Traduction par Pierre de Puliga.
Journal des débats (p. 361-370).



LI


La réponse d’Henriette fut satisfaisante : elle se montrait également désireuse d’éviter une rencontre qui, dans les circonstances actuelles, ne pouvait être que pénible. Elle ne se livrait à aucune récrimination et ne faisait aucun reproche ; néanmoins, Emma, en lisant entre les lignes, découvrit des traces de ressentiment : du reste, il aurait fallu être un ange pour supporter, sans rancœur, un coup pareil. Une séparation s’imposait d’autant plus. Elle n’eut aucune difficulté à obtenir l’invitation à Brunswick square, et eut la chance de pouvoir la solliciter sans avoir recours au mensonge : Henriette, en effet, désirait depuis longtemps consulter un dentiste, et ce prétexte fut invoqué. Mme John Knightley fut enchantée de se rendre utile : sans avoir pour le dentiste la même considération que pour M. Wingfield, tout ce qui concernait la santé excitait son intérêt et éveillait sa bienveillance. Une fois la chose arrangée avec sa sœur, Emma proposa ce déplacement à Harriett et la trouva très bien disposée. En conséquence, Isabelle écrivit à la jeune fille pour lui demander de venir passer quinze jours à Londres : elle y fut conduite dans la voiture de M. Woodhouse. Le voyage s’effectua dans les meilleures conditions, et Henriette arriva saine et sauve à Brunswick square.

Cette question réglée, Emma put jouir, sans arrière pensée, des visites de M. Knightley. Délivrée de la préoccupation que lui causait le grave désappointement d’Henriette, elle s’abandonna tout entière à son bonheur et ne voulut permettre à aucune autre raison d’anxiété de remplacer immédiatement dans son esprit celle qui venait de se dissiper. Il lui restait encore, en effet, une autre communication en perspective : il faudrait bientôt faire à M. Woodhouse l’aveu de ses fiançailles. Elle résolut d’attendre pour cette confession que Mme Weston eut accouché afin de ne pas ajouter aux actuelles préoccupations de son père : c’était en conséquence au moins une quinzaine de loisir et de paix.

Mettant à profit ses vacances spirituelles, elle se prépara à remplir un agréable devoir en allant faire une visite à Mlle Fairfax. La similitude de leur situation respective augmentait encore les dispositions bienveillantes d’Emma. Pendant la maladie de Mlle Fairfax, elle s’était arrêtée en voiture à la porte des Bates, mais elle n’avait pas franchi le seuil de la maison depuis le lendemain de l’excursion de Box Hill ; ce jour-là, l’évidente détresse de la jeune fille qui s’enfuyait avait éveillé sa compassion, bien qu’elle ne soupçonnât pas alors l’acuité de cette souffrance. Dans la crainte de ne pas être cette fois encore la bienvenue, elle attendit en bas pendant que la domestique l’annonçait : elle entendit la réponse immédiate : « Priez-la de monter » et un instant après elle fut rejointe dans l’escalier par Jane en personne, s’avançant à sa rencontre pour bien marquer tout le plaisir que lui causait cette visite. Emma fut frappée du changement survenu dans l’apparence de la jeune fille : sa beauté se trouvait rehaussée par l’éclat de la santé, ses manières avaient acquis précisément ce qui leur manquaient : la chaleur, l’animation, l’aisance. Jane Fairfax lui tendit la main et lui dit à voix basse, d’un ton ému :

— Combien vous êtes aimable ! En vérité, Mademoiselle Woodhouse, il m’est impossible de vous exprimer… J’espère que vous croirez…. Excusez-moi de ne pouvoir parler.

Emma, très satisfaite de cet accueil, aurait trouvé sans difficulté les mots appropriés si, à ce moment, le son de la voix de Mme Elton, provenant du salon, n’avait frappé son oreille ; elle se contenta en conséquence de résumer ses sentiments de sympathie et ses félicitations en une très amicale poignée de mains. Mme Bates et Mme Elton étaient ensemble. Mlle Bates était sortie, ce qui expliquait le silence qui avait régné dans la pièce durant ces deux minutes ! Emma, à dire vrai, aurait préféré ne pas rencontrer Mme Elton mais elle était dans une disposition d’esprit à prendre patience et, comme Mme Elton l’accueillit avec une gracieuseté inaccoutumée, elle ne désespéra pas de voir la visite se passer sans encombre. Elle eut vite deviné la raison de la bonne humeur de Mme Elton : c’était d’être la confidente de Mlle Fairfax et de se croire seule au courant du secret de son amie. Après avoir présenté ses compliments à Mme Bates, Emma écoutait avec déférence les réponses de la vieille dame mais n’en observait pas moins Mme Elton à la dérobée : celle-ci, en affectant un air mystérieux, pliait une lettre et la remettait dans le réticule pourpre et or quelle tenait à la main ; elle murmura avec des hochements de tête significatifs :

— Nous pourrons terminer cette lecture une autre fois ; nous ne tarderons pas sans doute à retrouver une occasion ; et au fait vous connaissez maintenant l’essentiel : Mme Smalbridge accepte nos excuses et n’est pas offensée. Vous voyez quelle délicieuse lettre elle m’écrit ! C’est une charmante créature ! Vous l’auriez prise en affection, si vous aviez été chez elle. Mais pas un mot. Soyons discrète, faisons montre de nos meilleures manières ! Chut ! Je voulais avant tout vous tranquilliser relativement à Mme Smalbridge. Les explications que je lui ai données l’ont complètement satisfaite.

Emma paraissait absorbée dans la contemplation du tricot de Mme Bates, et Mme Elton, après avoir jeté un coup d’œil du côté de la nouvelle arrivée, reprit :

— Je n’ai donné aucun nom, comme vous avez pu remarquer. J’ai fait preuve de la prudence d’un ministre d’État. Je puis dire que j’ai conduit cette affaire parfaitement bien !

La conversation devint ensuite générale et Mme Elton interpella directement Emma.

— Avez-vous remarqué, mademoiselle Woodhouse, l’étonnante transformation de notre petite amie ? Ne trouvez-vous pas que cette cure fait le plus grand honneur à Perry ? Sur ma parole, Perry a fait un miracle en la remettant sur pied en si peu de temps. Si vous l’aviez vue comme moi, au moment où elle était le plus mal, vous seriez d’autant plus stupéfaite.

Afin de répondre à une question de Mme Bates, Emma se tourna de nouveau vers elle et Mme Elton en profita pour se tourner vers Jane et lui dire :

— Nous passerons sous silence l’aide que Perry a pu recevoir d’un certain jeune docteur de Windsor. Non, non, Perry gardera tout le mérite de la cure !

Elle éleva ensuite la voix et reprit la conversation interrompue.

— Je ne crois pas avoir eu le plaisir de vous voir, Mademoiselle Woodhouse, depuis notre excursion à Box Hill. Une agréable excursion ! Il m’a semblé pourtant que ce jour-là certains d’entre nous paraissaient préoccupés ! Je vous propose de profiter du beau temps pour refaire cette promenade ; nous goûterons mieux encore, cette fois, la vue magnifique et le grandiose panorama. Bien entendu, tous ceux, sans exception, qui ont fait partie de la précédente expédition seront présents.

Peu après Mlle Bates rentra, et Emma put constater combien le secret qui lui avait été recommandé pesait aux lèvres de la bonne demoiselle.

— Merci, chère Mademoiselle Woodhouse, dit-elle aussitôt, vous êtes la bonté même. Il m’est impossible de dire… Oui je comprends… L’avenir de Jane… Mais vraiment elle est tout à fait remise. Comment va M. Woodhouse ? J’en suis enchantée. Oui, c’est un charmant jeune homme ! Si amical !… Non…. Je voulais parler de cet excellent M. Perry qui a montré tant de sollicitude pour Jane.

La surprise anormale témoignée par Mlle Bates, à la vue de Mme Elton, éveilla l’attention d’Emma ; elle acquit bientôt la conviction – les apartés de Mlle Bates étant toujours transparents – que cette visite était le gage d’une réconciliation : sans doute la rupture de l’engagement avec Mme Smalbridge avait causé quelque dépit au presbytère à l’égard de Jane et la mauvaise humeur était maintenant dissipée.

Au bout d’un moment, Mme Elton éleva la voix et dit :

— Oui, ma bonne amie, je suis ici et depuis si longtemps, que partout ailleurs je me croirais forcée de faire des excuses ; voici la vérité : j’attends mon maître et seigneur ; il m’a donné rendez-vous.

— Quoi, aurons-nous le plaisir d’avoir la visite de M. Elton ! Ce sera une véritable faveur, car je sais que les messieurs n’aiment pas à faire de visites le jour et M. Elton, en particulier, est si occupé.

— Vous avez raison, Mademoiselle Bates, il est pris du matin au soir. Tout le monde a une bonne raison pour le déranger. Le juge de paix, l’inspecteur des écoles, les marguilliers viennent continuellement le consulter. On semble ne pas pouvoir prendre une décision sans lui. Je dis souvent : « Sur ma parole, Monsieur Elton, je préfère ma situation à la vôtre ! Je ne sais où j’en serais avec mes crayons et ma musique, si j’avais seulement la moitié de vos visites ! » Toutefois, il viendra certainement, je puis vous l’assurer ; il tient essentiellement à vous présenter ses hommages.

Elle ajouta à mi-voix en se penchant vers Mlle Bates :

— C’est une visite de félicitations dont il ne pouvait se dispenser.

Mlle Bates rayonnait.

— Il m’a promis de venir dès qu’il serait libre, continua Mme Elton ; il est enfermé avec Knightley pour discuter des affaires très importantes. M. Elton est la main droite de Knightley !

Emma dissimula un sourire et dit seulement :

— Si M. Elton est allé à pied à Donwell, il aura eu bien chaud.

— La réunion a lieu à l’hôtel de la Couronne ; Weston et Cole seront là également ; mais on est porté à ne parler que des dirigeants !

— Est-ce que vous ne faites pas une confusion ? suggéra Emma. Si je ne me trompe, la réunion à la Couronne ne doit avoir lieu que demain.

— Oh non ! C’est bien certainement aujourd’hui. Cette paroisse est vraiment une des plus chargées qui soient. Je n’imaginais rien de pareil, d’après mon expérience de Maple Grove.

— Votre paroisse était très restreinte, dit Jane.

— Je ne puis pas vous renseigner à ce sujet.

— Mais il est facile de faire cette déduction, en se basant sur le petit nombre des élèves qui fréquentent l’école patronnée par votre sœur.

— C’est vrai, c’est parfaitement juste ! Intelligente créature ! J’ai souvent pensé, ma chère Jane, que nos deux natures se complétaient : ma vivacité et votre bon sens, n’est-ce pas la perfection ? Je ne veux pas insinuer néanmoins que certaines personnes ne puissent vous juger déjà parfaite, mais chut ! arrêtons-nous là !

Cette dernière recommandation paraissait superflue, car Jane se montrait disposée à se consacrer à Mlle Woodhouse, autant que la politesse le permettait. Au bout de dix minutes, M. Elton fit son apparition. Sa femme l’accueillit avec de spirituels reproches :

— Eh bien ! Je vous fais mon compliment ; vous deviez me rejoindre au début de ma visite et voici plus d’une heure que je suis à charge à nos amies. Vous n’avez pas craint d’abuser de ma patience ; vous saviez que, fidèle à mon devoir d’épouse, je demeurerais à mon poste. Je viens de donner à ces jeunes filles un bel exemple d’obéissance conjugale : elles peuvent être appelées, d’un jour à l’autre, à en faire leur profit !

M. Elton était de si mauvaise humeur qu’il ne parut pas particulièrement impressionné par cette saillie. Après avoir échangé les politesses d’usage avec les autres dames, il s’assit en se plaignant d’avoir trop chaud :

— Quand je suis arrivé à Donwell, dit-il, Knightley n’était pas là. C’est curieux ! C’est inexplicable ! Je lui avais envoyé un billet ce matin et il m’avait fait répondre qu’il serait certainement chez lui jusqu’à une heure.

— Donwell ! interrompit Mme Elton, vous arrivez de la réunion de la Couronne, n’est-ce pas ?

— Non, c’est pour demain. Je désirais précisément voir Knightley aujourd’hui à ce propos. Une chaleur si insupportable ! Par-dessus le marché, j’avais pris à travers champs de crainte d’arriver en retard ! Et tout cela pour ne pas le trouver chez lui ! Je vous assure que je ne suis pas du tout content. Et aucune excuse, aucun message pour moi. La femme de charge a déclaré ignorer absolument que je fusse attendu. Très extraordinaire ! Personne n’a pu me donner le moindre renseignement. Ne trouvez-vous pas, mademoiselle Woodhouse, que de la part de notre ami Knightley, il y a là quelque chose d’incompréhensible ?

Emma en convint de bonne grâce et ne chercha pas à excuser un pareil manquement aux règles de la courtoisie.

— Je ne puis imaginer, dit Mme Elton, comment M. Knightley a pu agir avec tant de légèreté à votre égard ! Mon cher Monsieur Elton, il a dû laisser un message pour vous, j’en suis sûre. Knightley est parfois excentrique, mais pas à ce point ! Ses domestiques auront oublié. Croyez-moi, c’est ainsi : cette négligence n’a rien d’extraordinaire quand il s’agit des domestiques de Donwell qui sont tous, je l’ai toujours remarqué, empruntés et mal stylés. Je ne voudrais pour rien au monde avoir un être comme son Harry pour servir à table. Et quant à Mme Hodges, Wright la tient en petite estime : elle lui avait promis une recette et ne l’a jamais envoyée.

— J’ai rencontré W. Larkins, reprit M. Elton, avant d’arriver à la maison et il m’a affirmé que je ne trouverais pas son maître chez lui, mais je ne l’ai pas cru. William m’a confié que depuis le retour de M. Knightley il n’était pas parvenu à l’approcher. Je n’ai pas du reste à me mêler des griefs de W. Larkins et je m’en tiens aux miens : je suis très mécontent d’avoir fait inutilement cette longue promenade au soleil.

Emma résolut de rentrer sans délai : selon toute probabilité elle était attendue à Hartfield. Elle pourrait avertir M. Knightley qui trouverait sans doute le moyen de regagner l’estime de M. Elton.

Elle fut contente, en prenant congé, de voir que Mlle Fairfax se préparait à l’accompagner hors de la chambre et même à descendre jusqu’en bas ; elle saisit l’occasion pour dire :

— Il vaut mieux qu’il ne m’ait pas été possible de parler. Si vous aviez été entourée d’autres amis, j’aurais pu être tentée d’amener le sujet sur le tapis et de poser des questions. Je me serais sans doute montrée impertinente.

— Oh ! reprit Jane en rougissant, vous n’aviez pas à craindre d’être indiscrète. Vous ne pouviez pas me faire plus de plaisir qu’en me témoignant de l’intérêt. En vérité, Mlle Woodhouse, j’ai conscience d’avoir gravement manqué à mes devoirs et c’est pour moi une grande consolation de savoir que ceux de mes amis dont la bonne opinion m’est particulièrement précieuse, ne sont pas dégoûtés au point… Je n’ai pas le temps de vous exprimer tout ce que je ressens : j’ai hâte de faire des excuses, de donner des explications. Je sens combien cela est nécessaire. Mais hélas !.. si votre compassion ne vous inspire pas des sentiments d’indulgence…..

— Oh ! Vous êtes vraiment trop scrupuleuse reprit Emma avec chaleur, en lui prenant la main. Vous ne me devez aucune excuse ; et ceux à qui on pourrait supposer le droit de demander des explications sont si satisfaits, si enchantés même…..

— Vous êtes bien bonne, mais je sais ce que mes manières ont été pour vous : si froides et artificielles ! J’avais toujours un rôle à jouer. Vous avez dû me prendre en horreur.

— Je vous en prie, n’en parlez plus. C’est à moi de vous faire des excuses. Pardonnons-nous mutuellement. Nous rattraperons, j’espère le temps perdu. Avez-vous de bonnes nouvelles de Windsor ?

— Très bonnes.

— Nous apprendrons bientôt, je suppose, que nous devons vous perdre… précisément au moment où je commence à vous connaître.

— Il n’est, bien entendu, question de rien pour le moment. Je resterai ici tant que le colonel et Mme Campbell ne me rappelleront pas.

— Aucune décision ne peut être actuellement prise, j’en conviens, mais, reprit Emma en souriant, permettez-moi de vous dire que vous devez avoir des projets.

Jane sourit à son tour et répondit :

— C’est vrai. Voici (je sais que je peux me confier à vous) : il est décidé que nous habiterons avec M. Churchill, à Enscombe. Il doit y avoir trois mois de grand deuil et, après ce délai, la date sera officiellement fixée.

— Merci ! C’est justement ce que je voulais savoir. Adieu, adieu.