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Enquête sur l’évolution littéraire/Symbolistes et Décadents/M. Paul Verlaine

Bibliothèque-Charpentier (p. 65-71).


M. PAUL VERLAINE


La figure de l’auteur de Sagesse est archi-connue dans le monde littéraire et dans les différents milieux du quartier Latin. Sa tête de mauvais ange vieilli, à la barbe inculte et clairsemée, au nez brusque ; ses sourcils touffus et hérissés comme des barbes d’épi couvrant un regard vert et profond ; son crâne énorme et oblong entièrement dénudé, tourmenté de bosses énigmatiques, élisent en cette physionomie l’apparente et bizarre contradiction d’un ascétisme têtu et d’appétits cyclopéens. Sa biographie serait un long drame douloureux ; sa vie un mélange inouï de scepticisme aigu et « d’écarts de chair » qui se résolvent en intermittents sadismes, en remords pénitents et en chutes profondes dans les griseries de l’oubli factice.

Malgré tout, Paul Verlaine n’est pas devenu méchant ; ses accès de noire misanthropie, ses silences entête sauvages s’évanouissent vite au moindre rayon de soleil, — quel qu’il soit. Il a cette admirable résignation qui lui fait déclarer avec un accent de douceur à peine absinthée : « Je n’ai plus qu’une mère, c’est l’Assistance publique. » J’ai dit l’autre jour l’influence que M. Stéphane Mallarmé lui reconnaît dans le mouvement poétique contemporain ; on verra ce qu’en pensent les jeunes qui le suivent. En attendant, voici comment il parle, lui, d’eux.

Je l’ai rencontré à son café habituel, le François-Prermier, boulevard Saint-Michel. Il avait fait, dans la journée, des courses pour récupérer des ors, comme il dit ; et sous son ample mac-farlane à carreaux noirs et gris, rutilait une superbe cravate de soie jaune d’or, soigneusement nouée et fichée sur un col blanc et droit. Verlaine, chacun le sait, n’est pas très causeur ; c’est l’artiste de pur instinct qui sort ses opinions par boutades drues, en images concises, quelquefois d’une brutalité voulue, mais toujours tempérées par un éclair de bonté franche et de charmante bonhomie.

Aussi, est-il très difficile de lui arracher, sur les théories d’art, des opinions rigoureusement déduites. Le mieux que j’aie à faire c’est de raconter de notre longue conversation ce qui a spécialement trait à mon enquête.

Comme je lui demandais une définition du symbolisme, il me dit :

— Vous savez, moi, j’ai du bon sens ; je n’ai peut-être que cela, mais j’en ai. Le symbolisme ?… comprends pas… Ça doit être un mot allemand… hein ? Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? Moi, d’ailleurs, je m’en fiche. Quand je souffre, quand je jouis ou quand je pleure, je sais bien que ça n’est pas du symbole. Voyez-vous, toutes ces distinctions-là, c’est de l’allemandisme ; qu’est-ce que ça peut faire à un poète ce que Kant, Schopenhauer, Hegel et autres Boches pensent des sentiments humains ! Moi je suis Français, vous m’entendez bien, un chauvin de Français, — avant tout. Je ne vois rien dans mon instinct qui me force à chercher le pourquoi du pourquoi de mes larmes ; quand je suis malheureux, j’écris des vers tristes, c’est tout, sans autre règle que l’instinct que je crois avoir de la belle écriture, comme ils disent !

Sa figure s’assombrit, sa parole devint lente et grave.

— N’empêche, continua-t-il, qu’on doit voir tout de même sous mes vers le… gulf stream de mon existence, où il y a des courants d’eau glacée et des courants d’eau bouillante, des débris oui, des sables, bien sûr, des fleurs, peut-être…

À chaque instant, dans les conversations de Verlaine, on est surpris et ravi par ces antithèses imprévues de brutalité et de grâce, d’ironie gaie et d’indignation farouche. Mais, je le répète, il est impossible de suivre rigoureusement la marche d’un entretien avec lui. Ce jour-là, il s’écartait à chaque instant du sujet, et, comme je m’efforçais par toutes sortes de biais à le ramener au symbolisme, il s’emporta plusieurs fois, et frappant de grands coups de poing sur la table de marbre dont son absinthe et mon vermouth tremblaient, il s’écria :

— Ils m’embêtent, à la fin, les cymbalistes ! eux et leurs manifestations ridicules ! Quand on veut vraiment faire de la révolution en art, est-ce que c’est comme ça qu’on procède ! En 1830, on s’emballait et on partait à la bataille avec un seul drapeau où il y avait écrit Hernani ! Aujourd’hui, c’est des assauts de pieds plats qui ont chacun leur bannière où il y a écrit Réclame ! Et ils l’ont eue leur réclame, une réclame digne de Richebourg… Des banquets… je vous demande un peu…

Il haussa les épaules, et parut se calmer, comme après un grand effort. Il y eut un instant de silence. Puis il reprit :

— N’est-ce pas ridicule tout cela, après tout ! Le ridicule a des bornes, pourtant, comme toutes les bonnes choses…

Par bribes, il continua, la pipe constamment éteinte et rallumée :

— La Renaissance ! Remonter à la Renaissance ! Et cela s’appelle renouer la tradition ! En passant par dessus le dix-septième et le dix-huitième siècles ! Quelle folie ! Et Racine, et Corneille, ça n’est donc pas des poètes français, ceux-là ! Et La Fontaine, l’auteur du vers libre, et Chénier ! ils ne comptent pas non plus ! Non, c’est idiot, ma parole, idiot.

Toujours il haussait ses épaules, ses lèvres avaient une moue dédaigneuse, son sourcil se fronçait. Il dit encore :

— Où sont-elles, les nouveautés ? Est-ce que Arthur Rimbaud, — et je ne l’en félicite pas, — n’a pas fait tout cela avant eux ? Et même Krysinska ! Moi aussi, parbleu, je me suis amusé à faire des blagues, dans le temps ! Mais enfin, je n’ai pas la prétention de les imposer en Évangile ! Certes, je ne regrette pas mes vers de quatorze pieds ; j’ai élargi la discipline du vers, et cela est bon ; mais je ne l’ai pas supprimée ! Pour qu’il y ait vers, il faut qu’il y ait rythme. À présent, on fait des vers à mille pattes ! Ça n’est plus des vers, c’est de la prose, quelquefois même ce n’est que du charabia… Et surtout, ça n’est pas français, non, ça n’est pas français ! On appelle ça des vers rythmiques ! Mais nous ne sommes ni des Latins, ni des Grecs, nous autres ! Nous sommes des Français, sacré nom de Dieu !

— Mais… Ronsard ?… hasardai-je.

— Je m’en fous de Ronsard ! Il y a eu, avant lui, un nommé François Villon qui lui dame crânement le pion ! Ronsard ! Pffff ! Encore un qui a traduit le français en moldo-valaque !

— Les jeunes, pourtant, ne se réclament-ils pas de vous ? dis-je.

— Qu’on prouve que je suis pour quelque chose dans cette paternité-là ! Qu’on lise mes vers !

Sur un ton comique, il ajouta :

— 19, quai saint Michel, 3 francs !

Puis :

— J’ai eu des élèves, oui ; mais je les considère comme des élèves révoltés : Moréas, au fond, en est un.

— Ah ! fis-je.

— Mais oui ! Je suis un oiseau, moi (comme Zola est un bœuf, d’ailleurs), et il y a des mauvaises langues qui prétendent que j’ai fait école de serins. C’est faux. Les symbolistes aussi sont des oiseaux, sauf restrictions. Moréas aussi en est un, mais non… lui, ce serait plutôt un paon… Et puis il est resté enfant, un enfant de dix-huit ans. Moi aussi je suis gosse… (Ici, Verlaine prend sa posture coutumière : il redresse la tête, avance les lèvres, fixe son regard droit devant lui, étend le bras)… mais un gosse français, cré nom de Dieu ! en outre !

Et aussitôt il se mit à rire d’un rire bonhomme, vraiment gai, contagieux, qui me prit à mon tour.

— Comment se fait-il que vous ayez accepté l’épithète de décadent, et que signifiait-elle pour vous ?

— C’est bien simple. On nous l’avait jetée comme une insulte, cette épithète ; je l’ai ramassée comme cri de guerre ; mais elle ne signifiait rien de spécial, que je sache. Décadent ! Est-ce que le crépuscule d’un beau jour ne vaut pas toutes les aurores ! Et puis, le soleil qui a l’air de se coucher, ne se lèvera-t-il pas demain ? Décadent, au fond ne voulait rien dire du tout. Je vous le répète, c’était plutôt un cri et un drapeau sans rien autour. Pour se battre, y a-t-il besoin de phrases ! Les trois couleurs devant l’aigle noir, ça suffit, on se bat !…

— On reproche aux symbolistes d’être obscurs… Est-ce votre avis ?

— Oh ! je ne comprends pas tout, loin de là ! D’ailleurs, ils le disent eux-mêmes : « Nous sommes des poètes abscons. Mais pourquoi « abscons » tout court ? Si, encore, ils ajoutaient : « comme la lune ! », en outre !

De nouveau, il éclata de rire, et je fus bien forcé de l’imiter.

À ce moment, il me sembla que la partie sérieuse de notre entretien prenait fin… Je me rappelai une réflexion que m’avait faite M. Anatole France, et je dis encore à Verlaine :

— Est-il vrai que vous soyez jaloux de Moréas ?

Il redressa le buste, improvisa un long geste du bras droit, se mouilla les doigts, se frisa rythmiquement la moustache et dit en appuyant :

— Voui !!!