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Du gouvernement et de la divinité d’Auguste/Édition Garnier


DU GOUVERNEMENT

ET DE LA DIVINITÉ

D’AUGUSTE[1]

(1766)
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Ceux qui aiment l’histoire sont bien aises de savoir à quel titre un bourgeois de Velletri gouverna un empire qui s’étendait du mont Taurus au mont Atlas, et de l’Euphrate à l’Océan occidental. Ce ne fut point comme dictateur perpétuel, ce titre avait été trop funeste à Jules César. Auguste ne le porta que onze jours. La crainte de périr comme son prédécesseur, et les conseils d’Agrippa, lui firent prendre d’autres mesures. Il accumula insensiblement sur sa tête toutes les dignités de la république. Treize consulats, le tribunat renouvelé en sa faveur de dix ans en dix ans, le nom de prince du sénat, celui d’empereur, qui d’abord ne signifiait que général d’armée, mais auquel il sut donner une dénomination plus étendue, ce sont là les titres qui semblèrent légitimer sa puissance. Le sénat ne perdit rien de ses honneurs ; il conserva même toujours de très-grands droits. Auguste partagea avec lui toutes les provinces de l’empire ; mais il retint pour lui les principales : enfin, maître de l’argent et des troupes, il fut en effet souverain.

Ce qu’il y eut de plus étrange, c’est que Jules César ayant été mis au rang des dieux après sa mort, Auguste fut dieu de son vivant. Il est vrai qu’il n’était pas tout à fait dieu à Rome, mais il l’était dans les provinces. Il y avait des temples et des prêtres. L’abbaye d’Ainay, à Lyon, était un beau temple d’Auguste. Horace lui dit[2] :

Jurandasque tuum per nomen ponimus aras.

Cela veut dire qu’il y avait, chez les Romains même, d’assez bons courtisans pour avoir dans leurs maisons de petits autels qu’ils dédiaient à Auguste. Il fut donc en effet canonisé de son vivant, et le nom de dieu devint le titre, ou le sobriquet, de tous les empereurs suivants. Caligula se fit dieu sans difficulté ; il se fit adorer dans le temple de Castor et de Pollux. Sa statue était posée entre ces deux gémeaux ; on lui immolait des paons, des faisans, des poules de Numidie, jusqu’à ce qu’enfin on l’immola lui-même. Néron eut le nom de dieu avant qu’il fût condamné par le sénat à mourir par le supplice des esclaves.

Ne nous imaginons pas que ce nom de dieu signifiait, chez ces monstres, ce qu’il signifie parmi nous ; le blasphème ne pouvait être porté jusque-là. Divus voulait dire précisément sanctus. De la liste des proscriptions, et de l’épigramme ordurière contre Fulvie[3], il y a loin jusqu’à la divinité. Il y eut onze conspirations contre ce dieu, si l’on compte la prétendue conjuration de Cinna ; mais aucune ne réussit, et de tous ces misérables qui usurpèrent les honneurs divins, Auguste fut sans doute le plus fortuné. Il fut véritablement celui par lequel la république romaine périt : car César n’avait été dictateur que dix mois, et Auguste régna plus de quarante années. Ce fut dans cet espace de temps que les mœurs changèrent avec le gouvernement. Les armées, composées autrefois de légions romaines et des peuples d’Italie, furent, dans la suite, formées de tous les peuples barbares. Elles mirent sur le trône des empereurs de leurs pays.

Dès le IIIe siècle, il s’éleva trente tyrans presque à la fois, dont les uns étaient de la Transylvanie, les autres des Gaules, d’Angleterre, ou d’Allemagne. Dioclétien était le fils d’un esclave de Dalmatie. Maximien Hercule était un villageois de Sirmik. Théodose était d’Espagne, qui n’était pas alors un pays fort policé.

On sait assez comment l’empire romain fut enfin détruit, comment les Turcs en ont subjugué la moitié, et comment le nom de l’autre moitié subsiste encore sur les rives du Danube chez les Marcomans. Mais la plus singulière de toutes les révolutions, et le plus étonnant de tous les spectacles, c’est de voir par qui le Capitole est habité aujourd’hui[4].



FIN DU GOUVERNEMENT, ETC.

  1. Ce morceau parut en 1766, à la suite des notes qui accompagnaient la tragédie intitulée Octave et le jeune Pompée, ou le Triumvirat (voyez tome V du Théâtre). Voltaire, comme Beuchot l’a déjà dit, tome XVII, page 484, le reproduisit, en 1770, dans la seconde partie des Questions sur l’Encyclopédie. Les éditeurs de Kehl en avaient fait l’article Velletri de leur Dictionnaire philosophique. La version de 1770 commençait ainsi : « On a demandé souvent sous quelle dénomination et à quel titre Octave, citoyen de la petite ville de Velletri, surnommé Auguste, fut le maître d’un empire qui s’étendait, etc. »
  2. Livre II, épître Ire, vers 16.
  3. Voyez cette épigramme, tome XVII, page 484 ; voyez aussi, tome V du Théâtre, la troisième note de Voltaire sur la Ire scène du Triumvirat.
  4. Voyez dans les Mélanges, tome XXIII, page 479, le Dialogue entre Marc-Aurèle et un Récollet.