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Il avait fait un joli rêve…





À l’hôpital Laënnec où je suis entré sur les conseils d’une demi-sommité médicale, j’ai trouvé des compatriotes qui se meurent de trop aimer leur pays et de l’avoir quitté. Pantelants, ils se raccrochent à la même espérance : aller mieux, pour s’en retourner vers la poésie lumineuse du ciel breton. Dans leur nostalgie, je leur apporte du réconfort, un peu de courage. Quiconque a beaucoup souffert, s’anesthésie peu à peu à sa propre peine tant il est dit qu’on s’habitue à tout, mais il sait les mots, puisés dans sa propre expérience, qui raniment les énergies et réveillent les vigueurs.

Ensemble, nous nous enivrons des choses de chez nous et qu’ils n'oubliaient pas. Frémissants, ils s’exaltent à la magie du vieux parler celtique qui allume dans leurs cœurs des lueurs splendides et sur les murs gris que leurs yeux fixent, ils voient défiler les paysages chéris où coula leur enfance radieuse.

Oh ! la tendre douceur, à l’ombre des lits-clos ! la marmaille qui s’ébouriffe à l’entour de l’enclos paisible, la mère vaquant aux menus soins, le fauteuil de bois où l’aïeul ne sommeille plus… Les soirs mauves s’émeuvent du train des attelages. Entre les soupirs et les regrets, défilent des souvenirs tenaces : les ébats des troupeaux dans les landes immenses où chantent les ajoncs, et l’adorable hantise de la mignonne payse au profil fin et pur, sous sa coiffe blanche des jours de fête…

Haïssable est l’homme qui n’aime pas le pays qui le nourrit ! s’écriait un de nos vieux saints d’Arvor, Kado le Sage ! Hélas, la Bretagne ne nourrit plus ses enfants qu’elle a sacrifié à Paris et ailleurs à la République des Camarades. Et cela, au nom du Progrès, sans éclat et sans gloire, pour le bien général… Les Celtes n’emportent point leur patrie à la semelle de leurs souliers pour la bonne raison qu’ils chaussent des sabots !

Picrate, mon voisin de lit et qui répondait, « dans le civil » au vocable éminemment flatteur de Lapin, né natif de Bagnolet, ne comprend point notre attachement au sol qu’il prend pour de la haute fantaisie. Pour lui, « la patrie est là, oùsqu’on gagne sa croûte ». Il est vrai que le nommé Picrate n’a à défendre aucun patrimoine national et que les uniques traditions de la famille sont gardée précieusement par sa blanchisseuse de mère qui n’a pas encore décrété la patrie en danger. D’ailleurs, Picrate prétend que c’est Bagnolet le centre spirituel « offensif et défensif » de la capitale et que, par conséquent, il ne représente point une minorité lésée…

Picrate ne comprend guère davantage, le peu d’enthousiasme que j’éprouve à rester un mois en observation.

— Comment ? tu te plais pas chez nous ? C’est inconcevable et inconsistant, dit-il dans son beau langage, varié et fleuri de la plus belle rhétorique, celle des pavés.

— Pourtant, t’es ici dans une maison hospitalière (et pour cause !), t’as le plaisir et l’honneur (double avantage assurément) d’être dorloté par de charmantes infirmières, charitables et dévouées comme des anges (pour un peu il ajouterait également des dames hospitalières !). T’as un gîte confortable, bonne table pour le « burlingue », un plumard à toute épreuve… La preuve que si tu y crèves tu seras peut-être pas le premier ni le dernier !

Les grands malades ont secoué leur torpeur. Ils crient :

— La ferme !

Les autres, les valides ou à peu près, moins susceptibles, ont éclaté de rire. Ici, la souffrance est individuelle. La collectivité s’en fiche. Il y a des Russes, des Polonais et nous autres, les Bretons, les Auvergnats, les Parisiens, tous fondus dans la belle unité française lorsqu’ils s’agit de tel ou tel coffre-fort à défendre…

— Ouais, mon vieux Breton. Moi je suis ici depuis un an et je ne m’en plains pas. Il est vrai que je suis mieux que chez moi où je faisais ceinture. Nous avons une nourriture saine et abondante oùsqu’est le remède efficace contre la « ptisie » pulmonaire des poitrinaires !

En effet, l’ineffable et spirituel Picrate prétendait avec des fracas de vocabulaire surprenants « qu’avec de la purée et du pâté de foie à midi, du pâté de foie et de la purée le soir, y avait des chances de s’en tirer « indemne »… Extrêmement gobeur comme tous les titis et les Parisiens en général, il ignorait tout de notre « Breiz » jusqu’à sa situation et sa configuration géographiques. Je le stupéfiais. Il est vrai que pour la circonstance je procédais à des embellissements faciles et à des exagérations aisées qui ne coûtaient rien à l’art oratoire mais qui extasiaient Picrate.

— Des fois, Rosmor, que tu verrais une place de gérant, là-bas, dans une ferme, tu pourrais pas me pistonner ?

— C’est à voir. Quelles sont tes aptitudes ? As-tu des dispositions ?

— J’crois bien. J’ai servi dans l’artillerie.

— Allons donc ! se sont écriés des camarades, il nous a avoué l’autre jour, qu’il chevauchait un âne…

Il y eut des rires et des trépignements. Mais les internes arrivent à grands pas, la mine renfrognée, mécontents de cette hilarité dont ils s’attribuent à tort, les causes.

— Tiens, a remarqué Picrate, y a une poule. Reluque un peu comme « ils » lui font des « samamecs ».

Serrée dans sa blouse blanche, les cheveux courts plaqués sur sa tête brune, ce n’est peut-être pas une « poule » mais c’est assurément une femme !

— Ah ! c’est la demoiselle, a fait Picrate avec une certaine déférence. Y a déjà un moment qu’on l’avait pas vue. Justement elle est allée en Bretagne.

Les médecins se sont approchés. Brusquement, mon cœur a bondi. Mais non, je ne suis pas fou ! Cette future doctoresse, c’est l’inconnue qui faillit m’écraser sous sa voiture, à Huelgoat. Tout de même ! Je me maîtrise, je veux celer mon émotion. Est-ce qu’elle me reconnaîtra tout à l’heure ? Je me fige dans une attitude glacée et Picrate, surpris, pouffe sans façon. Pourvu, grands dieux, qu’elle ne me reconnaisse pas !

La petite troupe s’arrête au pied de mon lit.

— Bonjour, mon vieux.

D’un battement de cils, j’accuse réception et par retour de courrier, j’envoie un morne salut.

Elle me fixe un instant, cherche, me dévisage. Elle va droit à ma fiche, lit mes nom et prénoms et autres renseignements. Puis elle s’attarde au schéma pulmonaire, car cet hôpital marque un progrès sur le sanatorium. Les malades peuvent suivre, grosso modo, sur la fiche apposée en haut de leur lit, l’avance ou la régression de la maladie, identifiée sur le croquis à coups de crayon rouge ou bleu.

— Monsieur, il me semble vous avoir déjà vu ?…

— C’est possible, Mademoiselle.

Elle me pose plusieurs questions que je satisfais le moins possible avec un laconisme outré. Le grand interne s’approche.

— Défaites-vous, mon cher ! Mademoiselle, voilà un cas intéressant, bizarre même. C’est à n’y rien comprendre…

Il bredouille quelques termes à prétention technique et les autres acquiescent en baissant la tête. Je souris avec une évidente insolence.

— Vous vous trompez, Monsieur !

L’autre se hérisse.

— Comment, je me trompe ? Vous savez mieux que moi ?

Parfaitement.

— Ça, c’est trop fort ! daigne-t-il ajouter en riant. Après tout, c’est possible. Mademoiselle, voulez-vous l’ausculter. Vous serez meilleur juge.

Mademoiselle va m’ausculter ? Ah ! non, par exemple. Le sang m’afflue aux tempes. Sèchement, je refuse.

— Pardon, Monsieur, vous m’avez déjà ausculté hier. Je suis très fatigué et je ne vois pas l’utilité d’un autre examen aujourd’hui.

Il s’incline, bon garçon.

— Mauvaises têtes, ces Bretons ! Heureusement qu’ils ne sont pas tous de vos compatriotes, Mademoiselle de Kergar !

Non, heureusement ! mais quel nom a-t-il dit ? de Kergar ? Non, je me trompe. Mlle de Kergar, Luc Gorman ?…

— Picrate, comment s’appelle-t-elle ?

Mlle de Kergar. T’as donc pas entendu ?

— Tu es sûr ?

— Archi-sûr, s’pèce de loufoque !

… Picrate, une fois de plus, ne comprend rien de cet héritage qui vient de lui échoir. Sur son lit, j’empile mes réserves : des victuailles, des œufs, des fruits, une bouteille de Graves, des bouquins.

— Tiens ! prends toujours mon bazar. Ça te consolera si jamais je ne te trouve point de ferme à gérer. Cet après-midi, je pars.

— Où ?

— Mais loin de cet hôpital, infâme personnage. J’en ai assez d’une observation aussi sévère. Depuis un mois, une fois de la teinture d’iode sur le dos. Une autre fois sur le ventre. Avec ça on peut affronter l’évolution, s’il y en avait ! Alors, au large !

— Ben mon colon ! a fait le titi ahuri, t’aimes les solutions rapides.

Je me suis gardé d’ajouter que la vue de Mlle de Kergar a été pour quelque chose dans ce départ que je précipite. Sur ces entrefaites, le médecin-chef arrive et l’infirmière-major lui a notifié mon intention.

— Vous voulez partir ? Pourquoi ?

— Parce que je retourne en Bretagne.

Le docteur veut m’effrayer.

— Vous avez tort car si vous rechutez à Paris, je ne vous reprendrais pas ici. Je ne signe pas votre feuille de départ.

Qu’est-ce que ça peut me faire, qu’il ne signe pas ma feuille de départ ! J’ai une folle envie de lui crier joyeusement : Ta gueule ! Mais je me contente de répondre poliment :

— Je vous remercie beaucoup, docteur, mais il y a de grandes chances que je ne revienne pas crever ici.

Bien entendu, le médecin-chef me signa ma feuille.

J’ai fait le tour de la salle, serrant des mains, prodiguant les encouragements et des bons souhaits. Je sens dans les regards une secrète envie. Un peu de patience, votre tour viendra, et ce sera l’envol vers l’azur et la lumière, pauvres oiseaux blessés qui rêvez de soleil et d’espaces inviolés !

Mes talons sonnent sur le carrelage. Les yeux bleus de Dimitri qui fut officier noble dans la vieille Russie, m’arrêtent un instant. Il n’a plus de mère. Il n’a plus de patrie.

— Un peu moins de bruit, a exigé l’infirmière-major.

Elle peut menacer. Ce que je m’en moque. Dans deux minutes, je suis à la grille. Picrate s’attarde à me complimenter sur ma tournure « civile ». Mes « godillots-escarpins » feraient son affaire, mon béret basque lui irait « au poil ». Ma canne est à sa convenance. Picrate rit, s’agite. Picrate est heureux. Picrate est un sage… Partir, c’est mourir un peu. Mais c’est moi qui pars, alors c’est moi qui meurs et je lui ai laissé de quoi distraire ses mâchoires infatigables. Sacré Picrate, va ! Allons, adieu, mon vieux !

À voix basse, je prends congé des infirmières. Le silence de la cure s’appesantit sur les lits blancs où ma fuite fait rêver.

— Dis donc, Rosmor, t’as tout l’air d’un camelot du roi, s’écrie Picrate du fond de la salle qui s’éveille alors dans un brouhaha.

Aux yeux de Picrate, dit Lapin, ou de Lapin dit Picrate, camelot du roi est un titre extrêmement flatteur, honorifique et de la plus haute distinction. Sur cette amabilité, je m’incline et je gagne la porte, mais pas assez rapidement, car le dernier salut ironique de Picrate, dit Lapin, me rejoint.

— Hé ! vas-y donc, camelot !

Une infirmière m’a talonné jusqu’au bureau où je trouve sans nulle peine l’adresse de Mlle de Kergar.

Ainsi, c’était-elle, la brune fiancée de mon ami Luc Gorman que je venais de trouver sous la blouse blanche, à Laënnec ? Le hasard est cocasse. Jeanne de Kergar ! la femme au joli nom d’amour qui n’a pas su aimer ! Je lui en veux presque, à cette délicieuse étudiante au masque froid et hautain de garçonne. Non vraiment, cette Jeanne aux traits réfléchis et trop calmes, ne doit pas savoir aimer ! et je songe au regard dur que j’ai surpris, alors qu’elle me parlait dans cette salle d’hôpital. Et c’est peut-être d’elle que Luc, ce sentimental qui prétendait ne plus vibrer, est mort.

Ah ! comme la petite aventure d’Huelgoat perd vite sa saveur. Et l’inconnue identifiée n’a plus pour moi ce charme attrayant. Oui, je lui en veux de n’avoir pas réalisé l’unique rêve de l’infortuné Luc. Maudites les femmes insensibles au corps de statue…

Jeanne de Kergar ! Mais peut-on être sans cœur ni âme, avec un nom pareil ? On verra. Je lui écrirai. Oui, si fou que cela puisse paraître je vais lui écrire.

Sur le papier, j’ai tracé cette phrase ambiguë.

« Mon ami Luc Gorman avait fait un joli rêve. » La réponse ne tarda guère : « Venez ! »

Je suis allé à l’hôtel que Jeanne de Kergar habite, sur la place Clichy. Mon cceur bat à se rompre. Je mâche et je remâche les mots maladroits que je vais lui dire, tout à l’heure. Au fait, je suis un goujat ou un mufle. Les deux, sans doute. De quel droit me transformé-je ainsi en justicier ? Au nom de quelle morale et de quel sentiment vais-je entreprendre cette jeune fille, lui demander des comptes ? De quoi est-elle coupable ? et de quoi l’accusé-je, pour m’ériger ainsi en bourreau ? Désemparé, je ne sais plus quel parti prendre. Fuir, ou rester ? Comment expliquer ma lettre stupide et ma démarche ? Oui, il y a bien la promesse faite à Luc, scellée par la mort ! Évidemment. Mais est-ce suffisant pour m’arroger le droit de troubler une vie, peut-être à jamais ? Peut-être vais-je la torturer cette Jeanne de Kergar ? Les morts n’ont pas à se venger. Pitié pour les vivants ! Mais eut-elle pitié, elle ? Allons, en avant, pas de vains scrupules. Luc avait fait un trop joli rêve…

Elle m’a accueilli simplement et son calme m’impressionne.

— Je vous remercie, Monsieur, et je ne vous en veux nullement. Cette mission que vous aviez acceptée était sacrée, pour vous. Il fallait la faire. Aucun principe ne m’oblige à me justifier devant vous que je connais à peine. Non, rien ne m’oblige, seulement… Seulement…

Les yeux noirs s’embuent et la voix se trouble.

— Seulement, puisque vous l’avez si bien connu, je veux vous expliquer.

Elle halète et j’ai honte de ma cruauté.

— Vous ne pouvez pas comprendre !

Elle parle sourdement, en phrases hachées. Une immense pitié me vient pour elle, et le secret qu’elle comprime depuis longtemps, me soufflète durement.

— Taisez-vous, Mademoiselle. Je vous en supplie, taisez-vous ! Je comprends, je comprends. Ne dites plus rien. Je n’aurais pas dû… je m’en vais. Je suis odieux…

Affolé, je me suis levé. Mais elle m’a forcé à me rasseoir.

— Si, maintenant, il faut que vous sachiez.

Avec des sanglots dans la gorge, elle me raconte sa vie, sa pauvre vie si vide et si douloureuse pourtant, malgré les plaisirs éphémères et les fallacieuses jouissances qu’on se procure avec de l’argent. Et moi qui croyais qu’on pouvait acheter le bonheur ! pardon !

Elle me dit son enfance libre, son père mort de la poitrine, tout jeune. Sa mère jolie et riche la délaissait, s’amusait pour mourir à son tour du même mal. Elle avait vu, dans son adolescence, ses frères fauchés en pleine fleur, toujours par le même fléau. Alors elle ne vécut plus, tant la peur la harcelait. Oh ! la terreur lancinante de la Mort qui vous couve de son regard sardonique et la cruelle hantise qui vous poursuit jour et nuit.

Elle me dit son affolement, les médecins consultés et rassurants, puis le calme et l’oubli. Et ce furent ses fiançailles avec Luc Gorman qui lui plut. Puis elle s’aperçut qu’elle ne l’aimait pas, parce qu’elle le croyait incapable de s’attacher à qui que ce soit, à quoi que ce soit. Aujourd’hui encore elle ne croit pas que Luc ait souffert de leur rupture mais elle déplore son attitude fâcheuse envers lui et le peu de courage dont elle fit preuve.

Quand elle eut appris la maladie de Luc elle faillit devenir folle. La peur la reprenait. Non, elle ne pouvait plus devenir sa compagne et elle dissimulait mal ses affres. Déroutée, elle ne raisonnait pas. Elle était si jeune !…

Un revirement se fit chez elle. Ayant repris sa parole et sa liberté, pour étouffer ses remords, elle se mit à étudier la médecine. Avec rage, avec acharnement, elle travailla, passa avec succès des examens. Aujourd’hui, elle se spécialisait dans la lutte contre la tuberculose qu’elle ne craignait plus parce qu’elle la connaissait et qu’elle voyait ses ravages tous les jours.

Non pas qu’elle eût besoin de gagner sa pain ! elle avait suffisamment de fortune pour vivre l’existence qu’on juge belle. Mais ayant souffert, elle désertait les joies factices et les insanités journalières et tapageuses d’une vie qu’on dit de plaisir.

— Non ! vous ne pouvez pas comprendre…

Elle réprime à peine de gros sanglots et moi, sans dignité aucune, effondré, je pleure à grands hoquets, comme un gosse…

Maintenant, c’est elle qui me console. Elle s’est ressaisie. Je la retrouve l’automobiliste impassible et je lui ai avoué le désarroi déguenillé et poétique de mon passé de gueux rêveur. Luc Gorman, pardonne-moi ! mais je crois que par Jeanne de Kergar je vais aussi faire un bien joli rêve !

Nous nous sommes quittés dans un sourire et je trouve que le ciel s’éclaire. Dieu m’a mis au cœur des réserves de tendresse et d’optimisme.

Suis-je donc de ceux qui éprouveront toujours le besoin de s’emballer pour quelqu’un ou pour quelque chose ?