Ouvrir le menu principal



Mon cœur est un rosier





Malheureux, les cœurs qui ne refleurissent pas, qui ne donnent qu’une rose ou qui n’ont qu’une saison. Le mien arbore aujourd’hui, un gracieux bouquet. J’aime Jeanne de Kergar et elle m’aime. Oui, je suis sûr qu'elle m'aime. Est-il plus grande félicité ? La première ivresse du bonheur se rapproche de l’absolu et dans ma griserie, je chante éperdument l’exquise et toujours nouvelle chanson d’amour, jamais banale, jamais vulgaire, dans la chaleur de son éternel mirage.

J’adore Jeanne de Kergar.

Il est aussi absurde de demander à quelqu’un pourquoi il aime, que de demander à l’oiseau pourquoi il chante et aux fleurs pourquoi elles ont des parfums.

Je vis dans l’extase de la passion partagée et comblée. Jeanne a été à moi, elle l’est encore, comme je suis à elle, sans souci des préjugés idiots, sans considérations stupides. Nous nous aimons. Ceux qui ont le cœur épris doivent vibrer de la tête aux pieds. On se prend et l’on se donne. C’est tout et c’est simple. Les véritables amants, les amoureux sincères, ignorent les complications sentimentales et ils éliminent de leur amour tout ce qui peut l’attiédir ou lui nuire.

Le passé est mort. Ne pensons point à l’avenir. Jouissons du présent. Ce qui fut n’est plus. Rien ne le fera revenir. Ce qui est, est bien. Alors, aimons-le. Ce qui sera, aura peut-être de rudes revanches. Méprisons-le !

À corps perdu, je me suis lancé dans mon nouvel amour. J’en ai eu d’autres, d’aussi entiers, d’aussi sincères. J’en ai souffert. Si celui-ci me fait encore pâtir, tant pis ! puisque ce n’est que par l’amour qu’on peut guérir de l’amour. La tendresse ineffable d’un cœur de femme, la douceur des bras de l’aimée ne sont que la juste et peut-être l’unique compensation de l’étroitesse mesquine de la fade réalité.

Jeanne, ma petite Jeanne, ma grande amie, aime-moi bien ! Aime-moi bien ! Ton amour c’est la rançon de toutes mes souffrances, le tribut à ma douleur. Ton corps enfin, c’est mon rêve et tes baisers m’insufflent la flamme sacrée…

Il me semble que je ne me lasserai jamais d’étreintes charnelles ou idylliques, poésie des corps extasiés, communiant dans un besoin de tendresse infinie. Et quand les cœurs palpitent d’un émoi d’artiste, les âmes troublées balbutient le secret indicible qui voile l’idéal.

Ici, je me permets une petite digression. De doctes esprits, des savants ambigus, des médecins forcenés ont prétendu que les phtisiques étaient, au sens charnel, plus exigeants que les autres. Paradoxe sexuel d’une atroce ironie ! Formidable antithèse et sartasme révoltant ! Comment des corps estropiés, diminués, physioiogiquement détraqués pourraient-ils avoir les mêmes exigences que les corps sains ? Il n’y a pas « d’embrasement » qui puisse ranimer des flammes éteintes dans un foyer au combustible avarié.

Sans doute, l’erreur provient de ce que les « embrasés », pour la plupart victimes de leurs exagérations corporelles, deviennent poitrinaires et qu’ils gardent jusqu’à bout de souffle et de force, la tradition, devenue cérébrale, de leurs habitudes sexuelles.

Tous les jours, je vois Jeanne, ma grande amie au nom berceur de tendresse et nous faisons les plus inavouables projets. Mais le vent de la destinée vient de souffler en rafale et dans le ciel radieux jusqu’ici, il vient de passer des lueurs d’orage…

Dans son auto qu’elle pilote de main sûre, entre les files de voitures, Jeanne a poussé un cri.

— Qu’est-ce que tu as ?

Inquiet je la regarde. Brusquement du froid me glace les moelles. Elle est livide. Anxieux, je répète :

— Qu’as-tu ?

Je la sens qui défaille. D’une main tremblante elle porte son mouchoir aux lèvres et, halluciné, j’ai aperçu sur la soie blanche des taches rouges. Du sang !

— Jeanne !

À mon tour, j’ai crié. Ma tête sombre dans un grand désarroi. Du sang ! du sang ! Je ne connais que trop le sens redoutable des hémophtisies… Mon Dieu ! mon Dieu ! Mais elle, avec un calme effrayant, a garé sa voiture.

Comme dans un affreux cauchemar, je la vois, allongée sur son lit bas, maniant avec précaution les aiguilles et les seringues. Puis, dans la chair éblouissante d’une jambe fine, j’ai suivi d’un regard hébété l’acier qui s’enfonce et la boursouflure de la chair, sous la pression du liquide.

— Là, a-t-elle fait avec un soupir. Elle est blanche comme une morte. Soudain une petite quinte de toux la courbe, et sur le mouchoir j’ai vu encore s’élargir du rouge vif. Brusquement, Jeanne me fixe. Oh ! ce regard ! pourrai-je jamais oublier l’expression douloureuse et terrible de ce regard chargé de reproches ? J’ai porté mes mains à mon front moite. Debout devant elle, tremblant de tous mes membres, je fléchis sous l’implacable accusation. Je sens l’effroi de la sentence qui alourdit mes épaules.

— Jeanne ! Jeanne !

Mais, prostrée, elle ne m’écoute pas. Impuissante, vaincue, elle s’est affalée sur son lit et soudain elle éclate en sanglots.

Sous la désolation navrée du maudit destin, tête nue, je me suis enfui comme un fou. Malheur sur moi ! serais-je donc un assassin ? N’aurai-je plus donc le droit d’aimer ? Alors, adieu mon dernier amour !

La vie a des traîtrises démoniaques et je vais dans le drame, horrifié, tragique…

Un soir, en rentrant de la fête des Batignolles où je suis allé promener l’amertume de mon cœur tourmenté, j’ai été pris de grands frissons. Une fièvre intense m’a terrassé et mon organisme se débat dans une congestion pulmonaire qui m’aveugle et me déchire les côtes. De jour en jour, ça va plus mal. Je me laisse aller dans la demi-torpeur de la maladie, sans penser à rien, avec un seul espoir : fermer à jamais, doucement, sans mal, mes pauvres yeux brûlants. Comme une lampe qui s’éteint faute d’huile, je voudrais descendre dans la nuit, pour toujours…

J’ai craché le sang. Ce goût étrange, amer et salé m’a réveillé d’un coup. Et toutes mes fibres ont tressailli. Au plus secret de ma nature, des voix inconnues protestent. Non ! je ne veux pas mourir là, dans ce décor hostile du Paris hideux, sordide géhenne des parias de ce monde, éden aussi des favoris d’ici-bas. Je veux revoir le ciel lumineux baignant de clarté les dômes mauves et bleus de l’Arrée.

J’ai retrouvé ma vieille chaumière pleine de souvenirs et de sanglots. Au-dessus de mon petit lit de fer, le Christ fraternel roule toujours des yeux blancs et sur les murs gris où des larmes suintent passe toute la détresse de mon cœur.

Allons, maman, ne t’efforce pas à sourire. Pleure tout ton saoul, pleure, maman ! comme seules pleurent les mères. Rien ne me donnera plus le change puisque je suis certain que je m’en vais. Je ne vois même plus les dates énormes écrites en clous luisants sur le bois sombre desimmenses armoires rustiques. Ma vue se trouble et maraison ballote dans un vertige continuel.

Dieu seul est en droit de faire un miracle, si les miracles se font toujours.

Un vieil abbé humain se penche en confesseur sur ma conscience éplorée et récalcitrante. Perçoit-il toujours sous l’épave, le bouillonnement intense d’une source qui ne veut pas tarir ?

… Si j’ai connu des femmes ? oui, bien sûr ! Mais la femme, non ! Qui pourra jamais prétendre avoir connu la femme ? Mon père, mon cœur est un rosier qui refleurit… Je n’ai guère besoin d’absolution. C’est Dieu-Homme qui m’a fait aimer. C’est lui aussi qui m’a fait gémir. Mon souffle, mes passions, mes ardeurs, il les renouvelle à son gré. Ce n’est pas à vous, ni à moi de juger ses mystérieux desseins. Merci, mon père ! Laissez-moi emporter l’ultime espérance, l’espoir qui se dresse contre tout espoir. La souffrance purifie. Le malheur divinise oui, mais l’amour, mon père, l'amour ? Ô grand Christ fraternel, tends-moi les bras ! Retournons à nos premières amours, aux amours éternelles ! Qu’il retourne aux anges et aux chérubins l’homme qui a cessé d’être un homme ! Qu’il aille dans la virilité toujours jeune de l’immatérielle justice !

Tenace, je me suis rebellé une fois de plus, face à la mort, et le docteur Darcel qui m’assure le renouveau me met sur la plaie le baume délicieux de la foi.

— Alors, docteur, ce n’est pas encore pour cette fois ?

Le médecin rit. J’aime son rire clair et sa franchise de ses yeux bleus.

— Non, bien sûr !

Maintenant, je ne doute plus. Par l’humble petite fenêtre qui cligne de l’œil aux cerisiers en fleurs, un rayon de soleil vient caresser ma blanche main. Du soleil ! du soleil !

Le temps passant, indifférent, nous courbe les épaules et sur chacun il s’appesantit. En tremblant, j’ai déchiré l’enveloppe armoriée que j’ai reconnue avec émoi.

« Fanfan, au nom de notre amour, de cet amour que j’ai bafoué, pardonne ! Pardonne-moi mon erreur, l’odieuse attitude d’une minute d’affolement. Que veux-tu, j’étais folle. J’avais trop peur, après ce que tu sais… Je me suis crue condamnée aussi. Ce sang… alors…, alors… Pardonne moi, Fanfan, mon petit Fanfan. Je ne vis plus. Réponds-moi vite. Pourquoi ne réponds-tu pas à mes lettres. Serais-tu plus mal ? Pardonne-moi ! Tu ne peux pas comprendre ! »

Si ! ma Jeanne adorée, je comprends ! et je me bats la coulpe. Te pardonner ? mais c’est moi qui t’implore à deux genoux. Pardonne-moi, femme, de n’avoir pas été un homme et d’avoir sacrifié à l’amour, à l’amour qui m’est défendu !…

J’ai su que Jeanne avait d’urgence appelé un spécialiste. Comme conclusion à son examen il avait déclaré que le sang craché ne provenait point des poumons très sains et très vigoureux mais d’une lésion occasionnée par une rupture de quelque tissu dans l’arrière-gorge. Rassurée, mon amie m’écrivit de longues lettres éplorées, pleines d’amour et de repentir… De quoi s’accusait-elle ? d’avoir été lâche devant la mort ? d’avoir oublié son amour ? trahi ses serments ? Pauvre petite, comme si des serments tenaient devant Elle, comme si l’Amour défendait ses droits au dernier moment ?…

Juillet ondulant les blés d’or a ramené Jeanne de Kergar au berceau de ses ancêtres.

Nous avons passé deux mois de liesse, des vacances éclatant de rires et de bonheur. Mais je sens que des nuages planent sur notre tête. J’ai beau chasser de mon esprit les idées noires, je suis assailli de reproches, de remords, de terreurs. Ma conscience ne me laisse plus en repos et je me pose sans cesse l’angoissante question. Et si ce qui n’est pas arrivé arrivait ?… Ma confiance est morte, enfuie ma belle sérénité ! Il s’est creusé entre Jeanne et moi un fossé profond que rien ne comblera. Elle le sent aussi. Elle a l’intuition secrète de ce qui se passe en moi. Mais elle s’évertue à cacher son appréhension, et je surprends souvent dans ses grands yeux un éclat dur qui ne me dit rien qui vaille.

Et voici l’heure de la séparation. La buvette de la gare regorge de clients et Morlaix exhale le bruit intrépide de ses rues animées. Jeanne va partir par le premier train, ce train qui emportera à jamais mon dernier amour. La mine défaite et les yeux rougis de mon amie me font mal. Je voudrais la bercer, la consoler, lui dire des choses impossibles, des rêves fous. Mais à quoi bon ? il vaut mieux finir tout de suite, être fort une bonne fois ! II faut qu’elle oublie. Elle oubliera. Tout à l’heure elle va disparaître de ma vie, et ce sera fini, bien fini. Elle a levé sur moi son regard triste.

— Fanfan, je suis sûre que tu ne m’as pas pardonnée… Dis-moi que tu m’aimes toujours, que tu ne m’en veux pas ?

— Mais tu es folie, ma petite. Bien sûr que je t’aime ! Comment pourrais-je t’en vouloir, mon adorable princesse ?

Sans souci des consommateurs qui nous épient, je la presse tendrement. Rassure-toi mon bel amour. Je t’aimerai toujours, toujours.

— Bien vrai ?

— Vrai !

Un obscur espoir la ranime.

— Dis donc, Fanfan ? et elle me propose des choses folles que dans son esprit enchaîné elle trouve réalisables, naturelles. J’ai rougi des projets insensés et je savoure l’infortune de mon existence, l’orageuse rancœur de mon amour impossible.

— Jeanne, ma petite Jeanne adorée !

Doucement, je la serre sur mon cœur. Ses larmes silencieuses collent à ma joue brûlante et sur ses lèvres vermeilles que j’écrase avec force, je bois l’atroce saveur du dernier baiser.

— Mon amour !

De la portière du train qui s’ébranle, elle m’a crié des mots tendres :

— Adieu, mon bel amour !

Un signe de la main qui défaille et j’ai couru au long du convoi, pour saisir au vol, son petit mouchoir trempé de larmes.

Un instant je suis resté planté là, sans courage. Mon front ruisselle. Je dois être hagard.

Jeanne, Jeanne de Kergar au doux nom d’amour !

Et j’ai mis sur mon cœur le petit mouchoir mouillé de larmes.

Luc Gorman, moi aussi j’ai fait un joli rêve !…

FIN