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Enquête sur l’évolution littéraire/Les Indépendants/M. Maurice Bouchor

Bibliothèque-Charpentier (p. 369-374).


M. MAURICE BOUCHOR


M. Boucher a débuté avec MM. Richepin, Ponchon et Bourget, dans le groupe des Vivants, qui a été la première opposition, en dehors du naturalisme, au groupe des Parnassiens. N’est-ce pas dans ses ' Chansons Joyeuses que se trouvent ces vers assez significatifs :

· · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Et la réalité, toujours belle sans choix,
Nous ouvre bien plus large et plus riche domaine
Que les souvenirs grecs et les rêves chinois !

Il publia ensuite des poèmes modernes sur des choses de ce temps ; il est devenu, dans l’Aurore, poète spiritualiste un peu à la façon de Lamartine. Depuis, dans Symboles et de plus récentes productions théâtrales, il s’est écarté de cette manifestation absolument spiritualiste sans qu’on puisse nettement définir le terrain philosophique où il s’est placé. Il est arrivé à la grande notoriété depuis ses Mystères dramatiques représentés au théâtre des Marionnettes de la rue Vivienne.


« Mon cher confrère,

» Je regrette bien que vous vous soyez dérangé plusieurs fois pour me voir, et en pure perte. Je pensais recevoir un mot de vous en réponse à ma précédente lettre, où je vous demandais quel délai vous m’accordiez pour résoudre les questions à la mode. Vos visites réitérées m’ont fait penser que vous ne pouviez pas attendre, et, ces jours-ci, j’ai tâché de rassembler mes idées sur les choses en litige. Je dois vous avouci’ que je n’y suis point parvenu, ce qui doit tenir à ce que, précisément, je n’ai aucune idée sur tout cela. Je vous l’ai dit, les théories littéraires n’offrent pour moi aucun intérêt. Elles ne valent que suivant l’usage qu’on en fait. Il est toujours permis d’essayer de renouveler la langue et de modifier la métrique. Il y faut seulement beaucoup d’intelligence, d’art, de tact et de mesure, — qualités qui ne foisonnent pas.

» Je pense que les novateurs devraient, en général, se montrer d’abord capables d’exceller dans les formes en usage ; si leur maîtrise de la langue et de la métrique actuelle étaient incontestables, leurs innovations feraient réfléchir davantage.

» Sur toutes les questions de métrique et de langage que l’on a agitées ces temps-ci, il est très facile d’émettre les théories les plus diverses et de les justitier par des arguments. Je demande à ne pas prendre part à ces joutes de dialectique. Quant à juger en bloc ou séparément un grand nombre de jeunes écrivains, dont la plupart me sont peu familiers, je m’en sens tout à tait incapable. Je n’ai point qualité pour le faire, et j’aurais d’ailleurs peu de goût à distribuer à mes confrères des bons ou des mauvai| points. Je pense que, parmi les poètes, jeunes ou vieux, malgré toutes les différences de tempérament et d’esthétique, chacun fait de son mieux ; du moins c’est mon cas. Je demande qu’on me laisse travailler dans mon coin, et j’accorde la même licence aux autres.

Je ne sais trop que répondre à votre question sur l’évolution de notre littérature vers plus d’idéal ou vers plus de vérité. Ces termes, pour moi, ne sont nullement antithétiques. Il n’est pas un écrivain dont l’œuvre me donne une plus profonde impression de vérité que Dante ; ce fut, je pense, un idéaliste.

» Il y a peut-être, dans la poésie actuelle, une ten- dance à abuser du rêve. « Dans la veille, dit Aristote, nous avons un monde en commun ; dans le rêve. il chacun a le sien. » Cela est fort intéressant ; mais un art qui, très personnel, reste compréhensible à quelques gens, et, par certains côtés, à toute une foule, me semble supérieur à une rêverie solitaire.

» En restant dans une vague généralité, l’idéalisme et le naturalisme sont deux éléments contradictoires et nécessaires de toute œuvre d’art. Tantôt l’un domine, tantôt c’est l’autre ; les réactions sont inévitables. Je n’aime guère les romans, et j’en lis le moins possible ; toutefois je pense que Zola a du génie ; et ce génie n’est nullement infirmé par les ineptes théories (pseudo-scientifiques) que le puissant écrivain a essayé de propager.

» II est souvent question de Verlaine dans les consultations que vous avez publiées. J’aime beaucoup son œuvre, qui ne vient à l’appui d’aucune théorie, et que nul groupe de gens n’a le droit d’accaparer. Mes préférences vont aux pages les plus classiques des œuvres de sa maturité ; il me semble que dans Sagesse, Amour, Bonheur, là où le sentiment est le plus profond, le plus vrai, le plus émouvant, là aussi la langue est plus saine, plus française, le vers plus solide et d’un nombre plus saisissable. Je citerai, par exemple, les magnifiques vers qui terminent Sagesse :

C’est la fête du blé, c’est la fête du pain…

» Cela n’empêche pas d’être fort sensible aux délices de l’impair et à l’impressionnisme délicat de Verlaine. En tout cas, je préfère de beaucoup les livres que j’ai cités à la Bonne chanson et aux Fêtes galantes, œuvres exquises mais d’une portée bien moindre, d’un accent moins fort et d’un ton moins individuel. Il est vrai que, dans les derniers livres de Verlaine, le vers est souvent très dégingandé, la langue molle et imprécise ; mais ce qu’ils contiennent de moins bon, c’est encore bien savoureux, et il y règne parfois une absurdité délicieuse.

» Comme je vous l’ai dit précédemment, je n’ai pas l’intention de juger le groupe symboliste, — composé, sans doute, de gens qui bientôt tireront chacun de leur côté, et dont les uns auront du ta|ent, tandis que les autres n’en auront pas. Mais pour avoir la joie d’écrire un nom qui m’est cher, et qui, je pense, n’a pas figuré encore dans votre enquête, je déclare que je donnerais toutes les productions, à moi connues, de nos symbolistes, pour n’importe laquelle des chroniques rimées de Raoul Ponchon. Je n’offenserai pas la modestie de mon ami par des éloges déplacés : je dirai seulement qu’il est original sans se battre les flancs pour l’être, et que je ne connais pas un poète du groupe symboliste qui, présentement, soit dans le même cas.

» Voilà, mon cher confrère, tout ce que je peux vous dire en réponse à vos questions. J’avoue que ma consultation offre un maigre intérêt ; faites-en ce qu’il vous plaira.

» Cordialement à vous.

 » Maurice Bouchor. »