En rade/Chapitre 12

Plon (p. 233-252).


XII


— Tu souffles ?

— Oui. Et Louise, couchée sur le devant du lit, se pencha pour éteindre la bougie.

— C’est égal, dit Jacques en s’étendant de son mieux dans l’étroite couche, nous allons enfin retrouver à Paris nos paresseux matelas. Décidément, j’en ai assez de cette galette trop piquée de fèves, et de ce traversin rempli d’aiguilles qui me tricotent la nuque dès que je bouge !

Il finissait par se caler tant bien que mal dans la ruelle, lorsqu’un roucoulement enroua la chambre, un roucoulement lent et sourd qui s’éclaircit soudain et jaillit en cri clair d’une détresse horrible.

— C’est le chat, fit Louise, mon Dieu ! qu’a-t-il ?

Elle ralluma la bougie et ils aperçurent l’animal couché par terre, regardant fixement les carreaux de la chambre. Des fentes s’ouvraient dans les touffes agglomérées de son pelage devenu dur ; ses oreilles aplaties rasaient le crâne, ses flancs haletaient ainsi que des soufflets de forge.

Tout à coup, des hoquets furieux l’étranglèrent ; on eût dit qu’il voulait vomir ses entrailles par la bouche qui s’ouvrait démesurément et laissait pendre la langue dont la lime mouillée râpait le sol. Il suffoqua, les yeux hors du crâne, puis parvint à reprendre haleine, poussa un hurlement désespéré et des flots d’eau mousseuse jaillirent de la gueule.

À bout de forces, il s’affala, le nez dans sa bave, et ne remua plus.

Toute tremblante, Louise sauta du lit et voulut le prendre ; mais des ondes coururent précipitamment sur la pointe des poils dès qu’elle tenta seulement de le toucher.

Le chat reprit enfin connaissance, hésita, regardant à droite, à gauche, essaya de se soulever sur ses pattes, finit par se mettre debout, trembla de tous ses membres, se traîna dans la pièce et se tapit dans les angles ; mais il ne pouvait rester en place, fuyait ainsi que devant le péril, fixait un point du mur, d’un œil douloureux et ahuri, puis reculait et trébuchait, en miaulant de peur.

— Mimi, mon petit Mimi ! — Louise l’appelait doucement. Il la reconnut et alors il gémit comme un enfant et lui jeta des regards si désolés qu’elle fondit en larmes.

Il voulut monter sur elle, mais il pouvait à peine grimper et il s’agrippait à son jupon avec ses griffes, en traînant derrière lui sa croupe déjà morte.

Il pleurait à chaque effort et elle n’osait l’aider, car son pauvre corps semblait être un clavier de douleurs qui résonnait à quelque place qu’on le touchât.

Une fois installé sur ses genoux, il essaya de filer un maigre ronron, mais il l’arrêta, voulut redescendre, glissa lourdement sur ses pattes qui s’écartèrent, demeura immobile, l’échine hérissée, la queue grosse, les oreilles basses ; puis il recommença à fuir dans la chambre et le soufflet de ses flancs anhéla plus fort.

— Il va avoir une nouvelle attaque, dit Louise.

Et, en effet, les hoquets et les nausées reprirent. Il bondit sur lui-même, rejeta sa tête, fit des efforts surhumains ainsi que pour s’élancer de sa peau, retomba sur le ventre et l’écume lui sortit de la gueule et bouillonna, tandis qu’il s’étendait roide, la gueule retroussée et les crocs à l’air.

— Il est bien malade, soupira Louise.

— Ah ! ce ne sont pas, comme nous l’avons cru, des rhumatismes ; c’est bel et bien la paralysie, fit Jacques, qui, penché hors du lit, examinait le museau révulsé de la bête et la rigidité de l’arrière-train.

Une fois de plus, le chat revint à lui et se souleva ; les traits se remirent en place, la gueule s’abaissa sur les dents, mais une pâleur très visible noyait la face et les regards faisaient mal tant ils décelaient un désespoir infini, une souffrance atroce.

Louise arrangea en bas du lit un jupon sur lequel il s’allongea. Il paraissait absolument exténué, à bout d’énergie, rendu, presque mort. Il poussait cependant devant lui ses griffes qui sortaient et rentraient dans les pattes crispées et il scrutait, avec des prunelles noires et vernies, la chambre.

Puis des râles crépitèrent dans la gorge qui se convulsa et les yeux se fermèrent.

— L’attaque est terminée, il va s’éteindre doucement, dit Jacques. Recouche-toi, tu vas à la fin attraper du mal.

— Si j’avais seulement du chloroforme ou quelque chose pour l’achever, je ne le laisserais pas dans de tels tourments, reprit Louise.

Ils restèrent, la lumière éteinte, sans voix, étonnés qu’un malheureux animal pût tant souffrir.

— Tu ne l’entends plus ? fit Jacques.

— Si, — écoute !

Le chat avait quitté le jupon, et il s’efforçait maintenant d’escalader la chaise pour de là gagner le lit. On entendait son souffle précipité et le bruit de ses ongles éraillant le bois. Puis, tout se taisait, et, tenacement, après un instant de repos, il continuait sa route, se hissant à la force des pattes, retombant, recommençant à grimper, avec des râles qu’entrecoupaient des gémissements.

Il atteignit le lit, vacilla, s’affermit, rampa entre Jacques et Louise.

Ni l’un ni l’autre n’osaient plus remuer, car le moindre mouvement provoquait de déchirantes plaintes.

Il vint les sentir, tenta encore de tourner son rouet, pour leur témoigner qu’il était content d’être auprès d’eux, puis, frappé d’une secousse, il se dressa, passa par-dessus Louise, voulut descendre du lit, culbuta, roula, avec le cri d’une bête qu’on égorge, sur le plancher.

— C’est fini, cette fois, dit Jacques ; ils eurent un soupir de soulagement. À la lueur d’une allumette, Louise vit la bête tordue, écorchant l’air de ses griffes, vomissant de l’écume et des gaz.

Tout à coup, elle tira, terrifiée, son mari par la main.

— Ah ! vois, les douleurs fulgurantes !

Et en effet, le chat agitait en des soubresauts désordonnés ses pattes et des fumées couraient dans ses poils dont les ondes titillaient sans qu’il bougeât.

D’une voix changée, elle ajouta : il les a aussi, c’est la paralysie qui vient !

Jacques sentit un grand froid le glacer.

— Mais non, que tu es bête ! Et vivement, il expliqua que ces secousses à fleur de peau n’avaient aucun rapport avec les douleurs fulgurantes dont elle parlait. Tu as une maladie de nerfs, toi, rien de plus ; que diable ! de là à l’ataxie locomotrice, il y a loin ! Au reste, la meilleure preuve, la voici : le chat a ces douleurs depuis une minute et il meurt ; toi, tu les as depuis des mois et tu es cependant ingambe ! Et puis, quelle sottise que de vouloir établir des similitudes entre des maladies d’animaux et des affections de femmes !

Mais sa voix était mal assurée. En un éclair, il revoyait les médecins silencieux, se rappelait leurs mines fermées, leurs regards contrits et prudents… Eh non ! ils n’y connaissaient rien, pas plus que lui ! c’était de la métrite, suivant les uns, de la névrose, suivant les autres ! C’était ils ne savaient quoi ! une de ces chloroses nerveuses devant lesquelles, à l’heure présente, si savant qu’il soit, chacun bafouille !

Il eut l’intuition que ses explications étaient maladroites, que cette hâte à vouloir dissuader était presque un aveu, que ce besoin pressant de discuter et de convaincre révélait clairement l’authenticité de ses craintes. Il s’irrita contre lui-même, puis contre ce chat qui était l’involontaire cause de ces angoisses. Eh ! qu’il crève ! se dit-il. Puis il se fit la réflexion qu’il était bien inutile que Louise s’attristât à contempler l’agonie de cette bête.

— Voyons, il est tard, nous ne pouvons cependant, pour cet animal, passer une nuit blanche, surtout si nous partons demain. Le plus simple, ce serait, je crois, de l’emmailloter dans le jupon et de le porter dans la cuisine.

Mais il se heurta à la volonté têtue de sa femme qui s’indigna et le traita de sans-cœur.

Il se renfonça sous les couvertures en maugréant. Il n’avait plus qu’un désir maintenant, c’est que ce chat mourût. Au fond, il n’est pas à moi, nous ne le connaissons pas, se dit-il, pour excuser un peu l’égoïsme de ses souhaits ; ah ! et puis, nous prenons l’express dans quelques heures ; il est vraiment temps que cela finisse !

Le chat ne remuait plus. Louise agenouillée lui regardait les yeux, des yeux mornes, dont l’eau dépouillée de ses pépites, bleuissait comme glacée par un grand froid.

Elle se recoucha, navrée, et éteignit la bougie ; et dans le silence de la pièce, chacun feignit de dormir pour ne pas parler.

— S’il était seulement cinq heures, je me lèverais, pensait Jacques. Mon Dieu ! quelle nuit ! je crains que Louise ne soit irrémédiablement frappée. Si c’était exact, pourtant ! Si les médecins m’avaient menti ! Si ces ruades étaient les prodromes certains d’une ataxie !

Immédiatement, il aperçut les traits décomposés de sa femme, la bouche renversée crachant des bulles, transféra les douloureux symptômes qu’il avait eus, du chat à Louise, la vit telle qu’elle serait à ce moment-là, dans une hallucination d’une netteté atroce.

Il fut sur le point de crier, d’appeler au secours, puis il revint à lui, se raisonna, à tout prix voulut détourner le courant de ces visions, résolut de compter de un à cent pour s’endormir. Il se mit le bras à l’air, se découvrit le col, afin d’attraper froid et de s’engourdir ensuite, alors que s’enfouissant sous le couverture, il aurait chaud ; mais arrivés au nombre de vingt, les chiffres énumérés descendirent tout seuls, suivirent la pente sur laquelle il les avait lancés, et il retourna, sans plus s’occuper d’eux, à l’horreur de ses réflexions.

— En voilà assez, se dit-il, en se rebiffant contre elles. Il toussa légèrement.

— Tu dors ? — Il s’adressait à sa femme, car il espérait maintenant que le bruit des paroles dissiperait les cauchemars éveillés qui le hantaient.

— Non, fit-elle d’une voix sourde.

Alors il jasa pour lui seul, se perdit en de futiles digressions sur les paquets à faire, annotant les objets qu’il fallait emporter, s’inquiétant de la capacité des malles, tâchant de gagner, en quelque sorte, du temps sur la nuit ; mais ses lèvres proféraient des sons mécaniques, marchaient seules, sans que sa pensée les dirigeât, car elle était quand même retournée sur ses pas et avait retrouvé les traces du chemin que ces subterfuges avaient vainement tenté de lui faire perdre.

Il finit cependant par se taire, par s’alourdir. S’il ne s’endormit pas complètement, il perdit du moins la notion de ses maux.

Réveillé brusquement, dès l’aube, il revécut la nuit en une seconde et sauta du lit.

Et le chat ? Il le vit, immobile, écrasé, sur le jupon, l’appela à voix basse. L’animal ne bougea aucun membre, mais des sillages coururent aussitôt le long de ses poils.

— Ma femme a raison, il faudrait avoir le courage de l’achever, se dit-il ; la pitié s’insinuait en lui devant l’interminable agonie de cette bête.

Il avait hâte de s’échapper de cette maudite chambre. Quelles nuits j’y aurai subies, pensa-t-il, une première horrible, d’autres démentielles, une dernière atroce !

Il descendit, se promena dans le jardin ; et peu à peu, à mesure qu’il marcha, sa haine de Lourps et ses souhaits de départ s’amollirent.

Il faisait si bon sur cette pelouse, si tiède derrière ces grilles ouvragées de feuilles ! Tamisé par les sapins, le vent soufflait l’odeur affaiblie des térébenthines et des gommes ; une senteur tannique d’écorce montait de la mousse remuée du sol et le tonifiait ainsi que des émanations respirées de sels. Le château, ranimé par un bain de soleil, se défublait de ses mines grognonnes, rajeunissait, s’affêtait, coquettait, pour son départ. Ces pigeons même, si sauvages qu’on ne pouvait réussir à les toucher, se pavanaient maintenant dans la cour et le regardaient, sans fuir à son approche. C’était, en quelque sorte, un adieu câlin qu’exhalaient ces lieux abandonnés où il avait égoutté de si mélancoliques heures.

Il se sentit le cœur serré, en passant pour la dernière fois sous le berceau des allées désertes, en regardant les grelots des grappes de vignes enroulées dans les pagodes à clochettes des vieux pins. C’était fini ; le soir même, il rentrerait à Paris et son existence changerait !

Tant qu’il avait rélégué jusqu’à d’indécises époques son retour, il avait, en somme, terrassé le souci de savoir comment il allait vivre. Il se répondait : je verrai, se proposait des expédients plus ou moins sûrs, ne se dupait pas par ses réponses, mais endormait ses inquiétudes, les décortiquait, les rendait indolentes, les espaçait, les usait même par des simulacres de résolutions auxquelles il parvenait presque, sur le moment, à croire.

Maintenant que le retour était certain, imminent, là, il perdait tout courage et n’essayait même plus de se tracer des plans.

À quoi bon ? il pénétrait dans l’inconnu ; les seules prévisions qu’il pût raisonnablement oser, c’étaient celles-ci : il faudrait, dès l’arrivée, se mettre en course, visiter l’un, attendre l’autre, renouer des relations avec des gens qu’il méprisait, afin de se procurer un travail avantageux ou une place. Quelle série d’avanies, quelle suite d’humiliations, je vais subir, se disait-il ; ah ! l’expiation de mes dédains utilitaires est prête !

Comme la solitude avait du bon ! Ici du moins, à part ces paysans, il ne voyait personne ! Oui, il allait pour manger du pain patauger avec les autres, dans le répugnant baquet des foules !

Et puis, en admettant même qu’il s’habituât à l’agitation d’une vie pauvre, que deviendrait-il avec Louise ? Il se la figura, malade, impotente, se représenta les abominables conséquences des ataxies, les chaises spéciales, les toiles cirées, les alèzes, les linges, toute l’horreur des corps inertes qu’il faut servir ; je ne pourrai même point la conserver avec moi, puisque je n’ai pas les moyens de payer une bonne. Il sera donc nécessaire que je la place dans un hospice ! Cette pensée lui fut si cruelle que ses larmes coulèrent.

C’est pourtant inutile de se désespérer ainsi, à l’avance ! enfin, quand bien même Louise reviendrait à la santé, est-ce que les attaches qui nous reliaient ne sont point rompues ? Nous nous sommes trop froissés ici pour que jamais le souvenir de nos mésestimes se perde ! non, c’est bien fini ; quoi qu’il arrive, la tranquillité de nos vies est morte !

Mais, voyons, reprit-il, en s’essuyant les yeux ; ce n’est pas tout cela ; nous partons dans quelques heures et il s’agit de préparer les malles.

Il remonta dans sa chambre, trouva sa femme levée, pliant ses robes.

— Ah ! si je n’avais pas ce chat, je serais vraiment heureuse de rejoindre Paris.

— Il n’a plus pour deux heures à vivre ; regarde, l’œil est vitreux et les râles sifflent.

Il rangea les papiers, apprêta ses affaires, tandis que pour le déjeuner, sa femme allumait le feu.

Des pas retentirent subitement dans l’escalier et le facteur entra.

— Je suis venu plus tôt que d’habitude, dit-il, parce que j’ai pour vous de la bonne poste !… et il tira la lettre attendue, scellée des cinq cachets.

Une sorte de majesté s’élevait de sa face cuite et ses cheveux gris semblaient presque vénérables. L’importance de cette lettre qui contenait de l’argent, le transfigurait, anoblissait jusqu’à son rire édenté de vieil ivrogne.

Il s’assit, se frotta la tête avec la paume de sa main, regarda les préparatifs à peine commencés du repas et la table vide ; visiblement, il regrettait de s’être autant pressé !

— C’est la dernière lettre que vous nous apportez, facteur, proféra Jacques en signant le reçu ; nous partons pour Paris aujourd’hui même.

Le vieux faillit s’écrouler.

— Oh ! oh ! oh ! moi qui comptais tant que mes Parisiens seraient encore ici jusqu’à l’hiver, oh ben vrai, là, cette nouvelle me tournoie le cœur. Ça me faisait trotter en plus, mais quoi que ça pouvait me faire ? je venais ici, pas vrai, chez des braves gens pas fiers ; on était quasiment des amis ; ah ! tenez, foi de Mignot, ma petite dame, vous pourrez dire que vous êtes regrettée, vous, continua-t-il, d’un ton dolent que commençait à démentir la lointaine sournoiserie de l’œil.

Enfin, c’est-il ça qui nous empêchera de boire un dernier verre de vin à votre santé ? et il guignait le litre.

Jacques eut hâte de le voir déguerpir.

— Tenez, père Mignot, voici dix francs pour vos dérangements et maintenant, à la vôtre ; il lui tendit un verre.

D’une main, le facteur empocha les pièces et de l’autre, se jeta, d’un trait, le vin dans la gorge ; puis il demanda la permission de se tailler une miche, pensant, non sans raison, que l’on ne pourrait pas le laisser ainsi manger, sans boire.

Il lampa, de la sorte, presque tout le litre, finit par se lever, tendit sa patte sale et, d’un air attendri, déclara qu’il les attendait, l’an prochain ; puis, la mine accablée, il s’en fut, en faisant sauter les deux pièces de cent sous dans sa culotte.

— Ah çà, vous voulez donc qu’il y ait pas de lettres dans le pays ? cria l’oncle Antoine, qui parut quelques instants après le départ du facteur.

— Pourquoi cela ?

— Pourquoi ? mais parce qu’il va s’arrêter au premier cabaret et qu’il boira jusqu’à tant qu’il tombe !

— Tiens, c’est drôle, un pays ne recevant aucune lettre parce que les Parisiens ont grisé le facteur, — mais, voyons, nous n’avons pas de temps à perdre, car nous prenons l’express de 4 heures 33. — Réglons, si vous le voulez bien, nos comptes.

— L’espress ! vous partez ! c’est-il Dieu possible ! comme ça ?

— Oui, j’ai reçu, ce matin, des nouvelles qui m’obligent à être à Paris, vers les six heures.

— Mais Louise, elle reste, pas vrai, ma fille ? reprit l’oncle qui regardait, du coin de l’œil, l’argent déposé sur la table.

— Non, je pars aussi.

— Eh là, eh là !

— Voyons, fit Jacques, je vous dois combien ?

Alors le vieux tira de son gilet un papier crasseux plié en quatre.

— C’est plein de chiffres, c’est Parisot qui m’a fait le compte avec les intérêts à prendre. Vois, mon homme, si ça te convient ?

— Parfaitement, — seulement je n’ai pas de monnaie.

— Que ça fait ! J’ai là des pièces.

Il se leva et tira de la poche de sa blouse une longue bourse.

Le vieux, sachant que j’avais touché de l’argent, a tout prévu, se dit Jacques.

L’oncle rendit la monnaie, pièce à pièce, retenant chacune entre ses doigts, grommelant : c’est de la bonne or que je vous donne, cachant mal une satisfaction presque narquoise, car il venait de duper, une fois de plus, les Parisiens, en faisant courir les intérêts de l’argent, non pas du jour où il avait payé le marchand, mais bien du jour où il avait commandé la feuillette.

— C’est-il ben ton compte ?

— Oui, mon oncle.

— Mais, mon cher garçon, si vous partez, va falloir qu’on attelle la bourrique.

— Dame, vous me rendriez service.

— Mais oui… mais oui, mais c’est point comme ça qu’on se quitte ; faut que vous veniez manger un morceau chez nous.

— Mon déjeuner est prêt, dit Louise.

— V’là-t-il pas ! je vas l’emporter, nous le mangerons alors ensemble.

Louise consulta son mari d’un regard.

— Soit ! dit celui-ci, vous avez raison, mon oncle, c’est bien le moins qu’avant de nous séparer nous trinquions ensemble.

L’oncle voulut à toute force porter le panier dans lequel étaient entassées les provisions. Il avait réfléchi qu’il pourrait avoir besoin de sa nièce à Paris, et débarquer chez elle et se faire goberger, alors qu’il irait à la Chandeleur pour régler des comptes.

— Ils s’en vont ! s’écria-t-il, en entrant chez lui.

Norine en laissa tomber de saisissement la poêle.

— Ah ben c’étant ! — Et elle s’arracha une larme ; puis craignant d’être surtout rabrouée par sa nièce dont la mine méprisante l’inquiéta, elle tendit ses longs bras secs du côté de Jacques et, automatiquement, le baisa sur les deux joues.

— Eh là ! quoi donc faire ? v’là-t-il pas une nouvelle ! moi qui disais comme ça, faudra pourtant que je leur fasse des tortiaux, t’entends ben, mon neveu, des crêpes sautées dans la poêle, il y a rien de meilleur ! c’est-il donc malheureux ! Ah ! il est ben temps, que je compte, maintenant que les v’là loin !

Elle bredouilla, en apprêtant la table : ça va nous sembler vide ici — et elle pleurnicha en rinçant les verres.

— Mais que vous reviendrez vers nous, l’an prochain ?

— Certainement.

Le repas fut silencieux. Norine gémissait, le nez dans son assiette, le vieux, gêné par le mutisme de Jacques et de Louise qui demeuraient préoccupés et tristes, disait seulement : Allons, encore un coup, mon homme, en remplissant les verres et il vidait le sien, en faisant claquer ses lèvres qu’il torchait d’un revers de main.

— Nous ne pouvons nous attarder davantage, déclara Louise ; j’ai encore des affaires à ranger au château et l’heure du train approche.

— T’emporteras ben un lapin, pour voir ?

Ils eurent beau se défendre, il fallut en passer par là. La tante Norine étrangla une de ses bêtes et l’apporta, toute chaude, roulée dans de la paille.

— Tant que Louise va faire ses quatre tours, nous aurons le temps de prendre un verre de cognac, puis que nous attellerons, dit l’oncle.

Ils trinquèrent encore et Jacques, supplié, s’engagea sans l’intention du reste de tenir sa promesse, à écrire au vieux, dès qu’il serait de retour dans la capitale.

Enfin le père Antoine tira la carriole d’une grange, enfila son bourriquet dans les brancards et ils arrivèrent, en clopinant, au château de Lourps.

— J’ai monté le chat en haut dans une chambre ; je lui ai laissé le jupon pour qu’il n’ait pas froid et de l’eau à boire, s’il avait soif. J’aime mieux qu’il meure ainsi que de le savoir assommé par Norine avec une trique, dit Louise. Il ne souffre plus, du reste, il ne m’a même pas reconnue, le pauvre mimi, il est tout roide !

— Allons, nous sommes prêts, cria l’oncle, en empilant dans la voiture les valises et les malles ; — alors, en route ! et ils cahotèrent, jetés les uns contre les autres, dans cette dure charrette dont les roues sautaient à chaque pierre.

Assis au fond, sur un tas de foin, Jacques examinait ces paysans qu’il espérait ne jamais revoir.

— Ils me consolent de quitter cette misérable rade où j’étais presque à l’abri, pensait-il, car, canailles pour canailles, je préfère tout de même en fréquenter de plus acérées, et de plus souples.

— Dis donc, mon neveu ?

— Quoi, ma tante ?

— Si t’avais, toi ou Louise, des vêtements qui te servent plus, on en ferait ici ses habits des dimanches !

— Ils en manquent ben des vieux vêtements ! dit l’oncle.

Jacques, harassé, promit tout ce qu’ils voulurent.

— Que nous penserons souvent à vous encore !

— Et nous donc !

— T’es comme qui dirait ma fille charnelle, reprit Norine, d’une voix éplorée, en regardant sa nièce.

Enfin ! voici la gare, murmura Jacques. Alors, après que les bagages furent descendus, les paysans ouvrirent les bras, baisèrent avec emportement Jacques et Louise sur les deux joues, en versant des larmes.

Puis quand les Parisiens furent installés dans le wagon, ils fouettèrent le baudet, et, après un silence, le père Antoine dit :

— J’entends ben, moi ; j’ai écouté qu’elle racontait à Jacques qu’elle laissait un jupon pour le chat qui crève.

— Cette bêtise !

— Oui-da, qu’elle l’a dit.

— Ah ben c’étant !

Et de peur que le chat n’abimât plus longtemps l’étoffe avec ses griffes ils se dirigèrent ventre à terre vers le château.


fin