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En Judée
Revue des Deux Mondes3e période, tome 116 (p. 292-313).

PREMIÈRE PARTIE.


Jaffa, 18 septembre 1892.

Après les grandes lignes de l’Egypte, après l’humide Delta, étalé sous la coupole du ciel ardent, après les futaies serrées de dattiers qui bordent le fleuve bourbeux, après les nappes rouges que font jusqu’à l’horizon les eaux lourdes de limon et de sang nourricier, après la grandeur et la simplicité de cette terre des pyramides, des temples et des morts, on est surpris du charme de cette Palestine, de ce pays maigre et gracieux, de cette végétation classique et fine d’oliviers, de toute cette petite campagne sèche que forment d’abord les routes poudreuses entre les massifs de citronniers, puis la plaine de Saron, riche et douce à l’œil comme un tapis de haute laine, enveloppée à l’horizon par l’ondulation bleue des monts de Judée. C’est bien ainsi qu’on imaginait le paysage biblique : le sol sec, les rares bouquets de palmiers, des verdures de lauriers autour des fontaines, quelques oliviers festonnant de leurs feuilles d’argent la pureté limpide de l’azur, çà et là un pâtre menant ses chèvres, ou bien une file de chameaux débouchant, silencieuse et inattendue, entre deux haies de cactus ; un pays irrégulier, bossue, des horizons courts, une terre à cantons, à tribus séparées, à légendes locales. Cette Jaffa même, qui jette jusqu’à la plage les petits cubes blancs de ses cases, est nette, précise, avec cela la ville la plus pittoresque, la plus orientale que l’on puisse voir sur la Méditerranée. Très gaie, cette arrivée en Palestine, très amusant, ce passage de la barre de Jaffa dans les grandes barques qui bondissent sur la houle véhémente, au milieu d’une clameur d’écume broyée, enlevées à tour de bras par les bateliers. Du talon à la nuque, joyeusement, ils font effort, ils se lancent en arrière avec un élan magnifique, en poussant des cris pour s’exciter comme des enfans. Franchie l’étroite passe ! — Derrière nous les dangereuses roches noires qui surgissent en demi-cercle comme des pieux d’enceinte posés devant la ville ! A présent nous abordons au vieux quai glissant qui plonge dans les profondeurs bleues de l’eau tranquille.

Tout de suite nous entrons dans l’ombre. Rien d’étrange, après cette lumière de l’espace, après cette façade blanche de la ville, comme cet intérieur obscur de ruche bourdonnante. Sous un plafond de nattes déchirées, les étroites ruelles montent et s’enchevêtrent. Là-dedans, éclaboussés par les coups de lumière que jettent les trous de la vieille natte, grouillent le sordide et le pittoresque, traversés de puanteurs et de parfums : des juifs en robes blanches, en longues papillotes, aux figures pâles, comme s’ils n’étaient jamais sortis de l’ombre tiède de ces ruelles couvertes, — de vieilles têtes de rabbins penchées sur des balances, — bientôt un peuple bariolé, escorté de tous les chiens de bazar que le tumulte a réveillés, des Arabes et des nègres, des femmes voilées, des enfans mangés de mouches, une foule qui nous presse, qui nous emmène entre les petites échoppes où s’entassent les oranges vertes, les pastèques, les régimes de bananes. — Tout d’un coup, la lumière. Nous débouchons sur la place du marché, l’espace s’ouvre et le vaste ciel rayonne sur le tumulte des hommes et des bêtes, sur les monceaux de fruits et de grains, sur les tueries de moutons, sur la criaillerie des marchandages, sur l’immobilité des fumeurs assis devant leurs narghilés, sur le rêve pacifique des chameaux qui ruminent en fermant les yeux, sur les étranges Bédouins arrivés ce matin du désert. Avec quelle lenteur, parmi la foule vivace, ils traînent leurs couvertures pesantes, leurs vastes manteaux de toile rayée, leur harnachement d’étoffes raides d’où ne sortent que des doigts maigres, des yeux de feu, des nez busqués, des figures de bronze que le soleil a cuites, séchées, affinées, les faisant toutes se ressembler, faisant saillir chez toutes, avec un relief extraordinaire, le caractère élémentaire et permanent de la race sémite, de l’antique vagabonde des grands sables !

Le plus curieux, en Orient, c’est quelquefois l’Europe. En terre-sainte, à côté des ingénieurs, des commerçans et des promeneurs, à côté des moines qui se font concurrence, des papas grecs et des franciscains, des protestans anglais qui convertissent à coups de livres sterling, à côté des juifs qui reviennent pour baiser les murs de Sion et pour mourir, il y a les visionnaires et les illuminés que le mirage du pays sacré a hantés dans les longues nuits du nord et qui sont venus s’éblouir ici, à côté des cactus torrides. L’hôtel où nous descendons est le centre d’une colonie de mystiques allemands émigrés des États-Unis et qui, frappant monnaie, battant pavillon américain, vivent serrés les uns contre les autres dans une enceinte que l’on ferme à neuf heures. Boulangers, tailleurs ou cordonniers, ils travaillent tous de leurs mains en s’enivrant de Bible. A leur tête, sorte de bourgmestre et de chef religieux, le propriétaire de l’hôtel a la belle tête sensée et honnête, la joue rose, l’œil clair d’un ancien bourgeois de Nuremberg. Comme les vieux bourgeois d’Allemagne, tout en administrant très bien ses affaires, il s’est profondément préoccupé de religion et de morale. Il s’est tourmenté du « sens de la vie » si bien que sa vue des choses s’est un peu troublée et qu’il a fini par écrire des livres très excentriques. Dix minutes après notre arrivée, tout en faisant disposer la table pour le déjeuner, tout en chassant les mouches à grands coups de serviette, il nous offre un volume de « Pilules au tannin biblique, » dépuratives et toniques, avec la manière de s’en servir. Nous ouvrons cette pharmacie et nous trouvons un recueil de versets sacrés, chacun précédé de l’image d’une petite pilule et suivi de l’énoncé d’une règle morale, œuvre caractéristique de l’imagination religieuse et positive, à la fois mystique et soigneuse du détail solide, et qui a inspiré cet hôtelier allemand comme autrefois Wohlgemuth et Dürer. Il y a trois cent soixante-cinq pilules ; en en prenant une par jour durant un an, en « se gardant bien de lectures légères, romans, etc., pendant la durée de la cure, » on arrive à la parfaite santé morale ; « les rapports cordiaux avec le prochain se rétablissent, l’intelligence s’éclaircit et l’appétit pour la parole de Dieu revient. » Régime sévère, d’ailleurs, qui nous effraie un peu, auquel notre hôte sent bien que nous finirons par nous dérober, car, tout de suite, posant un dernier ravier sur la table, ouvrant son livre d’un geste pressé, il nous montre le remède décisif où se trouve concentrée toute la précieuse essence guérissante. Bien violente, cette « pilule dynamique extraite du bois de l’arbre de vie, » bien acre pour que j’ose à mon tour la présenter toute nue au lecteur. Je l’envelopperai comme il convient en disant qu’elle contient « une règle biblique pour gens mariés, » et que cet hôtelier allemand, installé en Palestine pour y suivre son rêve religieux, se rencontre avec l’auteur de la Sonate à Kreutzer et fonde la vie morale sur la même base physiologique. Une trentaine de personnes à table, beaucoup d’ingénieurs et de journalistes français, venus pour l’inauguration du chemin de 1er, les commissaires turcs arrivés de Constantinople pour examiner l’état de la ligne, l’un apathique, inerte, atone comme l’empire ottoman, quelques autres, qui ont vécu en Europe, nous content des souvenirs d’opéra de 1860, — têtes chauves et ridées de vieux boulevardiers finauds qui sont aussi des effendis très entêtés et qui ont quitté leurs harems pour vérifier les ponts de M. Eiffel. Plus loin, un scholar anglais qui fait des fouilles et étudie le monde chananéen, la civilisation palestinienne avant les Hébreux. A côté de nous une famille américaine, la mère et deux petites filles échouées à Jaffa depuis huit mois, qui songent tous les jours à s’en aller, mais qui restent sans savoir pourquoi, probablement parce qu’on n’est pas plus mal ici que dans un hôtel de Boulogne ou de Florence. Le fils est à Heidelberg, la fille aînée fait de la musique à Paris ; un beau jour, le père écrira de Chicago qu’il vient les chercher et passer huit jours en Europe : tout ce monde se réunira au casino d’Ostende et l’on s’embarquera à Anvers sur un paquebot du Red-star-line dont les passages sont économiques.

Le déjeuner se prolonge, les conversations s’animent, pendant que l’effendi triste devient de plus en plus atone. Ma voisine m’entretient des vitesses comparées des steamers et, sur ce sujet, rencontre heureuse, nous avons justement les mêmes opinions. Sans contredit, les whitestar sont les plus rapides, mais la cuisine des Transatlantiques est supérieure. Cependant mes yeux se charment à suivre le profil d’une petite quakeresse qui nous sert, mince, sévère, toute vêtue de noir, son étroite figure ascétique sortant d’une collerette puritaine, — exquise, à côté de la fenêtre où, par-dessus le feuillage des orangers classiques, le ciel oriental brûle, flambe dans la gloire implacable de midi.

Nous allons faire la sieste dans nos chambres qui sont très nues, très bibliques même, chacune portant au-dessus de la porte le nom d’une tribu d’Israël. Je dors sous la protection des Aser, entre Ruben et Benjamin. Vers deux heures, la grosse chaleur est déjà passée. Dans cette atmosphère sèche, vide de vapeurs, elle ne s’emmagasine pas : on ne souffre que du rayonnement direct du soleil, dont la flamme est dévorante durant les deux heures qui précèdent et qui suivent son passage au zénith.

Bien vite nous courons à la gare du petit chemin de fer que l’on inaugurera dans huit jours et que déjà je déclare inoffensif. En Europe, où la nature est pauvre, délicate, entourée de civilisation hostile, le chemin de fer lui est pernicieux. Il signifie la construction d’un casino sur une plage, d’une usine sur une lande, la mort des vieux costumes et des vieux patois. En pays exotique, la nature est trop originale et trop forte pour se laisser effrayer par les petits railways économiques. Celui de Ceylan, si alerte, si léger, se faufilant comme une petite bête active entre les hautes futaies de cocotiers, m’est resté comme un souvenir paradoxal et drôle. Celui-ci vaut bien mieux que la vieille route par laquelle, en deux jours, l’on allait à cheval à Jérusalem. Certes, quinze jours de cheval à travers les déserts de Judée ont un sens, parce qu’ils réveillent en vous le nomade, parce qu’à la longue ils se fondent l’un dans l’autre, tracent dans l’âme une traînée prolongée d’impressions simples et profondes qui vous éloignent de toute votre vie passée. Mais que laissent deux jours de cheval à travers les lapias, sinon le souvenir distinct de la courbature et de l’ennui ?

La gare est toute blanche, toute nette, petite gare coquette et simple de village, jolis wagons de bois clair et vernis, jolies locomotives munies de chasse-bœufs, faites pour trotter à travers le pays sauvage, jolis ateliers où des ouvriers français sont chefs, forment les indigènes, leur font oublier les antiques procédés de l’Orient traditionnel, où tout le monde forge et bat joyeusement le fer.

Comme le soir tombait, un peu fatigué par la lumière de cette première journée, par le fourmillement et les odeurs du bazar, par ma cure de pilules au tannin biblique, et même, — l’avouerai-je ? — par ma visite au petit chemin de fer, je me suis enfoncé dans les jardins de Jaffa. — Si brûlés par les ardeurs de l’été, ils sont encore enivrans ; tous les parfums de l’Arabie s’en exhalent, flottent, dit-on, au-devant des vaisseaux sur la mer phénicienne. Entre les régimes des bananiers féconds, entre les massifs de lauriers roses et de citronniers, à l’ombre des cactus géans dont les larges lames épineuses, dont les hautes raquettes articulées hérissent la terre d’une végétation de cauchemar, je suivais une route de poussière épaisse, d’où montait cette odeur fade du désert qui vous hante et dont on a la nostalgie quand on l’a sentie. Au-delà commençait la plaine de Saron, harmonieuse et sèche, sous un ciel qu’emplissait la quiétude du crépuscule. Bien loin, les collines de Judée ondulaient, sans poids, fluides comme des vapeurs qui s’étirent et tout ce paysage de terre-sainte était large et calme infiniment, plein d’une paix profonde qui, peu à peu, pénétrait l’âme, la purifiait de toutes les petites images pittoresques laissées par cette journée. Dans un carrefour, sous un grand figuier, des femmes voilées de bleu venaient puiser de l’eau à une fontaine et s’en allaient droites et sérieuses, un bras sur la hanche, levant l’autre très haut pour soutenir leurs vases. Et puis, doucement, sur le silence fragile, comme des gouttes qui tombent, une à une des clochettes tintaient, et l’on voyait surgir une file de chameaux, apparition solennelle, si lente qu’elle semblait ne point avancer tant qu’on n’avait point vu les étranges bêtes, tour à tour, avec lenteur, avec précaution, plier leurs genoux calleux, étaler leurs pieds capitonnés dans la poussière, balançant, prélassant au bout de leurs longs cous flexibles leur tête osseuse où rêvent et sommeillent deux gros yeux.

19 septembre.

De Jaffa à Jérusalem, trois heures de trajet par une belle matinée fraîche. D’abord la plaine, roussie par l’été, hérissée de plantes sèches qui sont un peuple de fleurs au printemps, à présent un tapis fauve et riche, paysage simple où nulle verdure ne fait tache et qui fond là-bas en brume impalpable, au pied des collines molles. Puis la chaîne que nous atteignons très vite, le roc, la dure Judée, ardente et monotone comme des versets de la Bible. Le train serpente, décrit de grandes courbes dans les gorges profondes entre des lignes de pierre, qui sont les échines nues et brisées d’un pays autrefois vivant, le squelette disjoint et rongé de la terre. Quelquefois, par taches, un peu de la pelure végétale reparaît, combien maigre et souffrante ! On olivier fait une grise et discrète broderie sur la pierre, ombrage un pâtre qui garde ses chèvres. Lydda, Ramleh, Bittir, de petits hameaux, des cases blanches, des dômes de boue que l’on dirait bâtis par des castors, surgissent quelquefois d’une oasis parmi les sveltes palmiers, le plus souvent s’accrochent, se confondent à la morne pierre. De longs arrêts ; il faut laisser passer les bestiaux, décider à se relever un paysan qui s’est étendu sur la voie. Dans ce premier voyage où elle est une étrangère, à coup sûr l’ennemie des chameliers, la machine marche prudemment. Nous allons un peu à la découverte, sans savoir ce qui nous attend au prochain tournant. Je crois bien que nous nous sommes arrêtés devant plusieurs puits, comme il convient en Orient, à la façon des caravanes.

Nous montons toujours sur le haut plateau ; paysage de plus en plus minéral, impropre à la vie, où il ne reste plus rien que l’inutile matière pétrifiée que la nature jette et promène à travers les profondeurs de l’espace. Et dans ce cadre étrange, qui s’élargit un peu, mais toujours limité par de dures arêtes entre-croisées, voici paraître des toits de brique rouge, des couvens carrés, des bâtisses banales, une ville de province qui surgirait sur les ruines d’un astre desséché : c’est Jérusalem et l’on voudrait s’en retourner. Ce désenchantement est très heureux et réserve une grande surprise. Je ne connais rien de plus extraordinaire que l’aspect de la vraie Jérusalem, celle que les vieux créneaux arabes entourent et séparent de cette banlieue, celle que je viens de voir à midi du haut d’une terrasse. Sous l’ardente coupole du ciel, entre les plateaux de pierre, elle est terne ; c’est une tache blanchâtre, plâtreuse, sans éclat, une tache de poussière, crue et précise au milieu du funèbre paysage brûlé. On ne s’attendait pas à cet étrange amortissement de la lumière. Et puis l’œil est déconcerté d’une autre façon. Sur ce haut plateau, sous ce soleil d’Orient, à midi, l’air semble évaporé, l’espace est comme vide. Il n’y a plus rien de fluide pour envelopper et adoucir les lointains. Dures collines qui nous enferment, petits dômes bas, terrasses serrées de la ville, tous les plans sont aussi proches, aussi secs, aussi arrêtés de lignes, aussi absolus, aussi uniformément ternis par le contraste éblouissant du ciel. Les rapports familiers sont rompus entre les diverses sensations par lesquelles l’œil évaluait les distances.

Aucun bruit. Sous le feu du soleil, cette Jérusalem, qui s’étend tout d’une pièce, si compacte que pas une rue n’en est visible, blanche comme un sépulcre avec ses calottes de chaux, ses terrasses plates, — cette ville muette, étreint le cœur, l’épouvante par sa dureté, le désole d’une sensation de nudité et de mort. Seul, un triste palmier, qui ne semble pas vivre, se penche tout près, ouvre ses palmes poudreuses sur un toit poudreux. Puis, couvrant les flancs du Golgotha, la ville tombe vers les sinistres sillons brûlés qui sont des cimetières, vers la vallée de Josaphat, vers la vallée du Hinnom. — Au-delà, point d’horizon, le mont des Oliviers surgit de ces bas-fonds et monte opprimant tout. Et à droite, tout près, semble-t-il, en réalité très loin, derrière les étranges dépressions où la Mer-Morte cuit à mille pieds au-dessous de la Méditerranée, posés comme un écran, comme une grande toile peinte, les monts de Moab barrent le ciel, ferment absolument le monde.

Que fait-elle, cette ville, dans ce paysage qu’on ne peut décrire sans répéter à satiété le mot de mort ? Il n’y a point de cité dans le monde qui lui ressemble. Elle reste toujours marquée d’un signe spécial. Dans cette désolation superbe, sur ce sol de pierre qui ne nourrit rien, dans cette lumière exaltée, on sent bien qu’elle ne vit que de la vie de l’âme, d’une idée, d’un souvenir, d’un espoir.

Morte au dehors, elle remue encore au dedans. Dans ces villes orientales, la vie est obscure, cachée, intérieure comme dans une fourmilière. Qu’on l’éventre soudain, cette ville muette et blanche, et des boyaux étroits apparaîtront, épanchant avec une rumeur sourde une foule dense que l’on n’avait point soupçonnée. Le quartier arabe est percé de ces tunnels sombres, de ces ruelles voûtées ou plafonnées de nattes. Pour traverser la ville, pour aller de la Porte de David à la mosquée d’Omar, on fait un voyage souterrain au bout duquel on émerge à la lumière. Dans cette obscurité, on avance lentement, porté par la foule, à travers la pouillerie pittoresque, entre les échoppes où l’on ne peut se tenir qu’accroupis, les logis minuscules dont la taille semble juste mesurée à la longueur des corps. Comment l’homme peut-il vivre ainsi tassé contre l’homme ? Comment les pestes n’empoisonnent-elles pas ces obscures masses vivantes ? Ruche et fourmilière, le mot revient toujours pour décrire ces agglomérations intérieures, ces cellules serrées, ces sociétés simples où les hommes très semblables n’ont point d’existence distincte, où l’individu, n’étant pas dégagé, n’éprouve pas le besoin de faire une place vide autour de lui.

De beaux types primitifs, qui tous sentent la race. Jamais rien dans les traits qui indique une habitude originale, une éducation spéciale, un métier. Rien de mobile, de varié, aucun de ces visages, chez nous si fréquens, où se reflètent toutes les préoccupations changeantes du moment, où s’entre-croisent en plis imperceptibles, en mille nuances, tous les soucis de la vie passée. Des physionomies arrêtées, figées, où l’on n’aperçoit que des caractères généraux, des traits de races. Des types, au vrai sens du mot. Cela est visible surtout chez les Bédouins superbes et gauches, à l’ossature sèche, aux barbes assyriennes, aux nez busqués, aux mains maigres chargées de joyaux, superbes et lents de gestes, traînant des manteaux roides et lourds comme des étoles. Il y a des vieillards tranquilles, très beaux, le teint tanné dans une barbe éblouissante de blancheur, le front sillonné de rides, de vieilles femmes accroupies, aux mamelles pendantes, aux mamelles de bêtes, durcies comme des outres ridées. Et dans cette pénombre, cette crasse, ces couleurs font une confusion harmonieuse et admirable.

Plus loin, le quartier juif, où le pullulement est plus étrange et plus sordide encore. On m’affirme que l’on compte maintenant quarante mille juifs à Jérusalem, tous revenus d’Europe. Tous les ans, ils affluent plus nombreux de Pologne et de Russie. Voici la ruelle où ils se tassent, si étroite qu’on y voit à peine clair, bordée de boucheries sanglantes où des têtes de mouton sont empilées. Là-dedans une cohue puante, souffrante, loqueteuse, scrofuleuse, anémiée par la vie à l’ombre, des yeux enflammés ou chassieux, des teints malsains, presque translucides à force de pâleur, les vieux costumes des juifs du moyen âge, longues tuniques d’Orient, rayées de jaune, longues lévites serrées à la ceinture, grands manteaux sans manches qui tombent des épaules aux pieds, lamentables chapeaux d’Occident, tristes feutres maculés qui ont traîné chez tous les revendeurs, toques de fourrure, bonnets de coton pointus qui couronnent de vieux crânes, de vieilles têtes portant besicles, savates éculées, toutes les guenilles de la vie sédentaire, toutes les loques des vieilles juiveries d’Amsterdam ou de Prague. Les barbes sont longues, frisantes, les cheveux ondulent, tombent en papillotes grasses sur la blancheur des tempes : « Tu ne couperas pas les coins de tes cheveux, et tu ne gâteras point ta barbe, » a dit l’Éternel. Mais parfois sous ces vieux chapeaux, parmi ces longues tignasses, que de têtes admirables et douloureuses, quelle intensité d’expression, quel rayonnement de l’âme, quelle fatigue de la vie, quels yeux profonds et tristes, quels regards en dedans, dignes de Rembrandt, du peintre qui a senti la beauté de ces juiveries, la lumière tragique qui s’épanche de cette ombre et de cette pauvreté ! Certaines têtes passionnées de jeunes hommes font penser au Christ. Il y a des vieillards qui se dressent comme un siècle de misère ; on ne se lasse pas de les regarder, leurs figures restent tout au premier plan de la mémoire, parmi les plus intenses souvenirs que l’on rapporte de Jérusalem, aussi belles avec leur flamme voilée de vie intérieure, leurs abîmes de souffrance familière, de résignation muette, que le vieux juif de Rembrandt à la Galerie nationale, lis sont très nombreux ici, les vieillards de l’Europe orientale, ils se pressent pour venir mourir ici et se coucher à côté de leurs ancêtres, pour ajouter une pierre à celles qui dallent la vallée de Josaphat. C’est le rêve qui les hante là-bas, comme le mirage du Gange qui pousse l’Hindou mourant vers Kasi. Ils ne peuvent point oublier leur race, ils gardent toujours le culte de la Sion glorieuse, ils se lamentent toujours de l’avoir perdue.

Beaucoup d’yeux bleus et de cheveux jaunes, produits par les croisemens allemands et slaves. En général, avec de l’allemand, on se fait comprendre de cette foule. Aux bureaux de poste où ils font queue, les lettres qu’on leur remet portent des timbres allemands, autrichiens ou russes. Ils communiquent encore avec les Judengassen de là-bas, ces Hébreux d’Orient, ces Israélites en longues tuniques.

A gauche, dans la ruelle infecte, un escalier disjoint mène à la synagogue. Là, sur le parvis étroit, on vend des journaux hébreux, et comme autrefois à l’entrée du temple, des marchands sont installés, courbés sur leurs balances ou leurs grimoires ; d’autres ne font rien, se chauffant là, passant la journée autour de cette synagogue qui n’est pas seulement le lieu du culte, mais le centre actif de cette juiverie, le foyer ardent et spirituel qui semble animer tout, hanté par les vieux qui s’y rencontrent pour y disputer, pour y ergoter, pour y conférer, pour y dormir et y rêver, tout près de l’école où les petits juifs pâles, en robes et en bonnets de coton, apprennent à déchiffrer les caractères antiques des livres sacrés.

L’intérieur du temple est pauvre et nu. Pour seule décoration sur le plâtre blanc, les lettres carrées des versets hébraïques. Point de service ; mais des octogénaires sont là, sur des bancs de bois, dispersés sans ordre dans la maison commune, assis au hasard dans tous les sens, tournant le dos au tabernacle, — somnolant les uns, psalmodiant les autres, — leurs tomes de cuir, leurs Pentateuques antiques tremblant entre leurs mains tremblantes. Ils lisent avec des coups de voix imprévus, se balançant selon le rite, avec des secousses brèves de l’échine. Sur le même banc, deux voisins qui semblent avoir au moins cent ans, la pointe de leurs crânes coiffée d’un minuscule bonnet, ont des yeux perçans de faucon, des visages de très vieux oiseaux de proie. Vite, vite, tournés l’un vers l’autre, ils psalmodient, les deux sorciers, avec une rapidité de fièvre, avec des secousses de leurs maigres corps, avec des gutturales sèches, de petits cris âpres et irrités, de plus en plus vite, rapprochant leurs vieilles têtes, se fouillant du regard, glapissant les versets et les répons d’une extrême voix de fausset. Cela fait un dialogue frénétique, exalté, entre ces deux anciens de Juda qui rappellent les intransigeans, les fanatiques d’autrefois, les dévots du rite dont la foule ardente proférait des cris de mort contre l’apôtre des Gentils.

On laisse là les quartiers juifs et arabes, on traverse quelques rues voûtées et l’on entre dans la Jérusalem chrétienne, la vraie, la muette, l’immobile, celle sur qui pose le grand souvenir, la morte que la foule arabe ne réveillera jamais, saisissante à côté de ce grouillement de vermine qui l’entoure comme un cadavre tranquille. C’est autour de la voie douloureuse, entre les vieux couvens, les refuges de pierre grise où les vierges d’Europe, les « filles de Sion, » viennent prier. Petites rues montantes où l’on est bien le soir pour rêver comme à Bruges, comme dans nos anciennes cités monacales, petites rues aux pavés ronds, à jamais désertes entre les vieux débris d’arcs romains, entre les hautes murailles solennelles, où la paix habile avec l’ombre du passé, où le silence est caressé par le tintement des cloches qui sonnent les heures d’office. O la fraîcheur et le calme de ces cloîtres, après la cohue et la chaleur des bazars, l’apaisement que versent ces grandes salles spacieuses, ces hautes ogives entre-croisées, ces murs épais, blanchis de lait de chaux ! Comme on respire la règle et la quiétude dans ces longs corridors droits, dans ces dortoirs où s’alignent sous le geste d’un grand Christ les lits étroits des petites pensionnaires ! Comme on est reconnaissant de l’accueil que vous fait une vieille femme française, au teint de rose fanée entre les ailes pures de sa coiffe de lin, un sourire sur ses lèvres minces, toute gracieuse et patricienne, dans la dignité de sa robe de bure où pendent, avec un rosaire, des clés et des ciseaux !

Nous arrivons dans une cour carrée, sorte de sac où viennent tomber deux ruelles aveugles. Là, sur le mauvais pavé, des Arabes se chauffent au soleil, des mendians dorment, des popes chevelus somnolent ou passent. — Est-ce bien là le parvis du Saint-Sépulcre, de la vieille église franque dont l’Europe a tant rêvé ? Comme elle est pauvre et délabrée ! Comme cela sue la vétusté, la misère, l’abandon en pays conquis, l’éloignement de l’Europe active ! Est-il possible qu’au fond de cette triste cour, nous soyons bien sur ce Golgotha, sur ce Calvaire que l’on imaginait profilé sur le ciel, au-dessus de la ville cruelle, comme un piédestal de sacrifice, comme un échafaud tragique !

A l’intérieur, on est très désorienté ; on s’attendait à trouver une basilique, avec ses grandes lignes, sa nef principale, ses chapelles symétriques, et l’on erre dans un dédale obscur de coupoles, d’escaliers, de corridors, de cryptes et de chapelles, chapelles syriennes, latines, romaines, coptes, grecques, chacune entourée de sa légende, enveloppée de ses souvenirs sacrés, — ténébreuses ; les unes, abandonnées, moisies, leurs mosaïques délabrées, leurs vieux ors éteints, comme si, oubliées, enfouies pendant des siècles, on venait de les dégager à coups de pioche ; les autres rayonnantes d’icônes, de cierges et de lampes. A côté des sculptures byzantines, des tombeaux gothiques et des saintes images russes, miroitent les orfèvreries religieuses de la place Saint-Sulpice. Tout cela monte et descend au hasard, et l’on comprend enfin que l’on n’est pas dans une église, mais sous une toiture, sous une carapace commune qui, recouvrant au milieu de la ville exhaussée la pente primitive du Golgotha, isole et abrite les lieux sacrés que révèrent tous les cultes chrétiens. Des escaliers semblent conduire à quelques souterrains et tombent dans des chapelles que l’on ne soupçonnait point, que hantent des prêtres arméniens dorés comme des idoles. D’autres montent en labyrinthe, comme pour grimper dans les combles, et débouchent devant de nouveaux autels où l’on vous fait vénérer, en le touchant au fond d’un trou, le roc où fut plantée la croix. — Quelquefois, tout d’un coup on arrive devant le vide ; au-dessous d’une balustrade circulaire, une coupole s’arrondit, trouée, délabrée, usée, pleine d’oiseaux qui jacassent, ses parois toutes brodées d’apôtres dont l’or luit sur sa concavité, de saints grossiers qui semblent découpés dans du papier, — et jusqu’en bas, traversant l’obscurité fumeuse, le regard fait une chute, tombe droit avec les innombrables cordes qui pendent du sommet, sur des constellations de cierges, sur des rayonnemens vagues d’argent, sur un peuple noir de prêtres d’où monte dans une résonance la grande mélopée nasillarde du culte grec.

Et des mendians s’agenouillent dans des coins, des dévots baisent des dalles, piquent des cierges sur des pointes de fer, des femmes allaitent leurs enfans collés à leurs longs seins plissés, des popes passent, patriarches barbus, chevelus, ventrus, en costumes de docteurs, en grands bonnets de Sorbonne, pleins de graisse, de crasse et d’importance, fanatiques et querelleurs, prêts à batailler si les moines franciscains, qui vont, la corde à la ceinture, faisaient durer trop longtemps leur messe à l’autel qu’ils partagent avec les Grecs. Accroupis sur des nattes, près de l’entrée, des soldats turcs boivent du café avec une dignité musulmane, avec une tolérance et un mépris tranquilles pour les bisbilles et les simagrées chrétiennes, font régner l’ordre par leur présence. Et l’on a beau aller, revenir sur ses pas, on n’arrive pas à démêler un plan d’ensemble ; on s’égare toujours ; on croit avoir tout vu, et l’on découvre encore. Ici une chapelle de couvent, où des moines tondus, en bure brune, assis dans leurs stalles de chêne, écoutent un père qui prêche en allemand, faisant sonner sous les voûtes les rauques consonnes germaniques. Ailleurs, un escalier mystérieux, un escalier de cave, que garde, les bras en croix, un mendiant extatique, — et tout en bas une crypte déserte, creusée dans le roc, très semblable à une vieille église de village breton, avec les mêmes sculptures naïves, les mêmes fleurs en papier sur l’autel, les mêmes peinturlurages paysans, le même air de vétusté froide et le tic-tac régulier, fatal, le battement terrible d’une grande horloge qui, dans ce silence de souterrain, mesure la fuite du temps. Sous la surveillance de l’autorité turque, tout paraît se passer au hasard. Point d’affiches indiquant les diverses cérémonies des divers cultes. Voici une messe grecque où il n’y a point de fidèles. Aujourd’hui dimanche matin, je ne découvre pas de messe catholique. Pour entendre celles qui se célèbrent à l’aurore, il faut se laisser enfermer ici le soir dans un des couvens du Saint-Sépulcre, assister aussi aux offices nocturnes, aux grands chants tristes qui développent lentement les liturgies.

Je visite quelques-uns de ces couvens dont les chambres se ramifient dans l’édifice, dont les cellules s’enchevêtrent aux chapelles derrière les chaises et les reliquaires. Il y en a de toutes espèces, habités par les franciscains qui sont seuls à représenter l’Eglise romaine, par les grecs catholiques, par les orthodoxes, par les arméniens, par les syriens, chacun préposé à la garde de certaines reliques. Mais dans cette pétaudière sacrée, parmi tous ces gîtes religieux, le plus extraordinaire est celui que j’ai découvert sur le toit, en plein air, au-dessus des combles abandonnés où Louis-Philippe et Napoléon III sourient officiellement dans des cadres d’or. Là-haut, sur une terrasse, nichent les coptes, les moines noirs d’Abyssinie, logés dans des cases africaines, sorte de village nègre où l’on vanne du blé, où des poules picorent. Guidé ou plutôt harcelé par un religieux, sorte de mendiant à face plate, j’entrevois l’intérieur de quelques cases : toutes petites, obscures, sordides. Dans un de ces taudis, sur un grabat, un nègre est vautré à demi-nu. Tout près des vieilles à peau noire, couvertes de loques, sont des religieuses dont les huttes se mêlent à celles des moines. Et tout ce misérable monde qui gîte là, et vit en commun sur ce toit du Saint-Sépulcre, représente le christianisme nègre dont la petite place est marquée à côté des autres rameaux puissans ou avortés de l’arbre qu’a planté le Christ.

En bas, dans les grandes chapelles dorées, sous les voûtes spacieuses, l’Église grecque est souveraine. L’amour de la relique, le culte des objets, des choses tangibles, poussent les orthodoxes par milliers dans ce pays où tant de pierres sont vénérables à cause du souvenir. De tous les points de la grande terre russe, ils peuvent toujours drainer de l’argent pour acheter et occuper en maîtres les lieux saints. — Dans l’ombre qu’enveloppent les voûtes, dans les labyrinthes des escaliers et des corridors, sous la grande coupole qu’ils possèdent, on reconnaît leur prédominance aux ors byzantins, aux icônes fabuleuses, aux vierges plus grandes que nature, découpées dans des plaques de métal blanc, hiératiques et rigides comme les vieilles figures de l’art chrétien d’Orient, à toute cette décoration métallique, à ce triomphe de l’image, à ce rayonnement d’or et d’argent qui, dans cette vague obscurité, à l’heure indécise où la nuit tombe, me rappellent un temple de Bouddha à Ceylan et le culte du soir.

Des pèlerins venus de la Russie accomplissent les gestes rituels, pauvres moujiks maigres, aux longs cheveux, qui se traînent à genoux d’un autel à l’autre dans le silence et l’ombre, comme des larves misérables. Il y a une grande intensité soumise dans ce prosternement douloureux ; une ferveur humble et naïve rayonne dans ces yeux clairs d’hommes du nord. Les gestes ne sont pas rapides, quelconques comme chez nous, mais minutieux, orientaux, assujettis comme ceux des musulmans et des Hindous à une formule précise. A genoux, le tronc renversé en arrière, la figure au ciel, ils restent là, les bras en croix, le pouce et l’index soigneusement rapprochés. D’autres, régulièrement, se courbent, baisent la terre, se relèvent tout droit à la façon des musulmans. Les signes de croix, terminés de droite à gauche, sont dessinés très lents, très grands, couvrant le corps de la tête aux genoux.

Avec le triomphe du rite, le triomphe de la crédulité. En terre-sainte, pas un fait évangélique dont on ne puisse vous dire en vous montrant une pierre : c’est ici qu’il s’est passé. Luc a parlé du bon larron : voici la tombe du bon larron. Voici la place où se tenait Marie ; voici le rocher qui s’est fendu jusqu’aux entrailles de la terre, — on ajoute jusqu’au tombeau d’Adam, dont le crâne est là, juste au-dessous de nous ; voici la pierre sur laquelle le cadavre divin fut embaumé ; voici les tombes de Nicodème, de Joseph d’Arimathie. Ailleurs, dans la campagne des environs, on montre la tombe de la Vierge, l’empreinte que laissèrent les pieds du Christ lorsqu’il quitta la terre sur le mont des Oliviers. Qui ne sent qu’elle est touchante et respectable, cette foi simple de tant de pauvres pèlerins d’Occident qui, venus de si loin, en processions prolongées de siècle en siècle, ont voulu étreindre cet Évangile dont leur cœur s’était nourri ? Vraiment, l’on s’étonne que des gens de goût se soient montrés méprisans, aient entrepris la tâche facile de railler et de réfuter, que leur critique de lettrés, leur scepticisme supérieur, ne se soient pas tus devant l’amour impérieux des humbles qui ont voulu toucher.

Entre toutes ces reliques, il en est une, trois fois sainte, parce que notre race en a tant rêvé, tant de lèvres l’ont baisée, que cela suffit à la rendre vénérable et que l’on ne songe guère à s’enquérir de son authenticité. C’est au fond d’un petit sanctuaire de marbre où le jour n’a pas accès. Là, dans la deuxième chambre, si étroite que deux personnes seulement peuvent y trouver place, sous une lampe qui veille, une dalle s’allonge, posée, dit-on, juste au-dessus du sépulcre divin. Dans ce tabernacle secret, où les pèlerins ne pénètrent qu’un à un, en se courbant sous une porte très basse, entre ces murs qui vous isolent et vous enferment étroitement, se rejoignant au-dessus de votre tête, il est permis de s’agenouiller un instant. L’air est lourd, des parfums s’étirent en nappes bleuâtres dans le rayonnement mystique de la veilleuse. Le silence pèse, solennel. Et puis, sans mot dire, un pope dont vous n’aviez point remarqué la forme sombre s’approche et vous verse sur les mains quelques gouttes d’eau de rose. C’est le signal ; il faut se lever, se retirer à reculons, les yeux fixés sur la dalle vénérable, en se pliant pour passer sous la porte basse.

De l’autre côté, dans l’obscurité de la première chambre, des fidèles attendent leur tour ou bien restent en prières, contens d’être tout près du tabernacle où ils n’ont pas le droit de s’attarder. — J’allais partir quand, tout d’un coup, une surprise : là, près de moi, dans l’ombre, j’ai senti et maintenant je vois un être vivant, immobile, si rigide dans son attitude d’extase que je ne l’avais pas aperçu. Collée au mur, les bras levés dans ses voiles, telle qu’une chauve-souris clouée là, c’est une femme, mais de son âge on ne peut rien dire. Un morceau de la figure est seul visible, montre des traits de momie ; sous l’étoffe on sent flotter un corps rétréci qui fait songer aux reliques vivantes. Longtemps ses mains osseuses restent tendues vers le ciel, mais tout d’un coup elle s’est courbée, elle effleure la terre de l’index, et se redresse, se signant du grand geste grec, minutieusement, avec lenteur, touchant de ses doigts termes son Iront, ses genoux, ses épaules, la droite et puis la gauche. Un instant, elle croise ses poignets sur sa poitrine, et voici qu’avec une rigidité de morte, levant en haut ses yeux qui ne voient rien, elle a repris la pose d’extase, la longue pose qu’il semble qu’elle ne va plus quitter. Mais soudain la même série de gestes recommence, se répète toujours infatigablement, jusqu’à ce que je m’en aille, sans qu’elle tressaille, sans que s’émeuve sa prunelle fixe.

Bien souvent je suis revenu dans ce sanctuaire, et chaque fois je l’ai trouvée là dans l’antichambre, collée contre son mur, debout sur un petit tapis qu’elle apporte le matin, décrivant le cercle régulier de ses gestes, tendant ses mains au ciel, et puis baissée vers la terre, et puis se signant toujours. — D’où vient-elle, cette sœur chrétienne des brahmes ? Qu’y a-t-il dans cette âme ? Une flamme constante, tranquille, brûlant sans trêve dans son corps mortifié, comme la lampe qui veille avec elle près du tombeau ? Ou bien le vide est-il fait dans son esprit ? N’y a-t-il plus que le ressort machinal qui dévide sans se lasser la même roue monotone ?

Je fais encore une fois le tour de la basilique. Quelques pas font voyager l’esprit d’un monde à l’autre, lui font traverser de longues périodes de la durée. Les franciscains tondus chantent dans leurs stalles, et ces costumes comme cette musique rappellent notre moyen âge occidental, évoquent vaguement le rêve religieux de notre catholicisme.

A présent, ils sortent, cierges en main, et leurs profondes voix mâles, s’élargissant sous les voûtes sonores, déroulent un monotone et douloureux plain-chant. Ils ont des yeux ardens, ces Italiens, de beaux gestes tragiques. De station en station, de chapelle en chapelle, ils vont, suivis par une foule pieuse qui à chaque étape s’agenouille tout entière derrière eux ; ils vont illuminant l’espace brumeux de la clarté tremblante de leurs cierges, confondant leurs chants en un grand chœur, qui monte comme une musique d’orgue, de tout le peuple et des moines prosternés.

Cependant, auprès de la grille qui entoure la vieille coupole, des hommes et des femmes sont assis par terre, semblant attendre quelque chose, et dans ces groupes, l’on reconnaît des figures d’une autre race, de grands yeux orientaux. A leur tour, ils se forment en procession, au moment où s’ouvre une porte d’où débouche le clergé arménien que mène un prêtre, la tête chargée d’une pesante et large tiare, et elle va vite, la troupe dorée, à grands pas, jetant de l’encens à tour de bras, clamant ses chants à tue-tête, au hasard, semble-t-il, — voix discordantes de peuple incivilisé. A regarder ces figures grossières de prêtres arméniens, on comprend très bien qu’il n’y a chez eux que le rite, et qu’avec eux nous rentrons dans les formes orientales et figées du christianisme, d’un christianisme mort, arrêté très tôt, n’ayant presque rien donné en développement de rêve, de sentiment et de pensée.

Chose étrange que toute cette accrétion de cultes compliqués autour de l’Évangile primitif, comme ce labyrinthe de chapelles historiées, qui a recouvert et caché le roc nu du Golgotha. Mais le christianisme ne vit pas ici, dans cet Orient où il se traîne misérablement en pays conquis. Sur la terre qui vit jaillir ses premières étincelles, — il n’a point trouvé de nourriture. Elle y fut bien vite étouffée sous l’amas des pratiques et des superstitions, la flamme originelle qui courut si vite autour de la Méditerranée, qui éclata dans cet empire où s’étaient accumulées les substances explosibles, où, les cités étant mortes ainsi que les croyances antiques, toutes les idées ayant disparu qui ordonnent l’homme en sociétés, et qui dirigent sa vie, — après un long travail de spéculation autour de l’absolu, des millions de cervelles et de cœurs languissaient dans l’attente, imprégnés de tristesse et de métaphysique. La faible lueur chrétienne que l’on retrouve en Palestine n’est guère entretenue que par les cultes orientaux, et comme il arrive toujours, en se cristallisant en rite, ces cultes-là se sont appauvris en sentiment. Qui croirait qu’en terre-sainte nos religieux doivent payer leurs élèves pour qu’ils restent catholiques ? Nous les tenons par la bouche, me disait un frère de la doctrine chrétienne. Pauvre religion sans âme, tristes lieux sacrés que nous aimons à contempler et qui ne sont qu’un berceau vide ! — Mais qu’importe au christianisme ? Sa vie est ailleurs : une idée religieuse est une créature active, indépendante d’un coin de terre ; elle va, vient, devient, se transforme, se multiplie, organise autour d’elle les rêves et les efforts des hommes ! Voyez celle qui est née du Christ, travailler toujours notre Occident, animer encore ce catholicisme qui semblait si précis dans ses arêtes, si raidi dans son rite et sa discipline que l’on pouvait se demander s’il n’arrivait pas à l’état de forme immobile, mais qui, sûrement, se reprend à remuer. Voyez-la faire lever tour à tour ces sectes protestantes d’Amérique et d’Angleterre, essayer chez les rationalistes unitariens et anglicans de se marier à des idées d’origines différentes, scientifiques ou sociales, pour grouper à nouveau, d’une façon saine et stable, dans chaque société les âmes, dans chaque âme les pensées et les sentimens. — Vers le mois de mai, quand on arrache un épi vert de la terre humide, souvent, embourbé de terreau, on aperçoit l’enveloppe crevée, demi-pourrie d’une graine. On s’arrête à la regarder quand on se dit que toute la vie est mystérieusement sortie de là. Mais la vie n’est plus là. Elle circule à présent dans la riche gerbe, dans les tiges lustrées qui divergent et montent au soleil pour les moissons.

20 septembre.

Par la solitude des quartiers arméniens, je suis ce matin l’intérieur des murs pour aller regarder de près les gorges brûlées qui se creusent autour de la ville, à l’Orient, comme des fosses funèbres. Rues d’éternelle paix, que bordent les antiques remparts arabes et qu’habite la seule lumière. Elle les inonde d’une blancheur dure, elle les blesse d’un éclat qui est l’une des tristesses et aussi l’un des charmes de ces vieilles villes d’Orient, sans doute parce que son indifférente splendeur rend plus saisissantes la ruine et la vétusté des choses, fait penser à tous les impassibles Soleils qui ont éclairé les millions de jours évanouis.

Sur le pauvre pavé, une longue bande blanche que jette le Soleil d’aujourd’hui et une longue bande lilas qui tombe des murs délabrés du couvent arménien. Sur les degrés disjoints de la ruelle qui monte en escalier, il n’y a rien d’autre que ce contraste d’ombre et de lumière qui, dans sa simplicité, est une des choses qui s’enfoncent le plus avant dans la mémoire du cœur, dont l’image ressuscitée suffit, comme un parfum, à évoquer toute une traînée confuse d’impressions, tout un monde de silence, d’immobilité, d’abandon.

… La vieille ruelle a tourné et voici la grande porte de David, sorte de tour carrée, bâtie de pierres épaisses, percée d’une ogive et qui monte au-dessus des créneaux du mur. On la traverse et de l’autre côté tout le sinistre paysage apparaît, — d’un gris roux, comme couvert de cendres. A mes pieds, tout de suite, dès la base du rempart qui se dresse à pic sur la pente du mont Sion, les champs aigus et roulans de cailloux dévalent, tombent dans les ravins étroits du Hinnom et du Cédron, dans les régions mortuaires qui ne contiennent que de la poussière humaine. Au-delà, jonchant l’âpre flanc roussi de la montagne, bordant les deux vallées, des milliers et des milliers de points blancs semblent un ossuaire et sont les innombrables pierres que les Juifs ont jetées là pour marquer dans les vallées saintes leurs sépultures. Sous ce soleil de onze heures, on dirait un paysage lunaire, un morceau d’astre mort, plissé de ravins serrés, fendu, cassé, — son écorce affaissée sur le retrait de son noyau durci, — et qui tournerait dans l’espace, couvert des ossemens de ses races mortes. Cela est immobile et absolu. Pas une pellicule de végétation, pas même d’herbe brûlée. Çà et là pourtant, sur la grisaille universelle, on finit par distinguer la tache grise que fait un olivier solitaire, arbre résigné qui s’accroche à la pierre pour rendre plus visible la désolation. Tout en bas du profond sillon, un sentier circule, mal tracé, interrompu, fait comme d’égratignures successives péniblement prolongées sur la roche calcinée. A droite, tout d’un coup, avec stupeur, on découvre un village, sorte de traînée pâle, confondue au sol, s’allongeant comme une lèpre au pied du mont du Scandale, — tristes cases de terre séchée, qui se collent à la pierre sèche. Qu’est-ce que ce hameau de Troglodytes ? De quoi peut-il vivre dans ce paysage géologique où pas une trace de verdure, pas un filet d’eau ne sont là pour appeler et réunir les hommes, parmi ces crevasses et ces boursouflures de la croûte terrestre, sous le dur flamboiement de ce soleil dont les rayons dardés comme à travers le vide emplissent et brûlent les bas-fonds funéraires ?

Derrière la porte de David, à travers les cailloux, à travers les tombes, à travers les tas d’ordures, à travers des squelettes desséchés de chiens et de chameaux, un mauvais chemin, — la ligne imperceptible qu’ont tracée depuis des siècles les pas humains sur ces durs champs stériles, — un triste sentier descend vers les vallées, longeant d’abord les remparts, les vieux créneaux qui tombent en escaliers et dont les lignes anguleuses étreignent les terrasses et les coupoles de la ville. A présent la grossière maçonnerie arabe lait place à un mur admirable et cyclopéen qui certainement s’enfonce comme une falaise dans les profondeurs du sol, fait de blocs géans, de blocs lisses qui datent de la haute antiquité juive, probablement de Salomon, enchâssés là pour toujours, formant un angle indestructible et précis, à l’endroit où la muraille tourne et s’éloigne vers le sud.

Le sentier a quitté le rempart ; il descend, descend toujours parmi les pierres, tombe bien au-dessous de la ville. Tout en bas, à ma grande surprise, au fond du ravin roussi où les feux du soleil s’encaissent, une petite source jaillit, invisible, cachée dans une grotte obscure, et à l’entrée, il y a des groupes humains, les femmes du village troglodyte qui sont venues puiser de l’eau. D’un effort lent, avec un ample déploiement des bras, elles chargent leurs vases élancés qui débordent, les affermissent sur leurs têtes et s’en retournent majestueusement, d’une démarche alourdie…

Je me suis assis sur une pierre pour regarder les mouvemens de ces femmes dans l’éternelle désolation du paysage. Le puits est toujours en Orient le centre de la vie locale ; c’est autour de sa margelle, en emplissant leurs vases, en taisant la lessive, que les villageoises se rencontrent et bavardent ; après les longues journées à cheval, c’est là que l’on retrouve des figures humaines. Comme la condition des êtres simples, qui vivent près de la terre, reste partout la même ! Dans notre France que sillonnent les chemins de fer, il y a des paysannes dont la vie ressemble beaucoup à celle de ces femmes ; elles habitent des huttes aussi sombres. Vers les douets de Bretagne, vers les fontaines de fées, elles descendent pour faire les mêmes gestes, pour charger des brocs sur leurs têtes, pour bavarder aussi ; seulement elles ont de pâles figures claires, encadrées de toile blanche, et de hautes herbes se reflètent dans les fontaines en verdures merveilleuses.

Une à une, elles descendent, les jeunes filles arabes, par le chemin pelé, légères, cambrées, sous les plis chastes de leurs draperies bleues, de leurs admirables draperies flottantes, le front cerclé d’une chaîne d’argent. Têtes brunies, minces, allongées, presque aiguës, où l’on sent l’ossature fine et forte, le type svelte, plein de délicatesse et de fierté.

Devant, la grotte, dans une petite baignoire d’oiseau, sous l’œil des mamans de treize ans, des bébés jaunes, retroussés jusqu’au gros ventre qui ballonne, le derrière à l’air, de tout petits bébés qui chancellent encore sur leurs jambes à fossettes, barbotent, les yeux mangés par les mouches, éparpillant l’eau avec des glousse-mens joyeux de poussins. A côté, sur le mur de terre, un grand Arabe étendu ne fait rien que les suivre du regard, et de temps en temps se dérange pour relever leurs petites jupes et puis reprend sa pose tranquille.

Ces femmes ont des gestes admirables : sûrement je n’ai rien vu de plus beau dans cette Judée. Leurs voiles bleus sont très pauvres et très usés, mais quelle noblesse native, quelle dignité dans cette misère ! Pure et sereine joie que l’on éprouve à suivre la fine silhouette d’un jeune corps dessinée par les plis mouvans de la draperie. Depuis la courbe juste de la tête jusqu’aux pieds nus, elle les enveloppe et les suit. Un torse qui se cambre, un genou qui fléchit, un bras qui se lève pour poser une amphore, une nuque qui tourne, sont des événemens harmonieux, dont le simple spectacle apaise, et pour longtemps, laisse après lui dans l’âme comme un sillage de joie calme.

Quelquefois, dans l’effort des membres, dans le développement des gestes, le nu apparaît ; des épaules, des genoux classiques. Et cela est bien, rien de plus modeste, de plus à sa place. Le nu est pur ici, chastement habillé par la lumière qui l’a doré.

J’ai passé là plus d’une heure : il me semble bien qu’ils n’ont rien fait : quelques petits baudets attendaient les yeux fermés ; on les a chargés d’outrés ruisselantes, on a tordu quelques pagnes… Ils vivent de rien ; ils n’ont pas d’autre besogne que de former des groupes harmonieux dans la belle lumière. Ils sont vraiment pareils aux lis des champs qui no tissent ni ne filent et, comme je le vois dans cette vallée du Cédron, le détail quotidien de leur vie est illuminé de beauté. La paresse n’est pas un péché ici : elle est digne ; — combien plus noble que le travail qui courbe nos ouvriers d’usine, leur déformant le corps et l’âme ! Point d’inquiétudes ; chacun de ces paysans trouve en naissant sa place dans un groupement humain, qui est le même depuis les origines de la race, qui l’encadre et le maintient heureux et debout malgré les oppressions turques qui ont tant pesé sur les pauvres fellahs, — non pas ignorant, quoique illettré, mais capable de sentir et de raisonner, l’esprit plein de toute l’expérience traditionnelle, de la science et de la poésie du village ou de la tribu, comme aujourd’hui les Bédouins du désert, comme autrefois les simples pêcheurs de la mer de Galilée.

Un jeune Arabe, aux yeux d’oiseau, au beau nez sémite, la lèvre souriante sous sa noire moustache frisée, voyant que je prenais plaisir à le regarder, m’a demandé un bakchich et puis ensuite une cigarette. Et pour me remercier, voici qu’il tire de son pagne une petite flûte qu’il approche de ses lèvres avec un éclair de malice dans les yeux. — Oh ! le triste chant, délicat et saccadé, les timides notes qui se lèvent comme des oiseaux, qui se suivent en hésitant !

J’ai laissé là le petit groupe gracieux, et le long du sentier grisâtre qui écorche la pierre, tout au fond de l’étroit ravin, je me suis enfoncé dans la vallée de la Mort. Des tombes, des tombes, — non pas un cimetière, — car le mot évoque des idées d’ordre, de symétrie soigneuse, de culte tendre et pieux, et ces pierres-là sont presque brutes, jetées là au hasard, dispersées dans tous les sens, comme un éboulis de roches qui, croulant de quelque crête, roulant sur la pente, arrêtées soudain, couvriraient de leurs débris les mornes espaces d’une lande brûlée.

A certains jours de la semaine, on voit dans ce désert errer quelques formes humaines : de tristes Juifs vont d’une pierre à l’autre, un à un, d’une démarche ployée, comme des revenans qui se seraient levés de ces sépultures, lés frôlant de leurs longues robes, montrant au jour leurs faces pâles et soucieuses, se donnant de sinistres rendez-vous autour de certaines tombes et puis les étreignant avec des sanglots, les couvrant de pleurs, gémissant avec des mouvemens passionnés, des convulsions de tout le corps, déchirant le silence de leurs lamentations aiguës. Étrange race, peuple fantôme, que ces Juifs d’Orient, qui du fond du passé semblent surgir pour protester contre la fuite du temps et le progrès de la vie.

En bas de la jonchée oblique que font toutes les pierres funéraires, il y a d’étranges monolithes, des cubes, des pyramides, d’autres, de forme indescriptible, qui appartiennent à une architecture à part, d’un art juif, très antique et mystérieux, un peu « troglodyte [1], » très différent de l’art connu de l’Egypte et de la Grèce. Tous ouverts, brisés, ou troués, ces monumens asmonéens, au pied du champ ruiné des tombes, comme si la vallée de Josaphat n’attendait plus rien, comme si, la trompette fatale ayant déjà sonné, tous les morts s’étaient levés, laissant leurs sépulcres vides et la vallée plus morte encore, immobile à jamais dans ce silence des choses éternelles qui est plus terrible que tous les jugemens.

Plus loin, les reliques chrétiennes recommencent ; le jardin de Gethsémani qu’arrose soigneusement un moine jardinier. Petit mur propret, coquettes plates-bandes, vieux oliviers dont les fruits sont précieux, car leur huile se vend cher et leurs noyaux vernis font des chapelets. Ailleurs, au fond d’une grotte, la tombe de la Vierge où l’on retrouve les autels grecs, latins, arméniens et même un mihrab, car l’Islam eut aussi sa part du sanctuaire, et le calife Omar, dont la mosquée se dresse sur l’emplacement même du temple, a prié, lui aussi, dans Gethsémani.

Laissons là ces reliques douteuses : toute la douleur de la Passion s’est enfoncée dans cette campagne où la nature a pris des aspects de désespoir, de deuil morne, qu’elle ne peut pas avoir ailleurs. Pour se rapprocher sûrement de Jésus, qu’est-ce qui peut valoir la lecture de son agonie devant ce paysage dont son regard a certainement suivi les lignes et qui se reflète en ce moment dans mes yeux ? Ces silhouettes de montagnes, — là-bas, derrière la ville, l’ondulation de ce plateau pierreux où va tomber ce soleil de Palestine, tout cela est éternel, rien ne peut avoir changé.

Ce pays est vraiment triste jusqu’à la mort. Terre tourmentée qui monte en vagues pétrifiées, dos jaunis, tout écaillés, terre usée, rongée par les hommes et qui survit pourtant aux rêves et aux prières de tant de générations. Là-haut, tout près, de l’autre côté de la profonde fissure, la dominant et l’opprimant, serrée dans ses remparts, la Ville muette, « sans fumée, » figée dans le silence. Tout cela précis, immuable à jamais. — Nulle autre vie dans ce paysage que celle de la lumière que l’on voit au ras du sol, au fond des creux, frémir d’une petite vibration pressée, constante, comme si le soleil aspirait la dernière âme de cette terre, pour laisser le seul squelette plus sec et plus rigide encore.

Le soir, tout est plus morne encore ; l’impassible dureté de toute celte nature épouvante le cœur, le paralyse d’un poids plus accablant. Comme on comprend que, laissés seuls, — pauvres hommes périssables de qui s’était éloigné le maître, — les disciples aient dormi de tristesse, se soient anéantis dans cette langueur inerte qui est le dernier fond de la mélancolie, lorsqu’à travers la noirceur du sommeil on sent encore souffrir son cœur ! Comme on comprend que l’Idéaliste ait eu l’amère sensation de l’éternelle indifférence, de cette indifférence fixe que le monde des astres écrit dans la noirceur de l’espace, à l’heure où, l’illusion prochaine de notre ciel terrestre s’étant évanouie, le précis Univers se révèle en silence ! — Et comment n’aurait-il pas gémi dans sa solitude d’homme ? Comment n’aurait-il pas douté de son sacrifice, comment n’aurait-il pas appelé son Père céleste ?


ANDRE CHEVRILLON.

  1. Renan.