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Eureka (1848)
Traduction par Charles Baudelaire.
M. Lévy frères (p. 164-175).



XI


Les groupes dont est composé cet universel groupe de groupes sont simplement ce que nous avons coutume de nommer nébuleuses, et parmi ces nébuleuses il en est une qui est pour l’humanité d’un intérêt suprême. Je veux parler de la Galaxie ou Voie Lactée. Elle nous intéresse, d’abord et évidemment, en raison de sa grande supériorité, par son volume apparent, non-seulement sur tout autre groupe du firmament, mais même sur tous les autres groupes pris ensemble. Le plus grand de ces derniers n’occupe comparativement qu’un point dans l’espace et ne se laisse voir distinctement qu’à l’aide du télescope. La Galaxie traverse tout le ciel et se montre brillante à l’œil nu. Mais elle intéresse l’homme particulièrement, quoique moins immédiatement, en ce qu’elle fait partie de la région où il est situé ; de la région de la Terre sur laquelle il vit, de la région du Soleil autour duquel tourne cette Terre, de la région de tout le système d’astres dont le Soleil est le centre et l’astre principal, la Terre, un des seize secondaires ou une des planètes, la Lune, un des dix-sept tertiaires ou satellites. La Galaxie, je le répète, n’est qu’un des groupes dont j’ai parlé, une de ces prétendues nébuleuses, qui ne se révèlent à nous quelquefois qu’à l’aide du télescope, et comme de faibles taches brumeuses dans différentes parties du ciel. Nous n’avons aucune raison de supposer que la Voie Lactée soit en réalité plus vaste que la moindre de ces nébuleuses. Sa grande supériorité de volume n’est qu’apparente, et vient de sa position relativement à nous, c’est-à-dire de notre position à nous qui en occupons le milieu. Quelque étrange que cette assertion puisse paraître tout d’abord à ceux qui ne sont pas versés dans l’Astronomie, l’astronome, lui, n’hésite pas à affirmer que nous sommes placés au milieu de cette inconcevable multitude d’étoiles, de soleils, de systèmes qui constituent la Galaxie. En outre, non-seulement nous avons, non-seulement notre Soleil a le droit de revendiquer la Galaxie comme étant son groupe spécial ; mais on peut dire, avec une légère réserve, que toutes les étoiles distinctement visibles du firmament, toutes les étoiles visibles à l’œil nu, ont le droit de s’en réclamer également.

Une idée bien fausse a été conçue relativement à la forme de la Galaxie, de laquelle il est dit, dans presque tous nos traités astronomiques, qu’elle ressemble à celle d’un Y capital. En réalité, le groupe en question a une certaine ressemblance générale, très-générale, avec la planète Saturne, enfermée dans son triple anneau. Au lieu du globe solide de cette planète, nous devons toutefois nous figurer une île stellaire ou collection lenticulaire d’étoiles ; notre Soleil étant placé excentriquement, près du bord de l’île, du côté qui est le plus rapproché de la constellation de la Croix et le plus éloigné de celle de Cassiopée. L’anneau qui l’entoure, dans la partie qui avoisine notre position, est marqué d’une entaille longitudinale qui, en effet, lui donne, aperçu de notre région, l’apparence vague d’un Y capital.

Cependant il ne faut pas que nous tombions dans cette erreur, de concevoir cette ceinture, peu définie d’ailleurs, comme tout à fait séparée, comparativement parlant, du groupe lenticulaire également indéfini qu’elle entoure ; et ainsi, pour rendre notre explication plus claire, nous pouvons dire de notre Soleil qu’il est positivement situé sur le point de l’Y où se rencontrent les trois lignes qui le composent, et, nous figurant cette lettre comme douée d’une certaine solidité, d’une certaine épaisseur, très-minime en comparaison de sa longueur, nous pouvons dire que notre position est dans le milieu de cette épaisseur. En nous figurant que nous sommes placés ainsi, nous n’éprouverons plus aucune peine à nous rendre compte des phénomènes en question, qui sont uniquement des phénomènes de perspective. Quand nous regardons en haut ou en bas, c’est-à-dire quand nous jetons les yeux dans le sens de l’épaisseur de la lettre, notre regard rencontre un moins grand nombre d’étoiles que lorsque nous jetons les jeux dans le sens de sa longueur, ou le long d’une des trois lignes qui la composent. Naturellement, les étoiles, dans le premier cas, apparaissent comme éparpillées, et, dans le second comme accumulées. Renversons, s’il vous plaît, l’explication : un habitant de la Terre qui regarde la Galaxie, comme nous disons ordinairement, la considère alors dans un des sens de sa longueur ; — il regarde le long des lignes de l’Y ; mais quand, regardant dans le Ciel général, il détourne ses yeux de la Galaxie, il la voit alors dans le sens de l’épaisseur de la lettre ; et c’est pour cela que les étoiles lui semblent clair-semées, quoique, en réalité, elles soient aussi rapprochées, en moyenne, que dans la partie massive du groupe. Il n’y a pas de considération qui soit mieux faite pour donner une idée de l’effrayante étendue de ce groupe.

Si, avec un télescope d’une profonde puissance, nous examinons soigneusement le firmament, nous découvrirons une ceinture de groupes, faite de ce que nous avons jusqu’à présent nommé des nébuleuses, — une bande, d’une largeur variable, s’étendant d’un horizon à l’autre, et coupant à angle droit la direction générale de la Voie Lactée. Cette bande est le dernier groupe de groupes. Cette ceinture est l’Univers. Notre Galaxie n’est qu’un des groupes, un des moindres peut-être, qui entrent dans la composition de cette suprême bande ou ceinture universelle. L’aspect de bande ou de ceinture, que prend à nos yeux ce groupe de groupes, n’est qu’un phénomène de perspective, analogue à celui qui nous fait aussi voir notre propre groupe grossièrement sphérique, la Galaxie, sous la forme d’une ceinture traversant les Cieux et coupant le groupe universel à angles droits. Naturellement la forme du groupe qui enferme tous les autres est, en général, celle de chaque groupe individuel qui y est contenu. De même que les étoiles clair-semées que nous voyons dans le Ciel général, quand nous détournons nos regards de la Galaxie, ne sont, en réalité, qu’une partie de la Galaxie elle-même, aussi intimement mêlées à elle qu’en aucun autre point où le télescope nous les montre à l’état le plus dense, — de même les nébuleuses éparpillées, que nous apercevons sur tous les points du firmament quand nous détournons nos yeux de la ceinture Universelle, doivent être considérées comme éparpillées seulement par la perspective et comme faisant partie intégrante de l’unique Sphère suprême et Universelle.

Il n’y a pas d’erreur astronomique plus insoutenable, et il n’y en a pas qui ait obtenu une plus opiniâtre adhésion que celle qui consiste à se figurer l’Univers sidéral comme absolument illimité. Il me semble que les raisons qui nous le font croire limité, telles que je les ai énoncées a priori, sont irréfutables ; mais, pour n’en plus parler, l’observation seule nous montre qu’il y a, dans de nombreuses directions autour de nous, si ce n’est dans toutes, une limite positive ; ou, tout au moins, elle ne nous fournit aucun motif pour penser autrement. Si la succession des étoiles était illimitée, l’arrière plan du ciel nous offrirait une luminosité uniforme, comme celle déployée par la Galaxie, puisqu’il n’y aurait absolument aucun point, dans tout cet arrière-plan, où n’existât une étoile. Donc, dans de telles conditions, la seule manière de rendre compte des vides que trouvent nos télescopes dans d’innombrables directions est de supposer cet arrière-plan invisible placé à une distance si prodigieuse qu’aucun rayon n’ait jamais pu parvenir jusqu’à nous. Qu’il en puisse être ainsi, qui oserait s’aviser de le nier ? Je maintiens simplement que nous n’avons pas même l’ombre d’une raison pour croire qu’il en est ainsi.

En parlant de la propension vulgaire à considérer tous les corps de la Terre comme tendant seulement vers le centre de la Terre, je faisais observer que « sauf certaines exceptions dont il serait fait mention plus tard, chaque corps de la Terre tendait, non-seulement vers le centre de la Terre, mais encore vers toute autre direction concevable. » Le mot exceptions avait trait à ces vides fréquents dans le Ciel, où l’examen le plus minutieux non-seulement ne découvre pas de corps stellaires, mais ne trouve même pas d’indices quelconques de leur existence. Là, des gouffres béants, plus noirs que l’Érèbe, nous apparaissent comme des échappées ouvertes, à travers les murs limitrophes de l’Univers Sidéral, sur l’Univers illimité du Vide. Or, tout corps existant sur la Terre est exposé, soit par son mouvement propre, soit par celui de la Terre, à traverser ou à longer un de ces vides ou abîmes cosmiques, et il est évident qu’en ce moment il cesse d’être attiré dans la direction du Vide et qu’il est conséquemment plus lourd qu’à aucune autre époque, soit avant, soit après. Indépendamment, toutefois, de la considération de ces vides, et ne nous occupant que de la distribution généralement inégale des étoiles, nous voyons que la tendance absolue des corps de la Terre vers le centre de la Terre est dans un état de variation perpétuelle.

Nous comprenons donc l’insulation de notre Univers. Nous percevons l’isolement de l’Univers, c’est-à-dire de tout ce que nos sens peuvent saisir. Nous savons qu’il existe un groupe de groupes, une agglomération autour de laquelle, de tous côtés, s’étend un incommensurable Espace désert fermé à toute perception humaine. Mais, parce que nous sommes obligés de nous arrêter sur les confins de cet Univers Sidéral, nos sens ne pouvant plus nous fournir de témoignage, est-il juste de conclure qu’en réalité il n’existe pas de point matériel au delà de celui qu’il nous a été permis d’atteindre ? Avons-nous, ou n’avons-nous pas le droit analogique d’inférer que cet Univers sensible, que ce groupe de groupes, n’est qu’un morceau d’une série de groupes de groupes, dont les autres nous restent invisibles à cause de la distance, — soit parce que la diffusion de leur lumière, avant qu’elle parvienne jusqu’à nous, est si excessive qu’elle ne peut produire sur notre rétine aucune impression lumineuse, soit parce qu’il n’existe aucune espèce d’émanation lumineuse dans ces mondes inexprimablement distants, ou enfin parce que l’intervalle qui nous en sépare est si vaste que, depuis des myriades d’années écoulées, leurs effluves électriques n’ont pas encore pu le franchir ?

Avons-nous quelques droits à faire de telles suppositions, avons-nous quelque motif pour accepter de telles visions ? Si nous avons ce droit à un degré quelconque, nous avons aussi le droit de leur donner une extension infinie.

Le cerveau humain a évidemment un penchant vers l’Infini et caresse volontiers ce fantôme d’idée. Il semble aspirer vers cette conception impossible avec une ferveur passionnée, avec l’espérance d’y croire intellectuellement aussitôt qu’il l’a conçue. Ce qui est général parmi toute la race humaine, aucun individu n’a sans doute le droit de le considérer comme anormal ; néanmoins, il peut exister une classe d’intelligences supérieures pour qui ce tour d’esprit populaire porte tout le caractère d’une monomanie.

Ma question, cependant, n’a pas encore trouvé sa réponse : — Avons-nous le droit de supposer, ou plutôt d’imaginer une succession interminable de groupes de groupes ou d’Univers plus ou moins semblables ?

Je réponds que le droit, dans un cas tel que celui-ci, dépend absolument de la hardiesse de l’imagination qui s’avise d’y prétendre. Qu’il me soit permis seulement de déclarer que je me sens, pour mon compte personnel, porté à imaginer (je n’ose pas me servir d’un terme plus affirmatif) qu’il existe réellement une succession illimitée d’Univers, plus ou moins semblables à celui dont nous avons connaissance, à celui-là seul dont nous aurons jamais connaissance, — du moins jusqu’au moment où notre Univers particulier rentrera dans l’Unité. Cependant, si de tels groupes de groupes existent, — et ils existent, — il est suffisamment clair que, n’ayant pas de participation dans notre origine, ils ne participent pas à nos lois. Ils ne nous attirent pas et nous ne les attirons pas. Leur matière, leur esprit ne sont pas les nôtres, ne sont pas ce qui agit, influe dans une partie quelconque de notre Univers. Ils ne pourraient impressionner ni nos sens ni nos âmes. Entre eux et nous, les considérant tous pour un moment collectivement, il n’y a pas d’influences communes. Chacun existe, à part et indépendant, dans le sein de son Dieu propre et particulier.