Emma/XXXVII

< Emma
Traduction par Pierre de Puliga.
Journal des débats (p. 264-266).



XXXVII


Quelques instants de réflexion suffirent à Emma pour la tranquilliser sur la nature de l’agitation que lui avait causée la nouvelle de l’arrivée de Frank Churchill ; son trouble ne provenait pas de l’état de son propre cœur, mais bien de l’appréhension qu’elle ressentait touchant les sentiments du jeune homme : celui-ci reviendrait-il aussi amoureux ? Si une absence de deux mois n’avait pas diminué cet attachement, Emma se rendait compte des dangers que courrait son repos. Elle espérait néanmoins, grâce à une attitude d’extrême réserve, éviter une déclaration formelle ; ce serait une si pénible conclusion à leurs relations !

Emma fut bientôt à même de se former une opinion. Frank Churchill ne tarda pas en effet à venir faire une première et brève visite. Il ne pouvait disposer que de deux heures ; de Randalls il se rendit directement à Hartfield et Emma put l’observer tout à son aise : il parut très heureux de la revoir, mais elle eut l’impression immédiate qu’il revenait moins épris. Il était dans ses meilleurs jours, tout disposé à parler et à rire et se plut à évoquer les souvenirs de sa dernière visite ; cependant son calme habituel lui faisait défaut : il était agité, nerveux et au bout d’un quart d’heure il se leva :

— J’ai aperçu, dit-il, un groupe d’amis, en traversant Highbury ; je ne me suis pas arrêté, mais j’ai la vanité de croire qu’on serait désappointé si je ne faisais pas une visite. Malgré mon désir de rester plus longtemps à Hartfield, je me vois donc forcé de prendre congé.

Emma fut un peu surprise mais elle imagina, pour expliquer ce brusque départ, une hypothèse satisfaisante : « Il veut éviter, pensa-t-elle, de se reprendre à mon influence ; l’absence et le sentiment de mon indifférence ont fait leur œuvre, mais il ne peut encore surmonter le trouble que ma présence lui cause. »

Les jours passèrent sans que Frank Churchill fit une nouvelle apparition ; il avait souvent l’intention de venir, mais, au dernier moment, il en était empêché : sa tante ne pouvait supporter qu’il la quittât ! Le séjour de Londres n’avait amélioré en rien l’état nerveux de Mme Churchill ; elle ne pouvait supporter le bruit, ses nerfs étaient perpétuellement irrités ; au cours de sa dernière visite, Frank Churchill avait, du reste, assuré que l’état de sa tante, sans être tout à fait grave, était sérieux ; il se refusait à admettre, malgré les soupçons de son père, que la maladie de Mme Churchill n’eût pas de base réelle : Londres ne lui convenait pas. Frank les mit bientôt au courant d’un nouveau projet : ils allaient sans délai se rendre à Richmond ; une maison meublée dans une très jolie situation avait été louée et on espérait beaucoup de ce changement d’air.

M. Weston se déclara parfaitement satisfait.

— Qu’est-ce, dit-il, que neuf kilomètres pour un jeune homme ? Une heure de promenade. C’est toute la différence entre un long voyage de dix-huit kilomètres et un voisinage immédiat ; c’est le voir sans cesse au lieu de ne le voir jamais. Somme toute il n’y avait pas grande différence entre Enscombe et Londres au point de vue des difficultés ; Richmond, au contraire, se trouve être à une distance idéale.

Un des premiers résultats de cette villégiature fut de ramener à la surface le projet d’un bal à la Couronne.

On y avait déjà songé à plusieurs reprises, mais on avait dû renoncer à fixer un jour. Tous les préparatifs furent repris et peu de jours après l’installation des Churchill à Richmond, Frank Churchill écrivit de la façon plus encourageante. Sa tante se sentait déjà mieux et il pensait pouvoir disposer quand il voudrait de vingt-quatre heures. En conséquence il priait son père et Mme Weston de prendre date sans tarder.

Les nombreuses difficultés d’organisation ayant été heureusement résolues, M. Weston eut le plaisir de lancer ses invitations. Même à Hartfield, l’annonce du bal ne souleva pas d’objections insurmontables ; M. Woodhouse se résigna de bonne grâce et se montra disposé à croire qu’aucun accident fâcheux n’adviendrait aux petits garçons pendant l’absence de leur tante.