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Eureka (1848)
Traduction par Charles Baudelaire.
M. Lévy frères (p. 54-61).



V


Pour l’accomplissement efficace et complet du plan général, nous devinons maintenant la nécessité d’une force répulsive limitée, — de quelque chose qui serve à séparer, et qui, lors de la cessation de la Volition diffusive, puisse en même temps permettre le rapprochement et empêcher la jonction des atomes ; qui leur permette de se rapprocher infiniment, et leur défende de se mettre en contact positif ; quelque chose, en un mot, qui ait puissance, jusqu’à une certaine époque, de prévenir leur fusion, mais non de contredire à aucun égard ni à aucun degré leur tendance à se réunir. La force répulsive, déjà considérée comme si particulièrement limitée à d’autres égards, peut, je le répète, être prise comme une puissance destinée à empêcher l’absolue cohésion, seulement jusqu’à une certaine époque. À moins que nous ne concevions l’appétition des atomes pour l’Unité comme condamnée à n’être jamais satisfaite, — à moins que nous n’admettions que ce qui a eu un commencement ne doive pas avoir de fin, — idée qui est réellement inadmissible, quelque nombreux que soient ceux d’entre nous qui rêvent et bavardent sur ce thème, — nous sommes forcés de conclure que l’influence répulsive supposée devra finalement, — sous la pression de l’Uni-tendance agissant collectivement, mais agissant seulement alors que, pour l’accomplissement des plans de la Divinité, cette action collective devra se faire naturellement, — céder à une force qui, à cette époque finale, sera la force supérieure, poussée juste au degré nécessaire, et permettre ainsi le tassement universel des choses en Unité, unité inévitable parce qu’elle est originelle et conséquemment normale. Il est en vérité fort difficile de concilier toutes ces condition ; — nous ne pouvons même pas comprendre la possibilité de cette conciliation ; — néanmoins cette impossibilité apparente est féconde en suggestions brillantes.

Que cette répulsion existe positivement, nous le voyons. L’homme n’emploie et ne connaît aucune aucune force suffisante pour fondre deux atomes en un. Je n’avance ici que la thèse bien reconnue de l’impénétrabilité de la matière. Toute l’Expérience la prouve, — toute la Philosophie l’admet. J’ai essayé de démontrer le but de la répulsion et la nécessité de son existence ; mais je me suis religieusement abstenu de toute tentative pour en pénétrer la nature ; et cela, à cause d’une conviction intuitive qui me dit que le principe en question est strictement spirituel, — gît dans une profondeur impénétrable à notre intelligence présente, — est impliqué dans une considération relative à ce qui maintenant, dans notre condition humaine, ne peut être l’objet d’aucun examen, — dans une considération de l’Esprit en lui-même. Je sens, en un mot, qu’ici, et ici seulement, Dieu s’est interposé, parce qu’ici, et seulement ici, le nœud demandait l’interposition de Dieu.

Dans le fait, pendant que dans cette tendance des atomes vers l’Unité on reconnaîtra tout d’abord le principe de la Gravitation Newtonienne, ce que j’ai dit d’une force répulsive, servant à mettre des limites à la satisfaction immédiate, peut être entendu de ce que nous avons jusqu’à présent désigné tantôt comme chaleur, tantôt comme magnétisme, tantôt comme électricité ; montrant ainsi, dans les vacillations de la phraséologie par laquelle nous essayons de le définir, l’ignorance où nous sommes de son caractère mystérieux et terrible.

Le nommant donc, pour le présent seulement, électricité, nous savons que toute analyse expérimentale de l’électricité a donné, pour résultat final, le principe, réel ou apparent, de l’hétérogénéité. Seulement là où les choses diffèrent, l’électricité se manifeste ; et il est présumable qu’elles ne diffèrent jamais là où l’électricité n’est pas développée, sinon apparente. Or, ce résultat est dans le plus parfait accord avec celui où je suis parvenu par une autre voie que par l’expérience. J’ai affirmé que l’utilité de la force répulsive était d’empêcher les atomes disséminés de retourner à l’Unité immédiate ; et ces atomes sont représentés comme différant les uns des autres. La différence est leur caractère, — leur essentialité, — juste comme la non-différence était le caractère essentiel de leur mouvement. Donc, quand nous disons qu’une tentative pour mettre en contact deux de ces atomes doit amener un effort de l’influence répulsive pour empêcher cette union, nous pouvons aussi bien nous servir d’une phrase absolument équivalente, à savoir, qu’une tentative pour mettre en contact deux différences amènera comme résultat un développement d’électricité. Tous les corps existants sont composés de ces atomes en contact immédiat, et peuvent conséquemment être considérés comme de simples assemblages de différences plus ou moins nombreuses ; et la résistance faite par l’esprit de répulsion, si nous mettions en contact deux de ces assemblages quelconques, serait en raison des deux sommes de différences contenues dans chacun ; — expression qui peut être réduite à celle-ci, équivalente :

La somme d’électricité développée par le contact de deux corps est proportionnée à la différence entre les sommes respectives d’atomes dont les corps sont composés.

Qu’il n’existe pas deux corps absolument semblables, c’est un simple corollaire qui résulte de tout ce que nous avons dit. Donc l’électricité, toujours existante, se développe par le contact de corps quelconques, mais ne se manifeste que par le contact de corps d’une différence appréciable.

À l’électricité, — pour nous servir encore de cette désignation, — nous pouvons à bon droit rapporter les divers phénomènes physiques de lumière, de chaleur et de magnétisme ; mais nous sommes bien mieux autorisés encore à attribuer à ce principe strictement spirituel les phénomènes plus importants de vitalité, de conscience et de Pensée. À ce sujet, toutefois, qu’il me soit permis de faire une pause et de noter que ces phénomènes, observes dans leur généralité ou dans leurs détails, semblent procéder au moins en raison de l’hétérogénéité.

Écartons maintenant les deux termes équivoques, gravitation et électricité, et adoptons les expressions plus définies d’attraction et de répulsion. La première, c’est le corps ; la seconde, c’est l’âme ; l’une est le principe matériel, l’autre le principe spirituel de l’Univers. Il n’existe pas d’autres principes. Tous les phénomènes doivent être attribués à l’un ou à l’autre, ou à tous les deux combinés. Il est si rigoureusement vrai, il est si parfaitement rationnel que l’attraction et la répulsion sont les seules propriétés par lesquelles nous percevons l’Univers, — en d’autres termes, par lesquelles la Matière se manifeste à l’Esprit, — que nous avons pleinement le droit de supposer que la matière n’existe que comme attraction et répulsion, — que l’attraction et la répulsion sont matière, — nous servant de cette hypothèse comme d’un moyen de faciliter l’argumentation ; — car il est impossible de concevoir un cas où nous ne puissions employer à notre gré le mot matière et les termes attraction et répulsion, pris ensemble, comme expressions de logique équivalentes et convertibles.