Essai sur les mœurs/Chapitre 27

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CHAPITRE XXVII.

De l’Espagne et des musulmans maures au viiie et ixe siècles.

Vous avez vu des États bien malheureux et bien mal gouvernés ; mais l’Espagne, dont il faut tracer le tableau, fut plongée longtemps dans un état plus déplorable. Les barbares dont l’Europe fut inondée au commencement du siècle ravagèrent l’Espagne comme les autres pays. Pourquoi l’Espagne, qui s’était si bien défendue contre les Romains, céda-t-elle tout d’un coup aux barbares ? C’est qu’elle était composée de patriotes lorsque les Romains l’attaquèrent ; mais sous le joug des Romains, elle ne fut plus composée que d’esclaves maltraités par des maîtres amollis ; elle fut donc tout d’un coup la proie des Suèves, des Alains, des Vandales. Aux Vandales succédèrent les Visigoths, qui commencèrent à s’établir dans l’Aquitaine et dans la Catalogne, tandis que les Ostrogoths détruisaient le siège de l’empire romain en Italie. Ces Ostrogoths et ces Visigoths étaient, comme on sait, chrétiens ; non pas de la communion romaine, non pas de la communion des empereurs d’Orient qui régnaient alors, mais de celle qui avait été longtemps reçue de l’Église grecque, et qui croyait au Christ, sans le croire égal à Dieu. Les Espagnols, au contraire, étaient attachés au rite romain ; ainsi les vainqueurs étaient d’une religion, et les vaincus d’une autre, ce qui appesantissait encore l’esclavage. Les diocèses étaient partagés en évêques ariens et en évêques athanasiens, comme en Italie ; partage qui augmentait encore les malheurs publics. Les rois visigoths voulurent faire en Espagne ce que fit, comme nous l’avons vu[1] le roi lombard Rotharic en Italie, et ce qu’avait fait Constantin à son avènement à l’empire : c’était de réunir par la liberté de conscience les peuples divisés par les dogmes.

Le roi visigoth, Leuvigilde, prétendit réunir ceux qui croyaient à la consubstantialité et ceux qui n’y croyaient pas. Son fils Herminigilde se révolta contre lui. Il y avait encore alors un roitelet suève qui possédait la Galice et quelques places aux environs : le fils rebelle se ligua avec ce Suève, et fit longtemps la guerre à son père ; enfin, n’ayant jamais voulu se soumettre, il fut vaincu, pris dans Cordoue, et tué par un officier du roi. L’Église romaine en a fait un saint, ne considérant en lui que la religion romaine, qui fut le prétexte de sa révolte.

Cette mémorable aventure arriva en 584, et je ne la rapporte que comme un des exemples de l’état funeste où l’Espagne était réduite.

Ce royaume des Visigoths n’était point héréditaire ; les évêques, qui eurent d’abord en Espagne la même autorité qu’ils acquirent en France du temps des Carlovingiens, faisaient et défaisaient les rois, avec les principaux seigneurs. Ce fut une nouvelle source de troubles continuels ; par exemple, ils élurent le bâtard Liuva, au mépris de ses frères légitimes ; et ce Liuva ayant été assassiné par un capitaine goth nommé Vitteric, ils élurent ce Vitteric sans difficulté.

Un de leurs meilleurs rois, nommé Vamba, dont nous avons déjà parlé[2], étant tombé malade, fut revêtu d’un sac de pénitent, et se soumit à la pénitence publique, qui devait, dit-on, le guérir : il guérit en effet ; mais, en qualité de pénitent, on lui déclara qu’il n’était pas capable des fonctions de la royauté, et il fut mis sept jours dans un monastère. Cet exemple fut cité en France, à la déposition de Louis le Faible[3].

Ce n’était pas ainsi que se laissaient traiter les premiers conquérants goths, qui subjuguèrent les Espagnes. Ils fondèrent un empire qui s’étendit de la Provence et du Languedoc à Ceuta et à Tanger en Afrique ; mais cet empire si mal gouverné périt bientôt. Il y eut tant de rébellions en Espagne, qu’enfin le roi Vitiza désarma une partie des sujets, et fit abattre les murailles de plusieurs villes. Par cette conduite il forçait à l’obéissance, mais il se privait lui-même de secours et de retraites. Pour mettre le clergé dans son parti, il rendit dans une assemblée de la nation un édit par lequel il était permis aux évêques et aux prêtres de se marier.

Rodrigue, dont il avait assassiné le père, l’assassina à son tour, et fut encore plus méchant que lui. Il ne faut pas chercher ailleurs la cause de la supériorité des musulmans en Espagne. Je ne sais s’il est bien vrai que Rodrigue eût violé Florinde, nommée la Cava ou la Méchante, fille malheureusement célèbre du comte Julien, et si ce fut pour venger son honneur que ce comte appela les Maures. Peut-être l’aventure de la Cava est copiée en partie sur celle de Lucrèce ; et ni l’une ni l’autre ne paraît appuyée sur des monuments bien authentiques. Il paraît que, pour appeler les Africains, on n’avait pas besoin du prétexte d’un viol, qui est d’ordinaire aussi difficile à prouver qu’à faire. Déjà, sous le roi Vamba, le comte Hervig, depuis roi, avait fait venir une armée de Maures. Opas, archevêque de Séville, qui fut le principal instrument de la grande révolution, avait des intérêts plus chers à soutenir que la pudeur d’une fille. Cet évêque, fils de l’usurpateur Vitiza, détrôné et assassiné par l’usurpateur Rodrigue, fut celui dont l’ambition fit venir les Maures pour la seconde fois. Le comte Julien, gendre de Vitiza, trouvait dans cette seule alliance assez de raisons pour se soulever contre le tyran. Un autre évêque, nommé Torizo, entre dans la conspiration d’Opas et du comte. Y a-t-il apparence que deux évêques se fussent ligués ainsi avec les ennemis du nom chrétien, s’il ne s’était agi que d’une fille ?

Les mahométans étaient maîtres, comme ils le sont encore, de toute cette partie de l’Afrique qui avait appartenu aux Romains. Ils venaient d’y jeter les premiers fondements de la ville de Maroc, près du mont Atlas. Le calife Valid Almanzor, maître de cette belle partie de la terre, résidait à Damas en Syrie. Son vice-roi, Muzza, qui gouvernait l’Afrique, fit par un de ses lieutenants la conquête de toute l’Espagne. Il y envoya d’abord son général Tarik, qui gagna, en 714, cette célèbre bataille dans les plaines de Xérès, où Rodrigue perdit la vie. On prétend que les Sarrasins ne tinrent pas leurs promesses à Julien, dont ils se défiaient sans doute. L’archevêque Opas fut plus satisfait d’eux. Il prêta serment de fidélité aux mahométans, et conserva sous eux beaucoup d’autorité sur les églises chrétiennes, que les vainqueurs toléraient.

Pour le roi Rodrigue, il fut si peu regretté que sa veuve Égilone épousa publiquement le jeune Abdélazis, fils du conquérant Muzza, dont les armes avaient fait périr son mari, et réduit en servitude son pays et sa religion.

Les vainqueurs n’abusèrent point du succès de leurs armes ; ils laissèrent aux vaincus leurs biens, leurs lois, leur culte, satisfaits d’un tribut et de l’honneur de commander. Non-seulement la veuve du roi Rodrigue épousa le jeune Abdélazis, mais, à son exemple, le sang des Maures et des Espagnols se mêla souvent. Les Espagnols, si scrupuleusement attachés depuis à leur religion, la quittèrent en assez grand nombre pour qu’on leur donnât alors le nom de Mosarabes, qui signifiait, dit-on, moitié Arabes, au lieu de celui de Visigoths que portait auparavant leur royaume. Ce nom de Mosarabes n’était point outrageant, puisque les Arabes étaient les plus cléments de tous les conquérants de la terre, et qu’ils apportèrent en Espagne de nouvelles sciences et de nouveaux arts.

L’Espagne avait été soumise en quatorze mois à l’empire des califes, à la réserve des cavernes et des rochers de l’Asturie. Le Goth Pélage Teudomer, parent du dernier roi Rodrigue, caché dans ces retraites, y conserva sa liberté. Je ne sais comment on a pu donner le nom de roi à ce prince, qui en était peut-être digne, mais dont toute la royauté se borna à n’être point captif. Les historiens espagnols, et ceux qui les ont suivis, lui font remporter de grandes victoires, imaginent des miracles en sa faveur, lui établissent une cour, lui donnent son fils Favila et son gendre Alfonse pour successeurs tranquilles dans ce prétendu royaume. Mais comment dans ce temps-là même les mahométans, qui, sous Abdérame, vers l’an 734, subjuguèrent la moitié de la France, auraient-ils laissé subsister derrière les Pyrénées ce royaume des Asturies ? C’était beaucoup pour les chrétiens de pouvoir se réfugier dans ces montagnes et d’y vivre de leurs courses, en payant tribut aux mahométans. Ce ne fut que vers l’an 759 que les chrétiens commencèrent à tenir tête à leurs vainqueurs, affaiblis par les victoires de Charles Martel et par leurs divisions ; mais eux-mêmes, plus divisés entre eux que les mahométans, retombèrent bientôt sous le joug. (783) Mauregat, à qui il a plu aux historiens de donner le titre de roi, eut la permission de gouverner les Asturies et quelques terres voisines, en rendant hommage et en payant tribut. Il se soumit surtout à fournir cent belles filles tous les ans pour le sérail d’Abdérame. Ce fut longtemps la coutume des Arabes d’exiger de pareils tributs ; et aujourd’hui les caravanes, dans les présents qu’elles font aux Arabes du désert, offrent toujours des filles nubiles.

Cette coutume est immémoriale. Un des anciens livres juifs, nommé en grec Exode, rapporte qu’un Éléazar prit trente-deux mille pucelles dans le désert affreux du Madian. De ces trente-deux mille vierges on n’en sacrifia que trente-deux au dieu d’Éléazar : le reste fut abandonné aux prêtres et aux soldats pour peupler.

On donne pour successeur à ce Mauregat un diacre nommé Vérémond, chef de ces montagnards réfugiés, faisant le même hommage et payant le même nombre de filles qu’il était obligé de fournir souvent. Est-ce là un royaume, et sont-ce là des rois ?

Après la mort d’Abdérame, les émirs des provinces d’Espagne voulurent être indépendants. On a vu dans l’article de Charlemagne qu’un d’eux, nommé Ibna, eut l’imprudence d’appeler ce conquérant à son secours. S’il y avait eu alors un véritable royaume chrétien en Espagne, Charles n’eût-il pas protégé ce royaume par ses armes, plutôt que de se joindre à des mahométans ? Il prit cet émir sous sa protection, et se fit rendre hommage des terres qui sont entre l’Èbre et les Pyrénées, que les musulmans gardèrent. On voit, en 794, le Maure Abufar rendre hommage à Louis le Débonnaire, qui gouvernait l’Aquitaine sous son père avec le titre de roi.

Quelque temps après, les divisions augmentèrent chez les Maures d’Espagne. Le conseil de Louis le Débonnaire en profita ; ses troupes assiégèrent deux ans Barcelone, et Louis y entra en triomphe en 796. Voilà le commencement de la décadence des Maures. Ces vainqueurs n’étaient plus soutenus par les Africains et par les califes, dont ils avaient secoué le joug. Les successeurs d’Abdérame, ayant établi le siège de leur royaume à Cordoue, étaient mal obéis des gouverneurs des autres provinces.

Alfonse, de la race de Pélage, commença, dans ces conjonctures heureuses, à rendre considérables les chrétiens espagnols retirés dans les Asturies. Il refusa le tribut ordinaire à des maîtres contre lesquels il pouvait combattre ; et après quelques victoires, il se vit maître paisible des Asturies et de Léon, au commencement du ixe siècle.

C’est par lui qu’il faut commencer de retrouver en Espagne des rois chrétiens. Cet Alfonse était artificieux et cruel. On l’appelle le Chaste, parce qu’il fut le premier qui refusa les cent filles aux Maures. On ne songe pas qu’il ne soutint point la guerre pour avoir refusé le tribut, mais que, voulant se soustraire à la domination des Maures, et ne plus être tributaire, il fallait bien qu’il refusât les cent filles ainsi que le reste.

Les succès d’Alfonse, malgré beaucoup de traverses, enhardirent les chrétiens de Navarre à se donner un roi. Les Aragonais levèrent l’étendard sous un comte : ainsi, sur la fin de Louis le Débonnaire, ni les Maures, ni les Français, n’eurent plus rien dans ces contrées stériles ; mais le reste de l’Espagne obéissait aux rois musulmans. Ce fut alors que les Normands ravagèrent les côtes d’Espagne ; mais, étant repoussés, ils retournèrent piller la France et l’Angleterre.

On ne doit point être surpris que les Espagnols des Asturies, de Léon, d’Aragon, aient été alors des barbares. La guerre, qui avait succédé à la servitude, ne les avait pas polis. Ils étaient dans une si profonde ignorance qu’un autre Alfonse, roi de Léon et des Asturies, surnommé le Grand, fut obligé de livrer l’éducation de son fils à des précepteurs mahométans.

Je ne cesse d’être étonné quand je vois quels titres les historiens prodiguent aux rois. Cet Alfonse, qu’ils appellent le Grand, fit crever les yeux à ses quatre frères. Sa vie n’est qu’un tissu de cruautés et de perfidies. Ce roi finit par faire révolter contre lui ses sujets, et fut obligé de céder son petit royaume à son fils don Garcie, l’an 910.

Ce titre de Don[4] était un abrégé de Dominus, titre qui parut trop ambitieux à l’empereur Auguste, parce qu’il signifiait Maître, et que depuis on donna aux bénédictins, aux seigneurs espagnols, et enfin aux rois de ce pays. Les seigneurs de terres commencèrent alors à prendre le titre de rich-homes, ricos hombres : riche signifiait possesseur de terres ; car dans ces temps-là il n’y avait point parmi les chrétiens d’Espagne d’autres richesses. La grandesse n’était point encore connue. Le titre de grand ne fut en usage que trois siècles après, sous Alfonse le Sage, dixième du nom, roi de Castille, dans le temps que l’Espagne commençait à devenir florissante.

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  1. Chapitre xii.
  2. Chapitre xiii.
  3. Il est le premier roi qui ait cru ajouter à ses droits en se faisant sacrer, et il fut le premier que les prêtres chassèrent du trône. Obligé, en qualité de pénitent et de moine, de quitter la royauté, il choisit un successeur qui assembla un concile à Tolède. Ce concile formé, comme tous ceux d’Espagne et des Gaules du même temps, d’un grand nombre d’évêques et de quelques seigneurs laïques, déclara les sujets de Vamba dégagés envers lui du serment de fidélité, et anathématisa quiconque ne reconnaîtrait point le nouveau roi, qui se garda bien de se faire sacrer. L’aventure de Vamba dégoûta les rois d’Espagne de cette cérémonie. (K.)
  4. Le Dictionnaire de l’Académie, édition de 1762, dit que le Dom est pour les religieux. (B.)