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L’équitation et la vie

Août 1906.

Considérez le sport hippique et voyez comme il donne bien l’image de la vie. Aucun autre ne l’égale en cela. L’âme — esprit et caractère — est un cavalier qui chevauche le corps, animal plus fort que lui et à la merci duquel il se trouverait s’il ne le maniait avec un art suffisant pour diriger et dompter cette force. Il faut que le cavalier prenne du plaisir à sa besogne, qu’il soit confiant, persévérant et souple, bien en équilibre et résolu à ne pas se laisser désarçonner ou du moins à se relever aussitôt pour sauter de nouveau en selle. Il faut encore qu’il ait la main légère et qu’il ne procède jamais par à coups, qu’il gradue habilement les obstacles et veille avec intelligence et zèle sur la santé de sa monture ; qu’à l’occasion il sache la flatter, lui rendre la main ou la tenir habilement en haleine ; qu’enfin, lorsqu’un effort exceptionnel s’impose, il n’hésite pas à se servir de la cravache et de l’éperon. Quel beau manuel de morale écrirait un écuyer consommé s’il remplaçait seulement, dans la série de ses préceptes, les termes de cheval et de cavalier par ceux de corps et d’âme. Et ne voyons-nous pas tous les jours les accidents que causent, aussi bien sur les pistes immatérielles de la vie qu’à travers les champs et les halliers véritables, la poltronnerie des uns et la brutalité des autres ? Combien ont été emballés et jetés bas ou sont restés démontés pour n’avoir pas su doser à propos leurs exigences de cavaliers, pour avoir laissé leur bête s’émanciper ou pour n’avoir pas su la ménager à temps… Il se trouvera peut-être une fois un professeur de philosophie amateur d’équitation qui voudra traiter ce beau sujet en manière de discours de distribution de prix. Qu’on nous excuse de lui en avoir signalé ici l’intérêt.