Mercure de France (p. 161-162).

LXXXIX

Perdre ses illusions.


C’est le premier article du programme. Il devrait être l’unique, tellement il enveloppe les autres. Un bourgeois qui n’aurait pas perdu ses illusions ressemblerait à un hippopotame qui aurait des ailes. Au fond, les illusions, c’est tout ce qui ne peut pas être digéré. Les éleveurs ne s’y trompent pas. Jamais une illusion ne vaudra un sac de pommes de terre pour engraisser des cochons. Sans doute, mais, là encore, il y a une difficulté.

Que faut-il entendre par le mot illusion ? Y a-t-il des illusions particulières aux bourgeois et d’autres qui ne peuvent affecter que des héros ou des poètes ? Un grand artiste qui croirait, par exemple, qu’il faut « choisir une carrière », comme dit l’indépassable Hanotaux, ou que le sucre de betterave, à poids égal, ne vaut pas moins que le Moïse de Michel-Ange, serait-il, oui ou non, dans des illusions trop généreuses qu’il lui faudrait perdre ?

Un commis du mont-de-piété à qui je posais cette question, m’a demandé si je me payais « sa fiole ». Il avait raison. La réponse n’est pas sans danger.