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En Thessalie, journal de campagne


PREMIÈRE PARTIE


Voici déjà trente-six heures que l’Express-Orient m’emporte vers Nisch, où je le quitterai pour prendre le chemin de fer qui me conduira à Salonique, à travers la Macédoine occidentale. Prison de luxe que l’Express-Orient, mais prison tout de même. Sur les petites tables trépidantes du wagon-salon, impossible d’écrire ou même de lire, et les heures passent lentes à regarder des paysages qui fuient trop vite. Le grand-duché de Bade : des monts boisés d’abord, puis une plaine ondulée en petites vagues. La terre labourée est noire et grasse, la terre cultivée d’un vert vivant, des fabriques poussent leurs fumées vers le ciel brumeux ; beaucoup de fabriques, tandis que quelques lieues plus loin apparaissent de vieux villages agricoles, avec leurs maisons basses serrées autour d’une église maternelle.

Et cela me rappelle les plaines du nord de la France : même bonhomie des choses, mêmes couleurs fines et délicates ; prairies qui boivent l’eau du sol trop irrigué, bouleaux grêles, chaumières rouges et blanches. Puis c’est la Bavière : toujours un sol onduleux dans sa platitude générale, des marais desséchés, des tourbières, des champs où le jeune blé jette ses pousses pareilles à des fils de soie verte entrelacés sur un tapis au fond brun ; Augsbourg, Munich à peine entrevues ; et, chose étrange, les églises de campagne dressant des clochers aux toitures globulaires semblables à celles de ces mosquées que je vais voir dans la Turquie encore lointaine ; et cette espèce de mirage oriental me fait songer à la mission que j’ai acceptée.

J’étais à Nice, où je me reposais des fatigues d’un voyage récent à Madagascar. Un télégramme du Journal des Débats m’a brusquement rappelé à Paris.

« Les Turcs ont franchi le col de Melouna, me dit-on. Peut-être la paix sera-t-elle signée dans huit jours. Mais il faut tout prévoir et la campagne peut continuer. Voulez-vous partir ? Vous irez à Salonique, et de là, à travers la Macédoine, vous rejoindrez l’armée ottomane dans les plaines thessaliennes. L’Express-Orient part dans deux jours. Arrangez-vous. »

J’ai encore au grenier mon équipement malgache : un lit de camp, une couverture caoutchoutée pour dormir en plein air, un costume de toile imperméable et un revolver Lebel. Quarante-huit heures pour se procurer un passeport et une lettre de recommandation de l’ambassade ottomane à l’adresse d’Edhem-Pacha, généralissime de l’armée d’Epiro-Thessalie, sont plus que suffisantes. Et voilà comment je me suis assis, le mercredi 20 avril, dans un fauteuil de l’Express-Orient, transformé que j’étais en correspondant de guerre.

Le train roule toujours ; on arrive à Vienne à la nuit, et on se retrouve le lendemain matin en plein pays serbe. Le Danube coule entre des rives vagues, gardant un air de barbare non encore dompté ; des femmes, des enfans au costume rouge et vert accourent voir passer le train ; d’autres, vêtues de même, avec des mouchoirs multicolores sur la tête, surveillent des troupeaux de moutons, et le charme de cette campagne suffisamment peuplée, pas encombrée, avec çà et là des maisons très blanches et d’énormes étables, donne des idées claires et gaies. Devant ces herbages gras, ces haies d’arbres, ces collines rondos, cet ensemble heureux et tendre, un jeune attaché d’ambassade anglais, à côté de moi, se rappelle l’Angleterre. Il est charmant, cet élève diplomate, et bientôt nous nous retrouvons, à Oxford et à Londres, une foule d’amis communs. En m’entendant massacrer l’anglais, un gros homme chauve, à moustaches blondes, se présente de lui-même. M. X…, citoyen des États-Unis, correspondant d’un grand journal de New-York, se rendant avec son fils, artiste dessinateur, sur le théâtre des opérations militaires. Ils ont déjà revêtu des costumes magnifiquement sauvages, des knicker-bockers admirables. 24 avril. — C’est avec mes deux confrères que je suis descendu à Nisch, où nous devons passer la nuit. On nous explique que les trains ne marchent plus la nuit, parce que de temps à autre des bandes de brigands se permettent de les arrêter. Le correspondant du grand journal de New-York paraît tout à fait vexé de rencontrer dans la vieille Europe les mœurs du Far-West. Il m’explique qu’il est père de famille. Cependant il se console vite en pensant qu’une fois à l’état-major du maréchal Edhem-Pacha, ses peines seront finies. Tous les correspondans de journaux, dit-il, seront reçus d’une façon admirable, admis tous les jours à la table du généralissime, escortés par des aides de camp galonnés d’or. Il enverra des télégrammes qui feront sensation dans toute l’Amérique, non pas de pauvres petites dépêches qui se bornent à exprimer le suc insipide des événemens, mais de vraies lettres où il mettra la fleur de ses impressions.

Nisch est une ville triste, assise au bord d’un triste affluent de la Morava. Les hôtels qu’on y trouve sont assez misérables. La décoration de la salle à manger, — comme d’ailleurs en presque toutes les auberges d’Orient, — consiste uniquement dans la série des portraits des souverains d’Europe, présidés là, naturellement, par le jeune roi Alexandre de Serbie, ayant à gauche sa mère Natalie et à droite son père Milan, dont mon compagnon de voyage apprend avec intérêt l’abdication et la transformation en comte de Takovo. L’ignorance où il paraît être de nos petites affaires européennes ne l’empêche pas, du reste, d’être plein de bon sens, de poser des questions nettes et directes, et de faire, je crois, un bon correspondant qui dit ce qu’il voit, avec l’indispensable grossissement, ou plutôt le gonflement particulier à quelques journaux américains. Mais j’ai grand’peur qu’il ne se fasse illusion sur l’accueil que les curieux et bavards que nous sommes recevront à l’état-major turc. Le chef d’une armée européenne refuserait peut-être purement et simplement de se laisser suivre par des correspondans de journaux, supprimerait les dépêches dont la publication inopportune peut faire manquer un mouvement. Quant à nous inviter à dîner, Edhem-Pacha aura sans doute autre chose à faire.

Le lendemain matin, nous prenons le train qui doit nous mener à Salonique, à travers la province de Kossovo, où succomba jadis l’indépendance des Slaves du moyen Danube. A la frontière turque, visite de douane : on nous prend nos revolvers. Nous avons beau protester que nous allons sur un champ de bataille, que nous avons besoin d’un porte-respect, l’employé ottoman sourit, sans répondre, dans sa belle barbe blanche. Je l’entraîne dans un coin, et j’essaye bassement de le corrompre : il repousse noblement toutes mes avances. Aurait-on exagéré la puissance du bakchich ? Cet honnête douanier finit par nous signer un reçu et nous dit avec politesse que nos armes nous seront rendues à Salonique sur un mot de nos consuls.

Le train repart avec une vitesse de vingt-cinq kilomètres à l’heure, c’est un brave petit train qui ne se presse pas. Figaro prétendait avoir trouvé un mot qui résume toute la langue anglaise : celui qui semble symboliser le turc est l’adverbe iavach, « doucement », par lequel on répond à notre hâte nerveuse d’Européens toujours pressés. Il y a cependant de beaux horaires affichés dans toutes les gares, mais notre convoi semble s’en moquer. Comme nous mourons de faim, nous nous informons s’il existe un buffet sur la route. Le chef de train s’empresse de répondre que le train est à la disposition de Nos Seigneuries, et qu’on arrêtera où nous voudrons, tout le temps que nous voudrons. A toutes les stations, on prend le café, et ce n’est qu’après en avoir savouré lentement la dernière goutte un peu bourbeuse, et fait un bout de conversation avec les employés, que le mécanicien remonte sur sa plateforme. On arrive tout de même, après tout ; mais ceux qui attendent, et qui exigent de l’armée turque la régularité rigoureuse de mouvement des troupes européennes auront quelque déconvenue.

Le paysage devient morne et sauvage, des Albanais montent dans les trains, déguenillés, mais armés ; des filigranes d’argent décorent la crosse de leurs armes allemandes. D’autres gardent leurs moutons dans les terrains vagues, le fusil sur le dos, et comme ils avaient l’habitude, pour se distraire, de tirer sur les convois, tout le parcours est semé de postes de gendarmes. Halte de quelques minutes à Uskub, la plus originale, la plus musulmane peut-être, des villes de Macédoine ; puis on arrive aux premières gorges où s’étrangle le Vardar. Le fleuve, resserré et profond, mugit au milieu des rocs durs, secoue et brise ses galets : paysage de pierre, tragique et désolé, qui s’ouvre sur les riches plaines macédoniennes, gardées par Kuprulu, la forteresse aux maisons peintes. Et, dans l’étendue de ces plaines, ce qu’on distingue surtout, ce ne sont point les champs de blé ou de maïs, qui restent rares, mais les nombreux petits carrés plantés de légumes qui semblent, ici comme en Afrique, la culture favorite du musulman : ils sont jolis, ils sont étroits ; ils ont des arbres dont l’ombre et les fruits rafraîchissent ou engagent au repos, et leur produit suffit à des hommes pour qui la vie n’est qu’un passage, et la guerre le seul métier digne d’un fils des conquérans.

A la nuit, nous descendons enfin à Salonique. Des portefaix juifs s’emparent de nos bagages, soulèvent les lourdes caisses à bras tendu, les jettent sur leur dos large et solide. Salonique est une ville juive : sur ses 120 000 habitans, 70 000, 80 000 peut-être sont israélites. C’est pourtant la Pâque grecque, aujourd’hui même : des caravanes de mules chargées de buis sauvage passent dans les rues pavées de galet ; des prêtres à longue barbe reçoivent sur les places publiques l’obole due par le pénitent qui a reçu l’absolution ; et tout un peuple sort des églises, un peuple de races, de types, de langages bigarrés, colorés, nuancés à l’infini, et que la religion même n’unit pas, tant il y a là de religions, de sous-religions et de sous-races : Turcs, Grecs restés sujets ottomans, Grecs indépendans, Bulgares, Valaques, Albanais, Guègues et Serbes, sans compter ce qu’on est convenu d’appeler la colonie européenne, Français, Anglais, Italiens et Allemands. Mais ces élémens nombreux et divers paraissent presque perdus, roulés par le flot grandissant des juifs, si nombreux dès maintenant que l’immense majorité a dû abandonner le commerce de l’argent et même les commerces où l’on gagne de l’argent, et qu’ils forment un peuple comme tous les peuples, ayant ses manœuvres, ses artisans, ses pêcheurs, ses ouvriers, et même, autour de la ville, ses paysans maraîchers qui commencent à cultiver la terre. Cette activité physique, cette vie normale de l’ensemble de la race a conservé sa vigueur, et quelques-uns de ces portefaix à la barbe frisée, aux grands traits assyriens, ont des membres d’athlète, des torses vigoureux, des cous gonflés de muscles et de sang. Nul antagonisme entre cette population et l’administration turque : et en effet, tandis que le Serbe, le Grec, le Bulgare, rêvent d’un jour où Salonique leur appartiendra, les israélites se soumettent de bonne grâce au joug ottoman, et peut-être considèrent-ils avec mépris l’idée de patrie comme une conception lourde et surannée qui, dans tout le monde oriental, empêche leurs concurrens de se donner tout entiers aux batailles économiques et peut-être même à certains genres de spéculations intellectuelles. Sous leur impulsion, la ville devient un centre industriel ; ils ont créé des filatures qui réussissent ; d’autre part l’un d’eux vient de partir pour Paris avec un roman manuscrit dans sa valise : exemple individuel, mais frappant de la souplesse, de l’ardeur cérébrale presque maladive, et du cosmopolitisme de la race ! Ici, les juifs parlent couramment trois langues : un jargon espagnol, gardé jalousement depuis un exil qui date de plus de trois siècles, et qui leur fait accueillir et fêter comme un compatriote le moindre petit acteur, la moindre danseuse venue de Madrid ou de Séville ; le turc, qu’ils mettent leur vanité à parler comme leurs maîtres ; et le français répandu par l’Alliance Israélite à coups d’écoles, à coups d’argent intelligemment dépensé, et devenu la véritable langue internationale de l’Orient, à la place de l’italien légué par les anciens conquérans de Venise, et aujourd’hui définitivement détrôné.

Les Turcs les regardent avec faveur : ils ont besoin d’eux, car les musulmans, en ce qui concerne l’impôt, jouissent d’une situation privilégiée, comparable à celle des deux premières classes dans notre ancien régime. Il est donc nécessaire qu’il y ait des bourgeois et des serfs, dans l’intérêt du fisc et, par conséquent, qu’il y ait dans l’empire ottoman une forte masse qui ne confesse pas le nom de Mahomet. Nécessité funeste, si de nos jours le chrétien d’Orient ne se contente plus de la liberté de la foi, s’il lui faut même plus que l’abolition des privilèges des conquérans : l’indépendance, le groupement en nationalités autonomes. L’israélite fait exception, il se déclare content si on lui laisse percevoir des impôts sur la viande, le lait, le fromage, le pain et la viande préparés selon les lois mosaïques, pour couvrir les dépenses de son budget d’assistance et d’instruction publique ; il trouve que c’est peu de payer dix francs par an pour être exempt du service militaire. De plus, entre les deux races, il existe un trait d’union, le dolmé, le juif converti au mahométisme. Enfin peut-être trouverait-on entre les deux cultes des analogies de rites qui rendent les mœurs semblables sous certains rapports, et rapprochent les individus. Toujours est-il qu’à Salonique les juifs ont considéré la guerre actuelle — n’y a-t-il pas là aussi un peu de servilité ? — comme une guerre nationale, ont refusé de se prévaloir de leur exception du service militaire, et envoyé à l’armée d’Edhem-Pacha un certain nombre de volontaires.

Notre première visite est pour le consul, qui nous apprend que Larissa n’est pas encore pris, — je respire ! car j’avais peur d’arriver trop tard, — et qu’Osman le Victorieux, l’Osman de Plevna, vient d’arriver à Salonique avec le titre d’inspecteur général des opérations militaires. Cela peut tout dire, ou ne rien dire, mais en général on regarde cette nouvelle comme annonçant la disgrâce d’Edhem-Pacha, auquel on reproche sa lenteur. Osman a déjà commandé un train spécial qui le dirigera sur Karaferia, d’où il ira prendre le commandement de l’armée de Thessalie. Ce n’est pas tout : chacun s’attend au bombardement de la ville par la flotte grecque, et au débarquement de cinq ou six régimens du roi Georges qui couperont le chemin de fer de Salonique à Constantinople, et apporteront les plus funestes retards à la mobilisation. Le consulat est déjà plein de religieuses, de frères de la doctrine chrétienne, qui viennent demander asile. Hier, les cuirassés hellènes ont déjà détruit la vieille forteresse de Platamona, sur la côte ouest du golfe, et incendié le petit port de Katérina. Et ce ne sont pas les bateaux de guerre du sultan qui pourraient empêcher l’entreprise. Ils ne sont représentés que par un pauvre petit aviso, qui, mouillé à cinquante mètres du quai, achève de tomber en ruines. Enfin, présage inquiétant, le vali de Salonique, c’est-à-dire le gouverneur général, Son Excellence Riza-Pacha, vient d’envoyer son harem à la campagne. Tout le monde comprend l’importance significative de cet événement !

Notre consul, M. Veillet-Dufrêche, essaye de rassurer tous ces pauvres gens. D’abord, on a bien vu ce que pouvait faire la flotte grecque par l’exemple de Préveza d’Epire, qui devait être prise en une heure et qui tient toujours ; il y a des torpilles dans la rade, il y a le fort de Karavouroun, qu’il faudrait commencer par réduire au silence, et qui vaut mieux que Préveza. Enfin le harem de Riza-Pacha est à la campagne, mais ce harem se compose d’une femme, le gouverneur, comme la plupart des Turcs d’aujourd’hui, trouvant que c’est bien assez ; et voilà déjà un mois que Mme Riza, un peu souffrante, un peu nerveuse, persécute son mari pour qu’il lui permette d’aller en villégiature ; celui-ci, accablé de travaux, s’est empressé, aussitôt qu’il l’a pu, d’accéder à ce désir. Y a-t-il de quoi faire trembler un peuple ?

Ainsi parle notre consul, avec un sang-froid réconfortant, mais je n’oserais affirmer qu’il soit aussi convaincu qu’il le paraît.

6 heures du soir. — Larissa est pris. La nouvelle officielle vient d’en arriver. Aussitôt Osman-Pacha a donné l’ordre de dételer la locomotive du train spécial qui devait le conduire à Karaferia. Il va rester à Salonique quelques jours, puis repartira discrètement pour Constantinople. Voilà Edhem-Pacha sauvé, si tant est qu’Abdul-Hamid ait voulu le remplacer, ce qu’on ne saura jamais.

29 avril. — Cinq jours, cinq longs et interminables jours, j’ai marqué le pas à Salonique. Il me fallait une autorisation, un iradé du sultan pour rejoindre l’armée turque, et cet iradé n’arrivait pas. Ce délai m’a permis d’abord de constater que la ville n’était décidément pas bombardée. Au fond, il est inconcevable que les Grecs n’aient pas tenté cette opération qui, malgré le nécessaire optimisme officiel, est des plus faciles. Ensuite je suis rentré avec un certain plaisir en possession de mon revolver, toujours par l’intervention de l’indispensable consul. Mais l’administration ottomane ne le cède, croyez-le bien, à aucune autre administration des pays les plus civilisés. J’ai vu un nombre incalculable de fonctionnaires charmans, qui m’ont offert des kilogrammes de cigarettes et des océans de café noir. Un employé des douanes me suivait comme une ombre, me servant d’interprète, et calmant mes nerfs surexcités. A la fin, nous sommes tombés sur le vrai, le seul bureau, celui où l’on restituait. Mais là nouvel embarras. On m’a confisqué cinquante cartouches, et on n’en retrouve que quarante-neuf ! Désespoir du bureau tout entier, qui paraît croire que sa réputation d’intégrité est compromise, ou plutôt, je pense, que la forme est outragée sans remède. J’ai beau protester que je suis parfaitement satisfait, on commence à remplir de petits et de grands papiers d’une foule de jolis caractères écrits de droite à gauche. A la fin je triche, je m’arrange pour faire compter deux fois la même cartouche ; tout le monde respire, et on me remet mon bien. En passant, dans un couloir discret, j’essaye de donner une preuve matérielle de ma reconnaissance au petit employé des douanes qui a perdu une demi-journée dans ma compagnie : il écarte poliment ma main. Décidément, ou le bakchich est un vain mot, ou bien il y a, pour l’offrir, des rites que j’ignore.

Tous les bonheurs arrivent ensemble : en rentrant chez moi, je trouve mon iradé ; un télégramme de Constantinople m’autorise à partir. Aussitôt gouverneur militaire, gouverneur civil, chef de gare, qui jusque-là n’avaient pu être que les plus courtois des hommes, en deviennent les plus obligeans. Tout est mis à ma disposition, chemins de fer, chevaux, escorte : et comme je parle au gouverneur militaire de la nécessité où je suis d’emmener un interprète et un guide, un officier tout chamarré d’or se lève et me dit gracieusement dans le plus pur français qu’il sera trop heureux si j’accepte sa compagnie : c’est le docteur Hayreddin-Bey, médecin major à cinq galons, dirions-nous en France, l’un des principaux chefs des ambulances, docteur de la faculté de Paris. Il a représenté jadis la Turquie aux fêtes données à M. Pasteur. C’est le plus charmant et le plus Français des Turcs.

— Laissez-moi vous donner un conseil, me dit-il, ne prenez pas de drogman. Il vous embarrassera, vous compromettra peut-être, vous volera sûrement, et vous verrez que vous n’en avez pas besoin : la moitié de nos officiers parle français. — J’ajoute tout de suite, en transcrivant ces notes, qu’il avait raison. A de rares exceptions près, je n’ai rencontré chez les Ottomans avec qui j’ai eu des relations que de la politesse, des égards, une espèce de bonhomie très caractéristique, et aussi, parfois, quelque chose qui ressemblait à une vieille et affectueuse camaraderie.

De Salonique à Elassona, 30 avril. — Nous voilà enfin à la frontière grecque après un voyage de trois jours et demi, rapide, rude, intéressant. Voie ferrée jusqu’à Sorovitch, puis de là à cheval jusqu’à Elassona.

A la gare même de Salonique, nous constatons par le spectacle que nous avons sous les yeux, et aussi par les graphiques que nous montre le chef de station, l’intensité et le succès de l’effort de la Turquie. La jonction ferrée Salonique-Constantinople, ainsi que le tronçon Salonique-Monastir, ont rendu tous les services sur lesquels on comptait, bien qu’avec une certaine lenteur, à cause de l’état de la voie. Depuis le mois de février jusqu’au commencement d’avril, 222 trains ont amené sur la frontière menacée 90 bataillons, et on en attend encore 72, sans compter 8 bataillons d’irréguliers. Ces bataillons sont de 750 hommes, quelques-uns même, me dit-on, en ont jusqu’à mille. C’est donc environ 72 000 hommes qui auraient passé par Salonique, et on en attend encore 65 000.

Et nous assistons au départ d’un de ces bataillons de volontaires. Il y en a sur le quai quelques centaines, troupe bigarrée de toutes les races, Turcs, Bulgares, Valaques, Tziganes et Juifs même, que la guerre va jeter sur les plaines thessaliennes. On ne saurait dire qu’ils aient un uniforme. Il faudrait inventer, si on osait, le substantif « multiforme » pour exprimer cette singulière mêlée de vêtemens divers : vieilles vareuses, noires, vertes, rouges, ou surtout sans couleur, jambières de feutre blanc, houseaux faits de guenilles maintenues par des ficelles, bottes, souliers, escarpins, beaucoup même portant encore les babouches, les antiques babouches turques, relevées à la poulaine avec des houpettes à l’extrémité.

Tout à coup, quatre hommes étranges vêtus de haillons commencent à souffler dans des flûtes de bois, frappent sur d’énormes tambours. Un air très simple s’accompagne d’une basse encore plus simple, sorte de monotone ronflement, et des volontaires tziganes se mettent à danser. Leurs corps souples ondulent rythmiquement, leurs yeux noirs brillent sur le fond de leur peau dorée, leurs lèvres se relèvent, ils montrent les dents, et quand je regarde autour de moi, tous les assistans ont aussi le même rictus, la même espèce d’agacement délicieux. Un petit bonhomme de douze ans fend les groupes fièrement pour regarder. Il a un « baluchon » sur le dos, un fusil Martini à la main ; et d’autres gamins, un brin de paille aux lèvres, le regardent avec un air d’admiration notoire. C’est le volontaire, le volontaire par définition. Il a douze ans, et s’est présenté chez le muchir (commandant militaire) pour s’engager. « Sais-tu seulement ce que c’est qu’un fusil ? » lui a dit le muchir. Le gamin a pris un Martini, fait l’exercice, tiré ; enfin il paraît que Dieu le veut, et ce David musulman part pour la guerre.

Un peu plus loin, rieurs, chanteurs, balançant dans la marche la masse gigantesque de leurs torses, se tiennent les Albanais. Rien n’est plus loin du Turc que ces musulmans d’aventure, convertis d’ambition, fanatisés pourtant par la lente action des siècles, leur reconnaissance des faveurs impériales, l’amour de la guerre et des rapines. Batailleurs et pillards, vantards et courageux, ils n’ont rien de la placidité un peu lourde, de la bravoure incontestable, mais passive, des conquérans dont ils ont pris la religion. Ils sont de notre race, et jusque sur cette place où des grappes de gamins vêtus de vert et de rose s’accrochent aux arbres, quelques-uns, les Guègues, avec leurs yeux bleu clair, leurs cheveux blonds coupés carrément sur le front, retombant en boucles courtes sur les côtés rappellent les conscrits de nos montagnes de France, tandis que d’autres, les vieux, ont le profil d’aigle, les moustaches tombantes et rudes de ceux de nos paysans qui ont passé dans les rangs de notre ancienne armée. Divisés chez eux en clans, organisés sous des chefs féodaux, c’est par dans et sous la conduite de ces chefs qu’ils sont venus. Hadji Cherif en amène trois cents, qu’il équipe à ses frais ; Hadji Chukri, d’Uskub, en a recruté plus encore. Il donne à chacun des vivres et cinquante francs en or. Maîtres de la terre, qu’ils cèdent en métayage aux habitans de leurs domaines, ils sont unis à ceux-ci par des liens antiques de service et de protection. Mais, d’autre part, ces volontaires sont des irréguliers ; ils en auront tous les défauts accrus par les indestructibles habitudes d’indiscipline et de pillage de la race. Le gouvernement turc vient de l’apprendre à ses dépens : dans les districts de Bérane, de Sélinitza, de Prizrend, leur recrutement n’a pas eu lieu sans troubles. Habitués à régner sur les chrétiens qu’ils conservent au milieu d’eux, ils craignent que leur éloignement ne renverse les proportions des nationalités, et que ces chrétiens ne prennent leur revanche. Alors, dans leur mécontentement, comme de grands enfans rageurs, ils ont brûlé les konaks, assiégé les gouverneurs, exigé leur démission. Ils forment la matière première d’excellens, de superbes soldats ; ils sont guerriers dans l’âme, ils ne sont même que cela, mais il reste à les former, et le temps manquera peut-être.

Cependant les volontaires juifs attendent l’heure du départ dans une attitude toute différente, l’air mélancolique et résigné, et leurs parens leur font des adieux solennels, debout, accolés épaule contre épaule, en versant des larmes. Enfin on sonne la cloche : d’un bond, les grands drapeaux turcs verts ou rouges montent à l’assaut des wagons, la musique joue la marche Hamidié, le train s’ébranle, et aussitôt qu’il est sorti de la gare on aperçoit, au-delà de la mer glauque, une cime allongée et hautaine dont la neige argentée se teinte d’un imperceptible rose. C’est l’Olympe, qui domine et pèse sur ces deux régions, visible de Salonique et de Larissa, de la plaine du Vardar et de celle du Pénée. Alors, comme à un signal donné, les Albanais déchargent leur fusil contre le soleil.

De Karaferia à Vodina, en passant par Agoustos, le chemin de fer monte par des pentes très raides ; à l’ouest, des montagnes encore neigeuses le dominent ; à gauche, les pentes dévalent jusqu’à une sorte de cuvette, une plaine arrosée, fertile, fond de lac vidé, dont le lac actuel de Ianitza n’est plus qu’un reste ; et la terre, même au flanc des monts formés d’éboulis rocheux qui se décomposent, apparaît noire et grasse sous la charrue. Beau pays, varié, ondulé, gai sous le ciel. Enfin Vodina paraît, toute blanche, ombragée d’arbres verts, au sommet d’un promontoire rocheux d’où tombent des cascades, Vodina, l’ancienne Edesse, baignée de verdure et d’eaux courantes et dont les habitans, Turcs et Bulgares, font paître leurs moutons et cultivent leurs vignes, le fusil sur l’épaule. Le train s’y arrête un instant, les jeunes officiers turcs se roulent sur l’herbe comme des collégiens. Il semble que l’anathème prononcé par leur culte contre les reproductions peintes ou sculptées de la vie les rende plus sensibles au charme plus rare de la nature. Ils sentent cette beauté, ils la chantent presque : « Avez-vous vu ces fontaines, ces vallons, ces prairies ? »

Un homme du télégraphe arrive : « Trikala est pris, Volo également ! »

Alors c’est un grand hourra, une explosion de patriotisme ingénu. Puis un regret : « Nous allons arriver trop tard, comme des carabiniers d’Offenbach ! » Cette citation sonne assez curieusement, sortant de la bouche d’un Turc.

— Si la nouvelle pouvait être fausse ! continue quelqu’un, naïvement. — A Elassona, j’ai appris que la nouvelle était fausse en effet, et que Volo et Trikala étaient toujours entre les mains des Grecs. L’homme du télégraphe avait tout bonnement, et contre ses devoirs, livré à la publicité une fausse nouvelle transmise par un reporter.

A Sorovitch, nous quittons le chemin de fer pour prendre des chevaux. De lourds convois de munitions et de farine encombrent une large place, semblable, avec sa terre battue et dure, à une aire démesurée. Les conducteurs sont de bons paysans musulmans venus de tous les coins de la Macédoine sur leurs chariots aux roues pleines, sciées à même un tronc d’arbre, le chariot des ancêtres lorsque Orthogroul les guidait à travers les plaines asiatiques vers l’Occident fertile, la terre des Roumis qui croyaient en Dieu, mais ne connaissaient point encore Mahomet. Et c’est un étonnement pour moi de voir que nulle escorte militaire ne les accompagne. On leur a fait simplement jurer sur le Coran, serment sacré, qu’ils conduiraient leur charge au lieu fixé, et ils ont reçu d’avance une partie du prix convenu sous la forme d’un bon qu’ils peuvent négocier pendant le voyage, au fur et à mesure de leurs besoins, pour se procurer leur nourriture et celle de leurs bêtes. Et ils marchent ainsi, sur les routes poudreuses, dormant la nuit dans leurs voitures, recommençant à suivre, dès l’aube survenue, l’ornière laissée par ceux qui les ont précédés.

A Sorovitch, on a mangé du pain et des œufs durs, et couché parterre. Le soir suivant, à Kojani, nous retrouvons presque la civilisation. Kojani est en effet un centre assez important, occupé en partie par des Turcs, domiciliés depuis longtemps dans la ville, ou mohadjirs, c’est-à-dire reflues de Serbie, de Bosnie, de Thessalie, lors de la perte de ces régions par l’empire ottoman, et en partie par des Grecs. Ce n’est un mystère pour personne que ceux-ci n’attendaient qu’un premier succès de leurs compatriotes au col de Melouna pour se soulever. Il y a dans Kojani, me dit le caïmacan, — lisez sous-préfet, si vous voulez, — quinze cents à deux mille fusils cachés au fond des caves, et qui en seraient sortis au premier signal de l’Hétairie Ethnique, la fameuse société secrète patriotique des Hellènes. Encore aujourd’hui, des irréguliers grecs tiennent la montagne, et j’en vois quatre, qui viennent d’être pris au moment où ils attaquaient un convoi de blessés turcs.

Le notable hellène pour lequel on me donne un billet de logement n’est pas médiocrement inquiet des soupçons qu’il sent peser sur lui et sur ses frères, et il se met d’autant plus en frais. Le caïmacan, le cadi, l’iman de la ville, un certain nombre d’officiers tiennent une espèce de conseil de guerre dans sa maison, et il distribue lui-même, correctement déchaussé suivant les règles de la civilité ottomane, les confitures, les cigarettes et le café. Les vainqueurs, du reste, ne songent même pas, dans leur indifférence, à lui faire enlever les portraits séditieux dm roi Georges et de la reine Olga qui s’étalent au-dessus de leur tête. Il est vrai que ceux-ci sont bizarrement présidés par l’effigie du Sultan ! Enfin nous restons seuls à dîner avec notre amphitryon, qui nous donne six plats de mouton bouilli. Après cet excès, dont je me serais bien passé, on apporte deux matelas, qu’on recouvre de draps d’une éblouissante blancheur. Cela fait deux couchettes, et nous sommes trois : le bon docteur Hayreddin-Bey, un colonel d’artillerie, et votre serviteur, à qui ses deux compagnons expliquent qu’il y a, dans la pièce voisine, un lit, un vrai lit à l’européenne, à lui destiné. On n’est pas plus galant, ni plus attentif. De Kojani à Selfidjé, les monts sont calcaires, avec des bancs d’un beau marbre blanc rosé, presque translucide. La plaine est de plus en plus fertile, plantée de beaux arbres, riche en blés, en moutons et en bœufs. La viande d’agneau se vend à Kojani quatre métalliques — environ 20 centimes — les cinq livres ! Et réfléchissez que toute l’armée turque a passé par-là, et qu’elle tire encore de ce pays une partie de sa nourriture. Selfidjé est une assez grosse ville, où l’élément turc est plus important aujourd’hui que par le passé. Le gouvernement ottoman aurait voulu faire de cette extrémité de la Macédoine, qui touche à la Thessalie, une sorte de « marche » peuplée de fidèles. Malgré l’afflux des émigrés venus des provinces annexées par la Grèce, il n’a qu’à moitié réussi, et les mohadjirs, je ne sais trop pourquoi, se sont surtout groupés au nord de la Vistritsa, où les Hellènes ne forment plus que des îlots perdus. Le chemin devient de plus en plus accidenté. Toutes les hauteurs sont surmontés de castrons, vieux châteaux forts qui datent des croisades. Pour passer de la vallée de la Vistritsa, où nous sommes encore, dans celle d’un affluent du Xeraghis, lui-même affluent du Pénée, nous avons, au col de Portaës, à nous élever à près de 1 000 mètres d’altitude. Cependant la route continue encore pendant quelque temps à être d’une étonnante solidité, avec des pentes praticables. Il n’y a que de rares endroits où un bon cycliste devrait mettre pied à terre. Avec son macadam un peu grossier, mais très résistant, enserré dans de larges dalles enfoncées de champ sur le sol, elle a supporté depuis près de trois mois le passage de toute une armée, des canons, des voitures de munitions, et sans se rompre elle s’est usée, régulièrement, en fabriquant de la poussière. Ce travail, commencé depuis deux ans par le gouverneur de la province, lui fait le plus grand honneur. Malheureusement, il n’est pas terminé. A un point donné, la route devient une espèce de piste que le génie a tracée à la hâte, à coups de hache à travers les bois, à coups de mine à travers les rocs. Une batterie de canons est devant nous, en détresse. Il s’agit de franchir un pont de bois, vermoulu, qui s’effondrera très certainement. Le colonel d’artillerie qui nous accompagne considère ce spectacle sans paraître s’y intéresser en aucune sorte. Il a gagné tous ses grades sans bouger, paraît-il, à Constantinople, et se méfie de lui-même. Un jeune adjudant qui nous accompagne prend l’initiative de faire passer la batterie en amont du torrent, la guide, se débrouille adroitement, et nous nous tirons d’affaire. Le colonel n’a pas l’air de s’étonner et sourit bonnement à son inférieur. Il y a des pays plus civilisés où il ne serait pas bon à un subordonné de montrer plus de science que son chef. J’ajoute en transcrivant ces notes que j’ai retrouvé cet adjudant, un tout jeune homme, capitaine à la fin de la campagne, à Volo. Cette omnipotence du gouvernement central qui distribue les grades comme il l’entend, sans condition d’âge ni de stage, a les inconvéniens du favoritisme, mais présente aussi un bon côté.

Enfin, après soixante-dix kilomètres à cheval, dans un rude pays, nous arrivons à Elassona, assez moulu. La ville est pleine de troupes, et on nous recueille, par charité, à l’hôpital. Quelques blessés grecs y sont couchés fraternellement à côté des turcs ; deux cents lits sont encore vides, des voitures de place de Salonique, réquisitionnées, opéreront le transport sur cette ville, qui contient en ce moment huit cents blessés. Malheureusement, on n’a pas organisé le service du transport de ceux-ci sur le champ de bataille. Un malheureux que je trouve agonisant sous une tente de l’ambulance a été ramassé cinq jours après avoir été frappé. Il y a là un manque de prévoyance que je dois noter, et qui émeut douloureusement. La plupart des hommes atteints, il faut le dire, le sont assez peu dangereusement, à la figure ou aux mains : tiraillant en montagne, derrière des épaulemens, ils ont été frappés aux seuls endroits laissés à découvert.

2 mai. — Elassona est une petite ville triste, sale et fiévreuse, allongée au bord d’un lit de cailloux sans eau que les Grecs, avec une emphase méridionale, ont baptisé la rivière Elassonatique ; et au sud, à quelques kilomètres plus loin, commencent les premiers escarpemens du col de Melouna. C’est là que passe la frontière gréco-turque, mais il faut bien remarquer que la frontière géographique — et stratégique — est en arrière, au col de Portaës, où de hautes crêtes qu’on voit se détacher de l’Olympe séparent les affluens de la Vistritsa macédonienne des affluens du Salamvria thessalien. Une victoire des Grecs au col de Melouna n’aurait donc pas donné de grands résultats, puisque les Turcs n’avaient qu’à reculer de quelques kilomètres pour retrouver leur véritable ligne de défense, en avant d’une vallée fertile. Sur les lieux, l’imprudence commise par le gouvernement et surtout par métairie Ethnique qui a entraîné le gouvernement apparaît clairement.

L’Hétairie, société soi-disant secrète, a été créée sous sa forme actuelle pour faire équilibre au comité bulgare qui, après la mort de Stamboulof, voulait révolutionner la Macédoine : un an plus tard, les Jeux olympiques lui permettaient d’étendre considérablement son influence et d’accroître son champ d’action. Nous n’avons vu dans ces jeux qu’une fête internationale de gymnastique, et nous avons eu tort : toutes les communautés grecques de Turquie y envoyèrent des délégués, les chefs de métairie y trouvèrent un congrès insurrectionnel tout fait. Un plan sortit des délibérations : délivrer la Macédoine, en la soulevant et en forçant ensuite le gouvernement à appuyer ce soulèvement.

On croyait l’Hétairie très forte ; le mystère dont elle s’entourait séduisait les foules, empochait les observateurs sérieux de se rendre compte du véritable état de ses forces. Peu de temps après les Jeux olympiques, l’insurrection Cretoise commençait, et, profitant de la distraction des pouvoirs publics, dont l’attention se tournait vers les événemens de l’île, la société envoya de petits groupes armés sur la frontière de Macédoine. Il lui fallait d’ailleurs employer les fonds qu’elle avait reçus, — deux millions environ. Les trois quarts de la population grecque donnaient de oO leptas à 3 drachmes par mois ; quelques personnes versèrent d’un coup 100 000 drachmes. Les Grecs d’Egypte donnèrent un million, apporté par le directeur de la banque anglo-égyptienne, qui tint à assister lui-même à la formation des corps francs de Thessalie, et les entretint pendant un mois. Le malheur, c’est qu’après avoir acheté les fusils et le matériel de guerre, on n’arriva qu’à ce misérable résultat de jeter en Thessalie 3 618 irréguliers, et à Arta, pour l’invasion de l’Epire, 600 seulement. Cependant, le gouvernement craignait la société, qui avait eu sur l’année la plus déplorable influence. 1 800 officiers étaient inscrits sur ses registres, et, au mois de novembre 1895, une petite insurrection militaire avait eu lieu. Ainsi on eut deux gouvernemens : l’un légal et impuissant, l’autre tout-puissant et secret ; et l’Hétairie, si elle ne pouvait arriver par elle-même à envahir la Macédoine, comptait bien alors renverser le cabinet, et peut-être le roi. Celui-ci, pour conserver sa popularité, publia, lors des grandes manœuvres de Thèbes, un de ces manifestes que les journaux bien pensans qualifient d’énergique ; puis les massacres de Crète furent l’occasion de l’envoi du colonel Vassos. Jamais le moment de tenir tête à la Turquie et de contrarier les efforts pacifiques de l’Europe n’avait été plus mal choisi. La Grèce n’avait pas de chevaux pour l’artillerie et la cavalerie, dont la moitié était démontée ; on appelait par dérision l’homme qui faisait partie de ces étranges escadrons hippos anhippeus, cavalier sans cheval ; les munitions de l’artillerie dataient de 1886 et ne valaient plus rien ; enfin, une loi proposée naguère par M. Tricoupis avait autorisé le rachat de la moitié des réservistes moyennant 100 drachmes une fois payés, et les hostilités devaient trouver l’armée hellène avec dix classes formées d’hommes dont la moitié était exempte de service. La situation était donc celle-ci : la Turquie, pendant longtemps, avait cru que l’Hétairie pouvait jeter 100 000 volontaires en Macédoine. Or, les événemens venaient de prouver que cette Hétairie n’existait pas, pour ainsi dire, et que toute cette agitation, tout cet argent ramassé, tout ce mystère dont elle s’enveloppait, avaient abouti à jeter trois mille hommes dans la montagne. Restait l’armée grecque régulière, dont tout le monde connaissait l’état d’infériorité. C’est pourtant alors que les avant-postes de cette armée franchirent la frontière sur cinq points différens, et s’emparèrent des postes turcs surpris par la brusquerie de l’attaque. Le territoire ottoman avait été violé, le Sultan déclara la guerre ; il savait que l’Europe, froissée par le débarquement du colonel Vassos, n’interviendrait pas ; il avait été provoqué ; le recrutement, la mobilisation de ses troupes avaient été préparés par le général von der Goltz, ainsi que le plan des opérations. Sur ce terrain de médiocre étendue, contre cet imprudent adversaire, si faible comparativement à lui, il était sûr du succès.

Le plan d’opération primitif était assez simple. Les Grecs avaient engagé les hostilités en Epire et en Thessalie ; mais l’Epire ne pouvait être que le théâtre d’une guerre de montagne. Après une victoire vers Arta, les Turcs devaient venir se buter contre les rives du golfe de Corinthe et sur les monts de l’Acarnanie, faciles à défendre ; et, d’autre part, même la prise de Janina par les Grecs ne pouvait contre-balancer un échec subi par eux en Thessalie. Von der Goltz avait donc proposé en 1886 de ne rassembler en Épire que deux faibles divisions, et de jeter au contraire en Thessalie de fortes masses qui, pénétrant en Grèce au sud de Damasi, tomberaient sur le flanc gauche des forces ennemies dans la Basse-Thessalie, et leur couperaient leur ligne de retraite sur Pharsale et Volo. Ce dessein primitif [1] a été profondément modifié au cours de la campagne. Au reste, il ne s’agit point en ces notes de faire une étude de stratégie militaire, mais de regarder agir le soldat turc, de voir l’extérieur des choses, la physionomie des hommes. Mais peut-être était-il nécessaire de poser des points de départ et de rappeler en quelques mots l’origine de cette guerre.

3 mai. — Nous passons à cheval à travers le col de Melouna. La route n’est qu’un sentier de mules, qu’on a élargi comme on a pu, en pratiquant quelques courbes nouvelles et en adoucissant les pentes. Dans son état actuel, elle ne vaut pas encore le plus mauvais des petits raidillons qui grimpent au Mont-Valérien. Cependant les Turcs y ont passé avec leur artillerie de montagne, et ce sera, pendant toute la guerre, leur seule voie de ravitaillement. En ce moment même, ils y traînent onze grosses pièces de position prises à Tyrnavos. Les chevaux éreintés s’arrêtent, refusant de mener plus loin les lourdes masses, les Turcs d’escorte s’accrochent aux roues, aux affûts, aux courroies et aux chaînes, les canons s’ébranlent, dressent leurs gueules tremblotantes, pareils à des bêtes qui vont crier, — et le convoi de butin guerrier reprend enfin sa route vers les villes macédoniennes.

Alors, à mesure que nous avançons, ce premier champ de bataille se déroule devant nous. La chaîne de montagnes qui sert de frontière entre la Thessalie et la Macédoine est un contrefort de l’Olympe. Atteignant d’abord une hauteur de 1 200 mètres, elle redescend ensuite, et se fixe à une hauteur moyenne de 800 mètres, formant un arc de cercle autour de Larissa. Au milieu de l’arc de cercle, une ébréchure : c’est le col de Melouna, par où passe le chemin dont l’armée victorieuse avait à s’emparer, et qui mène à Larissa par Tyrnavos. Sur ses bords, quelques masures — pas même des hameaux — Tzaritsani et Ligara ; vers la plaine thessalienne, à droite en venant d’Elassona, un éperon constitué par la haute colline du Kritiri, qui domino Tyrnavos ; et derrière cette colline, un autre chemin qui suit la haute vallée du Xeraghis, affluent du Pénée. Cet autre itinéraire est marqué par deux autres hameaux, Malagusta et Damasi. C’étaient là les positions des Grecs. Les Turcs occupaient en arrière un haut sommet : le Monek-Tépé, la montagne couleur de violette. Ainsi, pour arriver à Elassona, les Grecs devaient prendre ou tourner le Menek-Tépé. Pour arriver à Tyrnavos, les Turcs devaient prendre ou tourner les positions des Grecs sur le Kritiri, et aussi la multitude des petites barricades en forme de croissans mis bout à bout qui barraient la plaine.

Rien n’est confus comme cette guerre de montagne. Ce n’étaient même point des combats de bataillon ou de compagnie à compagnie : caché derrière un rocher, chaque homme avait son ennemi abrité derrière un autre rocher, et n’avançait, si je puis dire, que par une série de parallèles individuelles. Les Grecs, à cette époque, n’étaient pas démoralisés ; ils savaient qu’un petit succès, même de nulle importance au point de vue stratégique, pouvait soulever leurs compatriotes de Macédoine ; ils se battirent avec un acharnement auquel il faut rendre justice. Le 20 avril, la brigade Mastrapa reprit même un instant Gritzovali, position turque située en face du Kritiri. Un officier supérieur turc, Hafiz-Pacha, tomba raide mort à la tête de ses troupes. Cette multitude de petits engage mens aurait pu tourner à l’avantage de l’armée hellène s’il y avait eu plus d’entente entre ses diverses parties, mais cette entente a paru manquer, de la façon la plus déplorable, depuis le commencement jusqu’à la fin de la campagne. Quoi qu’il en soit, les opérations traînaient. Trois fois, les correspondans des journaux anglais télégraphièrent la prise de Tyrnavos, et trois fois cette nouvelle fut démentie. A Constantinople on trouvait le temps long, on s’inquiétait presque ; le service sanitaire reçut des lettres accusant beaucoup plus de blessés qu’il ne s’en trouvait en réalité, et mon excellent ami Hayreddin-Bey poussa un soupir de soulagement en constatant que les craintes du gouvernement central n’étaient pas fondées. C’est à ce moment qu’on songea peut-être à remplacer Edhem-Pacha par le vieux héros de Plevna. On aurait eu tort. Jamais les Turcs ne montrèrent plus d’élan que pendant cette première semaine ; ils emportèrent même, m’a-t-on dit, plusieurs postes à la baïonnette ; isolés dans les petites gorges de cette région montagneuse, beaucoup n’eurent rien à manger pendant plus de trente heures. Il semble qu’Edhem-Pacha ait eu la conviction qu’avec la supériorité numérique de ses troupes, bien que cette supériorité numérique comptât beaucoup moins en pays de montagne qu’en plaine, il arriverait fatalement à l’emporter, et que son seul objet devait être alors d’économiser des vies humaines. Il a donc tatonné, fouillé cette infinité de petits vallons rocheux, pour trouver le point faible. Celui-ci découvert, l’attaque eut lieu, le 24 avril, avec la plus grande vigueur, et le Kritiri, ce bastion naturel, fut enfin tourné par son côté occidental.

Les Grecs avaient résisté jusque-là, chaque fraction divisionnaire tenant pour son compte avec un courage auquel les Turcs ont rendu hommage ; mais l’entente manquait. Aussitôt que cet échec, en somme réparable, se fut produit, une panique folle éclata. Ils abandonnèrent le Kritiri, ils abandonnèrent la plaine, évacuèrent Tyrnavos sans même tenter une défense momentanée qui eût permis une retraite régulière : leurs tentes, leurs bagages, onze pièces de position parfaitement transportables tombèrent aux mains des vainqueurs. La terreur gagna Larissa, qu’on ne tenta même pas de défendre : et cependant c’était la capitale de la Thessalie ; la perte de cette place devait avoir un effet moral inappréciable ; elle avait de vieilles fortifications, fort mauvaises, mais qu’on pouvait utiliser pour quelques heures ; elle était couverte par le Salamvria, qu’on passait sur un pont de bois facile à couper. Il n’y eut même pas un simulacre de résistance. La cavalerie turque, — et j’ai pu voir depuis combien elle était peu nombreuse, — partit au galop, dirigée en fait, sinon officiellement, par un Allemand, Grumkow-Pacha, et elle trouva la ville abandonnée, pillée déjà par 300 condamnés de droit commun que les autorités hellènes avaient lâchés avant de fuir.

Grumkow fut, après cette cavalcade de trois heures, facile et heureuse, rappelé à Constantinople. Depuis, je ne crois pas qu’il soit resté un seul Allemand dans les rangs de l’armée ottomane : du moins il était impossible d’en trouver un dans n’importe quel grade. Mais de jeunes officiers instructeurs de nationalité turque, sortis depuis peu de temps des écoles militaires de Berlin, firent exécuter aux troupes qui descendaient du chemin de fer à Karaferia en Macédoine quelques exercices de tir.

Tels furent, rapidement contés, les premiers événemens de cette campagne, et nous les voyons revivre en continuant notre route du col de Melouna vers Larissa. La plaine est plate, marécageuse souvent, sablonneuse en d’autres endroits ; de grosses sources sortent des derniers contreforts que nous longeons sur notre droite, — et partout s’aperçoivent des épaulemens, des fortifications légères abandonnées par les Grecs. Des cercles marquent sur le sol la place de leurs tentes enlevées par les Turcs. Des papiers, des livrets de soldats déchirés, des revues illustrées glorifiant les hauts faits de la guerre de l’Indépendance y traînent encore, souillés et déchirés. Je ramasse un de ces feuillets épars : c’est une Théorie de l’art stratégique. Cependant une odeur affreuse, l’odeur des cadavres en putréfaction, emplit l’air : on a enterré les hommes, mais on a oublié les chevaux. Ils pourrissent dans les fossés et les broussailles. De grands vols de corbeaux, des vautours énormes, tournoient autour d’eux. Quelques-uns vivent encore, d’une vie douloureuse et haletante, étendus à terre, n’ayant même plus la force de dresser leur cou. Parfois un soldat charitable a mis auprès d’eux une poignée d’épis verts coupés au champ voisin, mais ils n’ont même pas la force d’y toucher : ce n’est pas de faim qu’ils se meurent, mais du poison engendré dans leurs veines par la course trop longue qui leur a brûlé le sang, ou de la fièvre des blessures ; et nos yeux se détournent de leur œil vitreux.

Le soir vient, nous trottons toujours. Des villages déserts apparaissent vaguement. Enfin, dans l’obscurité, des chiens furieux aboient. Ils étaient les gardiens de Tyrnavos, et dans leur fidélité aveugle ils sont restés après le départ de leurs maîtres, se nourrissant, eux aussi, de la chair des cadavres.

Tyrnavos était un gros village. Chaque maison y avait son jardin clos de murs, ses vergers clos de haies. La vie y devait être facile et large ; les demeures n’y ont pas cet air mystérieux et fermé des habitations turques ; elles s’ouvrent à l’air et aux visiteurs par leurs vastes fenêtres, par leurs seuils hospitaliers, elles ne sont pas plus cachées que les femmes grecques ne voilent leur visage. Mais à cette heure, les voilà vides. Un parfum âpre et puissant s ; exhale dans la nuit tranquille : les Turcs, musulmans austères, ayant trouvé leurs celliers pleins de vin, ont vidé les tonneaux dans la rue. Les porcs aussi, étant des animaux immondes, ont été mis à mort et gisent le ventre ouvert dans les ruisseaux pleins d’une fange odorante. Peu d’habitations ont été brûlées, toutes sont, pillées, car il est difficile d’empêcher ces dévastations lorsque le maître n’est pas là pour défendre sa propriété. Cependant les gros meubles sont restés en place, une foule de petits objets même, qui eussent, tenté la convoitise d’un soldat européen, ont été dédaigneusement négligés par la simplicité du vainqueur qui n’en connaît pas l’usage, ou le méprise.

Le commandant du poste nous invite à dîner. Maigre dîner ! du pain, des olives, de petits poissons conservés dans le sel et du fromage. Parmi mes compagnons musulmans, personne ne se plaint, et l’amphitryon ne songe même pas à s’excuser.

4 mai. Larissa. — Les convois passent sans fin devant nous, des bataillons nous accompagnent dans notre marche vers la capitale thessalienne. Ils vont d’une allure singulière, à la fois badaude et rapide, sans que rien se distingue sur les physionomies placides, ni peur, ni fatigue, ni ennui ; c’est un déplacement de nomades, barbare aux yeux d’un militaire européen, mais simple, aisé, naturel. Cette horde peut aller ainsi très longtemps, n’importe où. Les uniformes de leurs officiers, même de leurs commandans, sont usés, rapiécés souvent ; ils ne semblent guère plus riches que leurs hommes. La plupart ont la barbe grise, tels de vieux sous-officiers montés en grade ; mais ils sont aussi dépositaires de l’autorité, au nom d’Allah, puisque rien ne se fait sans la volonté de l’Unique ; et les grands garçons, à l’air naïf, au menton lourd, venus des bords de la Mer-Noire, les Ottomans d’Asie Mineure à la figure carrée et aux larges membres leur obéissent comme des enfans. A un abreuvoir tout un détachement s’est arrêté pour les ablutions rituelles. Les prosternations vers la Mecque sont omises, on n’a pas le temps, mais le chef, plongeant le premier les mains dans l’eau, se retourne :

« Il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu ! » dit-il de sa voix ordinaire, simple et ferme. Et ses hommes répondent tout d’une haleine : « Il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu ! » Puis on repart ; cent cinquante bourricots et des petits chevaux de bât suivent le bataillon, chargés des tentes, du matériel de campement, du bagage, et sur chacun d’eux, au-dessus du faix, est assis un soldat. Quand il sera reposé, il cédera sa place à un autre. L’essentiel est d’arriver. Mon confrère étranger fait adresser par Hayreddin-Bey une petite plaisanterie à un officier sur l’aspect singulier de cette colonne. Celui-ci répond : « Nous ne laisserons personne en plan. » C’est justement ce dont l’a loué, et à bon droit, le général von der Goltz, dans un article très original, plein de vues sensées et neuves en même temps.

Enfin, derrière le Salamvria, dont les eaux jaunes se traînent dans un lit trop large, Larissa apparaît, montrant des minarets éventrés ou découronnés qui achèvent de tomber en ruines dans les faubourgs, dont beaucoup de maisons sont inhabitées depuis longtemps : la ville avait 30 000 habitans avant l’annexion par la Grèce, mais la population a bien diminué depuis. Maintenant, l’invasion turque a fait fuir les Grecs à leur tour ; les magasins sont fermés, les tavernes, les hôtels même étaient abandonnés ; de nouveaux industriels juifs ou ottomans s’y sont installés par droit de conquête, et servent à leurs nouveaux cliens l’indispensable tasse de café brûlant, seule boisson qu’on puisse trouver, car la vente de l’alcool et du vin est interdite. Pas une maison brûlée : mais les autorités grecques, avant de fuir, ont relâché 300 prisonniers de droit commun qui se sont empressés de piller les maisons, laissant bien peu de chose à faire aux Albanais. Ceux-ci pourtant ne désespèrent pas de trouver de bonnes aubaines. Les maisons des Hellènes ont été toutes déménagées ou dévastées par les bandits, et encore il y reste peut-être des cachettes d’argent, des trésors abandonnés : que de matelas éventrés, que d’armoires minutieusement visitées ! — mais les israélites sont restés presque tous, avec cet étrange courage passif qui les caractérise. Les soldats de véritable race ottomane paraissent se conduire correctement et font patrouille comme de vrais gendarmes. Séfoulah-Pacha, l’ancien consul de la Porte à Larissa, revenu avec l’armée comme colonel d’état-major, et transformé en commandant de place, montre beaucoup de souplesse, d’adresse et de modération dans une situation assez difficile. Il serait assez porté à s’appuyer sur la partie de la population qui n’a pas quitté la ville, c’est-à-dire sur les juifs, mais ceux-ci ne paraissent pas se soucier de se compromettre. Quelques membres de leur communauté avaient proposé récemment — est-ce de leur propre initiative ? — de rédiger un placard certifiant que le pillage a été l’œuvre des voleurs et des assassins lâchés par les fonctionnaires hellènes avant leur départ. Le membre le plus influent de cette communauté a vivement protesté contre celle mesure qu’il considère comme inutile, et même dangereuse. « Si nous ne signons pas ce papier, a dit ce sage, les Turcs ne nous en voudront pas. Avec eux, on s’arrange toujours. Mais si les Grecs reviennent eu Thessalie, — et ils reviendront, — ils nous en cuira ! » Ces sceptiques hommes d’affaires sont intéressans à consulter. D’après eux, les paysans thessaliotes ne souffraient point de la domination turque. Les grands propriétaires fonciers de race ottomane n’étaient point exigeans ; les baux étaient des contrats de métayage : partage égal entre le fermier et le possesseur de la terre. Quand la récolte était bonne, le Turc disait placidement : « Dieu m’a envoyé une bonne année. » Quand elle était mauvaise, il se résignait à la volonté du ciel. Trente mille familles musulmanes quittèrent la Thessalie après l’annexion : aussi beaucoup de champs sont-ils demeurés en jachère depuis cette époque. D’autre part, les méthodes de culture introduites par les Grecs étant infiniment supérieures, la moyenne de la production est restée la même. La Thessalie est d’ailleurs la Beauce de la Grèce : tandis que les céréales de Macédoine sont exportées à Hambourg, les blés des plaines de Larissa et de Pharsale, les orges de Trikala et de Domokos sont expédiés sur Volo par chemin de fer, et de là, par mer, jusqu’à Athènes : ils ne servent qu’à l’alimentation nationale. Et l’absence de cette récolte, foulée aux pieds ou dévorée en partie par les chevaux, moissonnée pour le reste par les Turcs eux-mêmes, ne sera pas pour les Hellènes le moindre des malheurs.

Il y avait une Française à Larissa, et son histoire est bien curieuse. C’est une vieille artiste dramatique échouée là à la suite d’aventures sans nombre, qui l’avaient menée jusqu’à Java, où elle dirigeait une troupe d’opéra. Comment ensuite était-elle arrivée jusqu’à Larissa, où, n’ayant plus ni jeunesse ni voix, ayant perdu sa petite fortune, elle vivait médiocrement et honnêtement du peu que lui rapportaient quelques leçons de français ? j’ai oublié de le lui demander. Comme elle était sourde, la malheureuse, j’ignore ce que pouvait bien être son enseignement. Mais elle avait une industrie, la vente de petits chiens japonais, issus d’un couple acheté au cours d’un de ses lointains voyages. Ces chiens étaient tout pour elle, ses enfans, ses revenus, sa gloire. Pour eux elle était retournée au milieu des vainqueurs. « Hélas ! me dit-elle, comment ne suis-je pas morte de peur ? Quand on a appris la perte de Tyrnavos, le Prince Constantin est parti en voiture, subitement, et la terreur s’est répandue partout. On avait chauffé un train spécial pour Son Altesse, les officiers grecs l’ont pris d’assaut. J’ai pu cependant trouver une place ! mais les soldats se voyaient abandonnés, trahis, ils voulaient fuir eux aussi, et le convoi était déjà complet, deux fois complet. Alors, dans leur rage et leur affolement, ils ont déchargé leurs fusils contre le train. Les balles sont entrées dans mon compartiment. C’est un miracle que je n’aie pas été tuée… »

Pendant qu’elle me raconte ces tristes choses, des soldats turcs passent, en files nombreuses, chargés de fusils Gras, de lits, de caisses de cartouches et de biscuits. L’armée grecque a tout laissé derrière elle. Dans la maison du Prince Constantin on a même retrouvé une sorte de dépôt de cartes topographiques, en assez grand nombre pour on donner à tous les officiers de l’armée victorieuse ; et les jeunes lieutenans et capitaines de l’état-major d’Edhem-Pacha sont tous occupés à traduire en écriture turque les noms grecs inscrits sur ces cartes. Nous nous faisons présenter au général en chef, Edhem-Pacha, qui nous reçoit avec une bonne grâce tranquille. Sa longue barbe noire est déjà pleine de fils blancs : il compte quarante-huit années bien sonnées, et ne peut converser avec nous sans l’aide d’un interprète. C’est un Turc, nullement européanisé, n’ayant jamais quitté les pays musulmans, et il a appris la guerre sur le terrain. Il me paraît surtout un praticien plein de bon sens et de prudence, un peu lent, connaissant bien ses hommes. Le groupe des attachés militaires l’entoure et chacun donne un avis sur les opérations. Voilà huit jours qu’on est arrêté dans cette ville, la guerre traîne. Tandis qu’on tient Trikala et Larissa, c’est-à-dire les deux pointes de la fourche que fait le chemin de fer thessalien, les Grecs tiennent encore le manche de cette fourche : la ville de Velestinon et le port de Volo ; et ils occupent aussi le milieu de la ligne, adossés qu’ils sont aux monts qui dominent Pharsale, et aux Monts Noirs, les antiques Cynocéphales. Va-t-on attaquer directement Velestinon où le colonel Mahmoud, engageant à fond un petit nombre d’hommes, a essuyé dernièrement un échec que les journaux d’Athènes ont transformé en une grande victoire pour leurs troupes ? Edhem en a laissé grandir le bruit, laissé même passer des télégrammes anglais dans ce sens ; puis il a annoncé, de sa voix basse et presque timide, que demain 5 mai on attaquerait l’ennemi à Pharsale. De Larissa et de Trikala, cinq divisions se mettront en route, et les places de Velestinon et de Volo tomberont d’elles-mêmes.


PIERRE MILLE.

  1. Voir Revue militaire de l’étranger, juin 1897.