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J. A. Chenevert (p. 88-91).

NOTES DE L’AUTEUR.


J’ai écrit ces pages, en peu de jours, pour chasser les idées noires, après ma destitution par le gouvernement de Québec.

Le roman à mon sens, doit avoir un but moral et utile.

Par mon récit, j’ai voulu surtout, montrer le prêtre canadien tel qu’il a été, tel qu’il est et tel qu’il doit être.

Et, sans la maudite politique dont je n’ai pas parlé, pour ne pas jeter de sinistres lueurs, ma photographie du prêtre canadien serait bonne pour un et pour tous.

Mon roman est, en outre, pour ainsi dire historique

En me relisant, je constate que j’ai laissé courir ma plume et que mon travail tient plutôt de la chronique rétrospective ou du genre mémoire que du roman.

Dans ce que j’ai raconté, il y a sans doute des inexactitudes : — ça n’est pas de l’histoire, mais du roman, que je livre au public, mais le fond est vrai. Je me suis appuyé en procédant ainsi, sur ce que le juge Routhier a écrit et que voici au sujet

« Du Roman »

Le roman est très à la mode, et il y a un grand nombre de personnes qui ne lisent pas autre chose. Que dis-je ? Elles y font leur éducation.

Ce n’est pas l’éducation que j’admire, et m’est avis que les études philosophiques et religieuses valent mieux. Mais je constate le fait qu’il faut bien accepter, et puisque le roman est le genre de composition que le lecteur préfère, il faut s’efforcer de le faire servir au bien.

Le roman a d’ailleurs ceci d’avantageux, qu’il n’est strictement soumis à aucune forme, à aucunes règles particulières, et qu’on peut lui faire dire à peu près tout ce que l’on veut. Il prend tous les tons, il se plie à tous les styles, celui de l’épopée comme celui du drame, celui de l’épitre comme celui de l’élégie, celui de la pastorale comme celui de la satire, celui du conte comme celui de l’histoire. Il décrit, il raconte, il chante, il pleure, il prie, il enseigne. C’est son enseignement qu’il faut particulièrement surveiller, et qui sous des dehors honnêtes, contient trop souvent des principes malsains, des doctrines pernicieuses et impies.

Hélas ! on sait les ravages que cette semence de mort a causés en France dans les intelligences et dans les âmes. On sait le mal irréparable qu’ont produits les coryphées du roman qui se nomment Balzac, Sue, Dumas, Sand et Soulié.

C’est ce genre diabolique qu’il ne faut pas laisser introduire dans notre littérature ; et c’est le but des romans honnêtes de détourner le lecteur de ces œuvres malsaines.

Le bon roman peut être philosophique et religieux, et je déclare sincèrement que c’est la forme que je préfère. Mais il peut aussi être historique, et servir très utilement les intérêts de la Religion et de la Patrie.

Pourvu qu’il ne défigure pas l’histoire, et qu’à l’exemple des romans d’Alexandre Dumas, il ne la transforme pas en argument contre le Christianisme, il peut devenir pour la jeunesse une source de connaissances et un enseignement des plus utiles. La mission du roman historique est particulièrement de montrer le rôle de la Providence dans l’Histoire, de mieux graver dans la mémoire les événements humains, et d’enseigner aux peuples le chemin de la grandeur et de la vertu.

A. B. Routhier.

Le récit des débâcles, du meurtre de Marcoux, etc., repose sur du réel, de même que ce qui se rapporte à mon héroïne, Julie.

Voici, du reste, pour ce qui la concerne, comment son aventure a été rapportée par un écrivain canadien, mort il y a quelques années :

Souvenirs de Kamouraska.

Il y a cinquante-cinq ou cinquante-six ans de cela, Kamouraska, ce beau village d’ordinaire si paisible, était sens dessus-dessous ; sa population était au paroxysme de l’excitation : on venait de faire la découverte d’un crime commis dans des circonstances révoltantes, et accusant chez son auteur un caractère de férocité raffinée.

Le village dé Kamouraska, assis sur la rive droite du St-Laurent à 30 lieues en aval de Québec, est resserré entre deux anses, « l’anse d’en haut » et « l’anse d’en bas ». Dans l’hiver de 1834, aux fêtes de Noël et du Jour de l’An, arrivait au village un homme dont le nom allait devenir tristement célèbre : le Dr Holmes. Il disait venir faire une visite à son ami de collège Achille Taché, seigneur de Kamouraska et de St Pascal.

La rencontre eut lieu dans un des hôtels du village : elle fut sincèrement affectueuse, cordiale, de la part du jeune et gai seigneur, et non moins sincère, en apparence, du côté du Dr Holmes. Vers minuit, celui-ci demanda à son ami d’aller lui faire voir sa résidence située sur les côtes de Paincourt, sur les confins du village, endroit charmant en face du fleuve, promenade favorite des touristes que la belle saison amène par milliers à Kamouraska. C’était une de ces belles nuits d’hiver où les aurores boréales dansent leurs rondes au firmament sans nuage et resplendissent sous les rayons d’une lune à son plein. Arrivés tous deux, Taché et Holmes, à la barrière de l’avenue conduisant à la résidence du jeune seigneur, celui-ci, le dos tourné au fleuve, indique de la main le manoir et ses dépendances que les rayons de la lune dessinaient parfaitement. Pendant ce temps-là, Holmes, resté à dessein un peu en arrière, lui envoi la balle d’un pistolet qu’il avait tenu caché jusque-là. La balle meurtrière était entrée derrière l’oreille gauche ; mais Taché n’était pas mort encore.

Une demi-heure après, des personnes de Saint-Denis, paroisse voisine, rencontrèrent Holmes, debout, dans sa carriole, et chantant à tue-tête, afin d’étouffer le bruit que faisait le pauvre Taché en râlant au fond de la voiture. Comme on était « au temps des fêtes, » ces personnes ne firent pas beaucoup d’attention à l’incongruité de cette rencontre, et se contentèrent de faire cette seule remarque : « Il y en a un qui a le vin gai ; quant à l’autre, il ronfle comme un soufflet de forge. »

À cette époque, il y avait une boutique de forgeron sur le bord de la grève, dans le bas de l’anse d’en haut, tout près du grand chemin allant à Québec. Cette boutique était sur la propriété et en face de M. Michel LeBel, très riche cultivateur, père du Dr LeBel, pharmacien du Palais, à Québec. Ce fut derrière cette forge que Holmes plaça, sous à peu près un pied de neige, le corps de sa victime, encore en vie alors, car, trois jours après, en découvrant le cadavre, on remarqua qu’une main sortait de quelques pouces de la neige, quoique le reste du corps fut entièrement enfoui dans la couche glaciale.

Quant à l’assassin, la dernière nouvelle qu’on eut de lui fut de Sainte-Anne de la Pocatière, à six lieues plus haut. Il s’était arrêté chez un aubergiste du nom de Clermont, au pied de la côte et en face du collège, afin de se restaurer, lui et son cheval. Sur, la remarque qu’on lui fit que ses peaux de buffle étaient maculées de sang, il répondit : « Ne m’en parlez pas : on a fait la bêtise, à l’hôtel de Kamouraska, d’aller saigner des volailles au-dessus de ma voiture. » Ce fut tout ; malgré la chasse donnée à l’assassin par la famille Taché et ses agents ; malgré le prix élevé de la récompense promise pour son arrestation, Holmes put échapper à toutes les poursuites. Nous n’avions pas alors ni voies ferrées, ni télégraphe.

Mais le motif de cet assassinat ? demandera-t-on. Le voici : Holmes avait fait connaissance, à Québec, de Mme Achille Taché, qui était d’une beauté vraiment remarquable, et il s’était amouraché d’elle ; il était devenu amoureux fou. On a présumé que son motif, en tuant Taché, était d’épouser sa femme après la consommation de son crime, et supposant qu’elle ne sût pas qu’il était l’assassin. Au procès que la famille Taché fit à la veuve, que l’on croyait être de connivence avec Holmes, on ne put rien prouver contre elle. Plusieurs années après, Madame Taché se mariait au notaire Clément, des Éboulements : ce mariage fut plus heureux que le premier.

Trente-huit ans après les événements dont nous venons de lire le récit, je voyageais en Californie. Un soir que je m’étais arrêté à un hôtel d’Aubrun, dans le comté Placer, dix lieues à l’est de Sacramento, je fis la rencontre d’un nommé Holmes, qui était accompagné de son fils. Il était médecin, son âge répondait parfaitement à l’âge que pouvait avoir Holmes l’assassin, et, chose frappante, il parlait français couramment, tout comme le Holmes de 1834. Était-ce bien lui ? Était-ce simplement son homonyme ? Quien sabe ?
fin.