En rade/Chapitre 3

Plon (p. 40-68).


III


Il demeura ébloui sur le pas de la porte. Devant lui s’étendait une vaste cour bouillonnée par des bulles de pissenlits s’époilant au-dessus de feuilles vertes qui rampaient sur de la caillasse, hérissées de cils durs. À sa droite, un puits surmonté d’une sorte de pagode en tôle terminée en un croissant de fer posé sur une boule ; plus loin, des files de pêchers écartelés le long d’un mur et, au-dessus, l’église dont le profil d’un gris tiède disparaissait, à certaines places, sous la résille vernie d’un lierre, à d’autres, sous le velours jaune souci d’un amas de mousses.

À gauche et derrière lui, le château, immense, avec une aile d’un étage percée de huit fenêtres, une tour carrée contenant l’escalier, puis, en retour d’équerre, une autre aile, avec les croisées du bas taillées en ogives.

Et cette bâtisse, cassée par l’âge, tressaillée par les pluies, minée par les bises, élevait sa façade éclairée de croisées à triples croix gondolées de vitres couleur d’eau, coiffée d’un toit en tuiles brunes jaspées de blanc par des fientes, dans un fluide de jour pâle qui blondissait sa peau hâlée de pierres.

Jacques oubliait la funèbre impression ressentie la veille ; un coup de soleil fardait la vieillesse du château dont les imposantes rides souriaient, comme aurifiées de lumière, dans les murs frottés de rouille par les Y de fer également espacés sur le rugueux épiderme de son crépi.

Ce silence inanimé, cet abandon qui lui avaient étreint le cœur, la nuit, n’existaient plus ; la vie terminée de ces lieux que dénonçaient des fenêtres sans rideaux ouvrant sur des corridors nus et des chambres vides semblait prête à renaître ; il allait certainement suffire d’aérer les pièces, de réveiller par des éclats de voix la sonorité endormie de ces chambres pour que le château revécût son existence arrêtée depuis des ans.

Puis, tandis que le jeune homme l’examinait, inspectant la façade, découvrant que l’étage et le toit dataient du siècle dernier, alors que les assises remontaient au temps du moyen âge, un grand bruit le fit se retourner et, levant la tête, il constata que cette tour ronde, entrevue la veille, n’attenait point au château, comme il l’avait cru. Elle était isolée dans une basse-cour et servait de pigeonnier. Il s’approcha, gravit un escalier en ruine, tira le verrou d’une porte et passa le cou.

Un immense effroi d’ailes s’entre-choquant, éperdues, en haut de la tour, l’étourdit en même temps qu’un vorace fumet d’ammoniaque lui picorait la muqueuse du nez et la frange des yeux. Il recula, entrevit à peine, au travers de ses larmes, l’intérieur de ce pigeonnier, alvéolé comme un dedans de ruche, muni au centre d’une échelle montée sur pivot, et, se retirant, il aperçut une neige de blanc duvet qui tournoyait dans une écharpe de lumière, déroulée d’une lucarne ouverte au sommet de la tour, au ras du sol.

Tous les oiseaux enfuis du colombier s’étaient réfugiés sur le château et tous battaient de l’aile, s’étiraient, se rengorgeaient, se pouillaient, remuant, au soleil, des dos aux reflets métalliques, des poitrails de vif-argent lustrés de vert réséda et de rose, des gorges de satin frémissant, flamme de punch et crème, aurore et cendre.

Puis une partie des pigeons s’envola, en cercle, autour des hautes cheminées du faîte et, subitement, la guirlande se rompit et ils s’éparpillèrent de nouveau sur la tour dont le toit se fourra d’un bonnet roucoulant de plumes.

Jacques tourna le dos au château et, en face de lui, au bout de la cour, il vit un jardin fou, une ascension d’arbres, montant en démence, dans le ciel.

En s’approchant, il reconnut d’anciens parterres taillés en amandes, mais leur forme subsistait à peine. Des plants de buis qui jadis le bordaient, les uns étaient morts et les autres avaient poussé, ainsi que des arbres, et ils semblaient, comme dans les cimetières, ombrager des tombes perdues sous l’herbe. Çà et là, dans ces antiques ovales envahis par les orties et par les ronces, de vieux rosiers apparaissaient, retournés à l’état sauvage ; semant ce fouillis de vert des rougeâtres olives des gratte-cul naissants ; plus loin, des pommes de terre, venues d’on ne sait où, germaient, ainsi que des coquelicots et des trèfles sans doute sautés des champs ; enfin, dans une autre corbeille, des touffes d’absinthe fouettaient des aigrettes d’herbes folles d’une odorante grêle de pastilles d’or.

Jacques marcha vers une pelouse, mais le gazon était mort, étouffé par les mousses ; les pieds enfonçaient et butaient contre des souches ensevelies et des chicots enterrés depuis des ans ; il tenta de suivre une allée dont le dessin était visible encore ; les arbres, livrés à eux-mêmes, la barricadaient avec leurs branches.

Ce jardin avait dû autrefois être planté d’arbres à fruits et d’arbres à fleurs ; des noisetiers gros comme des chênes et des sumacs aux petites billes d’un violet noir, poissés tels que des cassis, emmêlaient leurs bras dans les têtes percluses de vieux pommiers, aux troncs écuissés, aux plaies pansées par des lichens ; des buissons de baguenaudes agitaient leurs gousses de taffetas gommé sous des arbres bizarres dont Jacques ignorait le pays et le nom, des arbres pointillés de boules grises, des sortes de muscades molles, d’où sortaient des petits doigts onglés, humides et roses.

Dans cette bousculade de végétation, dans ces fusées de verdures éclatant, à leur gré, dans tous les sens, les conifères débordaient, des pins, des sapins, des épicéas et des cyprès ; d’aucuns, gigantesques, en forme de toits pagodes, balançant les cloches brunes de leurs pommes, d’autres perlés de petits glands rouges, d’autres encore granités de bleuâtres boutons à côtes, et ils élevaient leurs mâts hérissés d’aiguilles, arrondissaient des troncs énormes, cadranés d’entailles d’où coulaient, pareilles à des gouttes de sucre fondu, des larmes de résine blanche.

Jacques avançait lentement, écartant les arbustes, enjambant les touffes ; bientôt la route devint impraticable ; des branches basses de pins barraient le sentier, couraient en se retroussant par terre, tuant toute végétation sous elles, semant le sol de milliers d’épingles brunes, tandis que de vieux sarments de vignes sautaient d’un bord de l’allée à l’autre dans le vide et, s’accrochant aux fûts des pins, grimpaient autour d’eux en serpentant jusqu’aux cimes et agitaient tout en haut, dans le ciel, de triomphales grappes de raisin vert.

Il regardait, étonné, ce chaos de plantes et d’arbres. Depuis combien de temps ce jardin était-il laissé à l’abandon ? Çà et là de grands chênes élancés de travers se croisaient et, morts de vieillesse, servaient d’appui aux parasites qui s’enroulaient entre eux, s’embranchaient en de fins réseaux serrés par des boucles, pendaient, tels que des filets aux mailles vertes, remplis d’une rustique pêche de frondaisons ; des cognassiers, des poiriers se feuillaient plus loin, mais leur sève affaiblie était inerte à procréer des fruits. Toutes les fleurs cultivées des parterres étaient mortes ; c’était un inextricable écheveau de racines et de lianes, une invasion de chiendent, un assaut de plantes potagères aux graines portées par le vent, de légumes incomestibles, aux pulpes laineuses, aux chairs déformées et suries par la solitude dans une terre en friche.

Et un silence qu’interrompaient parfois des cris d’oiseaux effarouchés, des sauts de lapins dérangés et fuyants planait sur ce désordre de nature, sur cette jacquerie des espèces paysannes et des ivraies, enfin maîtresse d’un sol engraissé par le carnage des essences féodales et des fleurs princières.

Mélancoliquement, il songeait à ce cynique brigandage de la nature si servilement copié par l’homme.

Quelle jolie chose que les foules végétales et que les peuples ! se dit-il ; il hocha la tête, puis sauta par-dessus les branches basses et ouvrit l’éventail des arbrisseaux qui se replia derrière lui, en refermant la route ; il aboutit à une grille en fer. Somme toute, ce jardin n’était point, ainsi qu’il le paraissait, très vaste, mais ses dépendances commençaient derrière la grille ; une allée seigneuriale, dévisagée par des coupes, descendait à travers bois vers une simple porte de chêne, à claire-voie, communiquant avec le chemin de Longueville.

Il appuya sur cette grille ; elle s’ébranlait mais ne s’écartait pas ; des mousses tuyautées et craquantes l’obstruaient en bas, tandis que des plantes grimpantes enlaçaient ses barreaux autour desquels des clochettes de liserons encensaient le vent d’un parfum d’amande ; il fit de nouveau volte-face, brassa les taillis d’un vieux berceau dont les branches mortes cassaient, en bondissant, comme des éclats de verre, et il finit par atteindre une brèche creusée dans le mur, sortit et se trouva derrière la grille.

Alors, il aperçut des traces d’anciens fossés dont quelques-uns avaient encore gardé des lambeaux de gargouilles aux gueules bâillonnées par des pariétaires, aux cols ficelés par les cordons des volubilis et les lanières en spirale des lambrusques, et il tomba sur la lisière d’un bois de marronniers et de chênes. Il s’engagea dans un sentier, mais bientôt le chemin devint impénétrable ; le lierre dévorait ce bois, couvrait la terre, comblait les excavations, aplanissait les monticules, étouffait les arbres, s’étendait en haut, comme un tamis à larges mailles, en bas comme un champ creux, d’un vert noir, jaspé çà et là par l’herbe aux couleuvres d’aigrettes d’un vermillon vif.

Une sensation de crépuscule et de froid descendait de ces voûtes épaisses qui blutaient un jour dépouillé d’or et filtraient seulement une lumière violette sur les masses assombries du sol ; une odeur forte, âpre, quelque chose comme la senteur de l’urine des sangliers montait de la terre pourrie de feuilles, bousculée par les taupes, ébranlée par les racines, éboulée par l’eau.

Cette impression d’humidité qui l’avait glacé, la veille, dès ses premiers pas dans le château, le ressaisit. Il dut s’arrêter, car ses pieds butaient dans des trous, s’empêtraient dans les trappes du lierre.

Il rebroussa chemin, suivit la lisière du bois et longea les derrières du château qu’il n’avait point vus. Ce côté, privé de soleil, était lugubre. Vu devant, le château demeurait imposant, malgré la misère de sa tenue et le délabrement de sa face au grand jour, sa vieillesse s’animait même, devenait, en quelque sorte, accueillante et douce ; vu de dos, il apparaissait morne et caduc, sordide et sombre.

Les toits si gais au soleil, avec leur teint basané piqué par le guano de mouches blanches, devenaient dans cette ombre tel qu’un fond oublié de cage, d’une saleté ignoble ; au-dessous d’eux, tout cahotait ; les gouttières chargées de feuilles, gorgées de tuiles, avaient crevé et inondé d’un jus de chique les crépis excoriés par le vent du nord ; les agrafes des tuyaux de descente s’étaient rompues et d’aucuns pendaient retroussés et agitaient en l’air leurs manches vides ; les fenêtres étaient démantibulées, les volets fracturés, recloués à la hâte, bandés par des planches, les persiennes vacillaient, dégarnies de lames, déséquilibrées par des pertes de gonds.

En bas, un perron fracassé de six marches, creusé en dessous d’une niche ébouriffée d’herbes, accédait à une porte condamnée dont les ais fendus étaient rejoints et comme bouchés par le noir du vestibule fermé, situé derrière.

En somme les infirmités d’une vieillesse horrible, l’expuition catarrhale des eaux, les couperoses du plâtre, la chassie des fenêtres, les fistules de la pierre, la lèpre des briques, toute une hémorragie d’ordures, s’étaient rués sur ce galetas qui crevait seul à l’abandon, dans la solitude cachée du bois.

Cet éblouissement de lueurs, cette pluie de soleil qui avait abattu le grand vent d’angoisse dont il était souffleté, la veille, avaient pris fin. Une indicible tristesse lui serrait à nouveau le cœur. Le souvenir de l’affreuse nuit dans cette ruine renaissait, avec la honte, maintenant qu’il faisait clair et que la lucidité du jour se réverbérait quand même dans son esprit, d’avoir été si profondément énervé par cette station dans les ténèbres.

Et, cependant, il se sentait encore envahi par de singuliers malaises. Cet isolement, ce bois humide, cette lumière qui se décantait violâtre et trouble sous ses voûtes, agissaient comme l’obscurité et le froid du château dont ils rappelaient la mélancolie maladive et sourde.

Il frissonna et s’exaspéra en même temps au ridicule souvenir de sa lutte dans l’escalier contre un chat-huant. Il tenta de s’analyser, s’avoua qu’il se trouvait dans un état désorbité d’âme, soumis contre toute volonté à des impressions externes, travaillé par des nerfs écorchés en révolte contre sa raison dont les misérables défaillances s’étaient, quand même, dissipées depuis la venue du jour.

Cette lutte intime l’accabla. Il se hâta pour s’y soustraire, espérant que ce mal être disparaîtrait dans des lieux moins sombres.

Il gagna à grands pas une route chinée de raies de soleil, qu’il apercevait au bout du château et des taillis et ses prévisions semblèrent se réaliser dès qu’il eut atteint ce chemin qui séparait les dépendances du château des biens de la commune. Il se sentit allégé ; les talus d’herbe étaient secs ; il s’assit et, d’un coup d’œil, enfila les tours, les vergers, les bois, oublia ses ennuis, imprégné qu’il fut subitement par l’engourdissante tiédeur de ce paysage dont les souterraines effluves lui déglaçaient l’âme.

Ce délai fut de durée brève. La marche de ses pensées revenant en arrière sur les routes effarées, parcourues la nuit, recommença, mais plus ordonnée et plus précise. Maintenant qu’il était sorti de ce bois dont l’atmosphère suscitait par le retour d’un milieu imaginairement analogue des sensations semblables à celles qu’il avait subies, dans le château, la veille, il rougissait de ses appréhensions, s’indignait de ses malaises et de ses transes.

Ce vague sentiment de honte qu’il avait éprouvé, en entrant tout à l’heure sous la futaie, et en songeant aux événements de la nuit, se décidait ; alors qu’il respirait à pleins poumons, au soleil, il n’admettait plus comme sous les arceaux glacés du lierre, ces involontaires frissons qui lui avaient, dans le château, sillé l’échine. Il tenta de détourner sa mémoire de cette piste, de la jeter dans une voie de traverse loin de la campagne, loin du château de Lourps ; quand même, elle revint à sa vie présente, sautant par-dessus les années d’enfance qu’il évoquait, par-dessus Paris dont il s’ingéniait à se suggérer l’image, par-dessus même ses ennuis d’argent qu’il appelait à l’aide.

Il haussa les épaules, comprenant que sa pensée ne s’égarerait pas, qu’elle ne pourrait, malgré tous ses efforts, s’éloigner de cette impérieuse veille ; alors il s’efforça de la faire au moins dévier de ses transes, de la conduire et de la fixer sur les seuls événements de la nuit dont la récurrence ne lui fût pas odieuse. Il ferma les yeux pour mieux s’abstraire et songer de nouveau à cet étonnant rêve qu’il avait vu se dérouler devant lui, pendant un somme.

Il cherchait à se l’expliquer. Où, dans quel temps, sous quelles latitudes, dans quels parages pouvait bien se lever ce palais immense, avec ses coupoles élancées dans la nue, ses colonnes phalliques, ses piliers émergés d’un pavé d’eau miroitant et dur ?

Il errait dans les propos antiques, dans les vieilles légendes, choppait dans les brumes de l’histoire, se représentait de vagues Bactrianes, d’hypothétiques Cappadoces, d’incertaines Suzes, imaginait d’impossibles peuples sur lesquels pût régner ce monarque rouge, tiaré d’or, grénelé de gemmes.

Peu à peu cependant une lueur jaillit et les souvenirs des livres saints en dérive dans sa mémoire se ressoudèrent, les uns aux autres, et convergèrent sur ce livre où Assuérus, aux écoutes d’une virilité qui s’use, se dresse devant la nièce de Mardochée, l’auguste entremetteur, le bienheureux truchement du Dieu des Juifs.

Les personnages s’éclairaient à cette lueur, se délinéaient aux souvenirs de la Bible, devenaient reconnaissables ; le Roi silencieux, en quête d’un rut, Esther macérée, douze mois durant, dans les aromates, baignée dans les huiles, roulée dans les poudres, conduite, nue, par Égée l’eunuque, vers la couche rédemptrice d’un peuple.

Et le symbole se divulguait aussi de la Vigne géante, sœur, par Noé, de la Nudité charnelle, sœur d’Esther, de la Vigne s’alliant pour sauver Israël, aux appas de la femme, en arrachant une essentielle promesse à la luxurieuse soûlerie d’un Roi.

Cette explication semble juste, se dit-il, mais comment l’image d’Esther était-elle venue l’assaillir, alors qu’aucune circonstance n’avait pu raviver ces souvenirs si longuement éteints ?

Pas si éteints que cela, reprit-il, puisque sinon le texte, du moins le sujet du Livre d’Esther me revient, à ce moment, si net.

Malgré tout, il s’entêtait à chercher dans la liaison plus ou moins logique des idées les sources de ce rêve ; mais il n’avait pas lu de livres stimulant par un passage quelconque un rappel possible d’Esther ; il n’avait vu aucune gravure, aucun tableau dont le sujet pût l’induire à y penser ; il devait donc croire que cette lecture de la Bible avait été couvée pendant des années dans une des provinces de sa mémoire pour qu’une fois la période d’incubation finie, Esther éclatât comme une mystérieuse fleur, dans le pays du songe.

Tout cela est bien étrange, conclut-il. Et il demeura pensif, car l’insondable énigme du Rêve le hantait. Ces visions étaient-elles, ainsi que l’homme l’a longtemps cru, un voyage de l’âme hors du corps, un élan hors du monde, un vagabondage de l’esprit échappé de son hôtellerie charnelle et errant au hasard dans d’occultes régions, dans d’antérieures ou futures limbes ?

Dans leurs démences hermétiques les songes avaient-ils un sens ? Artémidore avait-il raison lorsqu’il soutenait que le Rêve est une fiction de l’âme, signifiant un bien ou un mal, et le vieux Porphyre voyait-il juste, quand il attribuait les éléments du songe à un génie qui nous avertissait, pendant le sommeil, des embûches que la vie réveillée prépare ?

Prédisaient-ils l’avenir et sommaient-ils les événements de naître ? N’était-il donc pas absolument insane le séculaire fatras des oniromanciens et des nécromans ?

Ou bien encore était-ce, selon les modernes théories de la science, une simple métamorphose des impressions de la vie réelle, une simple déformation de perceptions précédemment acquises ?

Mais alors comment expliquer par des souvenirs ces envolées dans des espaces insoupçonnés à l’état de veille ?

Y avait-il, d’autre part, une nécessaire association des idées si ténue que son fil échappait à l’analyse, un fil souterrain fonctionnant dans l’obscurité de l’âme portant l’étincelle, éclairant tout d’un coup ses caves oubliées, reliant ses celliers inoccupés depuis l’enfance ? Les phénomènes du rêve avaient-ils avec les phénomènes de l’existence vive une parenté plus fidèle qu’il n’était permis à l’homme de le concevoir ? Était-ce tout bonnement une inconsciente et subite vibration des fibres de l’encéphale, un résidu d’activité spirituelle, une survie de cerveau créant des embryons de pensées, des larves d’images, passés par la trouble étamine d’une machine mal arrêtée, mâchant dans le sommeil à vide ?

Fallait-il enfin admettre des causes surnaturelles, croire aux desseins d’une Providence incitant les incohérents tourbillons des songes, et accepter du même coup les inévitables visites des incubes et des succubes, toutes les lointaines hypothèses des démonistes, ou bien convenait-il de s’arrêter aux causes matérielles, de rapporter exclusivement à des leviers externes, à des troubles de l’estomac ou à d’involontaires mouvements du corps, ces divagations éperdues de l’âme ?

Il importait, dans ce cas, de ne point douter des prétentions à tout expliquer de la science, de se convaincre, par exemple, que les cauchemars sont enfantés par les épisodes des digestions, les rêves sibériens par le refroidissement du corps débordé et resté nu, l’étouffement par le poids d’une couverture, de reconnaître encore que cette fréquente illusion du dormeur qui saute dans sa couche, s’imaginant dégringoler des marches ou tomber dans un précipice du haut d’une tour, tient uniquement, ainsi que l’affirme Wundt, à une inconsciente extension du pied.

Mais, même en supposant l’influence des excitants extérieurs, d’un bruit faible, d’un léger attouchement, d’une odeur restée dans une chambre, même en admettant le motif des congestions et des retards ou des hâtes du cœur, même en consentant à croire, comme Radestock, que les rayons de la lune déterminent chez le dormeur qu’ils atteignent des visions mystiques, tout cela n’expliquait pas ce mystère de la psyché devenue libre et partant à tire-d’aile dans des paysages de féerie, sous des ciels neufs, à travers des villes ressuscitées, des palais futurs et des régions à naître, tout cela n’expliquait pas surtout cette chimérique entrée d’Esther au château de Lourps !

C’est à s’y perdre ; il est certain pourtant, se dit-il, que, quelle que soit l’opinion qu’ils professent, les savants ânonnent.

Ces inutiles réflexions avaient, du moins, dérivé le ru de ses pensées qui s’écartaient de leur première source ; le soleil commençait à lui chauffer le dos et à lui couler à son insu un fluide de joie dans les veines. Il se leva et regarda, derrière lui, le paysage qui s’étendait à ses pieds, à perte de vue, pendant des lieues entièrement plates, un paysage écartelé par deux grandes routes d’une longue croix blanche entre les bras de laquelle courait, fouettée par le vent, une fumée nuancée de vert par les seigles, de violet par les luzernes, de rose par les sainfoins et par les trèfles.

Il éprouvait le besoin de marcher, mais il ne voulut pas revenir par le même chemin ; il longea des murs qui montaient, en faisant des coudes, s’avançant lentement, bombant le dos, écoutant le lent bourdonnement de l’air, humant la terreuse odeur du vent qui balayait la route. Il se promenait maintenant entre des pommiers et des vignes. Subitement, il aperçut une porte entrebâillée, et se trouva dans un verger au bout duquel apparaissait la tour en éteignoir du pigeonnier.

— Hé là ! fit une voix à gauche — tandis qu’un roulement de brouette arrivait sur lui.

C’était la tante Norine.

— Eh ! ben ! ça ira-t-il, ce matin, mon neveu ?

Et elle posa les bras de sa brouette à terre.

— Mais oui… et l’oncle Antoine ?

— Il travaille dans la cour à cette heure, il fait le rain.

— Il fait quoi ?

— Le rain.

Devant la mine ahurie de Jacques, la tante Norine s’esclaffa. — Mais oui, il fait avec du grès le chaudron qu’est sale.

Jacques finit par comprendre. — L’airain, fit-il.

— Oui, le rain, c’est en quoi qu’il est le chaudron.

— Et votre vache qui est grosse ?

— M’en parle pas, m’en parle pas, mon garçon ; pauvre bête, quand j’y pense, ça lui travaille, ça lui tire, mais ça ne pousse pas encore. Je m’en vas, car, vois-tu, faut que j’aille chez le berger, par rapport à elle.

Et elle reprit son chemin, droite sous son chapeau de paille, plate sous son canezou, les reins martialement cahotés par son pas militaire, les coudes tremblant sous l’effort de la brouette qui la précédait dans sa marche.

— À tout à l’heure, tiens, là. — et d’un mouvement de tête elle lui indiquait un petit sentier à suivre au bout duquel il entrevit, en effet, dans une mare de soleil, l’oncle Antoine qui récurait un chaudron de cuivre.

Il râpa ses doigts aux siens.

— Je viens de quitter Louise, dit le père Antoine, en posant son chaudron à terre.

— Elle est donc levée ?

— Oui, paraît même que la nuit n’a pas été bonne ; et il ajouta que, l’avant-veille, lui et sa femme avaient dû massacrer deux chats-huants pour prendre possession de la chambre.

— Oh ! il n’y a pas de danger ici ; il n’y a pas de voleurs, reprit-il, après un silence, comme se parlant à lui-même ou répétant la réponse faite à une demande que Louise lui avait sans doute adressée ; seulement, tout de même, tu sais, faudrait pas, la nuit, prendre tes aisances du côté du bois.

— Ah ! et pourquoi ?

— Ben, parce qu’il y a des braconniers qui n’aiment pas qu’on les dérange.

— Mais, en votre qualité de régisseur, vous devez les pourchasser, je pense.

— Sans doute, sans doute, mais vois-tu, à ce métier-là, mon garçon, j’attraperais des prunes ; vaut mieux, pas vrai, qu’ils mangent le lapin ou qu’ils me le vendent à très bon compte. — Et le vieux cligna de l’œil. Mais voyons, sieds-toi, t’as le temps, car ta femme est loin à cette heure, elle est à Savin avec ma sœur, tu sais, Armandine, ma sœur charnelle, qui l’a emmenée dans sa voiture pour les provisions ; elle ne reviendra pas tant qu’il ne sera une heure.

Jacques s’assit près du père Antoine sur un tronc d’arbre.

Il reconnaissait maintenant la petite maison dans laquelle il avait dîné la veille. Au jour, elle lui parut encore plus minable et plus basse, avec son toit dépaillé, sa porte d’étable, ses hangars chancelants qui s’appuyaient sur elle, pleins de liasses de fourrage, de tonneaux et de bêches.

La senteur de la vacherie lui arrivait, chauffée par la tôle d’un ciel séché pendant la nuit, devenu plan, sans flocons, d’un bleu presque dur. Jacques finit par ne plus écouter le vieux qui patoisait, la figure dorée par les reflets de son chaudron.

Machinalement il roulait entre ses doigts la tige creuse d’un pissenlit dont les poils couraient sur sa culotte, chassés par des pichenettes ; puis il regarda les poules, des poules cailloutées de noir qui picoraient du bout du bec, puis grattaient furieusement le sol avec l’étoile de leurs pattes et le repiquaient encore d’un coup bref ; çà et là, des poussins filaient pareils à de petits rats dès que le coq s’approchait, lançant brusquement son cou, secouant, comme pour s’envoler, ses plumes.

Il finissait par s’endormir, grisé par l’odeur du fumier et des bouses ; un cri du coq le tira de sa torpeur ; il ouvrit un œil ; le père Antoine fourgonnait maintenant sous le hangar. Jacques bâilla, puis s’intéressa à une troupe de canards qui marchait, en se balançant, sur lui. À six pas ils s’arrêtèrent, tournèrent court et s’élancèrent en faisant clapoter la pince citron de leur bec contre un morceau de vieux bois, l’écaillant et gobant les cloportes qui, découverts, fuyaient en hâte.

— Ah çà, tu dors, fit l’oncle Antoine, viens avec moi jusqu’à la côte de la Graffigne, ça te réveillera.

Mais le jeune homme refusa ; il préférait aller visiter les chambres du château.

Il était, en effet, curieux de sonder l’intérieur de cette bâtisse et de s’assurer, avant la nuit, s’il ne serait pas possible de s’installer dans une pièce mieux fermée et moins triste.

Il se sentait épuisé par son voyage en chemin de fer, par sa trotte à pied, par sa nuit vide. Il lui semblait avoir du feu dans la paume des mains et des bouffées de chaleur lui passaient auprès des tempes. Chemin faisant, il se raisonna ; s’il était agité par cette vague et tyrannique crainte, possédé par cette préoccupation de sécurité, par ce besoin de vigie, hanté par cet inexplicable rêve qui l’obsédait maintenant encore, cela tenait simplement à son état d’énervement et de fatigue, à son déséquilibre, préparé par les inquiétudes et les soucis, décidé par un changement de milieu brusque.

Une bonne nuit me libérera de ce malaise ; en attendant, examinons, se dit-il en pénétrant dans le vestibule du château, toutes les pièces du bas.

Il entra dans la cuisine, sombre, éclairée par des jours de souffrance, pareille à un cachot de théâtre, avec sa voûte cintrée, ses portes basses, arrondies du haut, sa cheminée à hotte, son carreau brut ; puis il tomba dans une série de casemates sinistres, au plancher de terre battue, creusé par des affouillements, troué dans son sol marneux d’yeux en eau noire ; il tourna bride, revint par les pièces déjà parcourues la nuit ; elles lui semblèrent encore plus détériorées, plus lenticulées par des sels de nitre, plus en voirie dans ce bain de soleil qui arrosait la suintante charpie des papiers pendus aux murs ; enfin il s’engagea dans l’autre aile et vagua au travers des chambres désertes. Toutes étaient semblables, immenses, surplombées de hauts plafonds, mal parquetées, montrant des lambourdes pourries, puant le champignon, sentant le rat. Elles sont inhabitables, se dit-il ; il finit par aboutir à une chambre à coucher, très grande, parée de deux cheminées, une à chaque angle.

Cette pièce était superbe, boisée de lambris gris rechampis de filets angélique, surmontés de trumeaux au-dessus des portes, percée de deux larges fenêtres aux volets clos.

— Mais voilà mon affaire ! Explorons cela de près.

Il descella les espagnolettes des croisées, se cassa les ongles contre les volets qui, en grinçant, cédèrent. Alors il resta désappointé : cette chambre gardait une apparence de santé dans l’ombre, mais à la lumière, elle était d’une vieillesse exténuée, ignoble ; son plafond en anse renversée pliait ; les feuilles soulevées du parquet se tenaient bout à bout ; des placards aux papiers collés sur châssis étaient crevés et laissaient voir à nu une toile à cataplasme laudanisée par les rouilles ; une sueur de café coulait sans relâche sur les lames persillées des plinthes et d’énormes chapelets s’égrenaient le long des frises, des chapelets aux fils imités par des lézardes, aux grains signifiés par les pâles ampoules des moisissures.

Il s’approcha de l’alcôve, constata qu’elle était sillonnée de vermicelles et taraudée par les termites. Un coup de poing et tout croulait. Quelle ruine ! — cette chambre était peut-être la plus maltraitée de toutes. Une petite porte située près de l’alcôve l’attira ; elle ouvrait sur un cabinet de toilette garni de rayons ; une étrange odeur s’échappait de cette pièce, une odeur de poussière tiède, au fond de laquelle filtrait comme un parfum très effacé d’éther.

Ce relent l’attendrit presque, car il suscitait en lui les dorlotantes visions d’un passé défait ; il semblait la dernière émanation des senteurs oubliées du dix-huitième siècle, de ces senteurs à base de bergamote et de citron, qui, lorsqu’elles sont éventées, fleurent l’éther. L’âme des flacons autrefois débouchés revenait et souhaitait une plaintive bienvenue au visiteur de ces chambres mortes.

C’était probablement le cabinet de toilette de cette marquise de Saint-Phal dont le père Antoine, avait, lors de ses voyages à Paris, souvent parlé.

Et cette chambre à coucher était sans doute aussi la sienne. La tradition paysanne représentait la marquise effilée, mignarde, alanguie, presque dolente. Tous ces détails se rappelaient, les uns les autres, se groupaient, puis se fondaient en une image poudrée de jeune femme, rêvant dans une bergère, et se chauffant les pieds et le dos, entre les deux cheminées, aux âtres rouges.

Comme tout cela était loin ! les frileux appas de la femme dormaient dans le cimetière, à côté de lui, derrière l’église ; la chambre était, elle aussi, trépassée et puait la tombe. Il lui semblait violer une sépulture, la sépulture d’un âge révolu, d’un milieu défunt ; il referma les volets et les portes, regagna l’escalier, monta au premier étage jusqu’à sa chambre, tourna et commença de visiter l’aile droite.

Son étonnement s’accrut ; c’était une véritable folie de portes ; cinq ou six ouvraient sur un long corridor ; il poussait une porte et trois autres se présentaient aussitôt, fermées dans une pièce noire ; et toutes donnaient sur des lieux de débarras, dans des niches obscures qui se reliaient entre elles par d’autres portes et aboutissaient généralement à une grande salle éclairée, sur le parc, une salle en loques, pleine de débris et de miettes.

Quel abandon ! se disait-il. Il ressortit et visita l’autre aile ; sans espoir du reste, il pénétra par de nouvelles portes dans d’autres chambres, s’égara dans ce labyrinthe, revenant à son point de départ, pivotant sur lui-même, perdant la tête dans cet inextricable fouillis de cabinets et de pièces.

Il faisait, à lui seul, un dur vacarme ; ses pas sonnaient dans le vide ainsi que des bottes de bataillons en marche ; les gonds oxydés grinçaient à chaque secousse et les fenêtres ébranlées criaient.

Il finissait par s’exaspérer dans tout ce bruit quand il échoua, au bout du château, dans un salon immense, garni de rayons et d’armoires. Il recula les volets d’une croisée et dans un jet de lumière, la physionomie de ce lieu parut.

C’était l’ancienne bibliothèque du château ; les armoires avaient perdu leurs vitres dont les éclats craquaient sous ses souliers, dès qu’il bougeait ; le plafond se cuvait par places, s’écaillait, pleuvait les pellicules de ses plâtres sur la poudre du verre qui sablait le plancher de petites lueurs ; derrière lui, le jeune homme s’aperçut qu’un sureau poussait, au travers d’une fenêtre crevée, dans la pièce et époussetait de ses branches les loupes et les cloques soulevées par l’humidité des murs. En bas, en haut, tout s’avariait, se porphyrisait, s’écalait, se cariait, tandis qu’en l’air d’énormes araignées de grange, estampées sur le dos d’une croix blanche, se balançaient, dansant de silencieuses chaconnes, les unes en face des autres, au bout d’un fil.

Ainsi que dans la chambre à coucher de la marquise, il restait songeur ; cette bibliothèque, si délabrée, avait dû vivre. Qu’étaient devenus tous les veaux jaspés, tous les maroquins à gros grains, bleu gendarme ou vin de Bordeaux, tête de More ou myrte, les peaux du Levant, armoriées sur les plats et dorées sur les tranches ; qu’était devenue l’indispensable mappemonde, avec ses têtes d’anges bouffis, soufflant de leurs joues gonflées, à chacun des points cardinaux ; qu’étaient devenus la table en bois d’amarante et de rose, les meubles contournés aux sabots dorés à l’or moulu et aux pieds tors ?

Comme les prés, comme les bois maintenant dépecés par les paysans, ils avaient sans doute disparu dans la bourrasque des pillages et des ventes !

— Allons, en voilà assez, soupira-t-il, en refermant la porte ; ma femme a raison ; dans cet immense château, un seul endroit vit.

Il retrouva le couloir de dégagement et, une fois de retour dans l’escalier, il gagna les combles. Il n’eut point le courage de se promener dans les mansardes. Il se contenta d’entre-bâiller une porte, vit le ciel surgissant par des trous non bouchés de tuiles, et redescendit, s’imaginant, par comparaison, que la pièce choisie par Louise était charmante.

Mais cette impression ne dura guère ; elle s’évanouit dès qu’il s’approcha de la fenêtre. Cette croisée s’éclairait sur le derrière du château devant le bois noir, mangé de lierre. Il sentit un frisson lui friper le dos et il se dirigea vers la cour.

Il rôda encore autour du château, cherchant si, par des fermetures solides, il pourrait se mettre à l’abri, dès l’ombre, des maraudeurs et des bêtes ; les portes se refusaient bien à s’ouvrir sans coups de pieds ou pesées d’épaules, mais la plupart avaient perdu leur clef ou devaient fermer par des loquets maintenant perdus et des bobinettes privées de gâches. Il inspecta les alentours ; le parc n’était même pas clos du côté du bois ; nul mur et nulle haie ; tout le monde pouvait entrer.

C’est vraiment par trop primitif, se dit-il ; puis accablé de sommeil il s’en fut au jardin, s’étendit sur la pelouse, et, une fois de plus, la fringante clarté du ciel lui retourna l’âme, car ses pensées viraient comme celles de tous les gens dont le corps est las, suivant des impressions purement externes. Il eut un soupir de satisfaction et s’endormit, le dos douillettement emboîté dans la ouate des mousses, la face lentement rafraîchie par l’éventail résineux des pins.