Emma/XLII

< Emma
Traduction par Pierre de Puliga.
Journal des débats (p. 299-306).



XLII


Le matin suivant, le temps était magnifique. Toutes les autres conditions de succès se trouvèrent remplies : l’organisation dont Mme Weston avait été chargée ne laissait rien à désirer ; chacun fut exact au rendez-vous. Il avait été convenu qu’Emma et Henriette feraient route ensemble ; Mlle Bates et sa nièce devaient prendre place dans la voiture de Mme Elton. Les hommes suivraient à cheval. Mme Weston avait insisté pour tenir compagnie à M. Woodhouse. On parcourut les sept lieues sans incident et en arrivant tout le monde fut unanime à vanter les beautés de la route. Mais l’accord ne devait pas être de longue durée et la fusion des divers éléments assemblés ne fut à aucun moment réalisée : M. Knightley se consacra à Mlle Bates et à Jane, Emma et Henriette étaient escortées de Frank Churchill, les Elton suivaient avec M. Weston, qui s’efforçait en vain de faire naître l’harmonie entre les différents groupes ; M. Elton, de son côté faisait tous ses efforts pour se rendre agréable ; néanmoins pendant les deux heures que dura la promenade sur la colline, rien ne put dissiper la gêne ambiante.

Au début, Emma s’ennuya profondément ; elle n’avait jamais vu Frank Churchill si silencieux et si morne ; il ne disait rien d’intéressant, regardait sans voir, admirait sans intelligence et écoutait sans comprendre. Henriette semblait, de son côté, subir la contagion de leur cavalier ; ils étaient tous deux insupportables !

Quand on s’assit pour déjeuner, Frank Churchill se métamorphosa ; il devint communicatif et gai ; il ne dissimulait pas son désir de plaire à Emma et celle-ci de son côté, contente d’être distraite, l’encourageait contre son habitude : elle n’attachait du reste maintenant aucune importance à l’attitude du jeune homme, qu’elle considérait simplement comme un ami. Pour les autres néanmoins il y avait toutes les apparences d’un flirt.

— Combien je vous suis obligé, dit-il, de m’avoir conseillé de rester ; sans votre intervention je me serais privé du plaisir de cette journée ; j’étais tout à fait décidé à partir.

— Oui, vous étiez de très méchante humeur et je ne sais trop pourquoi : peut-être ressentiez-vous du dépit de n’avoir pu goûter les plus belles fraises ! Je me suis montrée meilleure amie que vous ne le méritiez.

— Vous vous trompez : j’étais seulement fatigué ; la chaleur m’avait accablé.

— Il fait plus chaud aujourd’hui.

— Ce n’est pas mon avis ; je me sens tout à fait à mon aise.

— Vous vous sentez bien parce que vous avez repris possession de vous-même : hier, pour une raison ou pour une autre, vous n’étiez plus maître de vous ; comme je ne puis pas toujours être là pour vous diriger, vous ferez bien dorénavant d’assumer seul la responsabilité de vos actes.

— J’aurai de toute façon un motif pour agir : que vous soyez présente ou non, votre influence existe toujours.

— Elle ne date en tout cas que d’hier trois heures : s’il en eût été autrement, vous n’auriez pas été si désagréable !

— Hier trois heures ! C’est votre date. Je croyais vous avoir rencontrée en février ?

— Nous sommes seuls à parler, reprit Emma en baissant la voix, et il est véritablement inutile de dire des bêtises pour le divertissement général.

— Nos compagnons, répondit-il sur le même ton, sont excessivement stupides. Que ferons-nous pour les réveiller ? Voici : Mesdames et Messieurs, par ordre de Mlle Woodhouse qui, partout où elle se trouve, préside, je suis chargé de vous demander ce à quoi vous pensez ?

Quelques-uns des assistants se mirent à rire et acceptèrent la question avec bonne humeur. Mme Elton, d’autre part, étouffait d’indignation en entendant faire allusion à la présidence de Mlle Woodhouse. La réponse de M. Knightley fut brève :

— Mademoiselle Woodhouse, dit-il, souhaite-t-elle véritablement de connaître toute notre pensée ?

— Oh ! non, reprit Emma, d’un air détaché, je ne désire pas m’exposer à cette épreuve.

— C’est un genre d’interrogation, dit Mme Elton avec emphase, que je ne me serais pas arrogé le privilège de poser. Bien que comme chaperon… Je n’ai jamais, ajouta-t-elle à mi-voix en se penchant vers son mari, dans aucune société, aucune excursion… Jeune fille… femme mariée…

— C’est parfaitement vrai, ma chère, répondit M. Elton ; néanmoins, il vaut mieux prendre la chose en riant. Tout le monde a conscience des égards qui vous sont dûs.

— Je n’ai pas de succès, murmura Frank Churchill à Emma, ils sont pour la plupart offensés. Je vais m’y prendre mieux : Mesdames et Messieurs, par ordre de Mlle Woodhouse, je suis chargé de dire qu’elle renonce à connaître vos pensées ! Nous sommes sept ici, sans nous compter (Mlle Woodhouse a la bonté d’estimer que j’ai déjà donné la mesure de mon esprit) et elle vous prie de bien vouloir émettre, chacun à votre tour, soit une pensée très spirituelle en vers ou en prose, originale ou répétée, soit deux remarques modérément spirituelles, soit enfin trois bêtises !

— Oh ! très bien, intervint Mlle Bates, je n’ai pas besoin de m’inquiéter : trois bêtises, voilà justement mon affaire ; je suis bien sûre de dire trois bêtises dès que j’ouvrirai la bouche !

Emma ne put résister au plaisir de répondre :

— Pourtant, Mademoiselle, il peut se présenter une difficulté ; permettez-moi de vous faire remarquer qu’en l’occurrence, le nombre est limité : seulement trois bêtises à la fois !

Mlle Bates, trompée par le ton cérémonieux et ironique, ne comprit pas immédiatement ; quand elle saisit l’allusion elle ne se fâcha pas, mais une légère rougeur indiqua qu’elle avait été blessée.

— Ah ! bien. Je vois ce qu’elle veut dire, ajouta-t-elle en se tournant vers M. Knightley, j’essaierai de me taire le plus possible. Je dois être bien insupportable pour qu’elle ait dit une chose pareille à une vieille amie !

— Votre idée me plaît, se hâta de dire M. Weston, c’est entendu ; je prépare une charade. Dans quelle catégorie une charade sera-t-elle classée ?

— Dans la seconde, Monsieur, j’en ai peur ! Mais nous nous montrerons particulièrement indulgents pour celui qui parlera le premier.

— Allons, dit Emma, une unique charade suffira à libérer M. Weston.

— Je crains que ce ne soit pas très spirituel, elle est trop claire.

« Mon premier et mon second sont deux lettres de l’alphabet et mon tout exprime la perfection. » Comprenez-vous ?

— Deux lettres ! reprit Emma… ma foi, je ne sais pas !

— Vous êtes mal placée pour deviner ! Je vais vous donner la solution : M et A = Emma. »

Emma, Frank et Henriette se mirent à rire de bon cœur. Les autres personnes manifestèrent une approbation plus modérée. M. Knightley dit gravement :

— D’après ce début, je comprends le genre d’esprit qu’il faut déployer. M. Weston s’en est bien tiré, mais il nous a tous mis hors de combat : la perfection n’aurait pas dû arriver du premier coup !

— Pour ma part, je demande à être excusée, dit Mme Elton, je n’ai pas de goût pour ce genre d’improvisation. Je me rappelle avoir reçu un acrostiche sur mon nom et je n’y au trouvé nul plaisir ; j’en connaissais l’auteur : un abominable fat ! Vous savez qui je veux dire ? ajouta-t-elle en faisant un signe d’intelligence à son mari. Ce genre de divertissement peut être amusant à l’époque de Noël, quand on est assis, autour du feu, mais me paraît tout à fait déplacé pendant les excursions d’été. Je ne suis pas de celles qui peuvent avoir de l’esprit sur commande. Je ne manque pas de vivacité, à ma façon, mais je désire choisir mon moment pour parler ou me taire. Veuillez donc me passer, Monsieur Churchill, passez aussi M. Elton et Jane.

— Oui, je vous en prie, laissez-moi de côté, confirma M. Elton d’un air piqué, je n’ai rien à dire qui puisse intéresser Mlle Woodhouse ou les jeunes filles en général : un vieux mari ! absolument bon à rien ! Voulez-vous que nous marchions, Augusta ?

— Volontiers ; nous avons fini de manger depuis longtemps et ce n’est pas en restant assis à la même place que nous pourrons nous former une idée des différents points de vue. Venez, Jane, prenez mon autre bras.

Mlle Fairfax déclina l’invitation et le mari et la femme partirent seuls.

— Heureux couple ! dit Frank Churchill, et si bien assorti. Ils ont eu d’autant plus de chance que leur connaissance, avant le mariage, s’est réduite à une courte fréquentation à Bath. Leur cas est exceptionnel, car ils est impossible de porter un jugement motivé sur une personne pendant un séjour dans une ville d’eau ; il faut avoir vu une femme dans son propre milieu, dans son intérieur, livrée à ses occupations familières, pour l’apprécier à sa valeur. Combien d’hommes se sont engagés dans ces conditions et l’ont regretté toute leur vie !

Mlle Fairfax avait écouté avec attention, et quand il se tut, elle dit :

— Croyez-vous ?…

Elle hésita et s’arrêta un instant.

— Vous disiez ? dit-il d’un ton sérieux.

— En principe, votre remarque est juste, reprit-elle, mais les conséquences d’un attachement hâtif et imprudent ne me paraissent pas devoir être aussi funestes que vous le prétendez. Seuls les caractères faibles et irrésolus – qui sont, à tout moment, les jouets du hasard – permettent à une connaissance malheureuse de devenir une oppression pour toute la vie.

Frank Churchill ne répondit pas directement, mais il s’inclina en signe d’acquiescement. Peu à peu il perdit son air compassé.

— Eh bien ! dit-il gaiement, pour ma part je n’ai aucune confiance dans mon propre jugement et le moment venu, je compte m’en remettre à celui d’autrui. Voulez-vous vous charger, Mlle Woodhouse, de me choisir une femme ? Je sais combien vous avez la main heureuse, ajoutait-il en souriant à son père, je ne suis pas pressé ; faites votre choix et dirigez l’éducation de la jeune personne.

— Dois-je comprendre que vous la désirez à mon image ?

— Naturellement, si c’est possible ! Je compte voyager pendant deux ou trois ans et à mon retour je reviendrai chercher ma femme !

— Maintenant, Madame, dit Jane à sa tante, si vous voulez bien, nous pourrions rejoindre Mme Elton ?

— Parfaitement ma chère, je suis prête ; il nous sera facile de la rattraper. La voici… Non, ce n’est pas elle… Eh bien vraiment…

Elles s’éloignèrent en compagnie de M. Knightley.

M. Weston, Frank Churchill, Emma et Henriette demeurèrent seuls. La vivacité du jeune homme ne fit que croître, au point de devenir à peine supportable. Emma était fatiguée d’entendre des flatteries et des plaisanteries et aurait préféré marcher tranquillement ou bien s’asseoir pour contempler le magnifique paysage qui se déroulait à ses pieds. Elle fut enchantée d’apercevoir les domestiques ; ceux-ci venaient à leur rencontre pour annoncer que les voitures étaient attelées.

Elle supporta patiemment le brouhaha du départ et ne se formalisa même pas de l’insistance avec laquelle Mme Elton recommanda qu’on fît d’abord avancer la voiture du presbytère.

Pendant qu’elle attendait, M. Knightley s’approcha d’elle ; il regarda autour de lui pour voir s’ils étaient seuls et dit :

— Emma, je veux vous parler avec franchise comme j’ai toujours eu l’habitude de le faire : je ne puis vous voir mal agir, sans vous avertir. Comment avez-vous pu montrer aussi peu de cœur à l’égard de Mlle Bates ? Comment vous êtes-vous laissé aller à une plaisanterie aussi offensante à l’adresse d’une femme de son caractère, de son âge et de sa situation ? Je ne l’aurais jamais cru.

Emma rougit, mais elle essaya de prendre l’allusion en riant.

— Pouvais-je m’empêcher de donner cette réplique ? Tout le monde en aurait fait autant à ma place. Ce n’est pas si méchant et je crois qu’elle n’a pas compris.

— Je vous assure au contraire, qu’elle a parfaitement saisi le sens de vos paroles : elle en a parlé depuis. J’aurais voulu que vous entendiez avec quelle ardeur et quelle générosité elle s’est exprimée : elle a loué la patience dont vous aviez toujours fait preuve à son égard et admiré la part prise par vous aux incessantes attentions qu’elle reçoit de M. Woodhouse ; elle s’est étonnée que vous supportiez de si bonne grâce une société aussi ennuyeuse.

— Oh ! dit Emma, je le sais, il n’y a pas de meilleure créature au monde, mais avouez que chez Mlle Bates les bonnes qualités et le ridicule sont intimement liés.

— C’est vrai, je le reconnais, reprit-il ; si elle était riche et votre égale, socialement parlant, je vous laisserais votre franc parler de critique et d’ironie, mais elle est pauvre ; elle a perdu tous les avantages que sa naissance lui avait conférés, et sa situation deviendra plus précaire encore avec les années. Vous devriez au moins éprouver pour elle de la compassion. Elle vous a connue enfant et vous a prodigué des attentions qui à cette époque n’étaient pas sans valeur : aujourd’hui en présence de sa nièce et d’étrangers elle s’est aperçue que vous riiez à ses dépens. Ce que je vous dis, Emma, n’est agréable ni pour vous ni pour moi, mais c’est la vérité. Je me montre véritablement votre ami en vous donnant des conseils sincères et je ne désespère pas de vous voir, un jour, me rendre justice !

Tout en parlant, ils avançaient vers la voiture et l’instant d’après il l’aida à monter, puis il s’éloigna vivement. Il avait mal interprété l’attitude et le silence d’Emma : celle-ci en l’écoutant avait détourné son visage pour cacher la honte qu’elle ressentait ; elle s’était rejetée au fond de la voiture tout à fait émue ; puis se reprochant de ne pas lui avoir dit adieu, elle se pencha pour lui faire signe, mais il était trop tard.

Emma ne s’était jamais sentie si agitée, si humiliée, dans aucune circonstance de sa vie. Le bien fondé de ces reproches était indiscutable. Elle se demandait maintenant comment elle avait pu agir si brutalement à l’égard de Mlle Bates. Comment s’était-elle exposée à faire naître une aussi mauvaise opinion d’elle chez une femme qu’elle estimait ! Plus elle réfléchissait, plus elle prenait conscience de ses torts. Fort à propos, Henriette paraissait fatiguée et encline de son côté à garder le silence. Emma n’eut donc aucun effort à faire ; absorbée dans ces pensées, elle sentit bientôt des larmes couler de ses yeux et elle s’abandonna à son chagrin.