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Enquête sur l’évolution littéraire/Symbolistes et Décadents/M. Jean Moréas

Bibliothèque-Charpentier (p. 72-83).


M. JEAN MORÉAS[1]


Son premier biographe, Félix Fénéon, le fait naître en avril 1856, ce qui lui donne trente-cinq ans aujourd’hui ; mais, quoiqu’il n’en accuse pas davantage, en effet, plusieurs de ses amis, par malice, soutiennent que depuis 1884 son âge n’a pas changé… Il n’en faut rien croire : Jean Moréas est la tête de Turc du symbolisme ; ses amis, — et ils sont nombreux, le banquet du 2 février dernier paraît l’avoir prouvé, — lui décochent dans les parlottes, et même ailleurs, les traits les plus ingénieusement divers et les plus gaiement perfides. C’est entre eux une émulation touchante qui devient même communicative. Cela tient en ce qu’en somme Jean Moréas est pétri d’une pâte exceptionnelle. Peu de choses l’émeuvent, rien ne l’ébranle. Doué d’une philosophie ultra-méridionale et d’un aplomb moral qui déconcerte, il promène depuis sept ans, à travers les escarmouches littéraires du quartier Latin, une admirable confiance de Maître, une sérénité et une quiétude apolloniennes.

Quand il a dit, avec son ineffable sourire et le geste rythmique dont il frise perpétuellement sa moustache : « Moi j’ai du talent ! » il devient inutile de rien ajouter. Deux choses l’intéressent au monde, deux choses à l’exclusion de toutes autres : ses vers et lui, lui et ses vers. M. Maurice Barrès appelle cela plus finement : « cultiver son Moi avec ardeur ». Il semble, en effet, jouir de ce privilège — si rare dans nos latitudes — de trouver dans toute la littérature, non pas les éléments d’un doute affaiblissant, mais au contraire des raisons toujours nouvelles et toujours grandissantes d’admiration pour son œuvre. Ce n’est pas une pose, ce n’est pas une maladie, c’est un état naturel. Au demeurant, le meilleur compagnon du monde : quand il parle des autres avec éloge, sa condescendance est de la meilleure grâce et de la plus sincère, vous pouvez m’en croire.

Il prononce les e muets comme les é, ce qui lui fait dire : « jé m’en fiche » et « tu né comprends pas ! »

Sa glose du symbolisme était intéressante à recueillir, et comme c’est sur son nom que le plus de bruit a été fait, ces temps, je commence par lui la série de mes consultations près des jeunes représentants des nouvelles écoles poétiques.

— Oui, je sais, me dit-il d’abord, le bruit que le Pèlerin passionné fait depuis trois mois chagrine toutes sortes de gens. Il y a des poètes selon la vieille formule qui critiquent amèrement mes rythmes et mon style. Les romanciers naturalistes font aussi la moue ; il y a même quelques-uns de mes camarades qui ne sont pas contents : je comprends leur mauvaise humeur. Mais est-ce ma faute si personne ne veut s’occuper de leurs écrits ! Et puis, je pense qu’ils sont tout à fait incapables de goûter mon livre dans son essence. Le Pèlerin rompt définitivement avec la période du symbolisme que j’appellerai de transition il entre dans la phase vraie de la manifestation poétique que je rêve.

Eux sont restés figés dans trois ou quatre procédés de la première heure ; ils sont, comme symbolistes, ce que Casimir Delavigne et Alexandre Soumet étaient comme romantiques le lendemain de la bataille d’Hernani. Les poètes selon la vieille formule, ceux qui avaient du talent, l’ont prouvé autrefois lorsqu’ils étaient, eux aussi, des novateurs ; l’avenir leur rendra la justice due. Pour le moment, je n’ai que faire de leur approbation ou de leur désapprobation. Quant à leurs élèves, qui travaillent dans le poncif d’hier, le plus poncif de tous les poncifs, tant pis pour eux. Et, pour les romanciers naturalistes, ils sont trop illettrés et trop absurdes, à la vérité.

— C’est une école n’est-ce pas, que vous entendez faire ?

— Entendons-nous. Il n’y a pas d’école dans le sens strict du mot. Chacun garde son individualité. On ne se dit pas : Nous allons former une école ; mais il y a, fatalement, convergence d’individualités, doii manifestation collective. Et ne vous y trompez pas ! C’est toujours une manifestation collective qui produit les bons poètes ; ce sont elles, ce sont ces écoles (pourquoi pas !) qui renouvellent la création poétique. L’histoire littéraire est là pour le prouver : nous avons l’école de Marot, l’école de Ronsard, puis l’école de Malherbe, puis Corneille et Rotrou, c’est encore une école ! puis Racine, Boileau, La Fontaine, toujours une école ! Nous avons (je passe sur le dix-huitième siècle, qui n’a pas de poésie) l’école romantique et l’école parnassienne. Nous avons maintenant l’école symboliste qui est une école comme toutes les autres écoles d’où sortirent tant de poètes dont les Muses françaises s’honorent. Je sais qu’on rencontre aussi, mais pas souvent, l’exemple d’un précurseur isolé comme Chénier, mais cela ne prouve rien.

Maintenant, dans chaque école il y a quelques poètes qui ont du talent, ce qui est bien, et beaucoup qui n’en ont pas, ce qui est très naturel. Mais j’insisterai sur ceci : chaque fois qu’une nouvelle manifestation collective fait preuve de vitalité, c’est que la manifestation antérieure est usée et devient malfaisante pour le renouvellement de l’esprit créateur en art ; appelez ça mouvement, manifestation ou école, c’est indifférent. Mais appelons ça École, c’est plus court et plus net. Et puis n’est-ce pas puéril de chicaner sur des mots et de faire l’esprit indépendant à peu de frais ?

— Quelle signification donnez-vous au mot symbolisme ?

— D’abord, que je vous dise ceci : c’est moi le premier qui ai protesté, dès 1885, contre l’épithète de décadents, dont on nous affublait, et c’est moi qui ai réclamé en même temps celle de symboliste. Depuis, des gens qui aiment à parler m’apprirent que la poésie fut de tout temps symboliste. Ils sont bien plaisants !

— Mais alors…

— Voici. On peut noter avec quelque raison que les poètes qui nous précédèrent immédiatement, les Parnassiens et la plupart des romantiques, manquèrent dans un certain sens de symbole ; ils considérèrent dans les idées, les sentiments, l’histoire et la mythique, le fait particulier, comme existant en soi poétiquement. De là l’erreur de la couleur locale en histoire, le mythe racorni par une interprétation pseudo-philologique, l’idée sans la perception des analogies, le sentiment pris dans l’anecdote. Et nous retrouvons tout cela grossi et grossoyé dans le naturalisme qui est la pourriture du romantisme…


Je me rappelai qu’un de ces jours derniers j’étais resté pantois devant un interrogateur qui me sollicitait de lui expliquer la théorie des vers de vingt et un pieds… Il avait sorti de sa poche un papier où était écrit ce vers :

 
Et mes litières s’effeuillent aux ornières, toutes mes litières
à grands pans…


Mon interlocuteur avait ajouté : c’est un vers de Moréas.

Profitant de l’occasion, je demandai à Jean Moréas de m’éclairer un peu là-dessus :


— Oui, je sais, me dit-il. On traite certains de mes vers de prose rythmée. Mais dans les recueils anti-romantiques du temps, on faisait imprimer les alexandrins de Victor Hugo comme si c’était de la prose. C’est l’éternelle histoire. Aujourd’hui on trouve cela très naturel et mes innovations semblent extravagantes…

Il réfléchit un moment et continua, très simplement :

— D’abord je vous dirai que je me pique sans la moindre modestie d’avoir employé dans mes poésies, avec quelque supériorité, tous les mètres connus, et que je tiens à les conserver tous pour m’en servir comme il sied, et quand il sied. Ensuite je vous dirai que je pense avoir ajouté à la poétique réglementaire une nouvelle manière de versifier. Mais cette nouvelle manière n’est pas un accident, elle est la conséquence nécessaire des diverses transformations de l’alexandrin.

L’alexandrin, lequel avec le vers de dix syllabes à césure fixe diffère essentiellement de tous les autres vers français, a commencé par être une sorte de mélopée. Deux vers de douze syllabes constituaient en somme quatre vers de six syllabes, deux non rimés, et deux rimes ou assonnants, ils étaient très facultativement soudés par le sens. Ronsard et Malherbe remforcèrent cette soudure, Corneille la maintint, Boileau la relâcha et Racine aussi, sauf dans les Plaideurs. Nous trouvons Chénier, que son génie fit retourner au vers de Malherbe et même de Ronsard. Puis, par étapes (Lamartine, de Vigny), nous arrivons à l’alexandrin de Victor Hugo. Pour qui sait sentir le rythme, la beauté de cet alexandrin s’obtient par une sorte de lutte entre la césure matérielle et le sens grammatical de la phrase. Les nombreux rejets, tant blâmés alors, complètent cette beauté. Il est vrai que la plupart des Parnassiens reviennent à un alexandrin plus strictement césure selon le sens de la phrase, ce que je ne blâme pas, à un certain point de vue. Mais il est vrai aussi qu’un dissident du Parnasse, Paul Verlaine, fut conduit par la force inexplicable mais logique en elle-même, qui mène tout ici-bas, à briser l’alexandrin en morceaux, comme ceci ou comme cela, selon l’heur du concept poétique. Paul Verlaine a respecté toutefois le nombre syllabique de douze. Respect illusoire, car, à la vérité, un alexandrin non fixement césure n’est qu’un octosyllabe allongé, les syllabes muettes prenant une valeur relative. Suite de cela : un lacis de vers inégaux déterminant leur réciproque quantité syllabique pour constituer la strophe. C’est autant l’intuition de ce principe qu’un instinct auquel je me fie qui me révéla le système rythmique définitif de telles de mes pièces, comme Agnès et Galathée.

— Vous avez sans doute aussi, dis-je à M. Moréas, une théorie de l’archaïsme ?

Très simplement, il dit encore :

— Là, c’est mon domaine exclusif. Je suis le seul à réclamer un renouveau de la langue poétique, un retour aux traditions, un style retrempé aux sources de l’idiome roman. Voilà trop longtemps que nous vivons sur le vocabulaire romantique ! Ce vocabulaire parut assez savoureux (il l’était) à l’époque de son (closion. Par malheur, la syntaxe des romantiques fut médiocre : c’est là une grande lacune en fait de style ! Considérez que ce vocabulaire, sans syntaxe rationnelle, tourné et retourné de toute façon, est usé jusqu’à la corde ! Il y a des gens qui se récrient devant l’impossibilité de réintégrer tels mots, tels tours abolis ; laissez-les se récrier ! Consultez La Bruyère et Fénelon ; revoyez l’histoire de la langue ; vous verrez que des mots, des tours, insolites il y a dix ans, défrayent à cette heure « le plus coutumier parler ». Le style dont je désire la restauration donnera une nouvelle vigueur à l’expression poétique.

— Mon on crie à l’extravagance ! dis-je.

— Baour-Lormian criait aussi à la barbarie de Victor Hugo ; mais nous devons à cette barbarie de pouvoir encore prétendre à un style poétique…

Je pensai alors à faire parler M. Moréas un peu des autres, et je glissai dans la conversation le nom de Verlaine :

— Il y a bien sept ans, dit-il, que je clame le los de Verlaine. En ce temps, il était bien oublié et quelque peu méprisé. Mon sentiment n’a pas varié depuis, malgré telles niches, d’ailleurs sans importance. Mais je me dois à moi-même et à l’idéal poétique qui me sollicite, de dire que l’action immédiate de Verlaine sur le renouveau poétique espéré doit être combattue. Verlaine, malgré sa personnalité qui le différencie, est un parnassien, un parnassien dissident, mais un parnassien quand même. Il clôt, en lui donnant un lustre qu’elle ne méritait pas, une tendance poétique défunte. Il est vrai qu’il a été aussi, par certains côtés, précurseur du mouvement actuel. Mais tout cela est bien fini ; et je pense que son action répercutée serait désormais désastreuse. Il tient trop à Baudelaire, trop à un certain décadisme dont il se réclame, pour qu’il ne soit une entrave à la renaissance poétique que je rêve. Mais l’avenir lui assignera, j’en suis certain, une place très haute parmi les poètes français. Je tiens à constater que c’est le meilleur poète depuis Baudelaire, mais cela ne doit pas nous empêcher de combattre son action éventuelle ; d’ailleurs, il ne saurait avoir d’influence sur le futur, qui ne peut se révéler que dans une renaissance franche et simple, une renaissance romane qui rejette toute pessimisterie et tout vague à l’âme germanique. Verlaine a fait des vers de 14 et 15 syllabes ; fidèle à son principe, il se rebiffe devant mes vers de 16 et 17 syllabes et plus. Il écrit dans un style charmant, adéquat à ses pensées ; il hésite peut-être devant les archaïsmes et les tournures que mes conceptions supra-lyriques réclament. Tout cela est sans intérêt. Je n’ai que faire de ses férules (encore qu’il n’y prétende pas), car je compte, pour le moment, le subjuguer au profit des Lettres françaises, bien plus que de moi-même !

Nous causâmes encore de différentes choses. Sur l’obscurité qu’on lui reproche, M. Moréas me dit :

— Il y a des gens qui trouvent tout obscur, fors la platitude.

Sur ceux qui disent qu’il pastiche Ronsard :

— Ce sont des imbéciles. Je pastiche Ronsard autant que Victor Hugo pastichait Agrippa d’Aubigné !

Sur les psychologues :

— Je leur sais gré de nous avoir débarrassés des naturalistes ; mais ils sont à côté de l’art véritable. La poésie sait dire sans malice et sans ostentation des choses bien plus profondes et bien plus humaines que toute la psychologie avec ses petits airs entendus. Un poème de Ronsard ou de Hugo c’est de l’art pur ; un roman, fût-il de Stendhal ou de Balzac, c’est de l’art mitigé. J’aime beaucoup nos psychologues ; mais il faut qu’ils restent à leur rang, c’est-à-dire au-dessous des poètes.

Sur Zola :

— C’est un bon gros romancier, comme Eugène Sue. Il n’a aucun style, comme Eugène Sue.

Sur Daudet :

— Oh ! celui-là ! Il est au-dessous de tout… c’est le Pompier de Champrosay.

Sur Mallarmé :

— C’est un noble poète.

Sur Laurent Tailhade :

— Il vous l’a dit lui-même : Je me suis, autrefois, moqué des bourgeois en leur faisant croire que Tailhade était poète-symboliste. Dans ses sarcasmes, beaucoup de plaisanterie provinciale, d’ailleurs.

Sur Charles Vignier :

— Il y a longtemps qu’il n’a rien publié… Ses premiers vers ne manquaient pas de finesse. J’espère qu’il reviendra à la poésie et que nous aurons à l’applaudir !

Sur René Ghil :

— Je ne m’occupe que de littérature.

Et enfin, comme je demandais à M. Moréas si, à part lui, il estimait que d’autres jeunes écrivains méritassent qu’on les mentionnât, il me répondit :

— Je ne veux pas faire de liste. Mais je connais de jeunes hommes qui entrent dans mes vues. Je nommerai Maurice du Plessys, Raymond de la Tailhède, Achille Delaroche, Ernest Raynaud, Albert Saint-Paul. Mais je tiens, au sacrifice de ma tranquillité personnelle, à assumer, pour le progrès des Lettres françaises, une lutte analogue à celle entreprise par Victor Hugo et ses amis. Ceux qui tiendront à rester en marge du mouvement comme Musset, Mérimée ou Sainte-Beuve le firent alors, le feront. Ils auront tout le talent dont ils sont capables. Ainsi Barrès, Morice et Henri de Régnier, qui n’acceptent qu’une partie de mes opinions (tout en divergeant entre eux), ce dont je ne prétends pas les reprendre, pourront rendre de grands services au mouvement actuel en suivant leur naturel. J’espère néanmoins qu’ils se rallieront à mes visées : je pense qu’ils n’y perdront pas.


  1. Voir Appendice.