, ainsi que tant d’autres parties de cette belle province : le Champsaur, le Val-Godemar, le Val-Queyras et cette étonnante chaîne de montagnes à laquelle les formes étranges et hérissées de ses pics, ses obélisques, ses pyramides et ses aiguilles, les blocs amoncelés dans ses vallons, les ravages de ses torrents ont fait donner le nom de Dévoluy (devolutum), synonyme d’écroulement. Ce groupe de montagnes, ancienne et formidable citadelle des Sarrasins, se termine de tous les côtés par des roches abruptes dont les deux Buech, le Drac et l’un de ses affluents rongent les bases ; le Mont-Aurouze, grand pic qui se dresse à son extrémité méridionale, est entouré de talus de pierres et de débris étincelants au soleil comme des contre-forts de marbre blanc ; tous les sommets qui partent de ce colosse à l’apparence volcanique semblent des entassements de montagnes en désordre ; on ne voit de toutes parts que des ruines et des avalanches de rochers avec lesquelles la charmante vallée de Saint-Étienne, située au centre du groupe, comme au fond d’un cratère, et les vastes forêts de la Chartreuse de Durbon, produisent un délicieux contraste. Mais quel que soit l’intérêt offert par cette chaîne étrange du Dévoluy, elle le cède sous tous les rapports au massif du Pelvoux ou de l’Oisans, le plus remarquable de la France avant l’annexion de la Savoie.

Le Mont-Aurouze, vu du col de Barbey-Loubet. — Dessin de Français d’après M. A. Muston.

Ce massif de terrains granitiques situé dans les deux départements de l’Isère et des Hautes-Alpes, est de forme presque circulaire. Du côté du nord, il présente un front de montagnes à pic séparées des Grandes-Rousses et de la chaîne méridionale de la Savoie par la dépression du Lautaret et l’étroite combe de Malaval ; au sud, il dresse comme un promontoire la montagne escarpée de Chaillol-le-Vieil dominant la haute vallée du Drac ; à l’est et à l’ouest, il est limité par une série de cols gazonnés et de sommets calcaires ; de profondes vallées, que parcourent de furieux torrents, la Guisane, la Gironde, le Fournel, le Vénéon, la Séveraisse, entaillent ce massif et présentent les seules voies qui donnent accès aux hautes sommités pendant les plus beaux jours de la belle saison ; encore ces vallées aboutissent-elles sans exception à quelque muraille croulante et souvent inabordable du glacier qui remplit uniformément les cirques et recouvre les sommets, vaste étendue blanche que percent çà et là de noires aiguilles mouchetées de neige. Le soulèvement du Pelvoux, d’une hauteur moyenne de deux mille cinq cents à quatre mille mètres, n’a guère que quarante kilomètres de long sur trente kilomètres de large ; cependant, il offre dans ce petit espace un vrai dédale de neiges, de glaces, de moraines, de fissures étroites, de rochers et de pics : on pourrait cheminer pendant des années dans ce labyrinthe de montagnes sans le parcourir en entier.

Ruines de la Chartreuse de Durbon. — Dessin de Karl Girardet d’après M. A. Muston.

Ce massif si remarquable par ses beautés naturelles et ses phénomènes grandioses est encore à peu près inconnu, si ce n’est aux botanistes et aux géologues. Un grand nombre de rocs et de glaciers n’ont encore été visités que par les chamois et les chasseurs ; plusieurs pics élevés attendent encore leur nom ; tel col, qui fait communiquer les vallées les plus importantes des deux versants, n’a encore été franchi que par une trentaine de personnes, et la Vallouise, charmante vallée ouverte au pied même de la montagne qui a donné son nom au massif entier, ne reçoit peut-être pas dix voyageurs par an. Sans aucun doute, les habitants des villes voisines, Grenoble, Gap, Briançon, connaissent bien mieux de visu ou par ouï-dire les beautés de la Suisse et de la Savoie que celles des montagnes qui bornent leur horizon. Heureusement qu’un Écossais, M. Forbes, a visité les hautes vallées du Pelvoux et raconté son voyage à ses compatriotes[2]. Espérons qu’une pacifique invasion d’Anglais nous apprendra que cette région de notre patrie n’est pas moins belle que bien des pays étrangers fourmillant chaque année de touristes innombrables. Il est temps que les Français apprennent à connaître la France.

Le panorama le plus grandiose offert par le massif du Pelvoux est sans contredit celui que l’on contemple du haut de l’arête méridionale de la Maurienne ; de ce côté la citadelle de montagnes se présente dans toute sa largeur comme une muraille à pic, depuis les glaciers de Monetier et l’hospice de la Madeleine jusqu’aux pâturages du Mont-de-Lans : on n’en est séparé que par une combe noire semblable à une fissure et que l’on croirait à peine éloignée d’un jet de pierre. Un jour, accompagné de quelques amis, j’eus le bonheur de voir ce beau panorama du haut du col de l’Infernet, situé en face même des plus hauts sommets de l’Oisans. Derrière nous ce n’était qu’une mer de brouillards et de pluie roulant ses flots gris sur les plateaux, les vallées et les montagnes ; à nos pieds, une lumière éblouissante éclairait de rares champs de neige écroulés dans un cirque, dorait une colline herbeuse qui jaillit du fond de l’abîme comme un cône volcanique, et lançait même quelques rayons incertains dans le gouffre noir de la combe de Malaval ; au delà, les brouillards cachaient le ciel jusque près du zénith et reposaient encore sur toutes les cimes du Pelvoux : on ne voyait que des champs de glace aux reflets de plomb, semblables à des pans de nuages, et les bases noirâtres des montagnes où croissent à grand-peine quelques sapins rabougris. Mais, par degrés, le vaste rideau de vapeurs remonta ; çà et là de larges trouées s’ouvrirent dans sa surface amincie ; le vent le déchira lambeau par lambeau et en éparpilla les débris dans l’air bleu où ils disparurent lentement ; puis les nuages s’amoindrissant toujours et rampant en longues traînées sur les arêtes vives des contre-forts, battirent en retraite devant l’implacable soleil, s’enroulèrent autour des hautes cimes, ou bien s’étendirent comme de l’argent mat sur le métal éblouissant des névés. Toutes les glaces se montraient dans leur splendeur : au centre brillaient les trois glaciers de la Grave, blanches cataractes aux vagues soulevées par de longues arêtes et des rochers aigus ; çà et là, sur les escarpements, on voyait les tranches bleuâtres de la glace d’où se détachent parfois des pans énormes, cristaux de cinquante mètres qui tombent d’un jet du sommet des rocs, roulent avec un bruit tonnant plus fort que celui de l’artillerie, et s’écrasent au milieu des pâturages en longues coulées d’une blancheur éclatante. Au delà des dômes arrondis qui limitent les champs de glace apparaissaient au loin quelques cimes du Pelvoux, tandis qu’au-dessus des neiges, des roches et des cimes, trônait éternelle et splendide la pyramide de l’Aiguille du Midi, ceinte d’un léger brouillard qui lui faisait une auréole lumineuse et fondait ainsi ses lignes superbes avec l’azur trop cru du ciel.

Les voyageurs qui désirent se rendre directement de la Grave dans la vallée du Vénéon, ouverte au centre même du massif du Pelvoux, peuvent, s’ils ont le pied montagnard, gravir les escarpements que couronne l’Aiguille du Midi, et traverser le vaste glacier du Lac, semblable à un amphithéâtre romain aux gradins concentriques. Du haut d’un dôme de glace, qui s’arrondit à trois mille six cent soixante-treize mètres au-dessus du niveau de la mer, ils verront d’un regard tout le massif des monts d’Oisans, vaste champ de neige troué de pics et dominé par la Barre des Escrins, point culminant des Alpes dauphinoises ; en se retournant vers le nord, ils verront aussi, par delà les deux chaînes de Maurienne, le Mont-Blanc qui se dresse avec ses aiguilles et ses glaciers comme une île escarpée au milieu d’une mer de vapeurs. Le spectacle de ces deux géants des Alpes est vraiment grandiose ; mais les dangers de l’excursion ne doivent pas être bravés de gaieté de cœur, et le touriste prudent se gardera de tenter les crevasses du glacier du Lac, les ardoisières de Saint-Christophe, les moraines de la Selle et les défilés du Diable, qui mènent dans la vallée du Vénéon. Il vaut mieux, comme les montagnards eux-mêmes, suivre la grande route qui passe au fond de la combe de Malaval, le long du cours de la Romanche, gravir la colline escarpée du Mont-de-Lans, et redescendre au charmant village de Vénosc par l’alpe du Mont-de-Lans, pâturage dont le célèbre Linné connaissait déjà les plantes rares ; c’est à la beauté de ce pâturage que les habitants de Vénosc doivent indirectement leur prospérité. Souvent visités par des botanistes, ils sont devenus botanistes eux-mêmes, et chaque année, dans leurs émigrations périodiques, ils vont exercer le commerce des plantes alpines dans toutes les parties de la France, en Italie, en Angleterre, et même jusqu’en Russie et en Amérique ; de retour dans leurs montagnes, ils apportent avec eux l’aisance ou même la fortune.

Vénosc éparpille ses maisons blanches et roses sur des croupes mollement arrondies, qui s’abaissent d’étage en étage jusqu’aux bords du Vénéon. L’ensemble de la vallée offre un charmant tableau : les habitations sont à demi cachées sous le branchage des grands noyers ; le Vénéon, aux eaux d’un bleu pâle comme les glaciers qui les ont produites, bondit de pierre en pierre entre deux berges fleuries ; le ruisseau de la Muzelle descend en cascade d’un charmant vallon de prairies et plonge dans une forêt de sapins : au loin on aperçoit des neiges et le cirque de pâturages au fond duquel se cache le lac de Lauvitel. Mais a peine a-t-on marché pendant quelques minutes en remontant le cours du Vénéon que le paysage change tout à coup de caractère : on vient d’entrer dans le clapier de Saint-Christophe. Toute trace de végétation a disparu ; on ne voit plus que blocs entassés en désordre, semblables à des tours, à des pans de murailles, aux ruines d’une Babel gigantesque ; les sommets des montagnes disparaissent eux-mêmes derrière l’accumulation de ces débris énormes ; on entend mugir le Vénéon à une grande profondeur sous l’amas des rochers écroulés ; çà et là brille à travers une ouverture étroite l’écume blanchissante du torrent. Les blocs semblent se tenir debout en vertu d’un équilibre impossible ; on se croirait au milieu du chaos d’une nature insurgée contre ses propres lois et l’on tremble presque en suivant l’humble sentier qui serpente à la base des rochers, se glisse dans leurs interstices, s’attache à leurs anfractuosités, et passe sous leurs voûtes hardies.

Pour saisir d’un coup d’œil l’ensemble du chaos et se faire une idée du gigantesque écroulement, le voyageur qui peut disposer de quelques heures de loisir fera bien de gravir à la suite des chèvres les escarpements du Diable qui dresse en face ses assises d’ardoise rayées de noir et de gris. En s’aidant des pieds et des mains pour monter les degrés inégaux du roc, puis en suivant les passerelles vertigineuses suspendues au flanc de la montagne, et en pénétrant dans les couloirs étroits d’où s’écroulent au printemps des avalanches de neiges et de pierres, on finit par atteindre une terrasse de pâturages d’où la vue s’étend librement sur la vallée du Vénéon. À plus de mille mètres de profondeur, immédiatement au-dessous du rebord de la terrasse, apparaît le torrent bleuâtre serpentant au milieu d’un champ de pierres, alluvions de l’ancien lac que retenait’effroyable digue du clapier. En face l’immense écroulement se montre dans toute sa hauteur. Ce n’est rien moins qu’une moitié de montagne formant, avec ses fragments de toutes les dimensions, un demi-cône de débris aussi élevé que le Vésuve, et barrant complètement la vallée de son énorme talus. Sur la face du mont resté debout, on voit en partie l’escarre blanche de laquelle s’est détaché ce chaos formidable de pierres. Un léger brouillard de vapeurs et les couches d’air vaguement azurées jettent un voile transparent sur les rochers épars de la base ; à droite et à gauche du clapier, des ruisseaux descendus des neiges supérieures bondissent dans la vallée du Vénéon et secouent au vent leurs ondoyantes cascades : on n’aurait soi-même qu’à faire un pas pour tomber de chute en chute dans l’abîme effrayant, si profond qu’il semble appartenir à un autre monde.

Cette étroite vallée, plus nue et plus sombre en certains endroits que la combe de Malaval, ne mérite pas d’être célèbre uniquement à cause de son clapier. Quelques minutes avant d’arriver au village de Saint-Christophe, on franchit un ressaut de rochers et l’on atteint un petit pont d’une arche bordé de garde-fous peints en rouge : c’est le pont du Diable. Il n’est guère de vallée des Pyrénées et des Alpes qui ne se vante d’avoir un pont construit par l’architecte des enfers, mais ces travaux méritent rarement le nom que les montagnards leur ont orgueilleusement donné. Le pont de Saint-Christophe, lui-même, n’offre rien de bien diabolique ; en revanche, la gorge d’où sort le torrent du Diable, et plus bas, l’abîme où il se perd, offrent un spectacle vraiment infernal. En amont, du côté des glaciers de la Selle, l’eau jaillit d’une étroite fissure entre deux rochers perpendiculaires striés de couches noires comme des bancs de houille. Blanc d’écume, le ruisseau descend en cascades qui se séparent, se rejoignent, s’entre-croisent, se séparent de nouveau, puis se réunissent en une seule masse pour tomber sur des blocs éboulés, qui les font rejaillir en fusées de perles sur des buissons ondoyants penchés au-dessus de la chute. Un moment calmée, l’eau du torrent s’étale en tournoyant, puis, glissant au-dessous du pont par un étroit canal, s’abîme une seconde fois dans un gouffre : on voit encore une masse d’écume blanchissant à peine au fond de l’obscurité ; plus bas, on entrevoit les spirales d’un tourbillon, puis la fissure se referme, le torrent reste caché par les lèvres de l’abîme et les branchages des frênes qui croissent dans les fentes des rocs ; la terre semble avoir englouti son fils mugissant. Les églantiers en fleurs, des touffes de fougères et de scolopendres se font jour à travers les pierres descellées du pont et recourbent leur feuillage sur l’eau tournoyante ; de vertes capillaires, toujours humides de rosée, tapissent çà et là les parois du gouffre. Un bruit étourdissant résonne sans cesse dans la gorge et se répercute de roche en roche.

Le pont du Diable, près du village de Saint-Christophe. — Dessin de Sabatier d’après nature.

Le petit hameau de la Bérarde est situé à l’extrémité de la vallée du Vénéon dans un site qu’on pouvait à bon droit, il y a encore une vingtaine d’années, appeler le Bout du Monde. À cette époque, aucun montagnard, pas même un chasseur de chamois, n’avait depuis longtemps franchi les glaciers qui remplissent les gorges environnantes, et les quelques habitants de la Bérarde, agglomérés dans leurs petites cabanes à demi enterrées dans le sol, ne communiquaient avec le reste du monde que par la vallée de Saint-Christophe. Maintenant il n’en est plus ainsi, grâce au courage et l’adresse des deux chasseurs Roudier père et fils. Ils ont découvert au milieu des glaces trois cols de plus de dix mille pieds de hauteur qui permettent de passer de la vallée de la Bérarde soit dans celle de la Romanche, soit dans la Vallouise, soit dans le Val-Godemar. Ils ont déjà guidé par ces passages difficiles plus de cinquante touristes : il va sans dire que c’est à des Anglais que revient l’honneur d’avoir inauguré la traversée des Alpes du Pelvoux : en 1841, MM. Forbes et Heath, ont pénétré de la vallée de la Bérarde dans le Val-Godemar par le col de Saïs, quelques jours après que ce passage eut été frayé par Roudier père. Depuis cette époque, il ne s’écoule guère d’année sans qu’un ou plusieurs touristes français, anglais ou même américains viennent réclamer les services des intrépides chasseurs de la Bérarde ; mais la plupart se contentent d’aller visiter la base des hauts glaciers et redoutent avec raison la traversée des cols.

En compagnie d’un ami qui désirait passer avec moi dans la Vallouise, je quittai la Bérarde par une froide matinée de juillet, une heure environ avant le lever du soleil. Le brouillard recouvrait uniformément toutes les montagnes de son voile gris et nous permettait à peine de voir à quelques pas devant nous les pierres éparses dans les pâturages ; la voix même du torrent était assourdie par les couches de vapeurs ; mais le guide, que rassuraient divers signes météorologiques à nous inconnus, nous promettait une belle journée et nous le suivîmes avec confiance. En effet, dès que nous eûmes commencé à gravir les roches arides ou parsemées de genévriers rabougris qui hérissent les flancs de la montagne de la Tempe, le dôme de brouillard qui recouvrait la vallée s’amincit peu à peu et prit la teinte jaunâtre de l’air éclairé par les premiers rayons du soleil. Enfin, arrivés sur une pente de neige, nous émergeons de la couche la plus élevée des vapeurs et nous voyons se dérouler autour de nous tout l’amphithéâtre des glaciers, le Chardon, le Baverjat, la Pilatte, la Combe-Faviel, la Tempe, le Vallon, les uns encore ensevelis dans l’ombre, les autres réfléchissant timidement la lumière discrète du matin. L’arche d’où jaillit le Vénéon apparaît comme une petite cavité noire à la base des glaces de la Pilatte ; quelques nuages remontent lentement vers le col de Saïs ; en bas, sur la mer de vapeurs qui tourbillonne comme la fumée d’un grand incendie, nos ombres se dessinent vaguement environnées d’un double arc-en-ciel qui se déplace à chacun de nos pas ; l’ombre de la montagne elle-même, avec toutes les aiguilles de sa crête, repose sur les ondes mouvantes des brouillards. La magnificence du spectacle augmente à mesure que nous montons : le soleil fait resplendir d’un éclat plus intense la blancheur immaculée des cirques ; les vapeurs se cachent dans les ravins et disparaissent comme une armée en déroute ; par delà les crevasses et le champ de neige qui nous séparent encore de l’arête du col, nous voyons grandir incessamment les pics les plus élevés du Pelvoux, l’Aile froide, les deux Olan, la Barre des Escrins ou pointe des Arcines. Enfin, nous atteignons le col, haut de trois mille sept cent cinquante-six mètres au-dessus du niveau de la mer, et nous contemplons à nos pieds un cirque de glaces large de deux à trois kilomètres, sillonné dans toute sa longueur de fentes étroites et de moraines parallèles semblables aux stries des fucus au milieu de l’Océan. Une paix merveilleuse règne sur l’immense horizon de montagnes et de neiges : aucun bruit des vallées ne s’élève jusqu’à ces hauteurs, la voix du torrent lui-même a cessé de retentir. Parfois une masse de neige s’écroule d’une terrasse de rochers et s’abat dans le cirque, accompagnée d’un nuage de poussière et suivie d’un long roulement d’échos, comme celui de la foudre. Rien ne rappelle la vie animale dans ce désert, si ce n’est la trace d’un chamois ou quelque papillon gris voltigeant au hasard. Sur la surface du champ de neige ridée par le vent comme les rivages de la mer sont ridés par les flots, les pierres éparses sont bordées de cristaux de glace que le brouillard vient de déposer ; çà et là des touffes d’herbes dont chaque feuille est recouverte d’une gaine de givre, des pensées, de petites gentianes, des myosotis, des œillets roses aux racines enfoncées dans un coussin de mousse verte, jaillissent à travers la couche de neige : souvent ces plantes sont couvertes de quelques flocons fraîchement tombés ; on dirait que la neige est veinée de sang. Quelle charmante élégie un poëte de l’école mélancolique pourrait faire sur ces pensées et ces myosotis, les dernières fleurs qui accompagnent l’homme dans les régions de l’éternel hiver !

Le glacier qui s’étendait à nos pieds, offre le seul chemin par lequel on pénètre de la vallée de la Bérarde dans la Vallouise : il est connu sous le nom du glacier Noir. Il reçoit presque toutes les neiges du Mont-Pelvoux et de la Barre des Escrins, aussi bien que les rochers écroulés des flancs presque perpendiculaires de ces montagnes ; au sortir de son vaste cirque, il comprime ses glaces et ses moraines dans un défilé large d’un demi-kilomètre au plus, et vient, à la base septentrionale du Pelvoux, s’unir en partie à l’extrémité inférieure du glacier Blanc, également étranglée entre deux parois de rochers verticaux. À l’endroit où ils s’effleurent par leurs moraines latérales, ces deux glaciers offrent un contraste absolu, et peut-être que nulle part dans les Alpes, on ne pourrait mieux étudier tous les phénomènes que présentent ces étranges fleuves de glace sur lesquels les savants discutent depuis si longtemps sans pouvoir s’entendre. Vu de la plaine de débris qui s’ouvre entre les deux moraines et que parcourt le ruisseau du Banc, le glacier Noir est tellement chargé de détritus de toute espèce qu’il semble une immense coulée de boue, pareille à celle que vomissent les volcans de Java : on ne reconnaît la nature de sa masse que par les crevasses béantes dans lesquelles s’engouffrent incessamment avec un bruit sourd des blocs de pierre et des traînées de cailloux. À la base du glacier s’appuie une effroyable moraine de plusieurs centaines de mètres de haut, composée de fragments de roches arrachés à toutes les montagnes avoisinantes ; des ruisseaux boueux s’échappent de cet amas de blocs et se traînent lentement à travers les débris de la plaine. De l’autre côté, le glacier Blanc, presque entièrement libre de rochers, se termine par de gigantesques degrés et appuie sur le sol des contre-forts verticaux qui le font ressembler à une patte de lion. Ses assises sont d’un blanc pur, çà et là rayé de rouge et de jaune d’or ; de son arche médiane admirablement cintrée s’échappe l’affluent principal du Banc, aux eaux d’un blanc laiteux comme celles du Vénéon. En face du confluent des deux glaciers, le Mont-Pelvoux se dresse comme une flèche gothique, hérissée de clochetons et portant dans ses anfractuosités des champs de glace très-courts, mais très-épais, ressemblant à des marches massives de marbre blanc. À sa base, croissent quelques mélèzes rabougris.

Les crevasses de ces divers glaciers sont assez dangereuses et il s’écoule peu d’années qui ne comptent leur moisson de victimes. Quelques jours avant notre passage une petite fille de dix ans qui gardait ses brebis dans un maigre pâturage situé sur le bord d’un glacier, avait glissé sur une pente de mousse et disparu dans une crevasse : on n’avait pu découvrir son corps mutilé qu’après deux jours de recherche. Un mois auparavant, un autre accident, qui heureusement ne se termina pas d’une manière fatale, avait eu lieu près du même endroit. Un pâtre, arrêté sur la surface du glacier, sondait avec son bâton une couche de neige qui recouvrait l’ouverture d’une crevasse. Soudain la neige s’affaisse et l’entraîne ; avant qu’il ait songé à se jeter en travers de la fente, il se trouve à vingt-cinq mètres de profondeur entre deux murailles de glace bleue et sur un sol jonché de pierres. Sa position était tout à fait désespérée : à sa place, aucun autre n’eût songé à sortir de cette fissure étroite qui laissait à peine un rayon de lumière descendre jusqu’à lui. Les cris étaient inutiles ; car personne ne l’avait accompagné sur le glacier ; autour de lui, il ne touchait que la glace dure, de ses pieds il ne frappait que le roc de granit ; il se sentait gelé par le souffle aigre et froid qui glissait dans la crevasse ; ses vêtements mouillés se glaçaient sur son corps. N’importe : au lieu d’attendre avec frayeur cette mort qui devait lui sembler inévitable, il se met hardiment à l’ouvrage ; avec la petite hache qui termine son bâton, il taille à intervalles égaux, dans les deux parois de la crevasse, des trous profonds qui lui servent d’échelons pour remonter peu à peu ; il arrive ainsi jusqu’à une dizaine de mètres au-dessous de la surface du glacier ; mais à cet endroit, une des parois surplombe tellement qu’il ne peut y tailler de marches, et qu’il est obligé de s’arrêter dans son ascension. Son courage ne l’abandonne pas : il creuse dans une des parois une espèce de niche, et vis-à-vis, deux entailles rapprochées ; ensuite il redescend et va chercher au fond de la crevasse trois pierres, une assez large qu’il pose dans la niche, deux autres plus petites qu’il place dans les marches de la paroi opposée ; puis il s’assied sur la grosse pierre, afin d’éviter à son corps le contact de la glace humide, pose ses pieds sur les petites pierres de la paroi opposée, et ne cesse de battre la semelle pour maintenir la chaleur vitale. Il resta ainsi plus de vingt-quatre heures suspendu à mi-hauteur de la crevasse ; le lendemain matin, les bergers envoyés à sa recherche entendirent ses cris et le retirèrent encore vivant hors de la fente du glacier. Ce héros, qui déploya tant de courage et de présence d’esprit, est un crétin à l’œil terne, à la parole embarrassée, au long goître pendant ; à sa place, tout homme de sens se serait abandonné au désespoir, ou bien aurait croisé ses bras en invoquant la mort ; mais le pauvre d’esprit ne sut pas comprendre son horrible situation et c’est pour cela qu’il réussit à sauver sa vie.


II

La Vallouise. — Le plateau de Puy-Prés. — Le Pertuis-Rostan. — Le village des Claux. — Le Mont-Pelvoux. — La Balme-Chapelu. — Mœurs des habitants.

La Vallouise, jadis appelée Valpute, est une vallée tortueuse, longue d’environ vingt kilomètres, depuis les moraines du glacier Noir et l’arche du glacier Blanc jusqu’à son confluent avec la vallée de la Durance. Elle offre incontestablement les paysages les plus charmants des Alpes dauphinoises : il faudrait même aller jusqu’en Piémont pour trouver des sites aussi gracieux, des forêts aussi vastes, des plateaux plus riants et mieux cultivés. C’est à la rencontre des terrains géologiques qui composent cette partie des Alpes que la Vallouise doit la richesse de sa végétation et la diversité de ses aspects. Les gorges supérieures appartiennent encore au Pelvoux et traversent les formations primitives : là, ce ne sont que glaces, rochers écroulés, murailles de rochers à pic, cascades mugissantes ; au point de contact des terrains primitifs et des grès à ambracite, des bouquets de sapins sont épars sur les pentes et sur le bord des torrents ; puis vient la formation du lias avec ses massifs de trembles, de hêtres, de mélèzes, ses larges croupes herbeuses, ses buissons fleuris, ses eaux ruisselantes et ses plateaux boisés, dominés par d’âpres crêtes calcaires semblables aux ruines de gigantesques murailles.

Le chef-lieu de la vallée, décoré par les habitants du nom de Ville-Vallouise, ou plus brièvement de Ville, ne mérite guère son nom ambitieux : c’est un misérable village, aux ruelles tortueuses, aux chalets enfumés qui semblent porter la trace de récents incendies. En outre, les maisons situées sur le bord du torrent ont été en partie détruites par l’inondation de 1856 : depuis cette époque, on n’a rien fait pour réparer le désastre ; les chambres et les greniers délabrés sont encore ouverts à tous les vents, et ces pauvres débris de constructions ruinées sont à la merci de la première crue. Les habitants de Ville-Vallouise n’oseraient guère s’enorgueillir de leur patrie s’ils n’avaient les fresques de l’église représentant saint Christophe et l’enfant Jésus. Cette ignoble peinture, qui occupe presque toute la hauteur du clocher, leur semble une merveilleuse œuvre d’art ; ils l’admirent consciencieusement et montrent avec satisfaction aux étrangers les longues jambes rouges du géant, son pourpoint bleu, sa face paterne et débonnaire. « Que dites-vous de notre saint Christophe ? me demandait un Vallouisais. A-t-on d’ainsi belles peintures à Paris ? »

Si le village lui-même n’est remarquable que par le délabrement et la saleté de ses constructions, en revanche sa position est vraiment belle. Il est situé au confluent de deux vallées, au pied d’un promontoire crénelé de rochers et portant sur son plateau presque uni de vastes pâturages semés de chalets et de bois. D’un côté le Gir, qui reçoit toutes les eaux du Pelvoux et de l’Échauda ; de l’autre côté, l’Onde alimentée par les neiges de l’Alp-Martin, de Bonvoisin, du Célard, environnent le village et se réunissent pour former la Gironde, torrent presque aussi fort que la Durance dans laquelle il va se jeter à un kilomètre au nord de l’Argentière. Des talus de sable et de pierres rouges, tombés des cimes du Sablier et du Montbrison, cachent en partie les pentes qui dominent la rive septentrionale du Gir ; par un heureux contraste, les vastes forêts de la Ville recouvrent les montagnes de la vallée de l’Onde ; mais quel que soit le charme dont ces forêts revêtent le paysage, elles le cèdent en beauté au plateau riant de Puy-Prés qui s’étend au sud-est de Ville-Vallouise sur une longueur de cinq kilomètres et une largeur de près de trois kilomètres. Ce plateau est la gloire de la Vallouise : des prés, arrosés par de petits ruisseaux gazouilleurs qui ne débordent jamais, occupent les vallons en forme de conques qui frangent le plateau ; des bouquets d’aunes et de frênes croissant au bord des ruisseaux égayent les premières pentes et laissent entrevoir ça et là les villages et les hameaux éparpillés à mi-côte ; plus haut, viennent les champs d’orge et d’avoine à l’abri dans une large dépression qui occupe presque tout le sommet du plateau ; plus haut encore, ce sont des bois de mélèzes d’abord clairsemés, puis réunis en une vaste forêt qui tapisse tout le versant ; enfin deux escarpements calcaires jaillissent de la verdure, séparés par le col boisé de la Pousterle. De ce col, on jouit d’une vue vraiment ravissante sur la forêt de mélèzes et les cultures du plateau : au delà du promontoire de Ville-Vallouise se dresse le Mont-Pelvoux sur un entassement de montagnes neigeuses ; à leurs bases se contournent la vallée du Gir, et, plus loin, celle d’Aile-froide jusqu’aux glaciers Blanc et de l’Encula, dont la surface semble hérissée de vagues comme une mer agitée par l’orage.

La Vallouise forme un monde à part, et rien ne serait plus facile que d’en faire une véritable forteresse de montagnes. Inaccessible pour ainsi dire du côté de la barrière de glaciers qui la sépare à l’ouest de la Bérarde et du Val-Godemar, elle ne pourrait être envahie au nord que par le col de l’Échauda et le sentier scabreux de Presles, au sud par le col de la Pousterle et les passages souvent encombrés de neige de l’Alp-Martin et de la Cavale. À l’est, le promontoire qui se prolonge entre la Vallouise et la Durance était jadis fortifié au moyen de retranchements et de tours, aujourd’hui en ruines.

Quel fut le constructeur de cette muraille bâtie entre la Durance et la Gironde, à plus d’un kilomètre en amont du confluent ? C’est là une question souvent débattue, mais non résolue par les archéologues du Dauphiné. Peu nous importe d’ailleurs, car en cet endroit même un fait géologique des plus intéressants jette singulièrement dans l’ombre tous les travaux attribués aux archevêques d’Embrun, aux seigneurs de Briançon ou même aux émirs sarrasins. Immédiatement en amont de la muraille ruinée qui défendait l’entrée de la Vallouise, la Durance coule entre deux parois de rochers complétement à pic, taillés sans aucun doute par l’action incessante des eaux lors du soulèvement de cette partie des Alpes. À une cinquantaine de mètres au-dessus du lit actuel de la rivière, ces parois se terminent soudain, et des deux côtés s’étend une surface relativement unie, mais assez étroite, semblable à la marche d’un degré gigantesque ; chacun de ces plateaux qui surplombe le lit de la Durance, est à son tour dominé par une paroi très abrupte qui escarpe le flanc de la montagne. L’ancien chemin de Briançon passait sur le plateau oriental, et peut-être que çà et là ses lacets avaient été taillés dans le roc : il n’en fallait pas davantage aux savants du Dauphiné pour leur faire supposer que la gorge elle-même avait été ouverte de main d’homme ; d’après les uns, les rochers qui obstruaient le passage auraient été dissous par le vinaigre d’Annibal, d’après les autres, ce percement grandiose serait l’œuvre de Cottius, d’après d’autres encore, le chef sarrasin Rostan aurait fendu la montagne pour faire passer dans la vallée de Briançon ses bandes envahissantes : de là viendrait à la gorge son nom de Pertuis-Rostan. Cependant il suffit de regarder pour comprendre que les deux plateaux des versants opposés sont le reste d’un ancien lit de la Durance, lit que le torrent a scié lui-même par le milieu dans toute sa longueur, afin d’y creuser l’espèce de cañon[3] dans lequel ses eaux coulent aujourd’hui.

Si l’on monte sur l’un des mamelons pierreux qui séparent le confluent de la Durance et de la Gironde, on verra parfaitement que ce dernier torrent a lui-même changé d’allure depuis les âges géologiques. De nos jours, il coule directement de la Vallouise vers la Durance jusqu’à cinq cents mètres environ de Pertuis-Rostan ; là, il se recourbe tout à coup vers le sud, et, passant dans une gorge étroite, court parallèlement à la Durance pendant plus d’un kilomètre. Autrefois ses eaux se déversaient directement dans le torrent principal par la dépression du col de la Bathie, situé à côté de Pertuis-Rostan et à peu près à la même hauteur, en amont de l’ancien mur qui fermait la Vallouise. Ainsi le soulèvement des Alpes a forcé les deux torrents à se frayer un nouveau lit : la Durance l’a excavé dans la gorge où elle passait déjà, tandis que la Gironde, changeant de cours et abandonnant la dépression de la Bathie, obliquait à droite et se frayait une issue à travers le flanc de la montagne de Pousterle.

Mais parmi les voyageurs qui suivent la grande route de Briançon à Gap serpentant sur le flanc de la montagne de la Bessée, il en est peu qui remarquent la gorge de Pertuis-Rostan et le col de la Bathie ; la vue est invinciblement attirée vers le Pelvoux, qui dresse à l’horizon ses deux cornes de rochers séparés par un long couloir de glaces : c’est le roi de la Vallouise, et les rares touristes qui pénètrent dans cette vallée ne peuvent se dispenser d’aller visiter au moins la base du géant.

Si l’on veut tenter l’ascension de cette montagne, ou seulement parcourir les vallées qui s’ouvrent alentour, il faut choisir pour quartier général le village des Glaux, situé à cinq kilomètres en amont de Ville-Vallouise, au confluent des deux torrents d’Ailefroide et de l’Échauda, dont les eaux réunies forment le Gir. Les Glaux, en patois Claou, c’est-à-dire Clef, sont en effet la clef des vallées supérieures, car les chalets de ce village sont bâtis au point de contact des terrains granitiques et des formations calcaires ; là, le sol presque uni de la vallée est dominé de tous côtés par des ressauts élevés, d’où les torrents descendent en rapides et en cascades ; les voyageurs qui redoutent la fatigue des ascensions sont dans une véritable impasse. Les constructions de ce village sont encore plus misérables que celles de Ville-Vallouise ; mais, en revanche, le paysage est peut-être plus beau dans son cadre resserré : les diverses essences d’arbres s’y mêlent en groupes plus pittoresques et les eaux y ruissellent en plus grande abondance ; au milieu des prairies ombragées gazouillent de toutes parts les canaux d’irrigation, empruntant leur eau transparente à l’Échauda ou leur onde laiteuse au torrent d’Ailefroide. C’est le versant méridional surtout qui fait la beauté de ce coin de la Vallouise : il est recouvert, jusqu’à la hauteur de deux cents mètres, de frênes et de trembles, à travers lesquels on voit briller les innombrables cascatelles de la Pisse jaillissant en nappes, bondissant en chutes successives ou glissant discrètement sous le feuillage. À quelques mètres au-dessus de la plus haute cascade, là où commence à se faire sentir l’âpre souffle des glaciers, l’herbe courte remplace tout à coup les grands arbres ; la limite entre la végétation et l’aridité est marquée par une ligne inflexible, droite comme si elle eût été tirée au cordeau. L’eau qui alimente toutes ces cascades provient en grande partie du petit lac de l’Échauda, bassin ovale qui engouffre dans son sein les blocs tombés des roches surplombantes, et laisse flotter à sa surface les glaçons translucides, petits icebergs détachés de la base du glacier de Séguret-Foran.

Le lac de l’Échauda. — Dessin de Sabatier d’après nature.

Vu du bassin des Claux, le Mont-Pelvoux apparaît dans toute sa majesté. Sa double pyramide appuyée sur des contre-forts également pyramidaux, ses glaciers étroits qui semblent taillés à pic, ses terrasses herbeuses environnées de précipices, les neiges saupoudrant ses rochers abrupts, son isolement surtout, lui donnent un caractère grandiose ; par son énorme masse, il cache complétement la Barre des Escrins et les autres cimes qui lui sont égales ou supérieures en élévation ; il semble le monarque incontesté de la chaîne ; aussi a-t-il donné son nom au massif entier. Sa forme offre une certaine analogie avec celle du Viso, autre monarque, régnant sur toute la chaîne des Alpes méridionales, depuis la dépression du Mont-Genèvre jusqu’au col de Tende. Le Bric du Mont-Viso, encore plus auguste que le Pelvoux, se termine aussi par deux cimes distinctes ; autour de lui tous les sommets s’abaissent et lui font une ceinture de neiges et de glaces ; mais il a de plus que le Pelvoux le privilége de n’avoir jamais été visité. Il est vierge de pas humains et restera probablement inviolé jusqu’à ce que l’aéronaute puisse diriger son ballon et débarquer du haut du ciel sur toutes les cimes inaccessibles aujourd’hui.

D’après le témoignage des guides et des rares touristes qui ont foulé la cime du Pelvoux, cette montagne est très-facile à gravir pendant deux ou trois semaines de l’été, alors que les pentes supérieures sont presque dégagées de neiges ; à cette époque de l’année, les bergers provençaux, suivis de leurs brebis, montent souvent dans les cirques ouverts à quelques centaines de mètres du sommet. Lorsque les neiges d’hiver ont été peu abondantes, les glaciers sont d’un accès difficile parce que les crevasses non remplies par les névés restent béantes dans toute leur largeur ; les montagnes, en revanche, sont facilement accessibles, parce que le rocher reste à nu et qu’il ne se forme pas de couloirs d’avalanches. Le contraire a lieu lorsque l’hiver a répandu sur toutes les montagnes des couches épaisses de neige : alors les glaciers offrent moins de dangers, et les pics deviennent inabordables. Les mêmes circonstances qui m’avaient permis de traverser le col de la Tempe m’empêchèrent d’escalader le Pelvoux, et je dus me contenter d’errer dans les vallées qui entourent la base de cette montagne.

Le Pelvoux. — Dessin de Sabatier d’après nature.

Au sortir des Claux, on gravit une assise de rochers que le torrent traverse par une profonde coupure, et l’on se trouve sur une terrasse herbeuse, vrai paysage de Calame transporté de la Suisse en Dauphiné. Des rocs éboulés reposent çà et là au milieu des prairies ; des sapins se groupent en massifs pittoresques et laissent entrevoir les neiges et les monts à travers leur large branchage ; des troncs tombés de vieillesse, mais retenus dans leur chute par une saillie du roc, se tiennent en équilibre au-dessus du gouffre au fond duquel mugit le torrent d’Ailefroide. Au delà d’une ancienne levée de moraines, aujourd’hui revêtue de mousse et ombragée par un rideau de mélèzes, on entre dans le bassin triangulaire de Planche-Vallière, étalant ses maigres champs d’orge et ses prairies marécageuses au pied même des escarpements en étages du Pelvoux. Là sont épars les chalets misérables d’Ailefroide, situés au confluent du Banc ou ruisseau de Saint-Pierre, issu du glacier Blanc, et du torrent de Celce-Nière, Capescure ou Soleillan, provenant du vaste glacier du Célé. C’est la gorge de ce dernier torrent qu’il faut suivre quand on veut tenter l’ascension du Pelvoux. On peut également pénétrer par les glaciers de cette gorge dans le Val-Godemar, et l’examen de la carte nous fait supposer qu’on pourrait aussi choisir cette voie pour se rendre dans la vallée de la Bérarde ; la distance serait un peu plus longue que par le col de la Tempe, mais le col qu’on aurait à franchir est moins élevé de près de huit cents mètres.

Après avoir marché pendant deux heures dans la gorge de Capescure jusqu’à la base du glacier du Célé, le voyageur qui se dirige vers le Pelvoux gravit à droite une pente escarpée aboutissant à une terrasse où se trouve le gîte des bergers de Provence, formé par la cavité d’un grand rocher tombé du haut de la montagne : c’est là que le touriste et son guide passent la nuit, étendus à côté d’un grand feu de racines et de branches sèches. Le lendemain matin, on atteint, comme on peut, le sommet d’un éboulis de pierres, puis on escalade, en s’aidant des mains, les saillies d’une espèce d’escalier de roches où coulent d’innombrables ruisseaux descendus des neiges du sommet, où bondissent aussi des blocs de granit détachés du flanc de la montagne. L’astronome M. Puiseux, qui a fait en 1848 l’ascension du Pelvoux, venait de s’installer pour le déjeuner sur l’un de ces gradins, lorsque tout à coup un bloc d’un mètre cube environ vint tomber comme une bombe à côté de lui, lançant dans toutes les directions une mitraille d’éclats ; heureusement que ni lui ni son guide ne furent atteints, et le repas, commencé sous de si fâcheux auspices, ne fut pas autrement troublé. Arrivé au sommet de l’escarpement, on se trouve sur un vaste plateau de neige d’un parcours facile, au milieu duquel s’élèvent les deux plus hautes sommités du Pelvoux. De ces deux cimes, également accessibles, on jouit d’une vue magnifique. On voit s’ouvrir à ses pieds la verdoyante Vallouise, et, plus loin, l’aride vallée de la Durance ; à l’ouest, la Barre des Escrins lève sa tête noire au-dessus des glaciers de l’Encula, de la Tempe et du Vallon ; au delà de ce premier cercle de glaces et de neiges, toutes les Alpes du Dauphiné forment à l’horizon des cercles concentriques de pics et de dômes ; au nord, le mont Blanc écrase toutes les autres cimes de sa masse énorme ; à l’est, le mont Viso se fait remarquer par sa double pyramide élancée. M. Durand, le premier touriste qui ait escaladé le mont Pelvoux, croit avoir aussi aperçu la Méditerranée ; mais M. Puiseux n’a pu la distinguer, et les guides des Claux disent n’avoir jamais vu du côté du sud d’autre mer que celle des brouillards ou des brumes reposant sur les plaines de Provence.

Le Mont Viso. — Dessin de Sabatier d’après nature.

Depuis 1828, année de la première ascension, jusqu’à nos jours, le mont Pelvoux n’a encore été gravi que par ces touristes français ; presque tous les Anglais qui ont pénétré dans la Vallouise, avaient pour unique but de faire un pèlerinage à la Balme-Chapelu, grotte située au pied du mont, dans la combe de Capensure. Cette excavation, dont la voûte de granit, en partie effondrée, peut encore abriter deux cents personnes, a longtemps servi de forteresse aux Vaudois persécutés. Inaccessible de toutes parts, si ce n’est du côté du torrent dont la sépare une pente escarpée, elle offrait une retraite sûre, et des tas de pierres que l’on voit près de l’entrée prouvent que les Vaudois étaient disposés à se défendre. Les pauvres gens réfugiés dans cette grotte consentaient à vivre comme des ours dans la région des orages ; éloignés de leur patrie, privés de tout commerce avec leurs semblables, ils n’avaient d’autres ressources que les maigres récoltes épargnées par le terrible hiver de la Combe ; mais au moins pouvaient-ils lire en paix leur Bible et prier leur Dieu dans leur propre langue, sans crainte d’être décapités ou écorchés vifs. Mais en une fatale nuit d’orage, ils furent tout à coup surpris par une force considérable de soldats. Un petit nombre d’entre eux seulement put échapper au massacre et s’enfuir à travers les glaciers, dans le Val-Godemar, et de là dans la vallée de Freyssinières. Les montagnards de la Vallouise se racontent encore l’un à l’autre l’histoire de ces malheureux étrangers, peu à peu transformée en légende ; mais ils ne comprennent point le mobile qui les poussait ; d’après eux, les Vaudois n’auraient jamais osé braver les terreurs d’un hiver passé au milieu des glaces, des brouillards et des tempêtes, s’ils n’avaient pratiqué de noirs maléfices et connu l’art de transformer les pierres en lingots d’or. En l’an de grâce 1859, il s’est encore trouvé des gens assez superstitieux pour creuser à l’heure de minuit le sol de la Balme, dans l’espoir d’y découvrir des trésors cachés. Quelques années auparavant, un prêtre accompagné de deux sacristains avait réussi à détacher de la voûte enchantée une pierre, qui, grâce à des incantations magiques, devait se transformer en un bloc d’argent ; mais, le lendemain matin, la pierre remonta, dit-on, par une impulsion soudaine et se replaça d’elle-même dans la voûte de la grotte. Heureux celui qui saura découvrir les trésors cachés sous la pierre par les Vaudois fugitifs, de leur vivant noirs magiciens et suppôts du démon !

On le voit : les habitants de la Vallouise ne peuvent se vanter d’avoir l’esprit dégagé des antiques superstitions, et la plupart d’entre eux mériteraient de vivre en plein moyen âge. Il n’est pas un récit de miracle qui ne trouve crédit chez eux, tout prodige est accepté comme vrai sans examen. Un jour qu’un de mes amis, un peu ironique de sa nature, racontait à une société de Vallouisais les merveilles les plus étranges, les aventures les plus miraculeuses de la mythologie indoue, il s’aperçut avec stupeur qu’on acceptait tous ses récits sans arrière-pensée ; les exploits divins de Krichna et de Kali trouvaient dans ces âmes simples une croyance absolue. Séparés du reste du monde par un cercle de glaces et de rochers, initiés depuis quelques années seulement à la jouissance d’un chemin carrossable, les habitants de la Vallouise sont restés à peu près en dehors de tout progrès. Ils sont incontestablement bons, doux et naïfs, mais on ne leur ferait aucun tort si on les comparait à tel peuple barbare du nouveau monde ou de la mer du Sud.

Pour apprendre à connaître les mœurs des indigènes de la Vallouise, qu’on entre dans une de leurs cabanes, et l’on verra que les huttes des Esquimaux[4] ne sont guère inférieures aux habitations de nos compatriotes des Alpes. Je ne parle pas ici seulement de ces gîtes improvisés entre deux rochers surplombants, et dont les murailles sont construites au hasard en pierres de toute provenance, ardoise, granit, marbre ou porphyre ; les plus superbes constructions, celles qui de loin offrent le plus de ressemblance avec les chalets suisses, et dont le toit bruni recouvre un vaste grenier à gerbes, sont en réalité des bouges inhabitables pour tout homme doué du moindre instinct de propreté. En entrant par la porte basse qui est la seule ouverture du taudis, on ne peut d’abord rien distinguer dans l’obscurité générale, mais, en revanche, l’odorat est désagréablement affecté. Lorsque enfin les yeux se sont habitués à ces demi-ténèbres, on ne peut reconnaître les objets, tant ils sont confondus en désordre et recouverts uniformément d’une épaisse couche de suie. Aux noires poutres du plafond sont suspendus des barattes, des marmites, des paniers, des branches jadis vertes de sapin bénit, de fétides articles de vêtement, sale défroque transmise de génération en génération ; des débris de toute espèce sont épars sur le sol presque visqueux ; une table, un lit, un pétrin, et deux ou trois siéges en bois qu’à leur couleur on ne saurait distinguer du sol ou du foyer, occupent plus de la moitié de la chambre ; une âcre fumée se mêle à l’air déjà si corrompu. Près du feu gît une boîte de sapin noirci, hermétiquement fermée par des pièces de toile ou de laine jadis vertes ; cette boîte, d’où s’échappent des gémissements lamentables, ressemble à un cercueil, c’est le berceau d’un nouveau-né. Si le pauvre être a eu le malheur de venir au monde vers le commencement de l’hiver, il est condamné à vivre pendant huit mois de la fétide atmosphère qu’il a respirée au jour de sa naissance ; pendant cette première période de sa vie, de beaucoup la plus importante en résultats pour sa santé future, ses poumons ne s’empliront pas une seule fois de l’air pur qui descend des montagnes ; dans leur sollicitude, ses parents lui ont créé une atmosphère artificielle de la plus funeste insalubrité. Qu’on s’étonne ensuite de la mortalité des enfants dans les Alpes dauphinoises, qu’on s’étonne de compter parmi les survivants un si grand nombre de crétins !

Dans quelques villages, ces êtres dégradés forment le tiers ou la moitié de la population. Abondamment pourvus d’un goître majestueux qui ne fait que s’allonger et grossir avec l’âge, ils atteignent dès leur enfance le plus complet développement possible de leur intelligence, semblables sous ce rapport aux orangs-outangs qui n’ont plus rien à acquérir dès qu’ils sont arrivés à l’âge de trois ans. À cinq ans les petits crétins ont déjà l’air placide et mûr qu’ils doivent garder toute leur vie ; leurs membres sont ramassés et trapus comme ceux des hommes faits ; ils remplissent leurs fonctions de bergers ou de manœuvres aussi bien qu’ils le feront dans la force de l’âge, et comme des adultes, ils portent culottes, habit à queue et large chapeau noir. Ils ont même avant l’âge un certain gros bon sens, et s’ils appartiennent à une famille de notables, rien n’empêche qu’on ne les choisisse pour en faire les sacristains et les marguilliers de la paroisse : une seule chose leur manque, la force d’impulsion nécessaire pour devenir des hommes. Leurs yeux, aussi brillants qu’ils soient, se ternissent peu à peu, leur bouche commence à baver, leurs jambes hésitent et se traînent. Épais, lourds, hideux, ils ne demandent qu’à satisfaire leur faim, et la vue d’une écuelle de lait, d’un morceau de pain les satisfait complétement. Pour comprendre leur misérable état, est-il besoin d’analyser savamment l’eau qu’ils boivent et de doser l’air qu’ils absorbent ? Il suffit de pénétrer dans les tanières impures où ils ont passé leur enfance.

La nourriture des montagnards du Pelvoux ne vaut guère mieux que leur logement ; elle est simple, puisqu’elle se compose presque uniquement de pain, de laitage et de racines ; mais le pain qui forme la base de l’alimentation est toujours de mauvaise qualité. Un usage antique et solennel veut que chaque famille ait sa provision de pain pour une année entière ; ainsi l’on montre aux envieux que la farine ne manque pas. Le pauvre seul mange parfois du pain frais, parce qu’il n’a pas une récolte suffisante pour cuire en une fois la provision de toute l’année ; mais il a honte de sa pauvreté, et quand il s’agit de mettre de nouveau la main à la pâte, il se cache afin d’échapper aux regards des voisins. Le pain de la Vallouise, fait de seigle et de froment, ou bien de seigle et d’avoine, a toujours goût de poussière ou de moisi. Il va sans dire que pour couper ce pain il faut recourir à des moyens héroïques. Sur la table est placé un gros billot de chêne auquel est attaché un coutelas tranchant ; on introduit le pain sous l’instrument, et en appuyant de tout le poids de son corps sur le manche qui termine le coutelas, on parvient à détacher un morceau du bloc de pain soumis à la pression. Pour ramollir ce morceau, dur comme un éclat de marbre, il faut le faire tremper pendant quelques minutes ; les pauvres se contentent d’eau pure, les riches se servent de vin blanc pour cette opération.

Semblables sous ce rapport à toutes les peuplades isolées, les gens de la Vallouise n’ont point d’habitudes commerciales ; ils tâchent de vivre comme si le reste du genre humain n’existait pas, et chacun d’eux tâche de produire dans ses champs et dans son chalet tout ce qu’il croit être nécessaire à ses besoins ou à son agrément. Il se contente de vendre sur les marchés de Briançon et de la Bessée les denrées qu’il lui est absolument impossible de consommer lui-même, et jamais il n’achète qu’à la dernière extrémité les objets les plus indispensables. Il est son propre journalier, son charpentier, son maçon, son boulanger, son tailleur, son cordonnier ; même lorsqu’il est obligé d’accepter l’intermédiaire du fabricant, il se croit tenu de fournir la matière première. Quand il a besoin d’un vêtement de drap, il tond ses brebis, en fait carder et filer la laine dans sa maison, la porte au fabricant qui la transforme en drap, puis au teinturier qui la teint en gros bleu, et enfin rapporte le drap à sa femme qui taille la culotte ou l’habit sur un patron laissé par la grand-mère. De même, les chemises du Vallouisais doivent être faites du chanvre qui croît autour de son chalet ; en outre, le nombre des sétérées de chanvre qu’il cultive doit augmenter avec sa fortune. Un œil exercé peut toujours reconnaître à l’étendue des chènevières situées dans une propriété, combien le maître a de chemises dans son armoire. Il est bon d’ajouter que la plupart de ces chemises ne sont autre chose qu’un symbole de richesse et restent inviolées sur les planches de sapin jusqu’au jour où l’heureux possesseur les transmet solennellement à son fils ou à son gendre.

Ayant ainsi l’ambition de tout produire par eux-mêmes, leur foin, leurs céréales, leurs chanvres, leurs laines, leurs fromages, leur vin, les habitants de la Vallouise sont obligés d’avoir des parcelles de terrain à plusieurs lieues de distance, les unes à l’origine, les autres à l’issue de la vallée, car les produits divers qu’ils demandent ne peuvent être obtenus qu’à différentes altitudes. Les habitants des Claux, non contents d’avoir autour de leurs chalets des champs de céréales, des prairies, des chènevières, quelques arbres fruitiers, ont aussi des chalets d’été à l’Ailefroide, à la Sapenière, à l’Échauda, dans tous les pâturages communaux où ils peuvent envoyer leurs moutons ou leur gros bétail ; d’un hameau, ils tirent leur seigle, leurs choux et leurs navets ; près d’un autre hameau, situé à deux ou trois lieues plus loin, ils traient leurs vaches, font leur beurre et leurs fromages. Quant aux vignobles, ils sont situés à seize kilomètres des Claux, près de l’issue de la vallée, à la base d’un rocher exposé au soleil du midi ; mais leur altitude dépassant mille mètres, ils ne peuvent produire qu’un abominable verjus dont les propriétaires sont pourtant singulièrement fiers. Au milieu du vignoble se trouve la cave ou l’on emmagasine les deux ou trois barriques de liquide récolté, et lorsque le vin manque chez les habitants des Claux, ils sont obligés de seller leur monture et d’employer toute une journée de travail pour aller remplir deux outres goudronnées. En revenant, ils ne manquent pas d’inviter tous les amis qu’ils rencontrent sur la route, la procession grossit à mesure qu’ils se rapprochent du village ; à peine arrivés, tous s’attablent pour fêter le bon vin ; une grande partie de l’outre entamée se vide en l’honneur de l’amphitryon, et celui-ci passe le reste de la journée à cuver sa liqueur. Tel est l’un des moindres inconvénients du système que pratique l’indigène de la Vallouise en produisant sur sa propriété tous les objets nécessaires à sa consommation. Protectionniste fidèle aux saines traditions de l’économie politique, il mange son blé, boit son vin, s’habille de sa laine et de son chanvre, bâtit son chalet avec son propre bois, sculpte lui-même le berceau de son enfant et rabote le cercueil de son père ; il ne paye aucun tribut aux habitants des autres vallées ; mais il mange du pain moisi, boit du vinaigre, s’habille de vêtements mal faits, se construit des cabanes insalubres, fait de ses enfants autant de petits crétins, et de plus il perd son temps qu’il pourrait employer d’une manière utile.

Lorsque vient l’hiver, l’interminable hiver, lorsqu’une épaisse neige remplit la vallée et que les branches d’arbres portent chacune leur poids de glace, ceux qui n’abandonnent pas le pays se réfugient, pour échapper au froid, dans les écuries creusées au-dessous des maisons : les exhalaisons du fumier entassé depuis plusieurs mois, la respiration des chevaux et des mulets, l’absence de courant d’air, l’épaisseur des murailles, même la couche de neige qui obstrue toutes les issues, maintiennent une température confortable dans ces souterrains nauséabonds. On y transporte les instruments culinaires, les rouets, les fuseaux, les branches bénites, l’antique pendule qui mesure les heures de son tictac monotone. Une rigole pavée emporte les eaux ménagères et le purin des animaux dans le tas de fumier qui occupe l’extrémité opposée à celle où siégent les dieux lares de la famille. Toutes les dispositions sont prises dans le but de rendre supportable le séjour des écuries. Le temps se passe assez agréablement pour les femmes qui ont toujours à vaquer aux soins du ménage, soigner les enfants, les vieillards et les malades, à filer la laine et le chanvre ; quant aux hommes, ils n’ont qu’à se jeter sur la paille à côté des animaux, et sauf les heures pendant lesquelles ils soignent leurs bêtes, ils emploient leur temps à dormir d’un long sommeil semblable à celui des marmottes ; parfois, dans leurs moments d’insomnie, ils tricotent des bas et vont tenir compagnie aux dames.

C’est là un genre de vie inacceptable pour des hommes habitués au grand air, à la liberté du chasseur ou du pâtre ; aussi la plupart d’entre eux quittent la prison dans laquelle l’hiver renferme leur famille, et suivant l’exemple que leur donnent les troupeaux de Provence, quittent leurs âpres montagnes pour aller séjourner jusqu’au printemps dans les régions plus fortunées du Midi. Vrais nomades, ils habitent pendant la saison des chaleurs les fraîches vallées des Alpes, puis au commencement de l’automne descendent dans les vallées inférieures et enfin, lors de la chute des neiges, vont jouir du doux climat des plages maritimes. Il serait à désirer qu’en hiver les hommes n’eussent pas seuls le privilége d’émigrer dans les plaines tempérées de la Provence. Pendant la saison des neiges, le climat des Alpes devient celui du Spitzberg ; alors les femmes et les enfants, confinés sous terre dans les écuries infectés, n’osent plus sortir de peur de respirer l’air glacé du dehors. Le jour ne viendra-t-il pas où ils pourront émigrer en masse vers les chaudes plaines du Midi, laissant les villages en garde à quelques chasseurs ? Le bien-être des montagnards, leur santé l’exigent impérieusement, et si l’on désire l’extinction graduelle du crétinisme, on ne peut recourir à un moyen plus naturel et plus efficace. Autant les montagnes sont belles quand les vallées qui en ceignent la base leur font une ceinture de feuillage, autant elles sont effrayantes à voir lorsqu’elles reposent sur un monde de frimas. Alors un silence terrible repose sur la vaste étendue des vallées et des montagnes uniformément blanches ; le ciel gris se confond avec l’horizon dentelé des cimes ; souvent les neiges tourbillonnent fouettées par la tourmente, et les avalanches s’écroulent en grondant du haut des rochers. Au milieu de cette nature inhospitalière, l’homme, blotti dans un souterrain, se sent à peine le droit d’exister.

Élisée Reclus


FIN DU DEUXIÈME VOLUME.
  1. Suite et fin. — Voy. pages 369 et 385.
  2. Norway and its glaciers visited in 1851 ; followed by a Journal of excursions in the High Alps of Dauphiné, Berne and Savoy, by James D. Forbes ; Edinburgh, Adam and Charles Black. 1853.
  3. Voir la 23e livraison du Tour du monde.
  4. Voir la 2e livraison du Tour du monde.