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J. A. Chenevert (p. 83-86).

XXVI

Les deux familles avaient à Québec de nombreux parents et amis, en sorte qu’il fut résolu qu’on passerait là trois ou quatre jours avant de continuer le voyage jusqu’à la paroisse de *** résidence de Julie.

On conçoit que le but était de mettre, dans l’intervalle, la pauvre enfant au courant de la lamentable réalité, et ce, en présence des parents et amis nombreux que l’on avait à Québec, afin d’amortir le coup, et au besoin de venir en aide à la jeune femme si cruellement éprouvée.

Il en fut ainsi trois jours après l’arrivée de la goélette à Québec, avec, on le conçoit, tous les ménagements possibles.

Les amis des deux familles s’étaient réunis dès l’arrivée de nos voyageurs et voyageuses, et le mot d’ordre étant donné, on débuta par raconter tous les épisodes survenues depuis le séjour de Julie à Sorel, savoir, la débâcle, l’élection, l’assassinat, et le procès de Marcoux, etc., et à ce sujet un des membres de la famille lut l’extrait ci-dessous d’un journal anglais parlant d’un procès récemment jugé au Nouveau-Brunswick, et que voici :

“ Patrick Burgen, a youth of 18 years, in 1828 was tried for entering the shop of his employer, John R. Smith, in the night, and robbing the till of a few coppers, amounting to one quarter of a dollar. Smith was a manufacturer of ginger beer, and his shop was on the corner of Union street and Drury Lane. Burgen was tried before Judge Chipman, who was afterwards chief justice of this Province. Burgen was defended by the late Wm. B Kinnear, who was assigned as his council in court. It was not allowed to the council of the prisoner charged with a felony to address the jury in his behalf or to refer to questions in fact. The jury found Burgen guilty, but added a recommandation to mercy. The judge, nowever, sentenced him to be hanged, and told Burgen when pronouncing the sentence that there was no hope for mercy and that he must prepare for death. A pétition in his favor to the lieutenant-governor, Sir Howard Douglass, asking for a commutation of Burgen’s sentence, was rejected, and the unfortunate youth was duly hanged less than four weeks after the date of his trial. As Sir Howard Douglass was not only a human man, but a man of excellent understanding, it is clear that Judge Chipman, in transmitting the recommendation to the governor, must have added unfavorable comments of his own, so as to defeat the attempt of the jury to save the prisoner’s life.”

Cela prouve, dit l’ami de la famille, que la justice a souvent deux poids et deux mesures. Voilà un malheureux pendu haut et court, pour un larcin, et l’assassin de Marcoux est acquitté !

Et puis, petit à petit, on aborda le récit du voyage du mari de Julie, de sa maladie, et la vérité toute entière fut connue de Julie par la lecture, du récit du curé de *** que nos lecteurs connaissent, mais que Julie ignorait.

— En raison de la malice des hommes, de leur perversité, des actes monstrueux et inexplicables, dit le vénérable vieillard, s’accomplissent, et dans le cas actuel, le mobile du crime a été la passion éprouvée pour toi, ma chère enfant, sans et hors de ton concours, par le misérable assassin de ton mari…… Tout peut arriver en ce bas monde, tout…… l’invraisemblable n’existe pas, et les lubies de ton pauvre mari à ton sujet le prouvent. Il était jaloux, et il éprouvait une de ces douleurs cruelles qui amènent la mort plus ou moins rapprochée, lorsque la douleur se prolonge.

— Ah ! dit Julie, mon rêve, l’affreux rêve que je vous ai raconté, était donc vrai……

— Comment expliquer ce mystère ?……

— N’a-t-on pas vu dans les livres saints des rêves prophétiques, reprit le vieillard ?

Et, même dans l’histoire, on en voit des exemples. En voici un, que je trouve dans un auteur, dit le vieillard.

UN FAIT SURNATUREL
LE MARÉCHAL SERRANO ET LA MORT D’ALPHONSE XII

Voici cet incident poignant des derniers moments du maréchal Serrano, homme d’état et soldat espagnol, que notre Vénérable Grand Vicaire lut en famille à la suite de la conversation que nous avons rapportée.

“ Depuis douze longs mois une maladie bien grave, hélas ! puisqu’elle devait l’emporter, minait la vie du maréchal. Sentant que sa fin approchait à grands pas, son neveu, le général Lopez Dominguez, qui dans cette douloureuse circonstance, se conduisait comme un véritable fils, se rendit auprès du président du conseil des ministres, M. Canovas, pour obtenir qu’à son décès, Serrano fût enterré, comme les autres maréchaux, dans une église.

“ Le roi Alphonso XII, alors au Pardo, repoussa la demande du général Lopez Dominguez. Il ajouta pourtant qu’il prolongerait son séjour dans le domaine royal, afin que sa présence à Madrid n’empêchât pas que l’on pût rendre au maréchal les honneurs militaires dus au rang et à la haute situation qu’il occupait dans l’armée.

“ Les souffrances du maréchal augmentaient chaque jour ; il ne pouvait plus se coucher, et restait constamment sur un fauteuil. Un matin, à l’aube, le maréchal, qu’un état de complet anéantissement, causé par l’usage de la morphine, paralysait entièrement, et qui ne pouvait faire un seul mouvement sans l’aide de plusieurs aides, se leva tout à coup seul, droit et ferme, et d’une voix plus sonore qu’il ne l’avait jamais eue de sa vie, il cria dans le grand silence de la nuit.

“ — Vite, qu’un officier d’ordonnance monte à cheval et coure au Pardo : le roi est mort !

“ Il retomba épuisé dans son fauteuil. Nous crûmes tous au délire, et nous nous empressâmes de lui donner un calmant. Il s’assoupit, mais quelques minutes après, de nouveau, il se leva. D’une voix affaiblie, presque sépulcrale, il dit :

“ — Mon uniforme, mon épée : le roi est mort !

" Ce fut sa dernière lueur de vie. Après avoir reçu, avec les derniers sacrements, la bénédiction du pape, il expira. Le roi mourut sans ces consolations.

“ Cette soudaine vision de la mort du roi par un mourant était vraie. Le lendemain, tout Madrid apprit avec stupeur la mort du roi Alphonse XII, qui se trouvait presque seul au Pardo.

“ Le corps royal fut transporté à Madrid. Par ce fait, Serrano ne put recevoir l’hommage qui avait été promis. On sait que, lorsque le roi est au Palais de Madrid, les honneurs sont seulement pour lui, même s’il est mort, tant que son corps s’y trouve. Coïncidence étrange : ce fut l’ordre de service approuvé par le roi et prescrivant les honneurs que l’armée devait rendre à Serrano qui servit au roi. Alphonse XII avait signé cet ordre lui-même, la date était restée en blanc

“ Fût-ce le roi lui-même qui apparut à Serrano ? Le Pardo est loin, tout dormait à Madrid ; personne, si ce n’est le maréchal, ne savait rien. Comment apprit-il la nouvelle ? Voilà un sujet de méditation pour ceux qui croient au spiritisme.”

À tous ces récits et à la lecture des feuillets écrits par son mari, et que la tante avait apportés, Julie était devenue affreusement pâle, mais elle se montra courageuse en écoutant son père spirituel, qui disait tout haut en famille : “ Dieu vous a éprouvé très rudement, mon enfant ; il voulait, sans doute, vous apprendre à souffrir au début de la vie, pour, ensuite, vous, rendre heureuse.” Ces religieuses paroles, et celles non moins amicales et pleines de foi religieuse des parents et amis réunis autour de Julie la réconfortèrent ; mais ce qui la troublait profondément, et elle ne put pas s’empêcher de le déclarer hautement, c’était l’imprudence qu’elle avait commise, en gardant si soigneusement dans la cassette dont nous avons parlée, les écrits du misérable assassin de son mari, imprudence qui avait amené les inexplicables tourments éprouvés par son mari et les épouvantables choses qui en étaient résultées.

Elle n’en put dire davantage, les sanglots l’étouffèrent. Tous cependant furent satisfaits du résultat de l’épreuve que l’on redoutait et que l’on avait si fort raison de redouter, et il fut résolu qu’on partirait la lendemain, si le temps était convenable, pour retourner au domicile de Julie, et prier tous ensemble sur la tombe de son malheureux époux.

Quelle réponse à ceux qui prétendent que la moralité religieuse est un vain mot ! Dieu dans le malheur est et doit être pour tous les esprits sensés, les âmes bien faites, le refuge suprême, et on s’en trouve toujours bien !

Le temps étant favorable, bien que moins beau que les jours précédents, on mit à la voile, et en moins de deux jours de vent favorable, la distance entre Québec et la paroisse de ***, résidence de notre héroïne, était franchie.

Nous ne décrirons pas les émotions de la jeune femme à son arrivée à la maison vide de celui qu’elle avait aimé sincèrement, et dont elle avait été la femme également aimée, mais méconnue par suite de l’une de ces aberrations humaines, dont hélas ! on voit tant de pénibles exemples. On habita de suite la maison tous ensemble, afin de distraire notre héroïne. Le lendemain, l’excellent prêtre de l’endroit dit la messe à l’intention du défunt, à laquelle nombre de personnes assistèrent recueillies, Julie, le même jour, fit allumer un cierge à l’église, et il en fut ainsi tous les matins durant au moins une année, et, disons-le de suite à sa louange, il se passa peu de jours durant l’année où elle n’allât pas prier, soit sur la tombe couverte de fleurs et entretenue par elle durant la belle saison, soit à l’église.

Le Grand-Vicaire passa quatre jours, se reposant au presbytère en la compagnie de son confrère, puis le vieillard, après de touchants adieux et de l’expression mutuelle d’un au-revoir, prit bravement la diligence, au moyen de laquelle il se rendit, pour ainsi dire, tout d’un trait à Sorel, ne voulant et ne pouvant pas rester plus longtemps séparé de ses chers paroissiens, ces derniers étant convenus durant son absence d’aller entendre la messe le dimanche, qui à Berthier, qui à l’Île du Pads, qui à Yamaska, suivant leur convenance.