Emma/XLI

< Emma
Traduction par Pierre de Puliga.
Journal des débats (p. 287-299).



XLI


Après avoir été longtemps bercé de l’espérance d’une prochaine visite de M. et Mme Sukling, les habitants d’Highbury eurent la mortification d’apprendre que ceux-ci ne pourraient pas venir avant l’automne. Pour le moment il fallait se contenter des sujets d’intérêt local ; la santé de Mlle Fairfax, ou la situation de Mme Weston dont le bonheur paraissait devoir s’augmenter de la naissance d’un enfant. Mme Elton personnellement était très désappointée : elle se trouvait forcée de remettre à plus tard les diverses excursions dont elle se faisait une fête ; d’autre part ses présentations et ses recommandations, n’auraient pas l’occasion de s’exercer. Peu après néanmoins on apprit que la promenade à Box Hill aurait lieu malgré l’absence du landau et Mme Elton commença ses préparatifs ; Emma, de son côté, désirait visiter ce site renommé et elle avait proposé aux Weston de choisir une belle journée et de s’y rendre en voiture. Deux ou trois amis seulement seraient admis à se joindre à eux, afin de conserver au pique-nique un cachet de simplicité et d’intimité.

Tous les détails de l’organisation avaient été réglés et Emma ne put s’empêcher d’être très surprise et un peu mécontente, en apprenant de la bouche de M. Weston que ce dernier avait suggéré à Mme Elton, après la défection de M. et de Mme Sukling, d’unir les deux groupes.

— Mme Elton ; ajouta-t-il, est enchantée et accepte avec plaisir ; c’est donc une affaire conclue si toutefois vous n’y voyez pas d’inconvénient.

Comme la seule objection d’Emma était son antipathie prononcée pour Mme Elton, et que M. Weston était parfaitement au courant de cette circonstance, elle ne pouvait pas la formuler sans lui faire un reproche indirect. En conséquence, ne voulant à aucun prix causer la moindre peine à Mme Weston, elle se vit contrainte de souscrire à un arrangement qui lui déplaisait beaucoup et l’exposait à l’humiliation d’être comprise au nombre des invités de Mme Elton. Elle n’en laissa rien paraître mais dans son fort intérieur elle jugeait sévèrement l’incorrigible bienveillance générale de M. Weston. Celui-ci interpréta favorablement le vague acquiescement de son interlocutrice :

— Je suis heureux que vous approuviez mon initiative, reprit-il tout à fait rassuré. J’en étais sûr ! Le nombre est un facteur important pour la réussite de ce genre d’expédition ; de plus Mme Elton est, en somme, une aimable femme ; il était difficile de la laisser de côté.

Le mois de juin était déjà avancé ; et sur les instances de Mme Elton un jour fut bientôt fixé ; celle-ci se donnait beaucoup de peine pour l’attribution aux divers invités des différentes parties du menu, mais une boîterie dont un de ses chevaux fut atteint, vint retarder l’exécution du projet. Le cocher ne pouvait affirmer dans combien de temps le cheval serait en état de reprendre son service. Mme Elton supporta avec impatience cette nouvelle contrariété. Elle confia son dépit à M. Knightley, qui était venu lui faire une visite précisément le jour de l’accident :

— N’est-ce pas vexant, Knightley ? dit-elle. La température est si favorable ! Ces délais sont tout à fait odieux. Avant cette époque, l’année dernière, nous avons déjà fait une délicieuse promenade de Maple Grove à Kings Weston.

— Je vous conseille de tenter une excursion à Donwell, reprit M. Knightley, vous n’aurez pas besoin de chevaux. Venez manger mes fraises qui mûrissent rapidement.

Si M. Knightley n’avait pas parlé sérieusement au début, il fut obligé de changer de ton, car sa proposition fut accueillie avec enthousiasme. Donwell était renommé pour ses fraises, de sorte que le prétexte se trouvait être plausible ; nul appât du reste n’était nécessaire et des plants de choux eussent suffi pour tenter Mme Elton ! Celle-ci lui donna à plusieurs reprises l’assurance de son acceptation : elle était extrêmement flattée de cette preuve d’intimité.

— Vous pouvez compter sur moi, dit-elle, voulez-vous me permettre d’amener Jane Fairfax ?

— Je ne puis pas fixer un jour, reprit-il, avant d’avoir parlé aux personnes que je désire vous faire rencontrer.

— Je m’en charge : donnez-moi seulement carte blanche. Je serai la dame patronnesse. J’amènerai des amis avec moi.

— J’espère que vous amènerez Elton ; mais je me réserve les autres invitations.

— Oh ! Vous pouvez sans crainte me déléguer vos pouvoirs. Je ne suis pas une novice dans l’emploi. Je prends sur moi toutes les responsabilités.

— Non, reprit-il avec calme, il n’y a qu’une femme au monde à laquelle je permettrai de dresser la liste des hôtes de Donwell et cette femme c’est…

— Mme Weston, je suppose, reprit Mme Elton d’un air mortifié.

— Non : Mme Knightley, et en attendant je me chargerai moi-même de cette besogne.

— Ah ! Vous êtes un original, dit-elle, satisfaite de ne se voir préférer personne, vous êtes un humoriste et vous pouvez vous permettra de tout dire ! Eh bien ! soit ! Je demanderai à Jane et à Mlle Bates de m’accompagner. Je vous abandonne les autres. Je n’ai pas d’objection à me trouver avec la famille d’Hartfield. Je tiens à lever vos scrupules ; je sais que vous avez de l’amitié pour les Woodhouse.

— Vous les verrez certainement si mon invitation est agréée, et je passerai chez Mme Bates en m’en allant.

— C’est tout à fait inutile ; je vois Jane tous les jours ; mais faites comme il vous plaira. Ce sera une réunion du matin, n’est-ce pas Knightley ? Tout à fait simple. Je mettrai un grand chapeau et j’aurai un léger panier suspendu à mon bras ; probablement celui-ci, attaché avec un ruban rose. Jane aura le pareil. Aucune cérémonie ; une fête de bohémiens ! Nous parcourrons vos jardins et, la cueillette terminée, nous nous assiérons sous les arbres pour manger les fraises. Ce que vous voudrez nous servir de plus sera placé sur une table dehors, à l’ombre, afin de ne pas modifier le caractère de simplicité et de naturel de l’ensemble. N’est-ce point votre idée ?

— Pas tout à fait. Pour me conformer au naturel, je ferai dresser le couvert dans la salle à manger : rien de plus simple pour des messieurs et des dames, affligés de domestiques et d’un mobilier, que de manger sous un toit !

— Eh bien ! À votre guise ! À propos, si moi ou ma femme de charge pouvons vous être utiles de quelque façon, dites-le franchement. Je me mets à votre disposition. Désirez-vous que je parle à Mme Hodges ? Puis-je surveiller les préparatifs ?

— Je n’ai aucunement ce désir, je vous remercie.

— En tout cas si une difficulté se présentait, vous pouvez compter sur ma femme de charge, elle est extrêmement capable.

— J’en suis persuadé, mais la mienne n’a pas moins bonne opinion de ses propres capacités et elle n’accepterait aucune aide.

— Je regrette que nous n’ayons pas d’âne. Nous serions arrivées toutes trois sur des ânes : Jane, Mlle Bates et moi ! Je compte proposer à mon « caro sposo » d’acheter un âne ; rien de plus utile à la campagne ! Quelles que soient les ressources intellectuelles d’une femme, elle ne peut pas toujours rester enfermée ; et les promenades à pied ont bien des inconvénients : l’été il y a la poussière et l’hiver la boue.

— Vous ne trouverez ni l’une ni l’autre entre Donwell et Highbury : la route de Donwell n’est jamais poussiéreuse et en ce moment elle est parfaitement sèche. Venez néanmoins à dos d’âne, si cela vous amuse. Vous pourrez emprunter celui de Mme Cole. Mon désir est de tenir compte de votre goût dans la mesure du possible.

— Je n’en doute pas ; je vous rends justice mon bon ami. Sous des dehors un peu froids, vous cachez un cœur excellent. Je le dis souvent à M. Elton. Croyez-moi, Knightley, je suis très sensible à cette nouvelle marque d’amitié : vous ne pouviez rien imaginer qui me causât plus de plaisir.

M. Knightley avait une raison particulière pour ne pas faire servir le déjeuner en plein air : il espérait amener M. Woodhouse à venir à Donwell et il savait, qu’en ce cas, il ne pouvait être question d’un repas dans le jardin.

M. Woodhouse accepta avec plaisir et approuva tout à fait l’idée de M. Knightley de réunir ses amis aux heures du soleil au lieu de les exposer à l’humidité du soir.

Tout le monde du reste se montra disposé à accepter l’invitation de M. Knightley. Emma et Henriette se faisaient une véritable fête de cette journée. M. Weston, sans attendre d’en être prié, promit de faire tous ses efforts pour que Frank se joignît à eux.

À dire vrai, M. Knightley se serait fort bien passé de cet excès d’honneur, mais il fut forcé de dire qu’il serait enchanté de voir le jeune homme, et M. Weston s’engagea à écrire sans retard à son fils.

Au bout de quelques jours, l’état du cheval de Mme Elton s’étant suffisamment amélioré, on s’occupa de fixer la date de l’excursion à Box Hill ; il fut décidé qu’elle se ferait le lendemain du déjeuner chez M. Knightley.

Au jour dit, par une matinée ensoleillée, M. Woodhouse arriva en voiture à Donwell et fut aussitôt introduit dans une des chambres les plus confortables où un bon feu brûlait depuis le matin. Mme Weston, qui était venue à pied, se sentit fatiguée fort à propos et resta assise auprès de lui. Les autres invités se dispersèrent dans le jardin.

Il y avait longtemps qu’Emma n’était venue à l’Abbaye, et, après s’être assurée que son père était parfaitement à son aise, elle se hâta de sortir ; elle ressentait toujours un intérêt particulier pour cette propriété et se plaisait à tout examiner en détails ; elle s’y sentait doublement attachée par son alliance avec le propriétaire actuel et par sa parenté avec l’héritier du domaine. Elle contemplait avec plaisir les proportions grandioses et le style des bâtiments, la situation plaisante et abritée, les vastes jardins s’étendant jusqu’aux prairies traversées par une rivière, les hautes futaies disposées en avenues majestueuses. L’intérieur de la maison était à l’avenant ; toutes les pièces étaient confortables et deux ou trois avaient des proportions imposantes.

Emma interrompit son inspection lorsque le moment fut venu de se joindre aux autres pour la cueillette des fraises. L’assemblée était au complet, sauf Frank Churchill qu’on attendait d’un instant à l’autre. Mme Elton était radieuse sous son large chapeau et tenait son panier à la main ; elle marchait en tête et se disposait à prendre la direction du groupe. Les fraises firent les frais de la conversation et tout en échangeant des remarques sur la qualité et l’arome des différentes espèces cultivées à Donwell, les dames se mirent au travail avec ardeur. Au bout d’une demi-heure, Mme Elton vint s’informer si son beau-fils était arrivé ; elle se sentait inquiète car elle considérait comme peu sûr le cheval que le jeune homme montait.

Quand le soleil eut lassé les plus vaillantes, on chercha un endroit ombragé et tout le monde s’assit en cercle. Mme Elton commença aussitôt à entretenir Jane Fairfax avec animation et Emma entendit qu’il s’agissait d’une situation des plus désirables ; le matin même, Mme Elton avait reçu la nouvelle ; Jane était demandée chez une cousine de Mme Bragge, une connaissance de Mme Sukling. Mme Elton détaillait complaisamment les avantages : famille de premier ordre, meilleures relations, commodités de tous genres ; de son côté, tout était enthousiasme, triomphe, acquiescement et rien ne pouvait l’amener à considérer le refus de son amie comme définitif. Mlle Fairfax, en effet, continuait à assurer à Mme Elton qu’elle ne voulait pas s’engager pour le moment, donnant, une fois encore, les mêmes raisons et les mêmes excuses. Mme Elton n’en persistait pas moins dans sa résolution annoncée de répondre affirmativement par retour du courrier. Emma ne comprenait pas comment Jane pouvait supporter une insistance aussi déplacée ; celle-ci avait pourtant l’air vexée et parlait un peu sèchement ; finalement, avec une décision qui ne lui était pas habituelle, elle proposa une promenade.

— M. Knightley serait-il assez aimable pour leur faire parcourir les jardins ? Elle désirait connaître les différents aspects du domaine.

On se leva aussitôt et, après avoir marché quelque temps en ordre dispersé, tous les promeneurs finirent par se retrouver sous les ombrages délicieux d’une belle allée de tilleuls qui aboutissait à la rivière et semblait tracer la limite de la propriété d’agrément. La vue, à cet endroit, était très belle : à gauche, au pied d’une colline boisée, dans un site bien abrité, se dressait la ferme d’Abbey Mill ; devant, s’étendaient de vastes prairies au travers desquelles serpentait la rivière.

— C’était un spectacle agréable, reposant pour les yeux et pour l’esprit : la verdure anglaise, la culture anglaise et le confort anglais sous un beau soleil !

Emma arriva en compagnie de M. Weston et trouva M. Knightley et Henriette en conversation animée : elle fut frappée de ce tête-à-tête et heureuse de constater le revirement qui s’était produit dans l’opinion de M. Knightley touchant son amie. Celle-ci, de son côté, s’était transformée : elle pouvait désormais contempler sans envie la ferme d’Abbey Mill, ses riches pâturages, ses nombreux troupeaux, son potager en fleur et la légère colonne de fumée qui montait dans le ciel bleu. Quand Emma les rejoignit, M. Knightley était en train de décrire à Henriette les différents modes de culture. Ils marchèrent ensemble en causant de la façon la plus cordiale. Il fallut bientôt songer au déjeuner, et les invités reprirent le chemin de la maison. Ils étaient tous installés et pourtant Frank Churchill n’arrivait pas. Mme Weston ne cessait de regarder à la fenêtre ; M. Weston, tout en regrettant l’absence de son fils, se moquait des craintes de sa femme. Celle-ci s’étonnait néanmoins qu’après avoir annoncé si explicitement sa venue, Frank manquât à sa promesse. On lui fit observer que l’état de Mme Churchill suffisait à expliquer un renversement des plans antérieurs. Mme Weston finit par se laisser convaincre.

Le repas terminé, on décida de descendre jusqu’aux étangs de l’Abbey ; M. Woodhouse avait déjà fait un tour dans la partie la plus élevée du jardin où l’humidité de la rivière n’arrivait pas ; Emma demeura pour lui tenir compagnie afin de permettre à Mme Weston de prendre un peu d’exercice.

M. Knightley s’était ingénié à amuser M. Woodhouse : livres, gravures, médailles, camées, coraux, coquilles avaient été mis à la disposition de son vieil ami. Avant le déjeuner, Mme Weston lui avait fait les honneurs des diverses collections et il se préparait à se livrer à une seconde inspection. Avant de s’asseoir auprès de son père, Emma avait accompagné les autres jusqu’à la porte où elle s’était attardée quelques moments dans l’antichambre pour examiner un tableau ; elle était là depuis peu quand elle vit arriver Jane Fairfax ; celle-ci marchait vite et paraissait préoccupée ; en apercevant Emma, la jeune fille sursauta :

— Je ne comptais pas, dit-elle, vous rencontrer ici, Mademoiselle Woodhouse, mais c’est vous, précisément, que je cherchais. Je viens vous demander de me rendre un service. Ma tante n’a pas la notion de l’heure et je suis sûre que ma grand’mère sera inquiète. Je vais rentrer de suite. Je n’ai averti personne pour ne pas troubler la promenade. Les uns sont allés aux étangs, les autres du côté des tilleuls ; jusqu’au retour, on ne s’apercevra pas de mon absence : alors je vous prie de bien vouloir dire que je suis à la maison.

— Certainement, si vous le désirez ; mais vous n’allez pas marcher jusqu’à Highbury ?

— Mais si ; que peut-il m’arriver ? Je serai à la maison dans vingt minutes.

— Laissez, je vous en prie, le domestique de mon père vous accompagner, ou plutôt je vais commander la voiture : elle sera attelée dans cinq minutes.

— Merci ; à aucun prix. Je préfère marcher. Il convient que je m’accoutume à sortir seule : je vais bientôt être appelée à veiller sur les autres !

Elle parlait nerveusement et Emma répondit avec cœur :

— Dans tous les cas il ne peut y avoir actuellement aucune utilité à vous imposer cette fatigue, d’autant plus que la chaleur est accablante.

— Je me sens lasse en effet, Mademoiselle Woodhouse ; nous avons toutes connu, n’est-il pas vrai des moments de découragement ? La plus grande preuve d’amitié que vous puissiez me donner est de me laisser faire à ma guise. Veuillez seulement expliquer mon absence, au moment opportun.

Emma n’avait plus rien à ajouter ; elle accompagna la jeune fille jusqu’à la porte avec une sollicitude amicale. Jane la remercia et elle ajouta :

— Oh ! Mademoiselle Woodhouse, quel repos, parfois, d’être seule !

Emma interpréta cette exclamation comme l’aveu de la perpétuelle contrainte infligée à Jane par la compagnie de sa tante. « Je vous comprends » se dit-elle en revenant sur ses pas « et j’ai pitié de vous ! »

Un quart d’heure ne s’était pas écoulé et Emma avait à peine eu le temps d’examiner une série de vues de la place Saint-Marc, à Venise, quand Frank Churchill pénétra dans la pièce. Emma ne pensait plus à lui mais elle fut très contente de le voir : elle pensa d’abord que Mme Weston serait tranquillisée ; du reste la jument noire n’était, en aucune façon, responsable du retard.

— Au moment où je m’apprêtais à me mettre en route, dit-il en s’asseyant, ma tante a été prise d’une crise nerveuse qui a duré plusieurs heures ; j’avais d’abord renoncé à ma visite, mais, à la suite d’un mieux sensible chez la malade, je me suis décidé à monter à cheval. Toutefois, si j’avais prévu la température à laquelle j’allais être exposé et que j’arriverais trop tard, je ne serais pas venu. La chaleur est excessive ; je puis supporter n’importe quel degré de froid, mais la chaleur m’accable.

— Vous serez bien vite rafraîchi, répondit Emma, si vous restez assis tranquillement.

— Dès que j’aurai moins chaud, je m’en irai. Il m’a été très difficile de me rendre libre, mais mon père avait tant insisté dans sa lettre !… Vous allez, du reste, tous partir bientôt je suppose ; j’ai rencontré une des invitées sur la route ; par un temps pareil, c’est de la folie, de la folie pure !

Emma l’écoutait parler avec surprise et s’étonnait d’un pareil accès de mauvaise humeur. Certaines personnes deviennent irritables, quand elles ont chaud : évidemment Frank Churchill faisait partie de cette catégorie.

— Vous trouverez dans la salle à manger, reprit-elle, un excellent déjeuner, et cela vous fera du bien.

— Non, je n’ai pas faim ; je vous remercie… je préfère rester ici.

Deux minutes après, néanmoins, il changea d’avis et se dirigea vers la salle à manger, sous le prétexte de boire un verre de bière. Emma se retourna vers son père et se consacra de nouveau à lui. « Je suis heureuse, pensait-elle, de n’avoir plus d’inclination pour lui ; je ne pourrais aimer un homme qu’un peu de soleil suffit à mettre hors de lui ! »

Frank Churchill demeura absent assez longtemps pour avoir été à même de prendre un repas très confortable et revint en bien meilleur état, ayant retrouvé ses bonnes manières ; il approcha une chaise, prit intérêt à leurs occupations et exprima d’une façon raisonnable son regret d’être arrivé si tard. M. Woodhouse était en train de regarder des vues de Suisse.

— Dès que ma tante ira mieux, dit-il, j’irai à l’étranger ; je n’aurai de repos que je n’aie vu tous ces endroits. Je vous enverrai mes dessins ou le récit de mon voyage ou un poème. Je veux faire parler de moi.

— C’est possible, mais pas à propos de dessins. Vous n’irez pas en Suisse ; votre oncle et votre tante ne vous laisseront jamais quitter l’Angleterre.

— Ils peuvent être amenés à voyager eux-mêmes ; il est très possible qu’un climat chaud soit ordonné à ma tante. J’ai idée que nous irons tous à l’étranger ! J’ai besoin d’un changement. Je suis fatigué de l’Angleterre et je partirais demain si je le pouvais.

— Vous êtes fatigué de la prospérité et du bien-être ! Découvrez-vous quelques soucis et restez !

— Vous vous trompez ; je ne me considère nullement comme un être privilégié : je suis contrecarré en tout.

— Vous n’êtes cependant pas aussi malheureux que vous l’étiez en arrivant. Allez tremper encore un biscuit dans du madère et vous serez tout à fait remis !

— Non, je ne bougerai plus ; je resterai près de vous ; je ne connais pas de meilleur remède

— Nous allons à Box Hill demain. Vous viendrez avec nous ; sans doute, ce n’est pas la Suisse, mais c’est toujours un pis aller pour un jeune homme qui éprouve l’impérieux besoin d’élargir son horizon ! Vous resterez ici ce soir et vous viendrez avec nous, n’est-ce pas ?

— Il faut que je rentre ce soir. Il fera frais ; ce sera très agréable.

— Mais vous pouvez revenir demain matin de bonne heure ?

— Ce n’est pas la peine ; si je viens, je serai de mauvaise humeur.

— Dans ce cas, je vous prie, demeurez à Richmond.

— Mais si je reste, ce sera pire. Je ne pourrai jamais supporter la pensée de vous savoir tous là-bas sans moi.

— Vous êtes seul juge en cette affaire ; optez entre les deux maux ! Je vous laisse libre.

Les promeneurs arrivèrent bientôt : pour quelques-uns d’entre eux ce fut un grand plaisir d’apercevoir Frank Churchill ; d’autres demeurèrent plus calmes, mais l’absence de Mlle Fairfax fut regrettée de tous. On ne tarda pas à s’apercevoir qu’il était l’heure de se séparer et après avoir pris les dernières dispositions pour le rendez-vous du lendemain, on se dit adieu. Les derniers mots que Frank Churchill adressa à Emma furent :

— Eh bien ! Si vous m’en donnez l’ordre, je resterai.

Emma sourit approbativement. Il fut donc décidé, qu’à moins d’un rappel de Richmond, le jeune homme coucherait à Randalls.