Essai sur les mœurs/Chapitre 34

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CHAPITRE XXXIV.

d’Othon le grand au xe siècle.

Othon, qui rétablit une partie de l’empire de Charlemagne, étendit comme lui la religion chrétienne en Germanie par des victoires. (948) Il força les Danois, les armes à la main, à payer tribut, et à recevoir le baptême, qui leur avait été prêché un siècle auparavant, et qui était presque entièrement aboli.

Ces Danois, ou Normands, qui avaient conquis la Neustrie et l’Angleterre, ravagé la France et l’Allemagne, reçurent des lois d’Othon. Il établit des évêques en Danemark, qui furent alors soumis à l’archevêque de Hambourg, métropolitain des églises des barbares, fondées depuis peu dans le Holstein, dans la Suède, dans le Danemark. Tout le christianisme consistait à faire le signe de la croix. Il soumit la Bohême après une guerre opiniâtre. C’est depuis lui que la Bohême, et même le Danemark, furent réputés provinces de l’empire ; mais les Danois secouèrent bientôt le joug.

Othon s’était ainsi rendu l’homme le plus considérable de l’Occident, et l’arbitre des princes. Son autorité était si grande, et l’état de la France si déplorable alors, que Louis d’Outremer, fils de Charles le Simple, descendant de Charlemagne, était venu, en 948, à un concile d’évêques que tenait Othon près de Mayence ; ce roi de France dit ces propres mots rédigés dans les actes : « J’ai été reconnu roi, et sacré par les suffrages de tous les seigneurs et de toute la noblesse de France. Hugues toutefois m’a chassé, m’a pris frauduleusement, et m’a retenu prisonnier un an entier ; et je n’ai pu obtenir ma liberté qu’en lui laissant la ville de Laon, qui restait seule à la reine Gerberge pour y tenir sa cour avec mes serviteurs. Si on prétend que j’aie commis quelque crime qui méritât un tel traitement, je suis prêt à m’en purger, au jugement d’un concile, et suivant l’ordre du roi Othon, ou par le combat singulier. »

Ce discours important prouve à la fois bien des choses : les prétentions des empereurs de juger les rois, la puissance d’Othon, la faiblesse de la France, la coutume des combats singuliers, et enfin l’usage qui s’établissait de donner les couronnes, non par le droit du sang, mais par les suffrages des seigneurs, usage bientôt après aboli en France.

Tel était le pouvoir d’Othon le Grand, quand il fut invité à passer les Alpes par les Italiens mêmes, qui, toujours factieux et faibles, ne pouvaient ni obéir à leurs compatriotes, ni être libres, ni se défendre à la fois contre les Sarrasins et les Hongrois, dont les incursions infestaient encore leur pays.

L’Italie, qui dans ses ruines était toujours la plus riche et la plus florissante contrée de l’Occident, était déchirée sans cesse par des tyrans. Mais Rome, dans ces divisions, donnait encore le mouvement aux autres villes d’Italie. Qu’on songe à ce qu’était Paris dans le temps de la Fronde, et plus encore sous Charles l’Insensé, et à ce qu’était Londres sous l’infortuné Charles Ier, ou dans les guerres civiles des York et des Lancastre, on aura quelque idée de l’état de Rome au xe siècle. La chaire pontificale était opprimée, déshonorée, et sanglante. L’élection des papes se faisait d’une manière dont on n’a guère d’exemples ni avant, ni après.

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