En France/I.I

Eugène Fasquelle (p. 3-25).

CHAPITRE PREMIER

LE VIEUX PAYS

I

L’après-midi, dans la moiteur de septembre, le canon a signalé au chef-lieu de la Réunion la malle de France. Émergeant de l’horizon, elle est allée mouiller dans le port de la Pointe, de l’autre côté de la montagne de Saint-Denis ; et les familles de la Société sont descendues au Barachois pour attendre le train postal. Le crépuscule prématuré de cinq heures couvre la ville assombrie par le Cap devant la mer cuivrée de soleil. Assise sur un banc entre sa mère et une amie, Eva Fanjane, de son visage aux traits doux où s’absorbent les yeux noirs passionnés, fixe la montagne basaltique sur laquelle la petite croix des Signaux reste maintenant nue. Le ciel se veloute entre des nuages pommelés. Il ne passe point de brise sur le pont où tout le monde coquet de ce dimanche s’est réparti autour d’elle : les toilettes des jeunes filles, claires, ne flottent pas comme à l’ordinaire en écharpes soulevées du côté de l’horizon ; les jeunes gens n’ont plus à retenir leurs chapeaux de paille et peuvent suivre à l’aise les demoiselles qui, s’asseyant, ont déployé leurs jupes en éventail. Il n’y a presque de mouvement que le remuement mat des pas sur les planches, le ressac tendre des vagues entre les piliers de fer et les brise-lames. Ni voilier ni Havrais sur la rade ronde. Eva Fanjane, oppressée dans sa robe d’un bleu presque gris sous l’atmosphère marine, s’abandonne avec somnolence à sa tristesse lente et poignante devant cette mer à peine mobile.

Mais d’une fenêtre obscure percée dans la falaise, brusquement une fumée s’est élevée comme un oiseau de mer. Eva Fanjane, le cœur agité, regarde ; et, se mouvant dans sa souplesse brillante, Anne de Vincendo égayée s’écrie : « Voilà le train ! » Tout le monde sur le pont s’est retourné : les toilettes pâles, par groupes, frissonnent ainsi qu’à la naissance du vent ; les jeunes gens se portent vers le parapet vivement, les visages éclairés des reflets de la mer. Des fonctionnaires nés en Europe, éveillés à ce souffle de France, se mettent à parler à la cantonade. Peu de personnes attendent de lettres importantes mais tout le monde a le cœur dilaté : c’est une sorte de prompte communication avec la France par-dessus un espace de vingt-quatre jours ; dans le même frémissement d’inattendu on se perçoit très éloigné et en même temps rattaché dans le vide, relié à quelque chose qu’on aime sans l’avoir vu ; on se sent exister comme nation dans le grand Océan Indien, on se sent civilisé avec un élan de vivacité et d’aventure.

Eva Fanjane s’est levée puis s’est rassise, confuse d’avidité, d’impatience, de résignation et d’angoisse. Ses paupières battent, la ligne pleine de sa joue brune se creuse. Ce courrier lui portera-t-il une lettre de Claude ? On est au 7 : il s’est embarqué le 1er… c’est quelques jours auparavant qu’il s’est fiancé à elle devant sa mère et il a fallu qu’il la quittât pour trois ans, pour aller à Paris faire ses études supérieures ; ils se sont embrassés pour la dernière fois dans le jardin : leurs cœurs, refoulés, s’effondraient dans le grand jour plus effarant que la nuit ! il n’avait pas voulu partir sans s’être engagé pour que sa responsabilité lui donnât plus de courage, pour qu’il s’éprouvât davantage un homme devant la vie de Paris à affronter avec décision… Depuis, elle sent constamment l’obsession de ces trois années, au nombre infini de jours, s’étendre au-dessus d’elle. Dans trois années elle aura vingt ans, l’âge qu’il a maintenant. Leur amour de jeunes créoles pour qui l’amour et la fidélité comptent seuls dans l’existence, pour qui le reste n’est qu’enfance ou vieillesse, est plus fort que tout et domine leur sort : elle est belle et elle ne doute pas d’elle, ni de lui, ils seront l’un à l’autre dans trois ans, mais aura-t-il pu écrire par ce courrier ? — Le cœur lui pèse ; sa tête aussi pèse de façon étrange. La vie actuelle est une chose lourde et ballottante comme la mer ; le poids se déplace dans sa tête, dans son cœur. — Elle calcule pour la dixième fois s’il aura eu le temps de croiser à Diego-Suarez avec le navire qui arrive de Marseille ; ce n’est jamais régulier. Mais il n’est point possible qu’il n’y ait pas de lettre pour elle ! et si elle se dit avec insistance qu’il n’y en aura point c’est pour mieux jouir de la tenir tout à l’heure dans sa main.

Comme le courrier ne sera distribué que dans une heure, on reste encore sur le pont. Eva regarde tout le monde ; elle ne trouve rien à dire, même à son amie Anne de Vincendo, de son nom-gâté Chouchoute, qui, pourtant entraînante et vous secouant, vous force toujours à causer ; Chouchoute, heureusement, n’y prend garde et elle est à dire, tout en répondant aux officiers qui saluent :

« Madame Fanjane, vous ne croiriez pas, chaque fois que la Malle arrive, mon cœur bondit : il me semble que c’est celle-là qui va me porter une lettre m’appelant en France par quelque chose que je ne puis prévoir.

— Vous désirez tant que cela aller en France ? Vraiment ?

— J’en meurs d’envie ! s’écria Chouchoute, tapant de la main sur son genou arrondi sous la jupe. Rien ne me retient ici. Maman était de Paris. Et depuis que papa est mort je ne songe qu’à une chose, à filer là-bas. Mais je ne le pourrai pas de sitôt : toutes ces affaires de succession sont trop embrouillées et ce n’est pas ce filou de M. Philippe qui va les démêler.

— Ne parlez pas si haut. Chouchoute, je vous en prie : Mme Philippe est sur le banc d’en face.

— Elle attend sans doute une lettre de son fils, dit Eva, tenant à parler. Il s’est embarqué le même jour que Claude.

— Voyez un peu, fait remarquer Chouchoute à Mme Fanjane, quel air de satisfaction elle a : c’est le troisième fils qu’elle envoie dans la métropole aux frais de la colonie, et ils sont riches. Croyez-vous, reprit la jeune fille en papillotant des yeux, elle a affirmé l’autre jour que ses six enfants seraient fixés à Paris pour ne jamais revenir qu’elle ne quitterait pas le pays : elle a peur du mal de mer.

— Le mal de mer doit être une chose affreuse !… dit Eva.

— Tais-toi donc : c’est à peu près comme quand on danse au bal avec un gros monsieur qui vous dégoûte : on s’y fait. Puis tout le temps on se répète qu’on avance vers Paris ! On n’a rien sans rien ; c’est comme en amour, ma chérie : il faut souffrir un peu d’abord.

— Je n’aurais pas peur du mal de mer, déclara Mme Fanjane, mais je n’ai aucune envie d’aller en France. »

Et, bien que toujours très droite, elle raffermit encore son buste sur sa taille souple. Machinalement elle regarde à droite et à gauche. Il y a longtemps qu’elle ne porte plus le deuil de son mari, mais elle continue à s’habiller de noir qui va très bien à son teint, à son port flexible et fier, à sa condition de femme restée très jeune et qui a besoin de considération parce qu’elle est veuve, et plus désirable ainsi. À droite et à gauche se tiennent des hommes convenables, déférents et aussi élégants qu’il peut y en avoir en Europe. Mais la jeunesse inexpérimentée de Chouchoute s’emballe :

« Ne dites pas cela ! madame. Vous ne vous rendez pas compte du désir qu’il y a au fond de vous, mais on ne peut pas ne pas avoir envie d’aller en France ! Il y a quelque chose qui nous appelle quatre à quatre, à moins d’être toute en graisse comme Mme Philippe. Songez donc, madame Fanjane : nous ne sommes pas des nègres, nous descendons de gens nés en France. Luxembourg, Montparnasse, Batignolles, tous ces noms, je ne sais pas, me font voir des choses que j’ai sûrement déjà vues dans une autre vie : alors je démange d’aller vérifier si c’est bien ça. Tenez : les Champs-Élysées ! mais ça me dit à moi comme le Paradis ! Cependant je n’ai pas encore vu le Paradis et je ne sais trop si je le verrai jamais », reprit-elle en éclatant de rire. Et, nerveuse, elle se retourna sur sa taille : le visage tendu, ne regardant point les messieurs de cette île qui passent et repassent, elle observa capricieusement l’horizon.

— Je ne dis pas non, repartit Mme Fanjane, mais je me trouve si bien dans mon pays. Je ne raffole pas du tout des Européens : ils sont presque toujours mal élevés… et ne sont propres que superficiellement. Regardez ces petites femmes d’officiers qui font les faraudes aux colonies, elles ne savent ni s’habiller ni se tenir, elles n’ont reçu aucune éducation ; et quel genre ! » Elle plissa les lèvres. « Voyez-vous, ma petite Chouchoute, il ne faut pas croire que la perfection est là où l’on n’est pas ; nous avons gardé ici les bonnes manières d’autrefois : nous sommes de vieille souche.

— Remarquez pourtant, madame, fit Chouchoute d’une voix piquante, comme… toutes nos amies à Eva et à moi font la cour aux officiers.

— Que voulez-vous ? à part quelques exceptions, les jeunes gens créoles qui quittent le pays ne reviennent même pas s’y marier. C’est ce qui permet à ces Européens de faire les difficiles sur les dots : ils épousent les demoiselles des meilleures familles, alors que leurs mamans sont blanchisseuses à Toulon ou à Cherbourg. »

Eva Fanjane s’efforce de les écouter, d’attacher sa pensée aux mots qu’elle entend ; elle ne dit rien parce qu’aujourd’hui elle n’a idée de rien dire, ne s’étant jamais sentie si différente d’elles. Elle, elle n’éprouve aucune attirance vers la France, il semblerait même qu’elle n’aime plus la mer. Si elle descend souvent au Barachois, avec une âme prompte et douloureuse, c’est parce qu’autour du pont comme autour d’un bateau la lame se presse on ne sait vers où, parce que chaque fois qu’elle pense à lui, elle ne se voit pas elle-même autrement que debout sur le Barachois, son mouchoir blanc sur les lèvres, mordu avec souffrance. Oh ! non ! elle n’aime pas l’Europe : toute sa vieille île est si jolie avec cette rade confiante dans la courbe pleine de la baie, avec ces sept ponts de bois roussi qui s’arrêtent court sur l’eau clapotante. C’est là-bas, entre les débarcadères des Marines, le pont La Bourdonnais, ce sont les vieux Bâtiments de la Marine couleur de rouille, la Douane avec sa varangue basse comme dans les dessins jaunis de son album de Roussin, l’Amirauté dans les poivriers, le Mât de Pavillon et la Butte de l’Artillerie écaillée d’aloès. Oh non ! elle n’aime point Paris ni ne veut se le représenter d’aucune manière. Elle chérit son pays. Et Eva, du bout du pont, tournant le dos à l’horizon du Nord, veut s’attacher dans sa souffrance à son île, regarde l’île qui s’étage lentement vers les cimes comme un verger qui ne finit pas, regarde la ville qui n’est qu’un Jardin-suspendu de grands ombrages, regarde les hauteurs du Brûlé où les Européens mêmes disent qu’il règne un climat de France.

Toute la terre créole, en pentes douces de verdure, s’élève devant elle comme un passé, un passé qui n’est que de végétation. Pourquoi la vie, puisqu’on est né ici, n’est-elle pas une chose ramassée dans une île ? et combien alors ce serait délicieux ! Pourquoi n’est-on pas des gens tranquilles, ne pensant pas à aller ailleurs et vivant des produits du pays ? pourquoi faut-il qu’afin que les jeunes gens deviennent des hommes et s’instruisent et puissent gagner leur existence un jour, ils s’exilent de là où ils ont grandi ? Pourquoi faut-il que la civilisation ce soit la séparation ; pourquoi faut-il qu’il y en ait qui doivent aller en France tandis que les autres êtres qui les aiment restent dans l’île ?

II

En remontant la rue du Barachois elles rencontrèrent Gabriel Fanjane qui venait rejoindre sa mère. Il devait lui aussi partir bientôt pour la France. À dix-huit ans, il se trouvait plus grand et fort que la moyenne des hommes ; et comme il était beau Mme Fanjane s’avouait très fière de lui. À la façon de beaucoup de mères créoles elle aimait lui donner le bras. Il arrivait qu’on les prenait pour des époux, tant elle-même restait jeune, mariée à quinze ans, veuve à vingt, et brune de ce teint délicatement mêlé qui ne prend d’âge qu’aux fatigues de l’amour. Il était aussi très brun, de telle sorte qu’à quelque distance on remarquait surtout son embonpoint d’adulte, mais les jeunes filles savaient discerner l’extrême finesse de sa peau, et, avec la longueur rare de ses cils, la puérilité de son regard indécis à se poser. Dès qu’il se trouvait au milieu d’elles, il avait des mots, des phrases et des inflexions d’enfant ; et son œil ne savait regarder fixement bien que seul avec chacune son attitude fût naturellement hardie. Malgré sa grandeur il était resté le séraphin des pensionnats ; jeudis et dimanches, il suivait avec des camarades plus jeunes les sorties de l’Immaculée au point que, prévenu par la Supérieure, le Proviseur avait dû le faire venir dans son bureau et le réprimander sur ce que un homme de sa taille, qui allait quitter le pays avec le prix d’honneur des mathématiques élémentaires, s’amusât encore comme un gamin de quatrième à obséder des petites filles. Mais il n’en rougissait pas.

Cette vie continue de diligente école buissonnière à courir à toutes les heures de liberté à travers les rues et les jardins pour escorter les pensionnats qui vont par processions de couples assortis, aux marches lentes, aux longues tresses, où soudain l’une se retourne avec un regard chatoyant, pour surprendre les chauds visages et les petits corsages plissés qui se penchent sur les terrasses, pour passer devant les ombrages de la maison même quand elles ne sont pas là, pour les voir sortir de la messe et vous chercher du porche parmi les autres, pour en accompagner une distraitement sur le trottoir parallèle tandis que sa famille rentre à pas comptés au milieu des autres, — cette vie d’échange et de caresse de regards, de saints épieurs, de pressions déliées des mains, d’entrelacements incertains dans les danses oii Ton s’approche le cœur nerveux et la gorge chargée d’une mielleuse angoisse, est une vie supérieure, la seule que les créoles puissent tenir pour le bonheur. Il n’y a que l’amour qui compte pour eux, le vieil amour créole traditionnel né de la joie que les races diverses des provinces françaises, se retrouvant dans une île édénienne, ont eue à se mêler pour refaire une race qui est comme la quintessence de la nation affinée dans un climat constamment voluptueux et doux. L’amour commande l’existence des créoles dédaigneux des affaires et de l’épargne, soit que les uns s’absorbent dans la passion, ayant grandi ensemble et rêvant dès douze ans de la même personne dans une sieste perpétuelle du cœur où on l’idéalise de perfection, bientôt graves, extasiés et frénétiques, possédés de fidélité, soit que les autres, dégusteurs, changent tous les ans de « belle » après une bouderie, sensuels avec les unes, platoniques devant celles qui ont des yeux bleus. Préludant aux regards brillants des fillettes, se poursuivant à travers les fâcheries de coquetterie, entre les œillades, les baisers, les moqueries et les réprimandes, il paraît n’être qu’enfantillage par ses manières de flirt et de bergerie, mais il prend une beauté de force de ce qu’il est universel, de ce que dans toutes les maisons toujours quelqu’un est amoureux ; cette ferveur sentimentale crée une atmosphère de tendresse dominant tout et supérieure à la richesse qui enveloppe délicieusement les jeunes couples et met en grâce les adolescentes, elle conduit au mariage, elle entretient et perpétue la race dans un goût de contemplation et de volupté sans grivoiserie : toutes les jeunes filles sont précoces sans réalisme ; dans une nature où les hauts arbres se chargent de petites fleurs ardentes, elles sont déjà de grandes amoureuses jusque dans les puérilités, elles regardent avec des yeux qui s’aggravent, leurs paupières battent, elles sourient, elles sont agitées, elles pleurent, elles haïssent et elles aiment encore après les ruptures, elles se jalousent les unes les autres, elles rivalisent dans les correspondances. Les élèves de l’Immaculée Conception écrivaient à Gabriel des billets pliés menu et noués de cheveux qu’à un signal elles lui envoyaient par-dessus le mur du Couvent dans des balles élastiques ou des coques de pistache ; il savait qu’elles pensaient intimement à lui et qu’elles se parfumaient et s’ornaient de faveurs en rêvant à ses yeux ; elles lui parlaient de la longueur de ses cils, de ses cheveux et de sa marche indolente dans les rues.

Il revenait d’une de ses tournées par la ville. Elles savaient son prochain départ et il avait pris pour elles le prestige d’un étudiant qui va être exposé aux tentations de la Métropole : elles avaient peur pour lui, voluptueusement. Mais il ne tirait pas vanité de toutes ces préoccupations : il n’avait point l’esprit généralisateur. Il ne pensait jamais qu’à une à la fois, fût-ce quelques secondes après avoir envoyé un baiser à une autre, ce qui se fait en promenant simplement un doigt sur les lèvres pour que les Sœurs gardiennes ne s’en aperçoivent pas trop. Il était tout entier à l’amour pour l’amour et non pour la vanité, par effet de tempérament colonial pour qui la parure sert à l’amour et non plus comme en Europe l’amour à la parure. Il prenait peu de souci de la confection de ses vêtements mais s’habillait toujours de blanc qui donnait la plus grande finesse à son teint brun. Et il portait fréquemment près de la bouche le mouchoir par le moyen duquel les amoureux se renouvellent l’assurance de leurs sentiments.

Il s’approcha immédiatement de Mme Fanjane. Il aimait peu Eva ou plutôt il ne songeait guère à l’aimer puisqu’elle ne pouvait être pour lui ni une maman ni une amoureuse, les deux seules conditions naturelles et bien tranchées pour un créole. Il n’avait d’ailleurs aucune raison de jalousie puisqu’il se sentait préféré, de beaucoup, par sa mère. De temps à autre son regard tombait sur Eva, il constatait qu’elle était très jolie et détournait la tête : cela constituait pour elle un devoir de famille, et il rentrait dans l’harmonie nécessaire que sa sœur fût jolie. Elle n’existait pas davantage, et il savait juste qu’elle était fiancée à un de ses condisciples un peu plus âgé, Claude Mavel, qu’il avait pris l’habitude de tenir pour intelligent et assuré d’avenir puisqu’il était un des premiers des classes de lettres, qu’aussi négligemment il avait toujours dédaigné comme différent de lui, trop sentimental, d’une sagesse exagérée qui ne pouvait être que de la pose romanesque, de cela agaçant et un peu ridicule. L’amour excessif et exclusif que Mavel et Eva montraient l’un pour l’autre comme s’ils étaient des êtres exceptionnels, cette passion prétentieuse qui s’affichait aux attitudes d’Eva, pâle, toujours à pleurer et prostrée depuis le départ de « Claude », l’énervait autant que de la bigoterie de vieilles femmes. Il s’efforçait de ne pas regarder Eva et imperceptiblement haussait les épaules.

« Où allez-vous comme ça, maman ?

— Mais à la poste, mon enfant. »

Son visage se renfrogna :

« Qu’avez-vous à faire à la poste ?

— Tu sais bien qu’Eva attend une lettre.

— Non, c’est du nouveau pour moi. Et de qui donc ?

— Mais de son fiancé, Gabriel.

— Ah bon ! Je n’y pensais plus.

— Vous êtes sans doute trop absorbé par vos conquêtes ? » interrogea Chouchoute ; et elle le regarda avec la bienveillance ironique d’une aînée.

« Pas plus que vous par vos officiers, répliqua-t-il de suite avec l’impertinence d’un fils gâté comme une fille et qui traite d’égal à égal les demoiselles plus âgées.

— Vous vous trompez, monsieur Gabriel : je n’aime ni le sabre ni les galons.

— Allons ! On cite pourtant de vous une déclaration bien carrée.

— Voyons cela », reprit Chouchoute, sûre de soi.

« Vous le voulez : eh bien ! au mariage de votre sœur, vous n’aviez que treize ans, vous donniez le bras à un lieutenant qui vous a demandé en souriant quand vous vous marieriez et vous avez répondu d’un ton très sérieux en vous redressant : « Monsieur, quand vous aurez vos cinq galons. »

— Moi ? Quelle infamie ! Et où avez-vous été pêcher cette histoire ?

— Tout le monde la raconte au lycée.

— Comment ! on s’occupe encore de moi au lycée ? j’ai passé l’âge ! Je pourrais presque être votre maman, mais Dieu merci !

— Eh ! que voulez-vous ? il y en a toujours qui regardent plus haut que leur tête.

— Sont-ils effrontés ! dit Chouchoute. Les hommes manquent tellement dans ce pays que les gamins veulent faire les hommes. »

On était arrivé à la poste. Les poivriers de la place s’arrondissaient noirs et immobiles parce qu’ils étaient abrités contre le vent ainsi que des arbres de vieille cour. Il y dormait une odeur de terre jamais arrosée et d’anciennes feuilles d’emplacement abandonné. Le Conseil Général, bâti de bois, étant fermé comme une remise. Au fond, les guichets de la poste, illuminés tels que des sabords, délivraient la pacotille de lettres.

On les lisait là même, sous la varangue, en marchant d’un bout à l’autre, se croisant sur le bitume de la galerie qui résonne comme l’asphalte de Paris. La lumière vient des fanaux pendus à la muraille ; et à l’intérieur du bâtiment on entend un tapage de machine, un bruit de voyage, l’estampillement des lettres ; les manœuvres charrient dans la poussière de gros paquets de coutil avec la précipitation des embarquements et des débarquements. On s’accoste, on se coudoie, on se presse, tellement, sur un étroit espace, qu’il semble que hors de là, dans la rue, on va continuer de marcher dans une foule et que toute la ville est pleine de ce mouvement des grandes villes de France dont soudain grouille la poste.

Eva s’approcha du guichet D E F G. « N’avez-vous rien pour Fanjane ? »

L’employé, qui était un lointain cousin, lui tendit une enveloppe, demandant malicieusement si c’était bien pour elle en souriant d’un air complice.

« Eh bien ! l’as-tu eue, ta lettre ? que dit-il ? fît madame Fanjane.

— Je ne l’ai pas ouverte, maman.

— C’est qu’elle est gourmande, dit Chouchoute : elle ne veut point partager avec nous. »

Rassérénée, Eva sourit, prétexta l’obscurité des rues. Elle tenait le papier carré et dur dans le creux de la main. Elle marchait paisible, mettant de la ténacité à ralentir le pas pour mieux manifester son empire sur soi, puis brusquement prise d’impatience aux jambes. Chouchoute causait assez haut avec Mme Fanjane, contre qui se pressait Gabriel, grand, câlin et silencieux. La tête d’Eva travaillait malgré elle, comme en un rêve disparate, traversé d’idées associées à voyage, Claude, mal de mer, commandant, Tamatave, chagrin, Diégo-Suarez. Elle s’efforçait de suivre la conversation de Chouchoute où, étrangement, elle entendait prononcer à haute voix les mêmes mots voyage, chagrin, mal de mer. Alentour la brise arrivant des montagnes remuait, en saccades, les hauts feuillages lourds des emplacements, comme une houle ; des feuilles tombaient autour d’elles ainsi que de grosses gouttes ; et le soir s’étendait sur leurs têtes tel qu’une vaste mer noire moutonnant d’étoiles. C’était soudain une de ces grandes nuits australes où l’on est secoué dans les rues vidées comme un canot sur l’océan au large. L’âme est transie avec le corps ; on ne peut pas faire autrement que de penser au vent sur la mer, aux naufrages qui doivent se consommer à cette même heure dans le sud de l’Océan Indien, du côté des Îles Saint-Paul et Amsterdam, et à tous ceux qui sont loin de soi et qu’on voit, cramponnés à des rochers, dans la solitude furieuse de l’espace.

Chouchoute les avait quittés. Eva monta dans sa chambre, tandis que Gabriel se mettait au piano. Elle ferma les volets de bois derrière lesquels on entendait le vent bousculer les tamarins et les cocotiers ainsi que pendant les cyclones ; et, lampe allumée dans la chambre noire, elle lut la lettre du fiancé.

  « Chère Eva adorée »

De suite elle s’arrêta, trop émue, les épaules tremblantes et tendres ; son cœur battait, léger, presque effarouché.

« J’ai eu un fort mal de mer, mais je n’ai pas trop souffert parce que c’était tel que je ne savais pas bien si c’était le mal au cœur ou le gros chagrin. La mer a remué de suite après la sortie du port ; mon cœur sautait avec les lames, puis retombait ; j’étais allongé sur mon fauteuil de bord et il me semblait que j’étais couché à même les planches du pont ; j’entendais les lames battre les lianes du bateau et, par secousses, je voyais leur écume par-dessus le bastingage. J’avais la sensation d’être sur un îlot de roche assailli de vagues et où l’on m’aurait attaché pour me séparer de toi, et j’avais la sensation que je ne te reverrais plus jamais et que l’îlot allait sombrer dans une heure ou deux. Mais cela m’était égal parce que je souffrais trop d’être séparé de toi. Je ne pouvais point me retourner, parce que j’étais amarré par tous les membres, et mon cœur même était lié. Ah ! ma bien-aimée Eva, je ne puis pas comprendre que je sois loin de toi ; et on me dirait que c’est moi qui t’ai quittée avec ma volonté que je ne le croirais pas.

« Je ne puis savoir à quelle heure je me suis assoupi : je sentais seulement, et même pendant que je dormais, qu’il y avait beaucoup de temps qui se passait, une véritable éternité. Ma tête travaillait. J’étais abruti de douleur et cependant j’étais traversé par de grandes visions persistantes, j’ai eu vraiment la sensation de l’éternité, de ces immenses espaces bleus et froids, sans terres, traversés de grands courants d’air, que j’imaginais, étant enfant, mener d’ici-bas à l’endroit où l’on nous juge. C’est qu’il me semble vraiment aussi que, depuis que j’ai quitté notre île, c’est dans l’éternité que je suis, dans une chose sans fin et presque sans consistance, et je dois faire un effort pour pensera toi, pour me dire que tu as existé et que tu existes encore en réalité, que tout cela n’est point qu’un cauchemar de mal-de-mer ; et c’est machinalement que je t’écris, quoique ce soit avec tout mon cœur. Je suis sur le bord d’une table près de l’escalier par où tu as quitté le bateau.

« Je suis descendu à Tamatave comme dans un rêve on a nettement la sensation qu’on descend dans un pays imaginaire. Les bourjanes qui traversaient les rues, à moitié nus avec leurs pagnes flottants, leurs têtes abruties de fumeurs de chanvre, les maisons en bois sur pilotis avec les étalages de mouchoirs de couleurs, les filanzanes qui passent rapidement, puis, lorsque la nuit est venue tout d’un coup, les mouches lumineuses en zigzags, je n’ai pas cru un instant que cela existât pour de bon.

« Ô Eva, Eva, tu es ma petite Eva ; tu ne sais pas comme c’est bon de répéter seulement ton nom.

« Je t’assure, je n’ai jamais vécu d’aussi longues heures que dans cette traversée où j’entendais le bruit sourd des vagues sans les voir, où j’étais abruti, engourdi d’un froid pareil à l’éther. J’étais séparé de toi à jamais, je n’avais plus le droit ni la possibilité de penser à toi, je pensais à un tas de choses approfondies et hautes, cela me semblait être une traversée de l’Espace, et jamais je ne pourrai plus lire ce mot sans imaginer même l’espace qui nous sépare des étoiles que comme une grande mer avec des lames qui se soulèvent et retombent à plat. Ensuite, de Tamatave à Diego, la traversée m’a paru au contraire toute naturelle parce que tout le temps on voyait la côte de la Grande Île. Surtout quand nous avons passé entre Sainte-Marie et Madagascar, parallèles une à bâbord l’autre à tribord, nous semblions remonter un grand fleuve de soie bleue comme je m’étais toujours imaginé que devaient être les fleuves de Chine. Figure-toi qu’on passe très près de l’île où l’on voit tout en détail, les régimes de bananes entre les feuilles, jusqu’aux branches des manguiers trempant dans la mer.

« Voici qu’à t’écrire, chérie, je reprends le sens de la réalité, je redeviens un vivant de la terre. Des larmes montent, alors que jusqu’ici il n’y en avait plus dans mes yeux, au point que j’en avais honte ; mais je suis encore abasourdi.

« Eva, je souflre, Eva. Tu sais comment les créoles aiment ! Je souffre mais je suis heureux de toi. Je souffre que tu sois si loin, comme ces mouettes qui viennent voler près du bateau et qui aussitôt remontent, montent, montent, disparaissent avec mon regard fatigué dans le bleu. Mais en même temps je ne doute pas un instant de toi alors qu’à Saint-Denis j’étais toujours jaloux ; je suis sûr que je tiens la première place dans ton cœur, et il me semble que mon absence même me rend un peu sacré et que personne n’oserait chercher à diminuer ton amour pour moi. Ah ! ton amour, Eva… petite éternité, Eva chérie ! Ici, à bord, il n’y a pas d’Eva ! il n’y a que des mouettes et du vent. Elles crient, chérie adorée, des cris qui vous grincent dans le cœur comme les poulies rouillées du bateau. Cela me rend tout triste, et à force d’entendre tout autour de moi ce vol de plaintes qui accompagnent comme des souvenirs notre bateau, le suivant puis le devançant, mon cœur aussi se met à gémir. Tu ne peux pas sentir combien je t’aime, j’ai envie de pleurer, de crier. Je me dis pour me remonter que je vais travailler pour gagner ta vie.

« Travaillons bien tous deux à nous rejoindre ! Je garde tout le temps dans ma pochette avec ta photographie la lettre que tu m’as glissée dans la main quand la cloche a sonné. Merci, petite fiancée adorable et éternelle. Toutes les fois que je regarde ton visage, je me répète ce nom qui est déjà pour moi une chose éperdûment douce de l’autre monde : Eva Fanjane

« Où es-tu ? que fais-tu ? Dire qu’il est vrai que tu es jolie plus que toutes les jeunes filles — et que tu n’es pas là, et que je ne t’embrasserai ni ce soir, ni dimanche, et que pendant trois ans je ne te verrai pas. Ah ! je ne comprends plus la vie.

« Mais comme tu dois souffrir encore plus que moi, toi qui ne bouges pas dans l’espace, qui restes là et qui regardes la même chambre où je ne reviendrai plus. Moi, il me semble que c’est moi-même qui suis mort et ce n’est presque rien ; mais toi, il doit te sembler que c’est moi…

« Du courage, du courage Ah ! Eva, songe à ta santé. J’embrasse tes yeux. J’embrasse aussi ton nom, je le couvre de baisers ; j’embrasse ton souvenir qui est beau comme toi-même. Mon cœur bat, bat comme si j’allais te revoir et te presser contre moi. Je t’aime, je t’aime, je reviendrai, je t’épouserai, je le veux, nous serons heureux. Pense, pense tout le temps à moi. »

Elle restait là, hagarde de pitié, passionnée ; la jeune fille de sentimentalité docile ne persistait plus en elle que par l’abondance des larmes. Vierge frôle, frissonnante, son buste chaste et voluptueux exalté de tendresse, son cœur chargé mais se retrouvant plus ignorant devant les cris ardents du jeune homme lointain, elle se sentait pourtant une épouse, avec la gravité compatissante et chaleureuse des jeunes filles créoles, avec un infini besoin de le soigner, de le bercer, que l’évocation constante de la mer précisait encore. Son sentiment débordait et elle ne s’en satisfaisait même plus. Elle allait de son lit à la commode puis à son lit, comme s’il était là étendu sur la couchette, malade de cet affreux et grand mal de mer qui est un mal donné par un élément et par la séparation intimement associés, et la chambre lui était aussi étroite qu’une cabine. Elle s’arrêtait devant les bibelots de sa commode, approfondissait son impuissance, puis, devant la lampe, fascinée, elle rêvait. Elle ne sentait pas son corps malgré un frisson au dos, elle ne sentait pas ses jambes impatientes, elle ne sentait pas sa poitrine, elle ne sentait même pas sa bouche : elle sentait seulement ses yeux lourds de migraine et son cœur, son cœur maternel. Et d’instinct, pensant au mal de mer de Claude, à son chagrin, elle marchait maintenant dans la chambre, en long et en large, d’un pas somnambule et elle se demandait si elle avait assez souffert pour lui, elle demandait à souffrir plus que lui, par le besoin de se rendre moralement encore plus digne de lui, ce qui donne au cœur une illusion de rapprochement dans la chaleur des larmes quand on pleure un être parti.

Et elle-même cela l’endormait presque. Elle n’avait plus de larmes ni de forces. Elle pensait maintenant à lui avec un malaise de confusion. Tout le temps qu’elle avait attendu de ses nouvelles, il n’était pas pour elle plus loin que Diego, l’escale d’où devait lui venir la lettre ; mais maintenant il était bien plus éloigné, dans un espace auquel elle n’avait pas encore songé, qu’elle n’avait pas encore établi dans son imagination. Il était en plein Océan Indien, et ce n’était plus vers Madagascar, une terre voisine et parente qu’il avançait à la même latitude, mais vers la France, vers le Nord. Elle ne savait plus bien de quel côté se tourner pour suivre la direction de son navire. Et tout cela la préoccupait comme dans un cauchemar, elle aussi. Elle prenait conscience à travers l’étendue que le bateau avançait à cette heure en roulant, sans tangage heureusement. Il s’éloignait. Il montait vers des mers presque blanchâtres semblables à des mers australes. À cette heure de la nuit, l’Équateur se présentait à elle glacial, mélancolique et désert comme le Pôle. Et comme un lent endormissement par le froid la gagnait. Elle ne pouvait plus bien revoir la figure de Claude, son corps même s’effaçait à moitié dans un halo lunaire. Il était à des distances infranchissables et autant elle pouvait se représenter nettement ce qu’il avait été il y a quelques mois, dans le jardin, passant devant le « barreau », autant ainsi son souvenir lui appartenait en détails précis et caressés, autant au bout de ces seuls huit jours elle ne savait plus rien, il se perdait pour elle, tellement la distance sépare plus que le temps.