En voyage, tome I (Hugo, éd. 1906)/Lettre XX

Texte établi par Gustave SimonLibrairie Ollendorff (Œuvres complètes de Victor Hugo / En voyage, tome Ip. 153-184).


LETTRE XX.
De Lorch à Bingen.


La langue légale et la langue française. — Loi : Article unique : Qui parlera français paiera l’amende. — Théorie du voyage à pied. — Souvenirs. — Première aventure. — Note sur Claye. — Ce qui apparaît à l’auteur entre la quatrième et la cinquième ligne. — L’auteur voit des ours en plein midi. — Peinture gracieuse d’après nature. — L’auteur laisse entrevoir l’inexprimable plaisir que lui font les tragédies classiques. — Intéressant épisode de la mouche. — Incident. — Ce que signifie l’intervalle qui sépare les mots entendre passer des mots les sérénades. — Incident. — Incident. — Incident. — Incident. — Explication. — Cela n’empêche pas que l’auteur eût fort bien pu être accepté par ces saltimbanques à quatre pattes comme le dessert de leur déjeuner. — Deuxième aventure. — G. — Histoire naturelle chimérique d’Aristote et de Pline. — En quels lieux les hommes font volontiers leurs plus monstrueuses inepties. — Incident. — Un rébus d’Horace. — D’où venait le vacarme. — Portrait de deux hommes admirés. — Tableau de beaucoup d’hommes qui admirent. — L’homme chevelu parle. G. tressaille. — L’auteur écrit ce que dit le charlatan. — Dialogue de celui qui est en haut avec celui qui est en bas. — L’auteur éclate de rire et indigne tous ceux qui l’entourent. — Puissance de ce qui est inintelligible sur ce qui est inintelligent. — Mot amer de G. sur la troisième classe de l’Institut. — Dans quelles circonstances l’auteur voyage à pied. — Furstemberg. — L’auteur grimpe assez haut pour constater une erreur des antiquaires. — Cadenet, Luynes, Brandes. — L’auteur subit sur la grande route son examen de bachelier. — Heimberg. — Sonneck. — Falkenburg. — L’auteur va devant lui. — Noms et fantômes évoqués. — Contemplation. — Un château en ruine. — L’auteur y entre. — Ce qu’il y trouve. — Tombeau mystérieux. — Apparition gracieuse. — L’auteur se met à parler anglais de la façon la plus grotesque. — Esquisse d’une théorie des femmes, des filles et des enfants. — Stella. — L’auteur, quoique découragé et humilié, s’aventure à faire quatre vers français. — Conjectures sur l’homme sans tête. — L’auteur cherche dans le Falkenburg les traces de Guntram et de Liba. — La langue de l’homme a de si singuliers caprices, que Trajani Castrum devient Trecktlingshausen. — L’auteur déjeune d’un gigot horriblement dur. — Sa grandeur d’âme à cette occasion. — Paysage. — Saint-Clément. — Le Reichenstein. — Le Rheinstein. — Le Vaugtsberg. — L’auteur raconte des choses de son enfance. — Légende du mauvais archevêque. — Au neuvième siècle on était mangé par les rats sur le Rhin comme on l’est aujourd’hui à l’Opéra. — Moralité des contes différente de la moralité de l’histoire. — Mauth et Maüse. — Comment une petite estampe encadrée de noir, accrochée au-dessus du lit d’un enfant, devient pour lui, quand il est homme, une grande et formidable vision. — Crépuscule. — L’auteur se risque encore à faire des vers français. — Effrayante apparition entre deux montagnes de l’estampe encadrée de noir. — La Maüsethurm. — Vertige. — L’auteur réveille un batelier qui se trouve là. — À quel trajet l’auteur se hasarde. — Le Bingerloch. — Réalités difformes et fantastiques vues au milieu de la nuit. — Ce que l’auteur trouve dans le lieu sinistre où il est allé. — Description minutieuse et détaillée de cette chose horrible et célèbre. — Salut au drapeau. — Arrivée à Bingen. — Visite au Klopp. — La Grande-Ourse.


Bingen, 27 août.

De Lorch à Bingen il y a deux milles d’Allemagne, en d’autres termes, quatre lieues de France, ou seize kilomètres dans l’affreuse langue que la loi veut nous faire, comme si c’était à la loi de faire la langue. Tout au contraire, mon ami, dans une foule de cas, c’est à la langue de faire la loi.

Vous savez mon goût. Toutes les fois que je puis continuer un peu ma route à pied, c’est-à-dire convertir le voyage en promenade, je n’y manque pas.

Rien n’est charmant, à mon sens, comme cette façon de voyager. — À pied ! — On s’appartient, on est libre, on est joyeux ; on est tout entier et sans partage aux incidents de la route, à la ferme où l’on déjeune, à l’arbre où l’on s’abrite, à l’église où l’on se recueille. On part, on s’arrête, on repart ; rien ne gêne, rien ne retient. On va et on rêve devant soi. La marche berce la rêverie ; la rêverie voile la fatigue. La beauté du paysage cache la longueur du chemin. On ne voyage pas, on erre. À chaque pas qu’on fait, il vous vient une idée. Il semble qu’on sente des essaims éclore et bourdonner dans son cerveau. Bien des fois, assis à l’ombre au bord d’une grande route, à côté d’une petite source vive d’où sortaient avec l’eau la joie, la vie et la fraîcheur, sous un orme plein d’oiseaux, près d’un champ plein de faneuses, reposé, serein, heureux, doucement occupé de mille songes, j’ai regardé avec compassion passer devant moi, comme un tourbillon où roule la foudre, la chaise de poste, cette chose étincelante et rapide qui contient je ne sais quels voyageurs lents, lourds, ennuyés et assoupis ; cet éclair qui emporte des tortues. — Oh ! comme ces pauvres gens, qui sont souvent des gens d’esprit et de cœur, après tout, se jetteraient vite à bas de leur prison, où l’harmonie du paysage se résout en bruit, le soleil en chaleur et la route en poussière, s’ils savaient toutes les fleurs que trouve dans les broussailles, toutes les perles que ramasse dans les cailloux, toutes les houris que découvre parmi les paysannes l’imagination ailée, opulente et joyeuse d’un homme à pied ! Musa pedestris.

Et puis tout vient à l’homme qui marche. Il ne lui surgit pas seulement des idées, il lui échoit des aventures ; et, pour ma part, j’aime fort les aventures qui m’arrivent. S’il est amusant pour autrui d’inventer des aventures, il est amusant pour soi-même d’en avoir.

Je me rappelle qu’il y a sept ou huit ans j’étais allé à Claye, à quelques lieues de Paris. Pourquoi ? je ne m’en souviens plus, je trouve seulement dans mon livre de notes ces quelques lignes. Je vous les transcris, parce qu’elles font, pour ainsi dire, partie de la chose quelconque que je veux vous raconter :

— « Un canal au rez-de-chaussée, un cimetière au premier étage, quelques maisons au second, voilà Claye. Le cimetière occupe une terrasse avec balcon sur le canal, d’où les mânes des paysans de Claye peuvent entendre passer les sérénades, s’il y en a, sur le bateau-poste de Paris à Meaux, qui fait quatre lieues à l’heure. Dans ce pays-là on n’est pas enterré, on est enterrassé. C’est un sort comme un autre. » —

Je m’en revenais à Paris à pied ; j’étais parti d’assez grand matin, et vers midi, les beaux arbres de la forêt de Bondy m’invitant, à un endroit où le chemin tourne brusquement, je m’assis, adossé à un chêne, sur un talus d’herbe, les pieds pendants dans un fossé, et je me mis à crayonner sur mon livre vert la note que vous venez de lire.

Comme j’achevais la quatrième ligne, — que je vois aujourd’hui sur le manuscrit séparée de la cinquième par un assez large intervalle, — je lève vaguement les yeux, et j’aperçois, de l’autre côté du fossé, sur le bord de la route, devant moi, à quelques pas, un ours qui me regardait fixement. En plein jour on n’a pas de cauchemar ; on ne peut être dupe d’une forme, d’une apparence, d’un rocher difforme ou d’un tronc d’arbre absurde. Lo que puede un sastre est formidable la nuit, mais à midi, par un soleil de mai, on n’a pas d’hallucination. C’était bien un ours, un ours vivant, un véritable ours, parfaitement hideux du reste. Il était gravement assis sur son séant, me montrant le dessous poudreux de ses pattes de derrière, dont je distinguais toutes les griffes, ses pattes de devant mollement croisées sur son ventre. Sa gueule était entr’ouverte ; une de ses oreilles, déchirée et saignante, pendait à demi ; sa lèvre inférieure, à moitié arrachée, laissait voir ses crocs déchaussés ; un de ses yeux était crevé, et avec l’autre il me regardait d’un air sérieux.

Il n’y avait pas un bûcheron dans la forêt, et le peu que je voyais du chemin à cet endroit-là était absolument désert.

Je n’étais pas sans éprouver quelque émotion. On se tire parfois d’affaire avec un chien en l’appelant Fox, Soliman ou Azor ; mais que dire à un ours ? D’où venait cet ours ? Que signifiait cet ours dans la forêt de Bondy, sur le grand chemin de Paris à Claye ? À quoi rimait ce vagabond d’un nouveau genre ? — C’était fort étrange, fort ridicule, fort déraisonnable, et après tout fort peu gai. J’étais, je vous l’avoue, très perplexe. Je ne bougeais pas cependant ; je dois dire que l’ours, de son côté, ne bougeait pas non plus ; il me paraissait même, jusqu’à un certain point, bienveillant. Il me regardait aussi tendrement que peut regarder un ours borgne. À tout prendre, il ouvrait bien la gueule, mais il l’ouvrait comme on ouvre une bouche. Ce n’était pas un rictus, c’était un bâillement ; ce n’était pas féroce, c’était presque littéraire. Cet ours avait je ne sais quoi d’honnête, de béat, de résigné et d’endormi ; et j’ai retrouvé depuis cette expression de physionomie à de vieux habitués de théâtre qui écoutaient des tragédies. En somme, sa contenance était si bonne, que je résolus aussi, moi, de faire bonne contenance. J’acceptai l’ours pour spectateur, et je continuai ce que j’avais commencé. Je me mis donc à crayonner sur mon livre la cinquième ligne de la note ci-dessus, laquelle cinquième ligne, comme je vous le disais tout à l’heure, est sur mon manuscrit très écartée de la quatrième ; ce qui tient à ce que, en commençant à l’écrire, j’avais les yeux fixés sur l’œil de l’ours.

Pendant que j’écrivais, une grosse mouche vint se poser sur l’oreille ensanglantée de mon spectateur. Il leva lentement sa patte droite et la passa par-dessus son oreille avec le mouvement d’un chat. La mouche s’envola. Il la chercha du regard ; puis, quand elle eut disparu, il saisit ses deux pattes de derrière avec ses deux pattes de devant, et comme satisfait de cette attitude classique, il se remit à me contempler. Je déclare que je suivais ces mouvements variés avec intérêt.

Je commençais à me faire à ce tête-à-tête, et j’écrivais la sixième ligne de la note, lorsque survint un incident ; un bruit de pas précipités se fit entendre dans la grande route, et tout à coup je vis déboucher du tournant un autre ours, un grand ours noir ; le premier était fauve. Cet ours noir arriva au grand trot, et, apercevant l’ours fauve, vint se rouler gracieusement à terre auprès de lui. L’ours fauve ne daignait pas regarder l’ours noir, et l’ours noir ne daignait pas faire attention à moi.

Je confesse qu’à cette nouvelle apparition, qui élevait mes perplexités à la seconde puissance, ma main trembla. J’étais en train d’écrire cette ligne : « … peuvent entendre passer les sérénades. » Sur mon manuscrit je vois aujourd’hui un assez grand intervalle entre ces mots : entendre passer et ces mots : les sérénades. Cet intervalle signifie — Un deuxième ours !

Deux ours ! pour le coup, c’était trop fort. Quel sens cela avait-il ? À qui en voulait le hasard ? Si j’en jugeais par le côté d’où l’ours noir avait débouché, tous venaient de Paris, pays où il y a pourtant peu de bêtes, — sauvages surtout.

J’étais resté comme pétrifié. L’ours fauve avait fini par prendre part aux jeux de l’autre, et, à force de se rouler dans la poussière, tous deux étaient devenus gris. Cependant j’avais réussi à me lever, et je me demandais si j’irais ramasser ma canne, qui avait roulé à mes pieds dans le fossé, lorsqu’un troisième ours survint, un ours rougeâtre, petit, difforme, plus déchiqueté et plus saignant encore que le premier ; puis un quatrième, puis un cinquième et un sixième, ces deux-là trottant de compagnie. Ces quatre derniers ours traversèrent la route comme des comparses traversent le fond d’un théâtre, sans rien voir et sans rien regarder, presque en courant et comme s’ils étaient poursuivis. Cela devenait trop inexplicable pour que je ne touchasse pas à l’explication. J’entendis des aboiements et des cris ; dix ou douze boule-dogues, sept ou huit hommes armés de bâtons ferrés et des muselières à la main, firent irruption sur la route, talonnant les ours qui s’enfuyaient. Un de ces hommes s’arrêta, et, pendant que les autres ramenaient les bêtes muselées, il me donna le mot de cette bizarre énigme. Le maître du cirque de la barrière du Combat profitait des vacances de Pâques pour envoyer ses ours et ses dogues donner quelques représentations à Meaux. Toute cette ménagerie voyageait à pied. À la dernière halte on l’avait démuselée pour la faire manger ; et, pendant que leurs gardiens s’attablaient au cabaret voisin, les ours avaient profité de ce moment de liberté pour faire à leur aise, joyeux et seuls, un bout de chemin.

C’étaient des acteurs en congé.

Voilà une de mes aventures de voyageur à pied.

Dante raconte en commençant son poëme qu’il rencontra un jour dans un bois une panthère, puis après la panthère un lion, puis après le lion une louve. Si la tradition dit vrai, dans leurs voyages en Égypte, en Phénicie, en Chaldée et dans l’Inde, les sept sages de Grèce eurent tous de ces aventures-là. Ils rencontrèrent chacun une bête différente, comme il sied à des sages qui ont tous une sagesse différente. Thalès de Milet fut suivi longtemps par un griffon ailé ; Bias de Priène fit route côte à côte avec un lynx ; Périandre de Corinthe fit reculer un léopard en le regardant fixement ; Solon d’Athènes marcha hardiment droit à un taureau furieux ; Pittacus de Mitylène fit rencontre d’un souassouaron ; Cléobule de Rhodes fut accosté par un lion, et Chilon de Lacédémone par une lionne. Tous ces faits merveilleux, si on les examinait d’un peu près, s’expliqueraient probablement par des ménageries en congé, par des vacances de Pâques et des barrières du Combat. En racontant convenablement mon aventure des ours, dans deux mille ans j’aurais peut-être eu je ne sais quel air d’Orphée. Dictus ob hoc lenire tigres. Voyez-vous, mon ami, mes pauvres ours saltimbanques donnent la clef de beaucoup de prodiges. N’en déplaise aux poëtes antiques et aux philosophes grecs, je ne crois guère à la vertu d’une strophe contre un léopard ni à la puissance d’un syllogisme sur une hyène, mais je pense qu’il y a longtemps que l’homme, cette intelligence qui transforme à sa guise les instincts, a trouvé le secret de dégrader les lions et les tigres, de détériorer les animaux et d’abrutir les bêtes.

L’homme croit toujours et partout avoir fait un grand pas quand il a substitué, à force d’enseignements intelligents, la stupidité à la férocité.

À tout prendre, c’en est peut-être un. Sans ce pas-là j’aurais été mangé, — et les sept sages de Grèce aussi.

Puisque je suis en train de souvenirs, permettez-moi encore une petite histoire.

Vous connaissez G—, ce vieux poëte-savant, qui prouve qu’un poëte peut être patient, qu’un savant peut être charmant et qu’un vieillard peut être jeune. Il marche comme à vingt ans. En avril 183., nous faisions ensemble je ne sais quelle excursion dans le Gâtinais. Nous cheminions côte à côte par une fraîche matinée réchauffée d’un soleil réjouissant. Moi que la vérité charme et que le paradoxe amuse, je ne connais pas de plus agréable compagnon que G—. Il sait toutes les vérités prouvées, il invente tous les paradoxes possibles.

Je me souviens que sa fantaisie en ce moment-là était de me soutenir que le basilic existe. Pline en parle et le décrit, me disait-il. Le basilic naît dans le pays de Cyrène, en Afrique. Il est long d’environ douze doigts ; il a sur la tête une tache blanche qui lui fait un diadème ; et, quand il siffle, les serpents s’enfuient. La Bible dit qu’il a des ailes. Ce qui est prouvé, c’est que, du temps de saint Léon, il y eut à Rome, dans l’église de Sainte-Luce, un basilic qui infecta de son haleine toute la ville. Le saint pape osa s’approcher de la voûte humide et sombre sous laquelle était le monstre, et Scaliger dit en assez beau style qu’il l’éteignit par ses prières.

G— ajoutait, me voyant incrédule au basilic, que certains lieux ont une vertu particulière sur certains animaux ; qu’à Sériphe, dans l’Archipel, les grenouilles ne coassent point ; qu’à Reggio, en Calabre, les cigales ne chantent pas ; que les sangliers sont muets en Macédoine ; que les serpents de l’Euphrate ne mordent point les indigènes, même endormis, mais seulement les étrangers ; tandis que les scorpions du mont Latmos, inoffensifs pour les étrangers, piquent mortellement les habitants du pays. Il me faisait, ou plutôt il se faisait à lui-même une foule de questions, et je le laissais aller. Pourquoi y a-t-il une multitude de lapins à Mayorque, et pourquoi n’y en a-t-il pas un seul à Yviza ? Pourquoi les lièvres meurent-ils à Ithaque ? D’où vient qu’on ne saurait trouver un loup sur le mont Olympe, ni une chouette dans l’île de Crète, ni un aigle dans l’île de Rhodes ?

Et, me voyant sourire, il s’interrompait : — Tout beau ! mon cher ; mais ce sont là des opinions d’Aristote ! — À quoi je me contentais de répondre : — Mon ami, c’est de la science morte ; et la science morte n’est plus de la science, c’est de l’érudition. — Et G— me répliquait avec son doux regard plein de gravité et d’enthousiasme : — Vous avez raison. La science meurt ; il n’y a que l’art qui soit immortel. Un grand savant fait oublier un autre grand savant ; quant aux grands poëtes du passé, les grands poëtes du présent et de l’avenir ne peuvent que les égaler. Aristote est dépassé, Homère ne l’est pas.

Cela dit, il devenait pensif, puis il se mettait à chercher un bupreste dans l’herbe ou une rime dans les nuages.

Nous arrivâmes ainsi près de Milly, dans une plaine où l’on voit encore les vestiges d’une masure devenue fameuse dans les procès des sorciers du dix-septième siècle. Voici à quelle occasion. Un loup-cervier ravageait le pays. Des gentilshommes de la vénerie du roi le traquèrent avec grand renfort de valets et de paysans. Le loup, poursuivi dans cette plaine, gagna cette masure et s’y jeta. Les chasseurs entourèrent la masure, puis y entrèrent brusquement. Ils y trouvèrent une vieille femme, une vieille femme hideuse, sous les pieds de laquelle était encore la peau du loup que Satan n’avait pas eu le temps de faire disparaître dans sa chausse-trape. Il va sans dire que la vieille fut brûlée sur un fagot vert ; ce qui s’exécuta devant le beau portail de la cathédrale de Sens.

J’admire que les hommes, avec une sorte de coquetterie inepte, soient toujours venus chercher ces calmes et sereines merveilles de l’intelligence humaine pour faire devant elles leurs plus grosses bêtises.

Cela se passait en 1636, dans l’année où Corneille faisait jouer le Cid.

Comme je racontais cette histoire à G— : — écoutez, me dit-il. — Nous entendions, en effet, sortir d’un petit groupe de maisons caché dans les arbres à notre gauche la fanfare d’un charlatan. G— a toujours eu du goût pour ce genre de bruit grotesque et triomphal. — Le monde, me disait-il un jour, est plein de grands tapages sérieux dont ceci est la parodie. Pendant que les avocats déclament sur le tréteau politique, pendant que les rhéteurs pérorent sur le tréteau scolastique, moi je vais dans les prés, je catalogue des moucherons et je collationne des brins d’herbe, je me pénètre de la grandeur de Dieu, et je serai toujours charmé de rencontrer à tout bout de champ cet emblème bruyant de la petitesse des hommes, ce charlatan s’essoufflant sur sa grosse caisse, ce Bobino, ce Bobèche, cette ironie ! Le charlatan se mêle à mes études et les complète ; je fixe cette figure avec une épingle dans mon carton comme un scarabée ou comme un papillon, et je classe l’insecte humain parmi les autres.

G— m’entraîna donc vers le groupe de maisons, d’où venait le bruit ; — un assez chétif hameau, qui se nomme, je crois, Petit-Sou, ce qui m’a rappelé ce bourg d’Asculum, sur la route de Trivicum à Brindes, lequel fit faire un rébus à Horace :

Mansuri oppidulo Quod versu dicere non est,
Signis perfacile est.

Āsculum en effet ne peut entrer dans un vers alexandrin.

C’était la fête du village. La place, l’église et la mairie étaient endimanchées. Le ciel lui-même, coquettement décoré d’une foule de jolis nuages blancs et roses, avait je ne sais quoi d’agreste, de joyeux et de dominical. Des rondes de petits enfants et de jeunes filles, doucement contemplées par des vieillards, occupaient un bout de la place qui était tapissé de gazon ; à l’autre bout, pavé de cailloux aigus, la foule entourait une façon de tréteau adossé à une manière de baraque. Le tréteau était composé de deux planches et d’une échelle ; la baraque était recouverte de cette classique toile à damier bleu et blanc qui rappelle des souvenirs de grabat, et qui, se faisant au besoin souquenille, a fait donner le nom de paillasses à tous les valets de tous les charlatans. À côté du tréteau s’ouvrait la porte de la baraque, une simple fente dans la toile, et au-dessus de cette porte, sur un écriteau blanc orné de ce mot en grosses majuscules noires :

MICROSCOPE
fourmillaient, grossièrement dessinés dans mille attitudes fantastiques, plus d’animaux effrayants, plus de monstres chimériques, plus d’êtres impossibles que saint Antoine n’en a vu et que Callot n’en a rêvé.

Deux hommes faisaient figure sur ce tréteau. L’un, sale comme Job, bronzé comme Ptha, coiffé comme Osiris, gémissant comme Memnon, avait je ne sais quoi d’oriental, de fabuleux, de stupide et d’égyptien, et frappait sur un gros tambour tout en soufflant au hasard dans une flûte. L’autre le regardait faire. C’était une espèce de Sbrigani, pansu, barbu, velu et chevelu, l’air féroce, et vêtu en hongrois de mélodrame.

Autour de cette baraque, de ce tréteau et de ces deux hommes, force paysans passionnés, force paysannes fascinées, force admirateurs les plus affreux du monde ouvraient des bouches niaises et des yeux bêtes. Derrière l’estrade, quelques enfants pratiquaient artistement des trous à la vieille toile blanche et bleue, qui faisait peu de résistance et leur laissait voir l’intérieur de la baraque.

Comme nous arrivions, l’égyptien termina sa fanfare, et le Sbrigani se mit à parler. G— se mit à écouter.

Excepté l’invitation d’usage Entrez et vous verrez, etc., je déclare que ce que disait ce fantoche était parfaitement inintelligible pour moi, pour les paysans et pour l’égyptien, lequel avait pris une posture de bas-relief et prêtait l’oreille avec autant de dignité que s’il eût assisté à la dédicace des grandes colonnes de la salle hypostyle de Karnac par Menephta Ier, père de Rhamsès II.

Cependant, dès les premières paroles du charlatan, G— avait tressailli. Au bout de quelques minutes, il se pencha vers moi et me dit tout bas : — Vous qui êtes jeune, qui avez de bons yeux et un crayon, faites-moi le plaisir d’écrire ce que dit cet homme. — Je voulus demander à G— l’explication de cet étrange désir ; mais déjà son attention était retournée au tréteau avec trop d’énergie pour qu’il m’entendît. Je pris le parti de satisfaire G—, et, comme le charlatan parlait avec une lenteur solennelle, voici ce que j’écrivis sous sa dictée :

— « La famille des scyres se divise en deux espèces ; la première n’a pas d’yeux ; la seconde en a six, ce qui la distingue du genre cunaxa, qui en a deux, et du genre bdella, qui en a quatre. »

Ici G—, qui écoutait avec un intérêt de plus en plus profond, ôta son chapeau, et, s’adressant au charlatan de sa voix la plus gracieuse et la plus adoucie : — Pardon, monsieur, mais vous ne nous dites rien du groupe des gamases ?

— Qui parle là ? dit l’homme, jetant un coup d’œil sur l’assistance, mais sans surprise et sans hésitation. Ce vieux ? Eh bien, mon vieux, dans le groupe des gamases, je n’ai trouvé qu’une espèce, c’est un dermanyssus, parasite de la chauve-souris pipistrelle.

— Je croyais, reprit G— timidement, que c’était un glyciphagus cursor.

— Erreur, mon brave, répliqua le Sbrigani. Il y a un abîme entre le glyciphagus et le dermanyssus. Puisque vous vous occupez de ces grandes questions, étudiez la nature. Consultez Degeer, Hering et Hermann. Observez (j’écrivais toujours) le sarcoptes ovis, qui a au moins une des deux paires de pattes postérieures complète et caronculée ; le sarcoptes rupiapræ, dont les pattes postérieures sont rudimentaires et sétigères, sans vésicule et sans tarses ; le sarcoptes hippopodos, qui est peut-être un glyciphage…

— Vous n’en êtes pas sûr ? interrompit G— presque avec respect.

— Je n’en suis pas sûr, répondit majestueusement le charlatan. Oui, je dois à la sainte vérité d’avouer que je n’en suis pas sûr. Ce dont je suis sûr, c’est d’avoir recueilli un glyciphage dans les plumes du grand-duc. Ce dont je suis sûr, c’est d’avoir trouvé, en visitant des galeries d’anatomie comparée, des glyciphages dans les cavités, entre les cartilages et sous les épiphyses des squelettes.

— Voilà qui est prodigieux ! murmura G—.

— Mais, poursuivit l’homme, ceci m’entraîne trop loin. Je vous parlerai une autre fois, messieurs, du glyciphage et du psoropte. L’animal extraordinaire et redoutable que je vais vous montrer aujourd’hui, c’est le sarcopte. Chose effrayante et merveilleuse ! l’acarien du chameau, qui ne ressemble pas à celui du cheval, ressemble à celui de l’homme. De là une confusion possible, dont les suites seraient funestes (j’écrivais toujours). Étudions-les, messieurs ; étudions ces monstres. La forme de l’un et de l’autre est à peu près la même ; mais le sarcopte du dromadaire est un peu plus allongé que le sarcopte humain ; la partie intermédiaire des poils postérieurs, au lieu d’être la plus petite, est la plus grande. La face ventrale a aussi ses particularités. Le collier est plus nettement séparé dans le sarcoptes hominis, et il envoie inférieurement une pointe aciculiforme, qui n’existe pas dans le sarcoptes dromadarii. Ce dernier est plus gros que l’autre. Il y a aussi une différence énorme aux épines de la base des pattes postérieures ; elles sont simples dans la première espèce, et inégalement bifides dans la seconde... —

Ici, las d’écrire toutes ces choses ténébreuses et imposantes, je ne pus m’empêcher de pousser le coude de G— et de lui demander tout bas : — Mais de quoi diable parle cet homme ?

G— se tourna à demi vers moi et me dit avec gravité : — De la gale.

Je partis d’un éclat de rire si violent, que le livre de notes me tomba des mains. G— le ramassa, m’arracha le crayon, et sans daigner répliquer à ma gaîté même par un geste de mépris, plus que jamais attentif aux paroles du charlatan, il continua d’écrire à ma place, dans l’attitude recueillie et raphaëlesque d’un disciple de l’école d’Athènes.

Je dois dire que les paysans, de plus en plus éblouis, partageaient, au suprême degré, l’admiration et la béatitude de G—. L’extrême science et l’extrême ignorance se touchent par l’extrême naïveté. Le dialogue obscur et formidable de G— et du charlatan avait parfaitement réussi près des villageois de l’honnête pays de Petit-Sou. Le peuple est comme l’enfant, il s’émerveille de ce qu’il ne comprend pas. Il aime l’inintelligible, le hérissé, l’amphigouri déclamatoire et merveilleux. Plus l’homme est ignorant, plus l’obscur le charme ; plus l’homme est barbare, plus le compliqué lui plaît. Rien n’est moins simple qu’un sauvage. Les idiomes des hurons, des botocudos et des chesapeacks sont des forêts de consonnes à travers lesquelles, à demi engloutis dans la vase des idées mal rendues, se trament des mots immenses et hideux, comme rampaient les monstres antédiluviens sous les inextricables végétations du monde primitif. Les algonquins traduisent ce mot si court, si simple et si doux, France, par Mittigouchiouekendalakiank.

Aussi, quand la baraque s’ouvrit, la foule, impatiente de contempler les merveilles promises, s’y précipita. Les mittigouchiouekendalakiank des charlatans se résolvent toujours en une pluie de liards ou de doublons dans leur escarcelle, selon qu’ils se sont adressés au peuple d’en bas ou au peuple d’en haut.

Une heure après, nous avions repris notre promenade et nous suivions la lisière d’un petit bois, G— ne m’avait pas encore adressé une parole. Je faisais mille efforts inutiles pour rentrer en grâce. Tout à coup, paraissant sortir d’une profonde rêverie et comme se répondant à lui-même, il dit :

— Et il en parle fort bien !

— De la gale, n’est-ce pas ? dis-je fort timidement.

— Oui, pardieu, de la gale ! me répondit G— avec fermeté.

Il ajouta après un silence :

— Cet homme a fait de magnifiques observations microscopiques. De vraies découvertes.

Je hasardai encore un mot.

— Il aura étudié son sujet sur ce pharaon d’Égypte dont il a fait son laquais et son musicien.

Mais G— ne m’entendait déjà plus.

— Quelle prodigieuse chose ! s’écria-t-il, et quel sujet de méditation mélancolique ! La maladie suit l’homme après la mort. Les squelettes ont la gale !

Il y eut encore un silence, puis il reprit :

— Cet homme manque à la troisième classe de l’Institut. Il y a bien des académiciens qui sont charlatans ; voilà un charlatan qui devrait être académicien.

Maintenant, mon ami, je vous vois d’ici rire à votre tour et vous écrier : — Est-ce tout ? oh ! les aimables aventures, les engageantes histoires, et quel voyageur à pied vous êtes ! Rencontrer des ours, ou entendre un avaleur de sabres, bras nus et ceinturonné de rouge, confronter en plein air l’acarus de l’homme à l’acarus du chameau et faire à des paysans un cours philosophique de gale comparée ! Mais, en vérité, il faut en grande hâte se jeter en bas de sa chaise de poste, et ce sont là de merveilleux bonheurs !

Comme il vous plaira. Quant à moi, je ne sais si c’est le matin, si c’est le printemps ou si c’est ma jeunesse qui se mêle à ces souvenirs, déjà anciens, hélas ! mais ils rayonnent en moi. Je leur trouve des charmes que je ne puis dire. Riez donc tant que vous voudrez du voyageur à pied, je suis toujours tout prêt à recommencer, et, s’il m’arrivait encore aujourd’hui quelque aventure pareille, « j’y prendrais un plaisir extrême ».

Mais de semblables bonnes fortunes sont rares, et, quand j’entreprends une excursion à pied, pourvu que le ciel ait un air de joie, pourvu que les villages aient un air de bonheur, pourvu que la rosée tremble à la pointe des herbes, pourvu que l’homme travaille, que le soleil brille et que l’oiseau chante, je remercie le bon Dieu, et je ne lui demande pas d’autres aventures. — L’autre jour donc, à cinq heures et demie du matin, après avoir donné les ordres nécessaires pour faire transporter mon bagage à Bingen, dès l’aube, je quittais Lorch, et un bateau me transportait sur le bord opposé. Si vous suivez jamais cette route, faites de même. Les ruines romaines, romanes et gothiques de la rive gauche ont plus d’intérêt pour le piéton que les ardoises de la rive droite. À six heures j’étais assis, après une assez rude ascension à travers les vignes et les broussailles, sur la croupe d’une colline de lave éteinte qui domine le château de Furstenberg et la vallée de Diebach, et là je constatais une erreur des antiquaires. Ils racontent, et je vous écrivais d’après eux dans ma précédente lettre, que la grosse tour de Furstenberg, ronde en dehors, est hexagone au dedans. Or, du point élevé où je m’étais placé, je plongeais assez profondément dans la tour, et je puis vous affirmer, si la chose vous intéresse, qu’elle est ronde à l’intérieur comme à l’extérieur. Ce qui est remarquable, c’est sa hauteur, qui est prodigieuse, et sa forme, qui est singulière. Comme elle a d’énormes créneaux sans mâchicoulis, et comme elle va s’élargissant du sommet à la base, sans baies, sans fenêtres, percée à peine de quelques longues meurtrières, elle ressemble de la plus étrange manière aux mystérieux et massifs donjons de Samarcande, de Calicut ou de Canganor ; et l’on s’attend à voir plutôt apparaître au faîte de cette grosse tour presque hindoue le maharadja de Lahore ou le zamorin de Malabar que Louis de Bavière ou Gustave de Suède. Pourtant cette citadelle, plutôt orientale que gothique, a joué un grand rôle dans les luttes de l’Europe. Au moment où je songeais à toutes les échelles qui ont été successivement appliquées aux flancs de cette géante de pierre, et où je me rappelais le triple siège des bavarois en 1321, des suédois en 1632 et des français en 1689, un grimpereau l’escaladait gaîment.

Ce qui a causé l’erreur des antiquaires, c’est une tourelle qui défend la citadelle du côté de la montagne, et qui, ronde au dedans, est armée à son sommet d’un couronnement de mâchicoulis taillé à six pans. Ils ont pris la tourelle pour la tour et le dehors pour le dedans. Du reste, à cette heure matinale, grâce aux vapeurs encore posées et appuyées sur le sol, je ne distinguais que la tête du donjon, la cime des murailles, et à l’horizon, tout autour de moi, la haute crête des collines. À mes pieds, le fond du paysage était caché par une brume blanche et épaisse dont le soleil dorait le bord. On eût dit qu’un nuage était tombé dans la vallée.

Comme sept heures sonnaient dans ce nuage au clocher de Rheindiebach, qui est un hameau au pied de Furstenberg, le grimpereau s’envola et je me levai. Pendant que je descendais, le brouillard montait, et, lorsque je parvins au village, les rayons du soleil y arrivaient. Quelques instants après, j’avais laissé le village derrière moi, sans même avoir pensé, je l’avoue, à interroger l’écho fameux de son ravin, je cheminais joyeusement le long du Rhin, et j’échangeais un bonjour amical avec trois jeunes peintres qui s’en allaient, eux, vers Bacharach, le sac et le parapluie sur le dos. Toutes les fois que je rencontre trois jeunes gens qui voyagent à pied en mince équipage, allègres d’ailleurs et les yeux rayonnants comme si leur prunelle reflétait les féeries de l’avenir, je ne puis m’empêcher d’espérer pour eux la réalisation de leurs chimères, et de songer à ces trois frères, Cadenet, Luynes et Brandes, qui, il y a de cela deux cents ans, partirent un beau matin à pied pour la cour de Henri IV, n’ayant à eux trois qu’un manteau porté par chacun à son tour, et qui, quinze ans après, sous Louis XIII, étaient, le premier, duc de Chaulnes ; le deuxième, connétable de France ; le troisième, duc de Luxembourg. — Rêvez donc, jeunes gens, et marchez !

Ce voyage à trois paraît, du reste, être à la mode sur les bords du Rhin ; car je n’avais pas fait une demi-lieue, j’atteignais à peine Niederheimbach, que je rencontrais encore trois jeunes gens cheminant de compagnie. Ceux-là étaient évidemment des étudiants de quelqu’une de ces nobles universités qui fécondent la vieille Teutonie en civilisant la jeune Allemagne. Ils portaient la casquette classique, les longs cheveux, le ceinturon, la redingote serrée, le bâton à la main, la pipe de faïence coloriée à la bouche, et, comme les peintres, le bissac sur le dos. Sur la pipe du plus jeune des trois étaient peintes des armoiries, probablement les siennes. Ils paraissaient discuter avec chaleur, et s’en allaient, de même que les peintres, du côté de Bacharach. En passant près de moi, l’un d’eux me cria, en me saluant de la casquette :

Dic nobis, domne, in qua parte corporis animam veteres locant philosophi.

Je rendis le salut et je répondis :

In corde Plato, in sanguine Empedocles, inter duo supercilia Lucretius.

Les trois jeunes gens sourirent, et le plus âgé s’écria :

Vivat Gallia regina !

Je répliquai :

Vivat Germania mater !

Nous nous saluâmes encore une fois de la main, et je passai outre.

J’approuve cette façon de voyager à trois. Deux amants, trois amis.

Au-dessus de Niederheimbach s’étagent et se superposent les mamelons de la sombre forêt de Sann ou de Sonn, et là, parmi les chênes, se dressent deux forteresses écroulées, Heimburg, château des romains ; Sonneck, château des brigands. L’empereur Rodolphe a détruit Sonneck en 1282, le temps a démoli Heimburg. Une ruine plus mélancolique encore se cache dans les plis de ces montagnes, c’est Falkenburg.

J’avais, comme je vous l’ai dit, laissé le village derrière moi. Le soleil était ardent, la fraîche haleine du Rhin s’attiédissait, la route se couvrait de poussière ; à ma droite s’ouvrait étroitement entre deux rochers un charmant ravin plein d’ombre ; un tas de petits oiseaux y babillaient à qui mieux mieux et se livraient à d’affreux commérages les uns sur les autres dans les profondeurs des arbres ; un ruisseau d’eau vive grossi par les pluies, tombant de pierre en pierre, prenait des airs de torrent, dévastait les pâquerettes, épouvantait les moucherons et faisait de petites cascades tapageuses dans les cailloux ; je distinguais vaguement le long de ce ruisseau, dans les douces ténèbres que versaient les feuillages, un sentier que mille fleurs sauvages, le liseron, le passe-velours, l’hélichryson, le glaïeul aux lancéolés cannelées, la flambe aux neuf feuilles perses, cachaient pour le profane et tapissaient pour le poëte. Vous savez qu’il y a des moments où je crois presque à l’intelligence des choses ; il me semblait qu’une foule de voix murmuraient dans ce ravin et me disaient : — Où vas-tu ? tu cherches les endroits où il y a peu de pas humains et où il y a beaucoup de traces divines ; tu veux mettre ton âme en équilibre avec l’âme de la solitude ; tu veux de l’ombre et de la lumière, du mouvement et de la paix, des transformations et de la sérénité ; tu cherches le lieu où le verbe s’épanouit dans le silence, où l’on voit la vie à la surface de tout et où l’on sent l’éternité au fond ; tu aimes le désert et tu ne hais pas l’homme ; tu cherches de l’herbe et des mousses, des feuilles humides, des branches gonflées de sève, des oiseaux qui fredonnent, des eaux qui courent, des parfums qui se répandent. Eh bien, entre. Ce sentier est ton chemin.

Je ne me suis pas fait prier longtemps, je suis entré dans le ravin.

Vous dire ce que j’ai fait là, ou plutôt ce que la solitude m’y a fait ; comment les guêpes bourdonnaient autour des clochettes violettes ; comment les nécrophores cuivrés et les féronies bleues se réfugiaient dans les petits antres microscopiques que les pluies leur creusent sous les racines des bruyères ; comment les ailes froissaient les feuilles ; ce qui tressaillait sourdement dans les mousses, ce qui jasait dans les nids ; le bruit doux et indistinct des végétations, des minéralisations et des fécondations mystérieuses ; la richesse des scarabées, l’activité des abeilles, la gaîté des libellules, la patience des araignées ; les arômes, les reflets, les épanouissements, les plaintes ; les cris lointains ; les luttes d’insecte à insecte, les catastrophes de fourmilières, les petits drames de l’herbe ; les haleines qui s’exhalaient des roches comme des soupirs, les rayons qui venaient du ciel à travers les arbres comme des regards, les gouttes d’eau qui tombaient des fleurs comme des larmes ; les demi-révélations qui sortaient de tout ; le travail calme, harmonieux, lent et continu de tous ces êtres et de toutes ces choses qui vivent en apparence plus près de Dieu que l’homme ; vous dire tout cela, mon ami, ce serait vous exprimer l’ineffable, vous montrer l’invisible, vous peindre l’infini. Qu’ai-je fait là ? Je ne le sais plus. Comme dans les ravins de Saint-Goarshausen, j’ai erré, j’ai songé, j’ai adoré, j’ai prié. À quoi pensais-je ? Ne me le demandez pas. Il y a des instants, vous le savez, où la pensée flotte comme noyée dans mille idées confuses.

Tout, dans ces montagnes, se mêlait à ma méditation et se combinait avec ma rêverie, la verdure, les masures, les fantômes, le paysage, les souvenirs, les hommes qui ont passé dans ces solitudes, l’histoire qui a flamboyé là, le soleil qui y rayonne toujours. César, me disais-je, cheminant à pied comme moi, a peut-être franchi ce ruisseau, suivi du soldat qui portait son épée. Presque toutes les grandes voix qui ont ébranlé l’intelligence humaine ont troublé les échos du Rhingau et du Taunus. Ces montagnes sont les mêmes qui s’émurent quand le prince Thomas d’Aquin, si longtemps surnommé Bos mutus, poussa enfin dans la doctrine ce mugissement qui fit tressaillir le monde : Dedit in doctrina mugitum quod in toto mundo sonavit. C’est sur ces monts que Jean Huss, prédisant Luther, comme si le rideau qui se déchire à la dernière heure laissait voir distinctement l’avenir, répandit du haut de son bûcher de Constance ce cri prophétique : Aujourd’hui vous brûlez l’oie[1], mais dans cent ans le cygne naîtra. Enfin c’est à travers ces rochers que Luther, cent ans après, surgissant à l’heure dite, ouvrit ses ailes et jeta cette clameur formidable : Meurent les évêques et les princes, les monastères, les cloîtres, les églises et les palais, plutôt qu’une seule âme !

Et il me semblait que, du milieu des branchages et des ronces, les ruines répondaient de toutes parts : Ô Luther ! les évêques et les princes, les monastères, les cloîtres, les églises et les palais sont morts !

Plongée ainsi dans ces choses inépuisables et vivaces qui sont, qui persistent, qui fleurissent, qui verdoient, et qui la recouvrent sous leur végétation éternelle, l’histoire est-elle grande ou est-elle petite ? Décidez cette question si vous pouvez. Quant à moi, il me semble que le contact de la nature, qui est le voisinage de Dieu, tantôt amoindrit l’homme, tantôt le grandit. C’est beaucoup pour l’homme d’être une intelligence qui a sa loi à part, qui fait son œuvre et qui joue son rôle au milieu des faits immenses de la création. En présence d’un grand chêne plein d’antiquité et plein de vie, gonflé de sève, chargé de feuillage, habité par mille oiseaux, c’est beaucoup qu’on puisse songer encore à ce fantôme qui a été Luther, à ce spectre qui a été Jean Huss, à cette ombre qui a été César.

Cependant, je vous l’avoue, il y eut dans ma promenade un moment où toutes ces mémoires disparurent, où l’homme s’évanouit, où je n’eus plus dans l’âme que Dieu seul. J’étais arrivé, je ne pourrais plus dire par quels sentiers, au sommet d’une très haute colline couverte de bruyères courtes, ayant quelque analogie avec le chêne kermès de Provence, et j’avais sous les yeux un désert, mais un désert joyeux et superbe, un désert divin. Je n’ai rien vu de plus beau dans toutes mes excursions aux environs du Rhin. Je ne sais comment s’appelle cet endroit. Ce n’étaient autour de moi, à perte de vue, que montagnes, prairies, eaux vives, vagues verdures, molles brumes, lueurs humides qui chatoyaient comme des yeux entr’ouverts, vifs reflets d’or noyés dans le bleu des lointains, magiques forêts pareilles à des touffes de plumes vertes, horizons moirés d’ombres et de clartés. — C’était un de ces lieux où l’on croit voir faire la roue à ce paon magnifique qu’on appelle la nature.

Derrière la colline où j’étais assis, au haut d’un monticule couvert de sapins, de châtaigniers et d’érables, j’apercevais une sombre ruine, colossal monceau de basalte brun. On eût dit un tas de lave pétri par quelque géant en forme de citadelle. Qu’était-ce que ce château ? Je n’aurais pu le dire, je ne savais où j’étais.

Questionner un édifice de près, vous le savez, c’est ma manie. Au bout d’un quart d’heure j’étais dans la ruine.

Un antiquaire qui fait le portrait de sa ruine, comme un amant qui fait le portrait de sa maîtresse, se charme lui-même et risque d’ennuyer les autres. Pour les indifférents qui écoutent l’amoureux, toutes les belles se ressemblent, et toutes les ruines aussi. Je ne dis pas, mon ami, que je m’abstiendrai désormais avec vous de toute description d’édifices. Je sais que l’histoire et l’art vous passionnent ; je sais que vous êtes du public intelligent, et non du public grossier. Cette fois pourtant je vous renverrai au portrait minutieux que je vous ai fait de la Souris. Figurez-vous force broussailles, force plafonds effondrés, force fenêtres déformées, et au-dessus de tout cela quatre ou cinq grandes diablesses de tours, noires, éventrées et formidables.

J’allais et venais dans ces décombres, cherchant, furetant, interrogeant ; je retournais les pierres brisées dans l’espoir d’y trouver quelque inscription qui me signalerait un fait, ou quelque sculpture qui me révélerait une époque, quand une baie, qui avait jadis été une porte, m’a ouvert passage sous une voûte où pénétrait par une crevasse un éclatant rayon de soleil. J’y suis entré, et je me suis trouvé dans une façon de chambre basse éclairée par des meurtrières dont la forme et l’embrasure indiquaient qu’elles avaient servi au jeu des onagres, des fauconneaux et des scorpions. Je me suis penché à l’une de ces meurtrières en écartant la touffe de fleurs qui la bouche aujourd’hui. Le paysage, de cette fenêtre, n’est pas gai. Il y a là une vallée étroite et obscure, ou plutôt un déchirement de la montagne jadis traversé par un pont dont il ne reste plus que l’arche d’appui. D’un côté un éboulement de terres et de roches, de l’autre une eau noircie par le fond de basalte, se précipitent et se brisent dans le ravin. Des arbres malades et malsains y ombragent de petites prairies tapissées d’un gazon dru comme celui d’un cimetière. J’ignore si c’était une illusion ou le jeu de l’ombre et du vent, mais je croyais voir par places, sur les hautes herbes, de grands cercles mollement tracés, comme si de mystérieuses rondes nocturnes les avaient affaissées çà et là. Ce ravin n’est pas seulement solitaire, il est lugubre. On dirait qu’il assiste, en de certains moments, à des spectacles hideux, qu’il voit se faire dans les ténèbres des choses mauvaises et surnaturelles, et qu’il en garde, même en plein jour, même en plein soleil, je ne sais quelle tristesse mêlée d’horreur. Dans cette vallée, plus qu’en tout autre lieu, on sent distinctement que les sombres et froides heures de la nuit passent là ; il semble qu’elles y déposent, sur la senteur des herbes, sur la couleur de la terre et sur la forme des rochers, ce qu’elles ont de vague, de sinistre et de désolé.

Comme j’allais sortir de la chambre basse, la corne d’une pierre tumulaire sortant de dessous les gravois a frappé mes yeux. Je me suis baissé vivement. Jugez de mon empressement ; j’allais peut-être trouver là l’explication que je cherchais, la réponse que je demandais à cette mystérieuse ruine, le nom du château. Des pieds et des mains j’ai écarté les décombres, et en peu d’instants j’avais mis à nu une fort belle lame sépulcrale du quatorzième siècle, en grès rouge de Heilbronn.

Sur cette lame gisait, sculpté presque en ronde bosse, un chevalier armé de toutes pièces, mais auquel manquait la tête. Sous les pieds de cet homme de pierre était gravé, en majuscules romaines, ce distique fruste, encore lisible pourtant et facile à déchiffrer :

VOX TACVIT. PERIIT LVX. NOX RVIT ET RVIT VMBRA.
VIR CARET IN TVMBA QVO CARET EFFIGIES.

J’étais un peu moins avancé qu’auparavant. Ce château était une énigme, j’en avais cherché le mot, et je venais de le trouver. Le mot de cette énigme, c’était une inscription sans date, une épitaphe sans nom, un homme sans tête. Voilà, vous en conviendrez, une réponse sombre et une explication ténébreuse.

De quel personnage parlait ce distique, lugubre par le fond, barbare par la forme ? S’il fallait en croire le second vers gravé sur cette pierre sépulcrale, le squelette qui était dessous était sans tête comme l’effigie qui était dessus. Que signifiaient ces trois X détachés, pour ainsi dire, du reste de l’inscription par la grandeur des majuscules ? En regardant avec plus d’attention et en nettoyant la lame avec une poignée d’herbes, j’ai trouvé sur la statue des gravures étranges. Trois chiffres étaient tracés à trois endroits différents ; celui-ci sur la main droite ᚷᚷᚷ ; celui-là sur la main gauche XXX  ; et cet autre à la place de la tête :

Tiré de : Hugo - Le Rhin. Lettres à un ami (lettre XX). Troisième monogramme du chevalier inconnu de la stèle de Falkenburg.
Or, ces trois chiffres ne sont que des combinaisons variées du même monogramme. Chacun des trois est composé des trois X que le graveur de l’épitaphe a fait saillir dans l’inscription. Si cette tombe eût été en Bretagne, ces trois X eussent pu faire allusion au combat des trente ; si elle eût daté du dix-septième siècle, ces trois X eussent pu indiquer la guerre de trente ans ; mais, en Allemagne et au quatorzième siècle, quel sens pouvaient-ils avoir ? Et puis, était-ce le hasard qui, pour épaissir l’obscurité, n’avait employé dans la formation de ce chiffre funèbre d’autre élément que cette lettre X, qui barre l’entrée de tous les problèmes et qui désigne l’Inconnu ? — J’avoue que je n’ai pu sortir de cette ombre. Du reste, je me rappelais que cette façon de voiler, tout en la signalant, la tombe et la mémoire de l’homme décapité est propre à toutes les époques et à tous les peuples. À Venise, dans la galerie ducale du grand conseil, un cadre noir remplace le portrait du cinquante-septième doge, et, au-dessous, la morne république a écrit ce memento sinistre :
LOCVS MARINI FALIERI DECAPITATI.

En Égypte, quand le voyageur fatigué arrive à Biban-el-Molouk, il trouve dans les sables, parmi les palais et les temples écroulés, un sépulcre mystérieux, qui est le sépulcre de Rhamsès V, et sur ce sépulcre il voit cette légende :

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Et cet hiéroglyphe, qui raconte l’histoire au désert, signifie : qui est sans tête.

Mais en Égypte comme à Venise, au palais ducal comme à Biban-el-Molouk, on sait où l’on est, on sait qu’on a affaire à Marino Faliero ou à Rhamsès V. Ici j’ignorais tout, et le nom du lieu et le nom de l’homme. Ma curiosité était éveillée au plus haut point. Je déclare que cette ruine si parfaitement muette m’intriguait et me fâchait presque. Je ne reconnais pas à une ruine, pas même à un tombeau, le droit de se taire à ce point.

J’allais sortir de la chambre basse, charmé d’avoir trouvé ce curieux monument, mais désappointé de n’en pas savoir davantage, quand un bruit de voix sonores, claires et gaies, arriva jusqu’à moi. C’était un vif et rapide dialogue, où je ne distinguais au milieu des rires et des cris joyeux que ces quelques mots : Fall of the mountain… Subterranean passage… Very ogly foot-path. Un moment après, comme je me levais du tombeau où j’étais assis, trois sveltes jeunes filles, vêtues de blanc, trois têtes blondes et roses, au frais sourire et aux yeux bleus, entrèrent subitement sous la voûte, et, en m’apercevant, s’arrêtèrent tout court dans le rayon de soleil qui en illuminait le seuil. Rien de plus magique et de plus charmant, pour un rêveur assis sur un sépulcre dans une ruine, que cette apparition dans cette lumière. Un poëte, à coup sûr, eût eu le droit de voir là des anges et des auréoles. J’avoue que je n’y vis que des anglaises.

Je confesse même, à ma honte, qu’il me vint sur-le-champ la plate et prosaïque idée de profiter de ces anges pour savoir le nom du château. Voici comment je raisonnai, et cela très rapidement : Ces anglaises, — car ce sont évidemment des anglaises, elles parlent anglais et elles sont blondes, — ces anglaises, selon toute apparence, sont des visiteuses qui viennent de quelque station de plaisir des environs, de Bingen ou de Rudesheim. Il est clair qu’elles se sont fait de cette masure un objet d’excursion et qu’elles savent nécessairement le nom du lieu qu’elles ont choisi pour but de promenade. — Une fois cela posé dans mon esprit, il ne restait plus qu’à entamer la conversation, et je confesse encore que j’eus recours au plus gauche des moyens employés en pareil cas. J’ouvris mon portefeuille pour me donner une contenance, j’appelai à mon aide le peu d’anglais que je crois savoir et je me mis à regarder par la meurtrière dans le ravin, en murmurant, comme si je me parlais à moi-même, je ne sais quels épiphonèmes admiratifs et ridicules : Beautiful wiew ! Very fine, Very pretty waterfall ! etc., etc. — Les jeunes filles, d’abord intimidées et surprises de ma rencontre, se mirent à chuchoter tout bas avec un petit rire étouffé. Elles étaient charmantes ainsi, mais il est évident qu’elles se moquaient de moi. Je pris alors un grand parti, je résolus d’aller droit au fait ; et, quoique je prononce l’anglais comme un irlandais, quoique le th en particulier soit pour moi un écueil formidable, je fis un pas vers le groupe toujours immobile, et, m’adressant, de mon air le plus gracieux, à la plus grande des trois : Miss, lui dis-je, en corrigeant le laconisme de la phrase par l’exagération du salut, what is, if you please, the name of this castle ? La belle enfant sourit ; comme je méritais un éclat de rire, et que je m’y attendais, je fus touché de cette clémence, puis elle regarda ses deux compagnes et me répondit en rougissant légèrement et dans le meilleur français du monde : — Monsieur, il paraît que ce château s’appelle Falkenburg. C’est du moins ce qu’a dit un chevrier, qui est français, et qui cause avec notre père dans la grande tour. Si vous voulez aller de ce côté, vous les trouverez.

Ces anglaises étaient des françaises.

Ces paroles si nettes et dites sans le moindre accent suffisaient pour me le démontrer ; mais la belle enfant prit la peine d’ajouter : — Nous n’avons pas besoin de parler anglais, monsieur, nous sommes françaises et vous êtes français.

— Mais, mademoiselle, repris-je, à quoi avez-vous vu que j’étais français ?

— À votre anglais, dit la plus jeune.

Sa sœur aînée la regarda d’un air presque sévère, si jamais la beauté, la grâce, l’adolescence, l’innocence et la joie peuvent avoir l’air sévère. Moi, je me mis à rire.

— Mais, mesdemoiselles, vous-mêmes vous parliez anglais tout à l’heure.

— Pour nous amuser, dit la plus jeune.

— Pour nous exercer, reprit l’aînée.

Cette rectification imposante et quasi maternelle fut perdue pour la jeune, qui courut gaîment au tombeau en soulevant sa robe à cause des pierres et en laissant voir le plus joli pied du monde. — Oh ! s’écria-t-elle, venez donc voir ! une statue par terre ! Tiens ! elle n’a pas de tête. C’est un homme.

— C’est un chevalier, dit l’aînée qui s’était approchée. Il y avait encore dans cette parole une ombre de reproche, et le son de voix dont elle fut prononcée signifiait : Ma sœur, une jeune personne ne doit pas dire : C’est un homme, mais elle peut dire : C’est un chevalier.

En général ceci est un peu l’histoire des femmes. Elles en sont toutes là. Elles repoussent les choses ; mais habillez les choses de mots, elles les acceptent. Choisissez bien le mot pourtant. Elles s’indignent du mot cru, elles s’effarouchent du mot propre, elles tolèrent le mot détourné, elles accueillent le mot élégant, elles sourient à la périphrase. Elles ne savent que plus tard — trop tard souvent — combien il y a de réalité dans l’a peu près. La plupart des femmes glissent, et beaucoup tombent sur la pente dangereuse des traductions adoucies.

Du reste, cette simple nuance, c’est un homme — c’est un chevalier, disait l’état de ces deux jeunes cœurs. L’un dormait encore profondément, l’autre était éveillé. L’aînée des sœurs était déjà une femme, la dernière était encore une enfant. Il n’y avait pourtant guère que deux ans entre elles. La cadette seule était une jeune fille. Depuis leur entrée dans le caveau, elle avait beaucoup rougi, un peu souri, et n’avait pas dit un mot.

Cependant elles s’étaient penchées toutes les trois sur le tombeau, et la réverbération fantastique du rayon de soleil dessinait leurs gracieux profils sur le spectre de granit. Tout à l’heure je me demandais le nom du fantôme, maintenant je me demandais le nom des jeunes filles, et je ne saurais dire ce que j’éprouvais à voir se mêler ainsi ces deux mystères, l’un plein de terreur, l’autre plein de charme.

À force d’écouter leur doux chuchotement, je saisis au passage un de leurs trois noms, le nom de la cadette. C’était la plus jolie. Une vraie princesse des contes de fées. Ses longs cils blonds cachaient sa prunelle bleue, dont la pure lumière les pénétrait pourtant. Elle était entre sa jeune sœur et sa sœur aînée comme la pudeur entre la naïveté et la grâce, doucement colorée d’un vague reflet de toutes les deux. Elle me regarda deux fois et ne me parla pas. Elle fut la seule des trois dont je n’entendis pas le son de voix, mais elle fut aussi la seule dont je sus le nom. Il y eut un instant où sa jeune sœur lui dit très bas : Vois donc, Stella ! Je n’ai jamais mieux compris qu’en cet instant-là tout ce qu’il y a de limpide, de lumineux et de charmant dans ce nom d’étoile.

La plus jeune faisait ses réflexions tout haut. — Pauvre homme ! (la leçon avait été perdue) on lui a coupé la tête. C’était des temps comme cela où l’on coupait la tête aux hommes. — Tout à coup elle s’interrompit : — Ah ! voici l’épitaphe ! c’est du latin. — Vox — tacuit — Periit — lux… — C’est difficile à lire. Je voudrais bien savoir ce que cela veut dire.

— Mesdemoiselles, dit l’aînée, allons chercher mon père, il nous l’expliquera.

Et elles s’élancèrent hors de la crypte comme trois biches.

Elles n’avaient pas même songé à s’adresser à moi ; j’étais un peu humilié que mon anglais leur eût donné si mauvaise idée de mon latin.

On avait fait jadis sur ce tombeau je ne sais quel scellement qui avait laissé à côté de l’épitaphe une tache de plâtre aplanie à la truelle. Je pris un crayon, et sur cette page blanche j’écrivis cette traduction du distique :

Dans la nuit la voix s’est tue.
L’ombre éteignit le flambeau.
Ce qui manque à la statue
Manque à l’homme en son tombeau.

Les jeunes filles étaient à peine parties depuis deux minutes, que j’entendis leur voix crier : Par ici, père ! par ici ! Elles revenaient. J’écrivis en hâte le dernier vers, et, avant qu’elles reparussent, je m’esquivai.

Ont-elles trouvé l’explication que je leur laissais ? je l’ignore ; je me suis enfoncé dans les détours de la ruine et je ne les ai plus revues.

Je n’ai rien su non plus du mystérieux chevalier décapité. Triste destinée ! Quel crime avait donc commis ce misérable ? Les hommes lui avaient infligé la mort, la providence a ajouté l’oubli. Ténèbres sur ténèbres. Sa tête a été retranchée de la statue, son nom de la légende, son histoire de la mémoire des hommes. Sa pierre sépulcrale elle-même va sans doute bientôt disparaître. Quelque vigneron de Sonneck ou du Ruppertsberg la prendra un beau jour, dispersera du pied le squelette mutilé qu’elle recouvre peut-être encore, coupera en deux cette tombe et en fera le chambranle d’une porte de cabaret. Et les paysans s’attableront, et les vieilles femmes fileront, et les enfants riront autour de la statue sans nom, décapitée jadis par le bourreau et sciée aujourd’hui par un maçon. Car de nos jours, en Allemagne comme en France, on utilise les ruines. Avec les vieux palais on fait des cabanes neuves.

Hélas ! les vieilles lois et les vieilles sociétés subissent à peu près la même transformation.

Regardons, étudions, méditons, et ne nous plaignons pas. Dieu sait ce qu’il fait.

Seulement je me demande quelquefois : Pourquoi faut-il que le « goujat » ne se contente pas d’être debout, et qu’il ait toujours l’air de chercher à se venger de l’empereur enterré ?

Mais, mon ami, me voici bien loin du Falkenburg. J’y reviens. — C’était beaucoup pour moi de me savoir dans ce nid de légendes, et de pouvoir dire des choses précises à ces vieilles tours qui se tiennent encore si fières et si droites, quoique mortes et laissant aller leurs entrailles dans l’herbe. J’étais donc dans ce manoir fameux dont je vous conterai peut-être les aventures, si vous ne les savez pas. Guntram et Liba surtout me revenaient à l’esprit. C’est sur ce point que Guntram rencontra les deux hommes qui portaient un cercueil. C’est dans cet escalier que Liba se jeta dans ses bras et lui dit en riant : — Un cercueil ? non, c’est le lit nuptial que tu auras vu. — C’est près de cette cheminée, encore scellée au mur sans plancher et sans plafond, qu’était le bois de lit qu’on venait d’apporter et qu’elle lui montra. C’est dans cette cour, aujourd’hui pleine de ciguës en fleur, que Guntram, conduisant sa fiancée à l’autel, vit marcher devant lui, visibles pour lui seul, un chevalier vêtu de noir et une femme voilée. C’est dans cette chapelle romane écroulée, où des lézards vivants se promènent sur des lézards sculptés, qu’au moment de passer l’anneau bénit au joli doigt rose de sa fiancée, il sentit tout à coup une main froide dans la sienne, — la main de la pucelle du château de la forêt, qui se peignait la nuit en chantant près d’un tombeau ouvert et vide. — C’est dans cette salle basse qu’il expira et que Liba mourut de le voir mourir.

Les ruines font vivre les contes, et les contes le leur rendent.

J’ai passé plusieurs heures dans les décombres, assis sous d’impénétrables broussailles et laissant venir les idées qui me venaient. Spiritus loci. Ma prochaine lettre vous les portera peut-être.

Cependant la faim aussi m’était venue, et, vers trois heures, grâce au chevrier français dont les belles voyageuses m’avaient parlé et que j’avais heureusement rencontré, j’ai pu gagner un village au bord du Rhin, qui est, je crois, Trechtingshausen, l’ancien Trajani Castrum.

Il n’y avait là pour toute auberge qu’une taverne à bière et pour tout dîner qu’un gigot fort dur, dont un étudiant, lequel fumait sa pipe à la porte, essaya de me détourner en me disant qu’un anglais affamé, arrivé une heure avant moi, n’avait pu l’entamer et s’y était rebuté. Je n’ai pas répondu fièrement comme le maréchal de Créqui devant la forteresse génoise de Gavi : Ce que Barberouße n’a pu prendre, Barbegrise le prendra ; mais j’ai mangé le gigot.

Je me suis remis en marche comme le soleil baissait.

Le paysage était ravissant et sévère. J’avais laissé derrière moi la chapelle gothique de Saint-Clément. J’avais à ma gauche la rive droite du Rhin, chargée de vignes et d’ardoises. Les derniers rayons du soleil rougissaient au loin les fameux coteaux d’Asmanshausen, au pied duquel des vapeurs, des fumées peut-être, me révélaient Aulhausen, le village des potiers de terre. Au-dessus de la route que je suivais, au-dessus de ma tête, se dressaient, échelonnés de montagne en montagne, trois châteaux : le Reichenstein et le Rheinstein, démolis par Rodolphe de Habsbourg et rebâtis par le comte palatin ; et le Vaugtsberg, habité en 1348 par Kuno de Falkenstein et restauré aujourd’hui par le prince Frédéric de Prusse. Le Vaugtsberg a joué un grand rôle dans les guerres du droit manuel. L’archevêque de Mayence l’engagea un jour à l’empereur d’Allemagne pour quarante mille livres tournois. Ceci me rappelle que, lorsque Thibaut, comte de Champagne, ne sachant comment s’acquitter vis-à-vis de la reine de Chypre, vendit à son très cher seigneur Louis roi de France la comté de Chartres, la comté de Blois, la comté de Sancerre et la vicomté de Châteaudun, ce fut également pour la somme de quarante mille livres. Aujourd’hui, quarante mille livres, c’est le prix dont un huissier retiré paie sa maison de campagne à Bagatelle ou à Pantin.

Cependant je faisais à peine attention à ce paysage et à ces souvenirs. Depuis que le jour déclinait, je n’avais plus qu’une pensée. Je savais qu’avant d’arriver à Bingen, un peu en deçà du confluent de la Nahe, je rencontrerais un étrange édifice, une lugubre masure debout dans les roseaux au milieu du fleuve entre deux hautes montagnes. Cette masure, c’est la Maüsethurm.

Dans mon enfance, j’avais au-dessus de mon lit un petit tableau entouré d’un cadre noir que je ne sais quelle servante allemande avait accroché au mur. Il représentait une vieille tour isolée, moisie, délabrée, entourée d’eaux profondes et noires, qui la couvraient de vapeurs, et de montagnes qui la couvraient d’ombre. Le ciel de cette tour était morne et plein de nuées hideuses. Le soir, après avoir prié Dieu et avant de m’endormir, je regardais toujours ce tableau. La nuit je le revoyais dans mes rêves, et je l’y revoyais terrible. La tour grandissait, l’eau bouillonnait, un éclair tombait des nuées, le vent sifflait dans les montagnes et semblait par moments jeter des clameurs. Un jour, je demandai à la servante comment s’appelait cette tour. Elle me répondit, en faisant un signe de croix, la Maüsethurm.

Et puis elle me raconta une histoire. Qu’autrefois à Mayence, dans son pays, il y avait eu un méchant archevêque nommé Hatto, qui était aussi abbé de Fuld, prêtre avare, disait-elle, ouvrant plutôt la main pour bénir que pour donner. Que dans une année mauvaise il acheta tout le blé pour le revendre fort cher au peuple, car ce prêtre voulait être riche. Que la famine devint si grande, que les paysans mouraient de faim dans les villages du Rhin. Qu’alors le peuple s’assembla autour du burg de Mayence, pleurant et demandant du pain. Que l’archevêque refusa. Ici l’histoire devient horrible. Le peuple affamé ne se dispersait pas et entourait le palais de l’archevêque en gémissant. Hatto, ennuyé, fit cerner ces pauvres gens par ses archers, qui saisirent les hommes et les femmes, les vieillards et les enfants, et enfermèrent cette foule dans une grange à laquelle ils mirent le feu. Ce fut, ajoutait la bonne vieille, un spectacle dont les pierres eußent pleuré. Hatto n’en fit que rire ; et comme les misérables, expirant dans les flammes, poussaient des cris lamentables, il se prit à dire : Entendez-vous siffler les rats ? Le lendemain, la grange fatale était en cendre ; il n’y avait plus de peuple dans Mayence ; la ville semblait morte et déserte, quand tout à coup une multitude de rats, pullulant dans la grange brûlée comme les vers dans les ulcères d’Assuérus, sortant de dessous terre, surgissant d’entre les pavés, se faisant jour aux fentes des murs, renaissant sous le pied qui les écrasait, se multipliant sous les pierres et sous les massues, inondèrent les rues, la citadelle, le palais, les caves, les chambres et les alcôves. C’était un fléau, c’était une plaie, c’était un fourmillement hideux. Hatto éperdu quitta Mayence et s’enfuit dans la plaine, les rats le suivirent ; il courut s’enfermer dans Bingen, qui avait de hautes murailles ; les rats passèrent par-dessus les murailles et entrèrent dans Bingen. Alors l’archevêque fit bâtir une tour au milieu du Rhin et s’y réfugia à l’aide d’une barque autour de laquelle dix archers battaient l’eau ; les rats se jetèrent à la nage, traversèrent le Rhin, grimpèrent sur la tour, rongèrent les portes, le toit, les fenêtres, les planchers et les plafonds, et, arrivés enfin jusqu’à la basse-fosse où s’était caché le misérable archevêque, l’y dévorèrent tout vivant. — Maintenant la malédiction du ciel et l’horreur des hommes sont sur cette tour, qui s’appelle la Maüsethurm. Elle est déserte ; elle tombe en ruine au milieu du fleuve ; et quelquefois, la nuit, on en voit sortir une étrange vapeur rougeâtre, qui ressemble à la fumée d’une fournaise, c’est l’âme de Hatto qui revient.

Avez-vous remarqué une chose ? L’histoire est parfois immorale, les contes sont toujours honnêtes, moraux et vertueux. Dans l’histoire volontiers le plus fort prospère, les tyrans réussissent, les bourreaux se portent bien, les monstres engraissent, les Sylla se transforment en bons bourgeois, les Louis XI et les Cromwell meurent dans leur lit. Dans les contes, l’enfer est toujours visible. Pas de faute qui n’ait son châtiment, parfois même exagéré ; pas de crime qui n’amène son supplice, souvent effroyable ; pas de méchant qui ne devienne un malheureux, quelquefois fort à plaindre. Cela tient à ce que l’histoire se meut dans l’infini, et le conte dans le fini. L’homme, qui fait le conte, ne se sent pas le droit de poser les faits et d’en laisser supposer les conséquences ; car il tâtonne dans l’ombre, il n’est sûr de rien, il a besoin de tout borner par un enseignement, un conseil et une leçon ; et il n’oserait pas inventer des événements sans conclusion immédiate. Dieu, qui fait l’histoire, montre ce qu’il veut et sait le reste.

Maüsethurm est un mot commode. On y voit ce qu’on désire y voir. Il y a des esprits qui se croient positifs et qui ne sont qu’arides, qui chassent la poésie de tout, et qui sont toujours prêts à lui dire, comme cet autre homme positif au rossignol : Veux-tu te taire, vilaine bête ! Ces esprits-là affirment que Maüsethurm vient de mauss ou mauth, qui signifie péage. Ils déclarent qu’au dixième siècle, avant que le lit du fleuve fût élargi, le passage du Rhin n’était ouvert que du côté gauche, et que la ville de Bingen avait établi, au moyen de cette tour, son droit de barrière sur les bateaux. Ils s’appuient sur ce qu’il y a encore près de Strasbourg deux tours pareilles consacrées à une perception d’impôt sur les passants, lesquelles s’appellent également Maüsethurm. Pour ces graves penseurs inaccessibles aux fables, la tour maudite est un octroi et Hatto est un douanier.

Pour les bonnes femmes, parmi lesquelles je me range avec empressement, Maüsethurm vient de maüse, qui vient de mus et qui veut dire rat. Ce prétendu péage est la Tour des Souris, et ce douanier est un spectre.

Après tout, les deux opinions peuvent se concilier. Il n’est pas absolument impossible que, vers le seizième ou le dix-septième siècle, après Luther, après Érasme, des bourgmestres esprits forts aient utilisé la tour de Hatto, et momentanément installé quelque taxe et quelque péage dans cette ruine mal hantée. Pourquoi pas ? Rome a bien fait du temple d’Antonin sa douane, la dogana. Ce que Rome a fait à l’histoire, Bingen a bien pu le faire à la légende.

De cette façon, Mauth aurait raison et Maüse n’aurait pas tort.

Quoi qu’il en soit, depuis qu’une vieille servante m’avait conté le conte de Hatto, la Mäusethurm avait toujours été une des visions familières de mon esprit. Vous le savez, il n’y a pas d’homme qui n’ait ses fantômes, comme il n’y a pas d’homme qui n’ait ses chimères. La nuit, nous appartenons aux songes ; tantôt c’est un rayon qui les traverse, tantôt c’est une flamme ; et, selon le reflet colorant, le même rêve est une gloire céleste ou une apparition de l’enfer. Effet de feux de Bengale qui se produit dans l’imagination.

Je dois dire que jamais la tour des rats, au milieu de sa flaque d’eau, ne m’était apparue autrement qu’horrible.

Aussi, vous l’avouerai-je ? quand le hasard, qui me promène un peu à sa fantaisie, m’a amené sur les bords du Rhin, la première pensée qui m’est venue, ce n’est pas que je verrais le dôme de Mayence, ou la cathédrale de Cologne, ou la Pfalz, c’est que je visiterais la Tour des Rats.

Jugez donc de ce qui se passait en moi, pauvre poëte croyeur, sinon croyant, et pauvre antiquaire passionné que je suis. Le crépuscule succédait lentement au jour, les collines devenaient brunes, les arbres devenaient noirs, quelques étoiles scintillaient, le Rhin bruissait dans l’ombre, personne ne passait sur la route blanchâtre et confuse, qui se raccourcissait pour mon regard à mesure que la nuit s’épaississait, et qui se perdait, pour ainsi dire, dans une fumée à quelques pas devant moi. Je marchais lentement, l’œil tendu dans l’obscurité ; je sentais que j’approchais de la Maüsethurm, et que dans peu d’instants cette masure redoutable, qui n’avait été pour moi jusqu’à ce jour qu’une hallucination, allait devenir une réalité.

Un proverbe chinois dit : Tendez trop l’arc, le javelot dévie. C’est ce qui arrive à la pensée. Peu à peu cette vapeur qu’on appelle la rêverie entra dans mon esprit. Les vagues rumeurs du feuillage murmuraient à peine dans la montagne ; le cliquetis clair, faible et charmant d’une forge éloignée et invisible arrivait jusqu’à moi ; j’oubliai insensiblement la Maüsethurm, les rats et l’archevêque ; je me mis à écouter, tout en marchant, ce bruit d’enclume, qui est parmi les voix du soir une de celles qui éveillent en moi le plus d’idées inexprimables ; il avait cessé que je l’écoutais encore, et je ne sais comment il se trouva, au bout d’un quart d’heure, que j’avais fait, presque sans le vouloir, les vers quelconques que voici :


L’Amour forgeait. Au bruit de son enclume,
Tous les oiseaux, troublés, rouvraient les yeux ;
Car c’était l’heure où se répand la brume,
Où sur les monts, comme un feu qui s’allume,
Brille Vénus, l’escarboucle des cieux.

La grive au nid, la caille en son champ d’orge,
S’interrogeaient, disant : Que fait-il là ?
Que forge-t-il si tard ? — Un rouge-gorge
Leur répondit : Moi, je sais ce qu’il forge ;
C’est un regard qu’il a pris à Stella.

Et les oiseaux, riant du jeune maître,
De s’écrier : Amour, que ferez-vous
De ce regard, qu’aucun fiel ne pénètre ?
Il est trop pur pour vous servir, ô traître !
Pour vous servir, méchant, il est trop doux.

Mais Cupido, parmi les étincelles,
Leur dit : Dormez, petits oiseaux des bois.
Couvez vos œufs et repliez vos ailes.
Les purs regards sont mes flèches mortelles ;
Les plus doux yeux sont mes pires carquois.


Comme je terminais cette chose, la route tourna, et je m’arrêtai brusquement. Voici ce que j’avais devant moi. À mes pieds, le Rhin courant et se hâtant dans les broussailles avec un murmure rauque et furieux, comme s’il échappait d’un mauvais pas ; à droite et à gauche, des montagnes ou plutôt de grosses masses d’obscurité perdant leur sommet dans les nuées d’un ciel sombre piqué çà et là de quelques étoiles ; au fond, pour horizon, un immense rideau d’ombre ; au milieu du fleuve, au loin, debout dans une eau plate, huileuse et comme morte, une grande tour noire, d’une forme horrible, du faîte de laquelle sortait, en s’agitant avec des balancements étranges, je ne sais quelle nébulosité rougeâtre. Cette clarté, qui ressemblait à la réverbération de quelque soupirail embrasé ou à la vapeur d’une fournaise, jetait sur les montagnes un rayonnement pâle et blafard, faisait saillir à mi-côte sur la rive droite une ruine lugubre, semblable à la larve d’un édifice, et se reflétait jusqu’à moi dans le miroitement fantastique de l’eau.

Figurez-vous, si vous pouvez, ce paysage sinistre vaguement dessiné par des lueurs et des ténèbres.

Du reste, pas un bruit humain dans cette solitude, pas un cri d’oiseau ; un silence glacial et morne, troublé seulement par la plainte irritée et monotone du Rhin.

J’avais sous les yeux la Maüsethurm.

Je ne me l’étais pas imaginée plus effrayante. Tout y était : la nuit, les nuées, les montagnes, les roseaux frissonnants, le bruit du fleuve plein d’une secrète horreur, comme si l’on entendait le sifflement des hydres cachées sous l’eau, les souffles tristes et faibles du vent, l’ombre, l’abandon, l’isolement, et jusqu’à la vapeur de fournaise sur la tour, jusqu’à l’âme de Hatto !

Je tenais donc mon rêve, et il restait rêve !

Il me prit alors une idée, la plus simple du monde, mais qui, dans ce moment-là, me fit l’effet d’un vertige ; je voulus sur-le-champ, à cette heure, sans attendre au lendemain, sans attendre au jour, aborder cette masure. L’apparition était sous mes yeux, la nuit était profonde, le pâle fantôme de l’archevêque se dressait sur le Rhin ; c’était le moment de visiter la Tour des Rats.

Mais comment faire ? où trouver un bateau, à une telle heure, dans un tel lieu ? Traverser le Rhin à la nage, c’eût été pousser le goût des spectres un peu loin. D’ailleurs, eussé-je été assez grand nageur et assez grand fou pour cela, il y a précisément à cet endroit, à quelques brasses de la Maüsethurm, un gouffre des plus redoutables, le Bingerloch, qui avalait jadis des galiotes comme un requin avale un hareng, et pour qui, par conséquent, un nageur ne serait pas même un goujon. J’étais fort embarrassé.

Tout en cheminant pour me rapprocher de la ruine, je me rappelai que les palpitations de la cloche d’argent et les revenants du donjon de Velmich n’empêchaient pas les ceps et les échalas d’exploiter leur colline et d’escalader leurs décombres, et j’en conclus que, le voisinage d’un gouffre rendant nécessairement la rivière très poissonneuse, je rencontrerais probablement au bord de l’eau, près de la tour, quelque cabane de pêcheur de saumon. Quand des vignerons bravent Falkenstein et sa souris, des pêcheurs peuvent bien affronter Hatto et ses rats.

Je ne me trompais pas. Je marchai pourtant longtemps encore sans rien rencontrer. J’atteignis le point de la rive le plus voisin de la ruine, je le dépassai, j’arrivai presque jusqu’au confluent de la Nahe, et je commençais à ne plus espérer de batelier, lorsque, en descendant jusqu’aux osiers du bord, j’aperçus une de ces grandes araignées-filets dont je vous ai parlé. À quelques pas du filet était amarrée une barque dans laquelle dormait un homme enveloppé dans une couverture. J’entrai dans la barque, je réveillai l’homme, je lui montrai la tour, il ne me comprit pas, je lui montrai un de ces gros écus de Saxe qui valent deux florins quarante-deux kreutzers, c’est-à-dire six francs, il me comprit, et, quelques minutes après, sans avoir dit un mot, comme si nous eussions été deux spectres nous-mêmes, nous nagions vers la Maüsethurm.

Quand je fus au milieu du fleuve, il me sembla que la tour, dont nous approchions, au lieu de croître, diminuait ; c’était la grandeur du Rhin qui la rapetissait. Cet effet dura peu. Comme j’avais pris le bateau à un point du rivage situé plus haut que la Maüsethurm, nous descendions le Rhin, et nous avancions rapidement.

J’avais les yeux fixés sur la tour, au sommet de laquelle apparaissait toujours la vague lueur, et que je voyais maintenant grandir distinctement, à chaque coup de rame, d’une manière qui, je ne sais pourquoi, me semblait terrible. Tout à coup je sentis la barque s’affaisser brusquement sous moi comme si l’eau pliait sous elle, la secousse fit rouler ma canne à mes pieds ; je regardai mon compagnon, lui-même me regarda avec un sourire qui, éclairé sinistrement par la réverbération surnaturelle de la Maüsethurm, avait quelque chose d’effrayant, et il me dit : Bingerloch. Nous étions sur le gouffre.

Le bateau tourna ; l’homme se leva, saisit un croc d’une main et une corde de l’autre, plongea le croc dans la vague en s’y appuyant de tout son poids, et se mit à marcher sur le bordage. Pendant qu’il marchait, le dessous de la barque froissait avec un bruit rauque la crête des rochers cachés sous l’eau.

Cette délicate manœuvre se fit simplement, avec une adresse merveilleuse et un admirable sang-froid, sans que l’homme proférât une parole.

Tout à coup il tira son croc de l’eau et le tint en arrêt horizontalement en jetant un des bouts de la corde hors du bateau. La barque s’arrêta rudement. Nous abordions.

Je levai les yeux. À une demi-portée de pistolet, sur une petite île qu’on n’aperçoit pas du bord du fleuve, se dressait la Maüsethurm, sombre, énorme, formidable, déchiquetée à son sommet, largement et profondément rongée à sa base, comme si les rats effroyables de la légende avaient mangé jusqu’aux pierres.

La lueur n’était plus une lueur ; c’était un flamboiement éclatant et farouche qui jetait au loin de longs rayonnements jusqu’aux montagnes et sortait par les crevasses et par les baies difformes de la tour comme par les trous d’une lanterne sourde gigantesque.

Il me semblait entendre dans le fatal édifice une sorte de bruit singulier, strident et continu, pareil à un grincement.

Je mis pied à terre, je fis signe au batelier de m’attendre, et je m’avançai vers la masure.

Enfin j’y étais ! — C’était bien la tour de Hatto, c’était bien la tour des rats, la Maüsethurm ! elle était devant mes yeux, à quelques pas de moi, et j’allais y entrer ! — Entrer dans un cauchemar, marcher dans un cauchemar, toucher aux pierres d’un cauchemar, arracher de l’herbe d’un cauchemar, se mouiller les pieds dans l’eau d’un cauchemar, c’est là, à coup sûr, une sensation extraordinaire.

La façade vers laquelle je marchais était percée d’une petite lucarne et de quatre fenêtres inégales toutes éclairées, deux au premier étage, une au second et une au troisième. À hauteur d’homme, au-dessous des deux fenêtres d’en bas, s’ouvrait toute grande une porte basse et large, communiquant avec le sol au moyen d’une épaisse échelle de bois à trois échelons. Cette porte, qui jetait plus de clarté encore que les fenêtres, était munie d’un battant de chêne grossièrement assemblé que le vent du fleuve faisait crier doucement sur ses gonds. Comme je me dirigeais vers cette porte, assez lentement à cause des pointes de rochers mêlées aux broussailles, je ne sais quelle masse ronde et noire passa rapidement auprès de moi, presque entre mes pieds, et il me sembla voir un gros rat s’enfuir dans les roseaux.

J’entendais toujours le grincement.

Je n’en continuai pas moins d’avancer, et en quelques enjambées je fus devant la porte.

Cette porte, que l’architecte du méchant évêque n’avait pratiquée qu’à quelques pieds au-dessus du sol, probablement pour faire de cette escalade un obstacle aux rats, avait jadis été l’entrée de la chambre basse de la tour ; maintenant il n’y avait plus dans la masure ni chambres basses ni chambres hautes. Tous les étages tombés l’un sur l’autre, tous les plafonds successivement écroulés, ont fait de la Maüsethurm une salle enfermée entre quatre hautes murailles, qui a pour sol des décombres et pour plafond les nuées du ciel.

Cependant j’avais hasardé mon regard dans l’intérieur de cette salle, d’où sortaient un grincement si étrange et un rayonnement si extraordinaire. Voilà ce que je vis :

Dans un angle faisant face à la porte, il y avait deux hommes. Ces hommes me tournaient le dos. Ils se penchaient, l’un accroupi, l’autre courbé, sur une espèce d’étau en fer qu’avec un peu d’imagination on aurait fort bien pu prendre pour un instrument de torture. Ils étaient pieds nus, bras nus, vêtus de haillons, avec un tablier de cuir sur les genoux et une grosse veste à capuchon sur le dos. L’un était vieux, je voyais ses cheveux gris ; l’autre était jeune, je voyais ses cheveux blonds, qui semblaient rouges, grâce au reflet de pourpre d’une grande fournaise allumée à l’angle opposé de la masure. Le vieux avait son capuchon incliné à droite comme les guelfes, le jeune le portait incliné à gauche comme les gibelins. Du reste, ce n’était ni un gibelin ni un guelfe ; ce n’étaient pas non plus deux bourreaux, ni deux démons, ni deux spectres ; c’étaient deux forgerons. Cette fournaise, où rougissait une longue barre de fer, était leur cheminée. La lueur, qui figurait si étrangement dans ce mélancolique paysage l’âme de Hatto changée par l’enfer en flamme vivante, c’était le feu et la fumée de cette cheminée. Le grincement, c’était le bruit d’une lime. Près de la porte, à côté d’un baquet plein d’eau, deux marteaux à longs manches s’appuyaient sur une enclume ; c’est cette enclume que j’avais entendue environ une heure auparavant et qui m’avait fait faire les vers que vous venez de lire.

Ainsi, aujourd’hui la Maüsethurm est une forge. Pourquoi n’aurait-elle pas été une douane jadis ? Vous voyez, mon ami, que décidément Mauth n’a peut-être pas tort.

Rien de plus dégradé et de plus décrépit que l’intérieur de cette tour. Ces murs, auxquels furent attachées les splendides tapisseries épiscopales où les rats, disent les légendes, rongèrent partout le nom de Hatto, ces murs sont à présent nus, ridés, creusés par les pluies, verdis au dehors par les brumes du fleuve, noircis au dedans par la fumée de la forge.

Les deux forgerons étaient du reste les meilleures gens du monde. Je montai l’échelle et j’entrai dans la masure. Ils me montrèrent à côté de leur cheminée la porte étroite et crevassée d’une tourelle sans fenêtre, aujourd’hui inaccessible, où, dirent-ils, l’archevêque se réfugia d’abord. Puis ils m’ont prêté une lanterne, et j’ai pu visiter toute la petite île. C’est une longue et étroite langue de terre où croît partout, au milieu d’une ceinture de joncs et de roseaux, l’euphorha officinalis. À chaque instant, en parcourant cette île, le pied se heurte à des monticules ou s’enfonce dans des galeries souterraines. Les taupes y ont remplacé les rats.

Le Rhin a déchaussé et mis à nu la pointe orientale de l’îlot, qui lutte comme une proue contre son courant. Il n’y a là ni terre ni végétation, mais un rocher de marbre rose qui, à la lueur de ma lanterne, me semblait veiné de sang.

C’est sur ce marbre qu’est bâtie la tour.

La Tour des Rats est carrée. La tourelle, dont les forgerons m’avaient montré l’intérieur, fait sur la face qui regarde Bingen un renflement pittoresque. La coupe pentagonale de cette tourelle longue et élancée et les mâchicoulis postiches sur lesquels elle s’appuie indiquent une construction du onzième siècle. C’est au-dessous de la tourelle que les rats semblent avoir rongé profondément la base de la tour. Les baies de la tour ont tellement perdu toute forme, qu’il serait impossible d’en conclure aucune date. Le parement, écorché çà et là, dessine sur les parois extérieures une lèpre hideuse. Des pierres informes, qui ont été des créneaux ou des mâchicoulis, figurent au sommet de l’édifice des dents de cachalot ou des os de mastodonte scellés dans la muraille.

Au-dessus de la tourelle, à l’extrémité d’un long mât, flotte et se déchire au vent un triste haillon blanc et noir. Je trouvais d’abord je ne sais quelle harmonie entre cette ruine de deuil et cette loque funèbre. Mais c’est tout simplement le drapeau prussien.

Je me suis rappelé qu’en effet les domaines du grand-duc de Hesse finissent à Bingen. La Prusse rhénane y commence.

Ne prenez pas, je vous prie, en mauvaise part ce que je vous dis là du drapeau de Prusse. Je vous parle de l’effet produit, rien de plus. Tous les drapeaux sont glorieux. Qui aime le drapeau de Napoléon n’insultera jamais le drapeau de Frédéric.

Après avoir tout vu, et cueilli un brin d’euphorbe, j’ai quitté la Maüsethurm. Mon batelier s’était rendormi. Au moment où il reprenait son aviron et où la barque s’éloignait de l’île, les deux forgerons s’étaient remis à l’enclume, et j’entendais siffler dans le baquet d’eau la barre de fer rouge qu’ils venaient d’y plonger.

Maintenant que vous dirai-je ? Qu’une demi-heure après j’étais à Bingen, que j’avais grand’faim, et qu’après mon souper, quoique je fusse fatigué, quoiqu’il fût très tard, quoique les bons bourgeois fussent endormis, je suis monté, moyennant un thaler offert à propos, sur le Klopp, vieux château ruiné qui domine Bingen.

Là j’ai eu un spectacle digne de clore cette journée, où j’avais vu tant de choses et coudoyé tant d’idées.

La nuit était à son moment le plus assoupi et le plus profond. Au-dessous de moi, un amas de maisons noires gisait comme un lac de ténèbres. Il n’y avait plus dans toute la ville que sept fenêtres éclairées. Par un hasard étrange, ces sept fenêtres, pareilles à sept rouges étoiles, reproduisaient avec une exactitude parfaite la Grande-Ourse qui étincelait, en cet instant-là même, pure et blanche au fond du ciel ; si bien que la majestueuse constellation, allumée à des millions de lieues au-dessus de nos têtes, semblait se refléter à mes pieds dans un miroir d’encre.

  1. Huß veut dire oie.