Emma/XXI

< Emma
Traduction par Pierre de Puliga.
Journal des débats (p. 142-154).



XXI


M. Knightley qui avait passé la soirée à Hartfield avec les Bates ne s’était pas rendu compte des nouveaux griefs que Jane Fairfax avait fournis à Emma ; il n’avait vu que les gracieuses attentions du début et le lendemain matin, venu pour causer affaires avec M. Woodhouse, il s’empressa de manifester son approbation ; à cause de la présence de M. Woodhouse il ne pouvait parler aussi librement qu’il l’eut fait à d’autres moments, mais Emma saisissait fort bien les intentions de son interlocuteur. Ce dernier avait toujours jugé Emma injuste pour Jane Fairfax et avait eu grand plaisir à noter une amélioration.

Dès que M. Woodhouse eût été mis au courant de l’affaire au sujet de laquelle son voisin venait l’entretenir, les papiers furent mis de côté et M. Knightley s’adressa à Emma :

— Ce fut une agréable soirée, Emma ; vous et Mlle Fairfax vous nous avez fait d’excellente musique. Je suis sûr que Mlle Fairfax a été contente de sa visite ; rien ne manquait pour le plaisir de tous. Vous avez bien fait de la laisser jouer assez longtemps, car elle n’a pas de piano chez sa grand’mère et cette occasion a dû être pour elle une vraie fête.

— Je me réjouis de votre approbation, dit Emma en souriant, mais j’espère que je suis rarement en défaut quand il s’agit d’accueillir mes hôtes à Hartfield.

— Non, ma chère, répondit vivement son père, ce n’est jamais le cas ; personne ne fait preuve d’autant de bonne grâce que vous. Si j’avais un reproche à vous faire, c’est d’exagérer parfois les attentions ; par exemple, hier soir, il aurait été plus sage de n’offrir qu’une fois des muffins.

— C’est vrai, ajouta M. Knightley presque au même instant, vous êtes rarement en défaut. Je pense que vous me comprenez.

Le regard disait : « Je vous comprends fort bien », mais elle répondit seulement :

— Mlle Fairfax est réservée.

— Je vous ai toujours dit qu’elle l’était un peu, mais vous aurez vite fait de dissiper cette gêne et cette excessive discrétion.

— Vous croyez donc qu’elle manque de confiance en elle-même ? Ce n’est pas mon avis.

— Ma chère Emma, dit-il en s’asseyant sur une chaise plus proche d’elle. Vous n’allez pas me dire, j’espère, que vous n’avez pas passé une agréable soirée.

— Oh non ; j’ai été satisfaite de ma persévérance à poser des questions et amusée du peu de profit que j’en ai tiré.

— Je suis désappointé, se borna-t-il à répondre.

— J’espère que tout le monde a passé une bonne soirée, dit M. Woodhouse de sa voix la plus douce. Il en a été ainsi pour ma part. À un moment donné la chaleur du feu m’a légèrement incommodé, mais je n’ai eu qu’à reculer un peu ma chaise pour me sentir parfaitement à mon aise ; Mlle Bates était très causante et de bonne humeur comme d’habitude : elle est toujours agréable bien qu’elle parle un peu vite ; Mme Bates et également une excellente personne. J’aime les vieux amis. Mlle Fairfax est une très jolie personne et parfaitement bien élevée. Elle a dû être contente, Monsieur Knightley, puisqu’Emma était là pour lui tenir compagnie.

— C’est bien vrai, Monsieur ! Et Emma de son côté avait la chance d’avoir Jane Fairfax.

Emma vit l’anxiété de son père et pour l’apaiser elle dit avec une sincérité évidente :

— C’est une créature si élégante qu’il est impossible de ne pas prendre plaisir à la regarder. Je l’admire sans cesse et je la plains de tout mon cœur.

M. Knightley hésita un instant ; il ne trouvait pas de mots pour exprimer sa satisfaction et, avant qu’il eût pu répondre, M. Woodhouse dont la pensée était occupée par les Bates reprit :

— C’est un grand malheur que leurs moyens soient si restreints, un grand malheur ! Et j’ai souvent eu le désir… mais on ne peut se permettre que des petits présents insignifiants. Nous avons tué un porc et Emma a l’intention de leur envoyer une longe ou un jambon. Il est très petit et délicat (le porc d’Hartfield ne ressemble à aucun autre) mais pourtant c’est du porc et, ma chère Emma, à moins que vous ne soyiez sûre qu’elles sachent l’accommoder en côtelettes bien grillées sans l’ombre de graisse, comme les nôtres, et qu’il n’y ait pas de danger qu’elles le fassent rôtir, car aucun estomac ne peut supporter le porc rôti, je crois que vous feriez mieux d’envoyer le jambon. N’est-ce pas votre avis, ma chère ?

— Mon cher papa, j’ai envoyé tout l’arrière-train ; j’ai pensé que vous m’approuveriez ; il y aura le jambon qui est excellent et la longe qu’elles pourront préparer à leur guise.

— Très bien, ma chère, vous ne pouviez mieux faire. Surtout qu’elles ne salent pas le jambon exagérément ; s’il n’est pas trop salé et s’il est cuit à point, comme Serle nous le cuit, et pourvu qu’on en mange avec modération, je ne considère point cet aliment comme malsain.

— Emma, dit M. Khightley, j’ai une nouvelle à vous annoncer. Vous aimez les nouvelles et je viens d’apprendre un événement qui, je crois, vous intéressera.

— Oh ! oui, j’aime les nouvelles. Qu’est-ce que c’est ? Pourquoi souriez-vous ? Est-ce à Randalls que vous l’avez apprise ?

Il n’eut que le temps de répondre :

— Non, je n’ai pas été à Randalls.

Quand la porte s’ouvrit, Mlle Bates et Mlle Fairfax firent leur entrée. M. Knightley se rendit compte immédiatement qu’il avait manqué l’occasion et qu’il ne lui serait pas possible de continuer sa communication.

Mlle Bates débordait de reconnaissance et en même tempe elle brûlait de faire part à ses amis d’une nouvelle qu’elle détenait ; elle ne savait par où commencer.

— Cher Monsieur, comment allez-vous ce matin ? Ma chère Mademoiselle Woodhouse, je suis confuse ; un si magnifique arrière-train de porc ! Vous êtes trop généreuse ! Connaissez-vous la nouvelle ? M. Elton se marie.

Emma était si loin de penser à M. Elton qu’elle fut toute surprise et ne put s’empêcher de sursauter et de rougir légèrement en entendant prononcer ce nom.

— C’était précisément la nouvelle que j’allais vous annoncer, dit M. Knightley.

— Mais où avez-vous pu en avoir connaissance ? dit Miss Bates.

— Il n’y a pas plus de cinq minutes, que j’ai reçu la lettre de Mme Cole, non il ne peut pas y avoir plus de cinq ou dix minutes ; j’avais mon chapeau et mon manteau et j’étais prête à sortir ; je voulais seulement descendre pour parler à Patty au sujet du porc, car ma mère craignait que nous n’eussions pas une terrine suffisamment grande ; alors j’ai dit que j’irais voir ; Jane a répondu : « Voulez-vous que j’aille à votre place, car vous êtes un peu enrhumée et Patty vient de laver la cuisine ».

— Ah ma chère, répondis-je et à ce moment est arrivée la lettre. C’est une Mlle Hawkins, voilà tout ce que je sais, une Mlle Hawkins, de Bath. Mais, M. Knightley, comment se fait-il que vous soyez déjà au courant ? D’après ce que Mme Cole me dit dans sa lettre, elle m’a écrit dès que son mari lui eut annoncé la nouvelle. Une Mlle Hawkins…

— Je me trouvais avec M. Cole, pour affaire, il n’y a pas une heure ; il venait de lire la lettre d’Elton, quand je suis entré, et il me l’a passée immédiatement.

— Vraiment, c’est tout à fait… Je ne pense pas qu’on puisse trouver une autre nouvelle d’un intérêt aussi général. Mon cher Monsieur, vous êtes trop bon. Ma mère m’a chargée de ses meilleurs compliments et de l’expression de sa considération, elle vous remercie mille fois et elle dit qu’elle se sent confuse de tant de bonté.

— Nous considérons que le porc d’Hartfield, reprit M. Woodhouse, est d’une qualité supérieure, aussi, Emma et moi, nous faisons-nous un plaisir…

— Oh ! mon cher Monsieur, ma mère dit bien que nos amis sont trop bons. Tout en ne disposant que de moyens limités, nous avons néanmoins tout ce que nous pouvons désirer. Nous pouvons bien dire que « notre destin est encastré dans un héritage de bonté ». Vraiment, Monsieur Knightley, vous avez véritablement vu la lettre originale ? Eh bien ?

— Elle était courte, mais joyeuse et triomphante naturellement… J’ai oublié les termes exacts ; du reste, la discrétion impose ce manque de mémoire ; en un mot, c’était l’annonce de ses fiançailles avec une Mlle Hawkins, comme vous le disiez.

— M. Elton va se marier, dit Emma aussitôt qu’elle put parler, tout le monde souhaitera son bonheur.

— Il est bien jeune pour se marier, dit M. Woodhouse, il aurait mieux fait de ne pas tant se presser. Il me semblait qu’il ne lui manquait rien. Nous étions toujours heureux de le voir à Hartfield.

— Une nouvelle voisine pour nous, Mlle Woodhouse, dit Mlle Bates d’un air réjoui, ma mère est si contente ! Elle dit qu’elle ne peut supporter l’idée de savoir le vieux presbytère sans une maîtresse de maison. C’est vraiment une grande nouvelle. Jane, vous n’avez jamais vu M. Elton, n’est-ce pas ? Je ne m’étonne pas que vous soyez si curieuse de le connaître.

À dire vrai Jane ne paraissait pas particulièrement absorbée par l’idée de M. Elton, elle répondit :

— Non, je n’ai jamais vu M. Elton. Est-il grand ?

— À qui nous en rapporterons-nous ? dit Emma, mon père dirait : oui, M. Knightley, non, Mlle Bates et moi sommes d’avis qu’il est de taille moyenne ! Puisque vous êtes ici pour un peu de temps, Mlle Fairfax, vous aurez l’occasion de vous rendre compte que M. Elton est tenu à Highbury pour le modèle de la perfection, au physique comme au moral.

— C’est bien vrai, Mlle Woodhouse reprit Mlle Bates. On ne saurait trouver un jeune homme plus accompli. Mais, ma chère Jane, rappelez-vous que je vous ai dit hier qu’il était précisément de la taille de M. Perry. Mlle Hawkins, je ne doute pas que ce ne soit une charmante personne. Il a toujours eu pour ma mère des attentions particulières. Il a voulu qu’elle prenne place dans le banc du presbytère afin qu’elle entendît mieux, car ma mère est un peu sourde ; c’est peu de chose, mais elle n’entend pas parfaitement. Jane dit que le colonel Campbell est également un peu sourd ; il s’était figuré que les bains chauds pourraient lui faire du bien, mais l’amélioration n’a pas duré. Le colonel Campbell, vous le savez, est notre ange gardien. M. Dixon paraît être un jeune homme de mérite tout à fait digne de lui. C’est un grand bonheur quand les braves gens se retrouvent et c’est toujours, du reste, ce qui a lieu dans le monde. Maintenant, nous aurons ici M. Elton et Mlle Hawkins ; il y a aussi les Cole, excellentes gens, et les Perry. Je crois, Monsieur, ajouta-t-elle en se tournant vers M. Woodhouse, je crois qu’il y a peu d’endroits où l’on trouve une société comparable à celle de Highbury. Je dis toujours que nous sommes bénies en nos voisins. Mon cher Monsieur, s’il y a quelque chose que ma mère préfère à tout, c’est une longe de porc.

— Quant à savoir qui est Mlle Hawkins ou depuis combien de temps il la connaît, dit Emma, nous n’avons aucun indice à ce sujet. Il semble bien pourtant que ce soit une connaissance récente. Vous ne dites rien, Mademoiselle Fairfax, mais j’espère que vous prenez intérêt à cette nouvelle. Vous avez été mêlée si intimement à ce genre d’affaire par suite du mariage de Mlle Campbell que nous ne vous laisserons pas rester indifférente aux accordailles de M. Elton et de Mlle Hawkins.

— Quand j’aurai vu M. Elton j’éprouverai, je n’en doute pas, de l’intérêt ; d’autre part, il y a déjà plusieurs semaines que Mlle Campbell est mariée et mes impressions se sont un peu émoussées.

— Voici exactement quatre semaines que M. Elton est parti : il y a eu hier quatre semaines. Une Mlle Hawkins ! Eh bien je m’étais toujours imaginé que ce serait quelque jeune personne de ce pays ; non pas que j’aie jamais… Mme Cole m’a une fois suggéré une possibilité mais j’ai répondu immédiatement : « Non ! M. Elton est un jeune homme de beaucoup de mérite mais… » En un mot je ne suis pas bien habile dans ce genre de découverte ; je ne vois que ce qui se passe devant mes yeux. D’autre part personne ne pourrait s’étonner si M. Elton avait aspiré… Mlle Woodhouse me laisse parler avec la meilleure grâce du monde ; elle sait que je ne voudrais offenser personne sous aucune considération. Comment va Mlle Smith ? Elle paraît bien remise. Ayez-vous des nouvelles de Mme John Knightley ? Oh, ces chers petits enfants ! Jane, savez-vous que je me figure que M. Dixon ressemble à M. John Knightley ; je veux dire physiquement ; grand avec le même air, et pas très communicatif.

— Vous vous trompez absolument, ma chère tante, il n’y a aucune ressemblance.

— C’est curieux, on n’arrive jamais à se former à l’avance une idée juste de quelqu’un ; on saisit au vol la première image qui se présente et on s’y tient. M. Dixon, d’après ce que vous m’avez dit, n’est pas à proprement parler bel homme.

— Loin de là !

— Ma chère ne m’avez-vous pas dit également que Mlle Campbell ne voulait pas admettre qu’il ne fut pas beau et que vous-même…

— Dans ce cas particulier mon jugement n’a aucune valeur : quand j’ai de la sympathie pour quelqu’un je trouve toujours cette personne bien. En disant qu’il était sans beauté, j’ai exprimé l’opinion générale.

— Eh bien, ma chère Jane, je crois qu’il va falloir nous sauver. Le temps paraît menaçant et grand’mère sera inquiète. Vous êtes trop aimable, ma chère Mademoiselle Woodhouse ; mais il faut vraiment que nous partions. Je désire m’arrêter trois minutes chez Mme Cole et vous Jane, vous ferez bien de rentrer directement à la maison ; je ne voudrais pour rien au monde que tous fussiez prise par l’averse. Je vous remercie, il me semble qu’elle est déjà mieux depuis quelle est arrivée à Highbury. Je n’irai pas chez Mme Goddard, car je crois savoir qu’elle n’aime que le porc bouilli ; quand nous préparerons le jambon, ce sera une autre affaire. Bonjour, mon cher Monsieur ! Oh ! M. Knightley vient avec nous ! Vraiment, c’est tout à fait… Je suis sûre que si Jane est fatiguée vous serez assez bon pour lui donner votre bras. Monsieur Elton et Mademoiselle Hawkins ! Allons, au revoir.

Emma restée seule avec son père dut lui consacrer la moitié de son attention et l’écouter se lamenter au sujet des jeunes gens qui étaient si pressés de se marier et, circonstance aggravante, d’épouser des personnes qu’ils connaissaient à peine ; elle continuait en même temps à réfléchir sur ce sujet à son propre point de vue. La nouvelle ne pouvait que lui être agréable ; c’était la preuve que M. Elton n’avait pas souffert bien longtemps ! D’un autre côté, elle était préoccupée du contrecoup qu’aurait à supporter Harriet ; elle espérait pouvoir lui annoncer elle-même cette nouvelle. L’heure de la visita quotidienne d’Harriet approchait et Emma craignait qu’elle ne rencontrât Mlle Bates en chemin ; puis, quand la pluie commença, elle supposa qu’Harriet serait retenue chez Mme Goddard et, dans ce cas, il y avait aussi des chances pour que la nouvelle lui fût brusquement communiquée. Au bout de cinq minutes, Harriet arriva, l’air agité comme il convenait et dit aussitôt :

— Oh ! Mademoiselle Woodhouse, vous ne devinerez jamais ce qui vient d’arriver ?

Cette première effusion était suffisamment significative : puisque le coup était porté, Emma sentit que ce qu’elle avait de mieux à faire maintenant c’était d’écouter ; et Harriet s’empressa de commencer son récit :

— Elle était sortie de chez Mme Goddard, il y avait à peu près une demi-heure ; elle s’était mise en route avec l’espoir d’arriver à Hartfield avant l’averse ; malheureusement elle avait cru avoir le temps de s’arrêter chez la couturière pour un essayage et bien qu’elle ne fût restée que quelques minutes il pleuvait lorsqu’elle était sortie ; ne sachant que faire elle eut l’idée de chercher un abri chez Ford. C’était le magasin de nouveautés le plus important d’Highbury. J’étais assise depuis dix minutes quand soudain Elisabeth Martin et son frère pénétrèrent dans le magasin. Chère Mlle Woodhouse pouvez-vous imaginer mon trouble. J’ai cru que j’allais m’évanouir. J’étais assise non loin de la porte, Elisabeth me vit immédiatement, mais lui, qui se trouvait occupé à fermer son parapluie ne pouvait pas me voir ; ils se dirigèrent tous deux vers la partie opposée du magasin. Je suis sûre que j’étais aussi blanche que ma robe ! Je ne pouvais pas m’en aller à cause de la pluie. Oh ma chère Mademoiselle Woodhouse ! À la fin je m’imagine qu’il m’aperçut, car au lieu de continuer leurs achats, ils commencèrent à parler entre eux à voix basse. Je suis certaine qu’ils s’occupaient de moi ; et je ne peux m’empêcher de croire qu’il cherchait à la persuader de venir me parler. N’est-ce pas votre avis ? Car peu de temps après elle s’avança vers moi et me demanda comment j’allais ; nous échangeâmes une poignée de main. Ses manières étaient complètement changées mais néanmoins elle paraissait s’efforcer d’être très amicale ; nous causâmes quelque-temps ; mais je ne me rappelle plus ce que j’ai dit tant j’étais émotionnée ! Je me souviens qu’elle a exprimé ses regrets de ne plus me voir ce qui m’a paru presque trop charitable ! Chère Mlle Woodhouse je me sentais absolument misérable ! Le temps commençait à se remettre et j’étais résolue à na pas m’attarder plus longtemps ; à ce moment il s’est avancé, lui aussi, vers moi ; à pas lents, comme s’il hésitait ; il me salua et m’adressa quelques paroles ; je rassemblai mon courage pour dire qu’il ne pleuvait plus et qu’il fallait que je parte ; après avoir pris congé, je m’éloignai ; je n’avais pas fait trois pas lorsqu’il me rejoignit pour me dire que, si j’allais à Hartfield, il croyait que je ferais bien de passer derrière les écuries de M. Cole, car le sentier direct devait être absolument détrempé par la pluie. Mon émotion fut si grande que je me crus arrivée à ma dernière heure ! Je répondis que je lui étais très obligée : je ne pouvais faire moins. Il retourna alors sur ses pas et moi, je fis le tour par les écuries, du moins je le crois, car je ne me rendais plus compte de ce que je faisais. Oh ! mademoiselle Woodhouse, que n’aurais-je donné pour éviter cette rencontre, et pourtant j’ai éprouvé quelque satisfaction à le voir agir avec tant de courtoisie et de bonté, ainsi qu’Elisabeth. Je vous prie, Mademoiselle Woodhouse, parlez-moi pour me réconforter.

Emma, eût très sincèrement désiré tranquilliser son amie, mais elle se sentait elle-même un peu troublée, et il lui fallut quelque temps pour se ressaisir : la conduite du jeune homme et celle de sa sœur semblait avoir été inspirée par un sentiment élevé et elle ne pouvait pas nier la délicatesse de leur procédé ; mais ne les avait-elle pas toujours considérés comme des gens respectables et bien intentionnés ? Ces qualités ne pouvaient en aucune façon atténuer les inconvénients de cette alliance. Il était naturel que les Martin eussent été désappointés ; grâce à cette union avec Harriet, ils comptaient sans doute s’élever socialement. Elle essaya donc de calmer son amie et affecta de n’attacher à cet incident que peu d’importance :

— Vous avez certainement dû passer un moment pénible mais vous paraissez vous être comportée avec beaucoup de tact ; il n’y faut plus penser, d’autant que cette coïncidence peut ne plus jamais se représenter et en tout cas la première rencontre est de beaucoup la plus gênante. Harriet répondit qu’elle s’efforcerait d’oublier, ce qui ne l’empêcha pas de ne pouvoir parler d’autre chose. Finalement Emma, pour se débarrasser des Martin, se vit forcée de lui annoncer sans délai la nouvelle qu’elle se préparait à lui faire connaître avec tous les ménagements possibles. Elle ne savait si elle devait se réjouir, s’attrister ou avoir honte de l’état d’esprit d’Harriet, si peu compatible avec l’admiration passionnée que cette dernière professait pour M. Elton ! Peu à peu néanmoins ce dernier reprit ses droits et, si en apprenant la triste réalité, Harriet n’éprouva pas l’émotion qu’elle eut ressentie une heure auparavant ; elle se montra pourtant très affectée. L’apparition d’une Mlle Hawkins à l’horizon qui, depuis quelques semaines paraissait si radieux, lui causa une cruelle déception. Elles causèrent longuement et Harriet éprouva tour à tour les sensations de surprise, de regret, de curiosité ; que les circonstance comportaient.

Emma finit par reconnaître que la rencontre avec les Martin avait été plutôt opportune : elle avait amorti le premier choc sans laisser derrière elle de traces durables. De la façon dont vivait Harriet à présent, les Martin pouvaient difficilement arriver jusqu’à elle moins à d’aller la chercher chez Mme Goddard où leur fierté les avait toujours empêchés de se présenter ; depuis un an en effet les deux sœurs n’étaient jamais venues voir leur ancienne maîtresse de pension. Selon toute probabilité une autre année s’écoulerait sans amener une nouvelle entrevue.