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J. A. Chenevert (p. 49-56).

XVII

La population du susdit bourg de William Henry (Sorel) n’était pas comme aujourd’hui, composée, en ce temps-là, de canadiens-français presque exclusivement. C’est, comparativement, le contraire qui existait. Le bourg, bien que fondé primitivement et habité par des Français, était peu à peu, en esprit et en vérité, devenu anglais. Des casernes spacieuses y avaient été bâties et l’influence du militaire, en ce temps-là surtout, était énorme partout dans le Bas-Canada et se détaignait dans la haute société (nos belles Canadiennes-françaises d’alors pourraient le redire) de même que parmi le peuple.

Nombre de familles loyalistes avaient, après la révolution américaine, habité plusieurs charmants endroits bordant la rivière Chambly de même que Sorel, Berthier, etc., s’y étaient créé des relations avantageuses, et leurs enfants avaient prospéré, même en dehors du bourg de Sorel et au loin dans la campagne de Sorel, à plusieurs lieues à la ronde, comme on disait alors.

On a retrouvé, plus tard, les fils de ces loyalistes, fixés là, sur de superbes terres bien cultivées ; ils s’y étaient mariés avec des Canadiennes-françaises dont les enfants étaient devenus protestants.

Lors de l’élection en question, le bourg de William Henry avait l’honneur de compter plusieurs citoyens canadiens français, dont les pères avaient combattu les Bostonnais, alors exécrés. La population française de l’endroit descend surtout des soldats du fameux régiment de Carignan, qui s’établirent à Sorel et aux alentours, lesquels, après avoir dompté le cruel Iroquois, oublièrent la France en succombant aux charmes de la Canadienne…… Cette population est aujourd’hui considérablement répandue un peu partout et le nombre de familles portant le même nom est extraordinaire, tels que les Hus. les Lemoine, Péloquin, Latraverse, Cournoyer, etc. Mariés entre eux, ils ont fait, mentir les physiologistes qui prétendent que cela mène à l’abâtardissement physique et moral.

Au physique, on peut en répondre pour qui voit encore aujourd’hui ces hommes grands, robustes pêcheurs et chasseurs, voyageurs au poignet d’acier, aux mains de fer, et ajoutons, au cœur généreux, chaud, passionné, mais à l’esprit étonnamment ouvert au préjugé de toutes espèces, exploitable et surtout exploité à leur grand désavantage, surtout aux préjugés contre l’instruction.

Et puis ces descendants de braves soldats autocrates ont ont en quelque sorte transmis avec leur sang de, génération en génération, les préjugés monarchiques sans pouvoir s’en rendre bien compte, cela faisant partie des traditions de famille.

Les tories anglais, esclaves du family compact d’alors, exploitaient toutes ces choses, étant généralement instruits comparativement aux canadiens : on a ainsi une idée de ce que pouvait être, alors, une élection dans ce bourg renfermant un petit nombre de patriotes français, alors que ces derniers luttaient partout, au prix de grands sacrifices, pour la liberté et la conservation de « nos institutions, de notre langue et de nos lois » toutes choses que les tories de Sorel avaient particulièrement en abomination.

L’élection, c’est-à-dire la votation, se continuait alors durant plusieurs jours et aussi longtemps qu’il y avait des votes à enrégistrer. Une élection précédente à celle qui nous occupe, entre M. Charles Stuart et le Dr Nelson, avait duré vingt-et un jours. Il n’y avait pas alors, comme aujourd’hui, de ces dégoûtants et criminels achats de conscience ; mais on discutait les affaires, les langues remplaçant les gazettes.

Il y avait table ouverte aux frais des candidats et à boire et à manger à satiété, et fait notoire, pourvu qu’il y eût un vote enregistré durant chaque heure, la votation continuait. C’est ainsi que, pour l’élection qui nous occupe, la votation continua durant cinq jours assez paisiblement, nonobstant quelques taloches échangées, par-ci par-là entre Anglais ou Irlandais et Canayens, et surtout entre les Mescoutins et les Sorelois.

Qui connaît un peu l’endroit, n’a pas oublié les récits et les combats homériques entre les Sorelois et les Mascoutins les jours de marché à Sorel. « Es-tu un homme pour moi ? » disait le Sorelois au Mascoutin, et vice versa en le tapant légèrement sur l’épaule. C’était le signal. On formait un rond et les horions pleuvaient jusqu’à ce que l’un des champions fût à terre ; alors on allait prendre un verre de rhum à l’auberge du coin, songeant à recommencer à chaque marché, car alors, Dieu merci, il n’y avait pas de police à Sorel…

Aussi, en se voyant, chantait-on gaiement, bravement de part et d’autre, le refrain :


Les gens de Sorel.
Ont l’bras mortel ;
Les gens d’Maska
Sont d’forts-à-bras !


Nous ne garantissons ni la poésie ni la pureté du langage du quatrain ci-dessus, mais c’est un vieil adage Sorelois et Mascoutin.

On eut une illustration de ces mœurs batailleuses le cinquième jour de la susdite élection. Il y avait alors à Sorel, un Irlandais, James K… qui avait débuté par être pedleur dans les campagnes, et, finalement, s’était établi comme marchand à Sorel. Resté vieux garçon et à force d’économie, il prospérait. C’était un homme fortement trempé et reconnu comme habile et solide boxeur. Lorsque les explications de ses comptes n’étaient pas très claires pour l’habitant qui s’endettait à son magasin, James portait la correction chez le pauvre, diable en lui boxant les oreilles de main de maître et un verre de rhum, après coups, ramenait la bonne amitié. Bref, il était la terreur des gens, mais on fréquentait son magasin parce qu’il n’y en avait pas d’autre, aussi généralement fourni, qu’on y avait à crédit, sauf au moment critique de payer une obligation avec intérêt que Mtre James laissait dormir jusqu’à ce que la valeur de la terre fût à peu près absorbée. Alors venait la poursuite ou un transport de l’immeuble et le malheureux Quenoc, comme l’Anglais appelait alors le Canadien-français, ruiné, sinon désespéré, partait pour les pays d’en haut.

Le quatrième jour de l’élection, maître James, qui était un tory de la plus belle eau, bien que catholique, détestant profondément les Canadiens-français qu’il exploitait si bien, prenait une part très active en faveur de Pickel et le bon rhum aidant, avait, ce jour-là, la langue fort déliée, un peu trop pour son bonheur, si bien qu’un jeune Canadien-français, Baptiste L…… entendant ses insultes répétées ne put résister, la moutarde lui montant au nez et il provoqua le fameux boxeur. Vite le rond se forma : Fair play ! fair play ! cria-t-on de toute part.

Le jeune homme met habit bas, précaution que dédaigna de prendre le vieux Jimmy, et la bataille commença.

Le premier coup de poing fut donné en pleine poitrine par Jimmy, un véritable coup de pied de cheval, criait-on, si bien que le vigoureux et brave jeune homme fut rejeté à trois ou quatre pas en arrière, mais il ne tomba pas, pourtant…

Le rond s’élargit à la demande du jeune Baptiste et la bataille recommença. Jimmy ne put atteindre derechef le jeune homme, celui-ci lui ayant appliqué une couple de taloches en plein entre les deux yeux, endommageant notablement le nez de Jimmy d’où le sang s’échappait en abondance. Le jeune Baptiste continuait ses applications tout en évitant habilement les coups de son adversaire ; il tournait autour de Jimmy, sans que celui-ci pût l’atteindre. Jimmy lutta cependant, car il était brave et, du reste, il y allait de son honneur ; sa réputation de boxeur était en jeu, mais après, vingt minutes de résistance, il fallut bien que le malheureux Jimmy se déclarât vaincu et il partit honteux comme un renard qu’une poule aurait pris, mais ni le vainqueur, ni les autres Canadiens-français qu’il y avait là n’abusèrent de la victoire, même en paroles. La leçon fut bonne, car ce fut la dernière partie de boxe de Jimmy à l’extérieur et à l’intérieur de son magasin. Tout le monde s’en trouva mieux, Jimmy compris.

Va sans dire que la réputation de Baptiste L… le vainqueur de Jimmy K… se répandit au loin et survécut au vaillant jeune homme qui, du reste, était, à part la bravoure, la franchise et l’honnêteté personnifiées.

Plus tard, il épousa une belle et excellente femme, vécut heureux s’étant acquis des rentes et mourut sans enfants, respecté de tous. Jimmy mourut vieux garçon, laissant à un neveu un héritage opulent que celui-ci dissipa en peu de temps… Farine du diable… disaient les médisants…

Ce que nous venons de raconter se passait à la fin du cinquième jour de la votation ; on ne manqua pas de voter durant l’heure précédant la fermeture du poll en sorte que la votation continua le lendemain, jour néfaste de cette élection qui se termina, ainsi que nous allons le voir, par le meurtre d’un patriote, Louis Marcoux.

La bataille de la veille et la défaite de Jimmy, avaient, on le pense bien, fouetté le sang des Anglais et des Irlandais, lesquels sont, en ces occurences, toujours unis contre les Canadiens-français ; bien que les Irlandais soient leurs coréligionnaires, ces derniers s’allient toujours et de préférence aux Anglais protestants et même aux Irlandais protestants, orangistes ou non, contre un Canadien-français, tant il est vrai que la parité u langage renferme de secrètes attaches et de puissance !

La votation reprit le lendemain et se continua lentement et paisiblement jusqu’aux douze coups de l’angelus de midi.

Un groupe s’était réuni non loin du presbytère et on discutait vivement entre autres choses le duel à coups de poing de la veille : au milieu de ce groupe se trouvait un brave homme et un patriote, Louis Marcoux, bien connu et estimé de tous, lisant les rares gazette d’alors et conséquemment assez bien renseigné pour faire autorité.

Le groupe, paraissait fiévreusement agité.

— Oh ! disait un orangiste, vous autres les Canayens, c’est toujours comme ça…… comme hier, pas de fair play…… pourquoi Baptiste ne s’est-il pas battu comme un homme, au lien de backer comme il l’a fait ?

— Oui ; reprit un autre Irlandais ; mais catholique : “ Baptiste wheelait ” (ce qui a une signification malveillante dans l’argot du métier de boxeur).

— Ça prend des gens comme vous autres les Irlandais, rétorqua Marcoux, pour wheeler quand vous êtes cinq Irlandais ensemble, il y en a trois, parmi, qui songent à trahir les deux autres…… Ah ben ! oui !…. oui ! !…… vous êtes tous pareils vous autres irlandais, anglais, et les orangistes ont acheté votre parlement irlandais, mais vous ne réussirez pas à faire de même pour le parlement canadien……

C’en était trop, on se jeta sur le pauvre Marcoux, mais il tapait tant et si bien du poing et du pied que Isaac J……, l’un des agresseur, sortit un pistolet et, aidé d’un autre qui empêchait Marcoux de frapper ou d’arracher l’arme des mains d’Isaac……… le coup partit et le malheureux Marcoux tomba inanimé. Marcoux avait tort de tenir ce langage, car il n’y a rien de meilleur qu’un bon Irlandais ; la race elle-même est supérieure à beaucoup d’autres sous certains rapports et elle n’est inférieure à aucune, se retrempant davantage, au vu et su du monde entier, dans le creuset du malheur. Le brave Marcoux aurait volontiers proclamé ces vérités, s’il eût été de sang froid et si hélas ! le coup de feu de l’assassin ne l’en eût pas empêché ! Au nombre des spectateurs de ce lamentable événement, se trouvait le père Antoine qui, prenant ses vieilles jambes à son cou, arriva comme une trombe, au presbytère. Le curé était à dîner en compagnie des dames ; on avait entendu le coup de feu sans pouvoir l’expliquer.

La mine ahurie du père Antoine, se précipitant dans la salle à manger sans frapper, n’était pas rassurante……

— Vite ! Vite !…… M. le Curé !… — Isaac vient de tirer sur Marcoux…… il l’a tué…… il se meurt…… il est mort et pi… marmotait-il dans son trouble…… pas de médecin, le Dr H……… n’est pas encore revenu de Québec…… Vite…… vite, il faut que nous allions l’administrer !……

Et des larmes abondantes coulaient des yeux, et, nous pourrions bien le dire, du long appendice nasal, surnommé la roupie du père Antoine……

Ajoutons que, sans le côté lugubre de la situation, on aurait éclaté de rire en voyant la binette du bonhomme. Mais il nous faut constater que le curé devint d’une pâleur livide ; sortit précipitamment et s’empressa de faire transporter le moribond au presbytère. Mathilde et Julie se hâtèrent au chevet du lit sur lequel on avait déposé le malheureux Marcoux, le sang s’échappant en abondance de la tête, la balle ayant pénétré dans le crâne.

Les deux femmes, énergiques comme sont toutes les femmes lorsqu’il s’agit de soulager la souffrance, épongèrent le sang de leur mieux. Elles voulaient sonder la plaie béante, mais, voyant la gravité de la situation, le curé intervint, donna l’absolution suprême et il interrogeait le malheureux.

— C’est Isaac J…… Mais il ne put prononcer le dernier mot, la mort étant venue…… L’éternité intervenait.

Le noble vieillard faisait l’impossible pour se contenir, mais il pleurait intérieurement, pendant que Julie et Mathilde, qui jusqu’alors avaient gardé leur sang-froid, sanglotaient………

Et le père Antoine, affolé, était parti sans rien dire pour avertir la femme de l’infortuné Marcoux, ce qu’il fit, on le prévoit, avec si peu de précautions oratoires, que la pauvre femme tomba comme inanimée ; de sorte, que le bonhomme revint, avec la mine d’un fou, rendre compte au curé de sa nouvelle bêtise. Ce dernier s’empressa, sans mot dire, de se rendre auprès de la malheureuse femme, tout en écartant le père Antoine, et procurant aux dame une aide efficace dans la personne du père Marcel…… un brave canayen accouru au presbytère.

En arrivant chez la pauvre veuve Marcoux, notre bon curé vit un spectacle à fendre l’âme…… la mère évanouie et le fils criant vengeance et cherchant une arme pour, disait-il, tuer les menrtriers de son père !…… oui…… disait l’adolescent exaspéré, à peine âgé de quinze ans et seul enfant de Marcoux, je tuerai Jones…… et tous les meurtriers de mon père…… je le veux je le jure !……

— Johnny, dit le prêtre, en s’adressant au pauvre enfant avec autorité…… calme-toi, je te l’ordonne, au nom de Dieu que je représente et de l’âme de ton père qui est au ciel, j’en suis sûr ! Sauvons ta mère…… et le vieillard, qui était grand et vigoureux, enleva le jeune homme qu’il déposa au pied de la chaise longue dans laquelle la mère s’était jetée évanouie…… À genoux, mon enfant, à genoux et prions Dieu !…… L’enfant se soumit avec respect.

L’Être Suprême entendit et exauça la prière du vieillard et de l’enfant, car peu à peu la mère reprit ses sens, reconnut le prêtre ainsi que son fils, tous deux encore à genoux, et elle pleura…… les larmes font du bien à l’âme et au corps, il faut le croire, car la pauvre femme fut comme subitement soulagé et lorsque le prêtre lui dit : — Courage ma chère sœur…… comptez sur Dieu et sur moi…… et bénissez votre fils qui renonce à la vengeance qu’il voulait exercer, comptant sur la justice de Dieu……

La pauvre mère se leva tout d’un trait, enlaça son fils, l’embrassa tendrement et se jetant aux pieds du prêtre : Bénissez moi mon père…… dit-elle avec ferveur et héroïsme. Ses larmes se séchèrent et elle dit stoïquement : Viens, mon fils, allons chercher le corps de ton pauvre père !……

— Non, dit le Curé…… Il n’en sera pas ainsi. Vous me rendrez heureux, ajouta-t-il, autant qu’on peut l’être en ce moment, en venant avec moi, ainsi que Johnny, de suite au presbytère. Ma Julie y est avec Mathilde ; elles, vous consoleront et vous, resterez chez moi jusqu’à ce que les derniers devoirs soient rendus à mon pauvre ami Marcoux ensuite nous aviserons. Le saint homme prit le bras de la pauvre femme, qui avait peine à se tenir debout et, accompagné de Johnny, on se rendit au presbytère. Va sans dire que Julie et Mathilde accueillirent la malheureuse veuve comme une sœur.

On ne lui permit pas de voir de suite le cadavre, vu l’ordre du curé qui remit l’entrevue au lendemain. Le fils resta sous la surveillance du père Marcel et la veuve sous les soins de Julie et de Mathilde, pendant que le curé se rendait en toute hâte à la place d’armes, où avait lieu la votation. C’est aujourd’hui le Carré Royal alors dénudé, actuellement tout, planté d’arbre depuis 1857 et les année suivantes par les soins du maire d’alors (dont nous laissons au lecteur à deviner le nom) au point que c’est actuellement une véritable forêt en pleine ville faisant les délices des Sorelois et l’admiration des étrangers.

Il y avait foule et grande animation, lorsque le curé arriva à l’endroit où se tenait le poll.

Nous ne l’avons pas encore constaté ; notre curé était un homme de belle et grande stature, très distingué de manières, bien que plébéien, la distinction des manières chez certains hommes étant innée, n’en déplaise aux croyants en la noblesse privilégiée ; il était admiré pour son savoir et respecté de tous les citoyens, catholiques et protestants. Il avait aussi le titre de grand vicaire, en sorte que les protestants le considéraient presque comme un prince de l’église catholique, et les titres sont toujours et pour tous, on le sait, imposants.

Dès son arrivée, on fit silence et tous se découvrirent, le vieillard ayant prêché d’exemple.

— Mes enfants, dit-il, en s’adressant aux catholiques présents, en face du terrible malheur que vous savez, je vous demande du calme. Pour éviter de lamentables complications, je vous prie de vous rendre à l’église de suite et nous prierons Dieu ensemble. Et s’adressant aux protestants en leur langue : Au nom de Dieu, que nous adorons tous, chacun suivant notre méthode, dit-il, je vous supplie de clore cette élection et de vous rendre chez le Rév. M. A…… votre ministre, que je vais voir aussitôt, et qui, j’en suis sûr, m’aidera à calmer les esprits et vous induira, comme je vais le faire auprès de mes coreligionnaires, à clore cette élection.

Ces sages conseils, exposés avec plus d’éloquence que nous venons de le faire, furent si bien compris, que protestants comme catholiques y obtempérèrent, pour ainsi dire, spontanément, sans mot dire…… si ce n’est le père Antoine, qui s’écria :

— Oui ! oui ! M. le Curé !… Je n’ai pas voté… je ne voterai pas… non, jamais… je ne voterai… c’est m……t les élections…… on se bat à coup de poings et pi on se tue à coup de pistolet…… Pauvre M. Marcoux…… Des larmes abondantes coulaient encore, comme toujours, des yeux et de l’appareil nasal alias la roupie de ce badeau accompli.

La demeure du ministre protestant (parsonage) était juste en face de la Place d’Armes (Carré Royal où on la voit encore aujourd’hui), au milieu de laquelle se tenait le poll en sorte qu’en moins de temps que nous n’en employons pour écrire ce qui précède, le brave curé avait conféré avec le ministre protestant très instruit, philosophe en toute chose et ne dédaignant pas les biens de ce monde en attendant le bonheur, éternel, ; lequel abonda dans le sens du curé.

Le poll fut clos, les catholiques se rendant à l’église pour prier, les protestants restant avec leur ministre et conférant avec ce bon sens et ce sang-froid inhérent à la race anglaise qui ne lui font jamais défaut dans la bonne comme dans la mauvaise fortune.

On dormit peu ou point, cette nuit-là, au presbytère, à l’exception toutefois du père Antoine ; ses visites fréquentés à l’auberge du père G., pour calmer ses nerfs, avaient eu pour effet de le faire dormir d’un sommeil de plomb. Il n’en fut point ainsi des pauvres femmes et surtout de Julie. Elle se leva le matin, les paupières rougies, un large cercle bleuâtre se dessinant autour. Les prunelles étaient étrangement dilatées. Ses lèvres avaient pâlies comme ses joues, donnant à sa chair l’apparence de la cire. Son doux visage et sa voix étaient méconnaissables. Ce fut en ce pitoyable état qu’elle se présenta au lendemain du meurtre de l’infortuné Marcoux, le matin, en l’étude du curé, juste au moment où celui-ci se préparait à sortir pour dire sa messe, et se précipitant à ses pieds, elle dit : Ayez pitié de moi, ô mon père, et elle s’évanouit……

Le vénérable vieillard resta comme paralysé, mais la force, de l’âme étant égale à sa vigueur physique, il dit : Ô Jésus, pitié pour la pauvre enfant ! Et, la prenant dans ses bras, il la déposa sur une chaise longue. Une minute après, Mathilde et la veuve Marcoux arrivaient, et bien que fatiguées d’une nuit d’insomnie presque complète, elles furent en quelque sorte retrempées par ce nouveau malheur inattendu et auquel il fallait parer énergiquement, tant le bon Dieu a donné à la femme, sous son apparence et ses dehors délicats, des ressources infinies pour endurer et soulager la souffrance, compensant ainsi la virilité de l’homme et établissant toujours et partout cette même compensation, pour le bonheur du genre hnmain, lorsque nous sommes assez sages pour comprendre et profiter de la sublime harmonie établie par l’Être Suprême !

Va sans dire que les bons soins des excellentes femmes comprenant la situation particulière que Mamzelle Sophie, on s’en rappelle, avait devinée, et agissant en conséquence, ranimèrent Julie ; le curé ayant, du reste, dit la messe à son intention, et comme la foi remue les montagnes, il ne doutait pas qu’à son retour l’état de la jeune femme ne fût rassurant.

Tel ne fut pas néanmoins le cas, car bien qu’elle fût revenue de sa syncope, l’état, de Julie était, sinon alarmant, au moins précaire.

Le vieillard observa avec inquiétude que le regard de Julie était atone ; la chaleur et la vie qui ressortent des yeux, ces miroirs de l’âme, paraissaient s’être retirées. Cependant elle dit : Pardon, père si je vous donne tant d’ennuis… je vous dirai tout plus tard…

Les deux femmes et le prêtre la calmèrent de leur mieux : Ce ne sera rien nous allons avoir le docteur qui donnera un réconfortant et tout sera dit. À ce mot de docteur Julie perdit de nouveau connaissance, ce qui constatons-le, alarma vivement le vieillard, mais il se contint.

Les sels anglais que Mathilde fit respirer à Julie la ranimèrent, et on résolut de la déposer dans son lit et de faire venir le médecin de Berthier, le Dr M…… car on se rappelle que le père Antoine avait constaté, lors de l’assassinat de Marcoux, que le médecin de Sorel, l’amoureux de Julie, n’était pas revenu de Quebec, et bien que le Dr M… de Berthier, fût un jeune homme, son intelligence avait percé et on le recherchait de partout. Il avait, du reste le patronage du curé G… un vieux missionnaire de la Baie-des-Chaleurs et un saint homme, bien qu’on l’accusât en petit comité d’avoir l’esprit un peu voltairien, ce qui ne signifiait pas qu’il était de l’école de Voltaire, mais qu’il avait beaucoup d’esprit et de philosophie.

Le jeune docteur accourut à l’appel, et fut frappé de l’état le Julie. Le regard inquisiteur et exercé du médecin intelligent et instruit, et disons à l’honneur de la profession que l’exception est rare, est sans réplique. Il comprit que l’état de Julie n’était pas alarmant quant au physique, mais il comprit aussi que le moral était affecté, et gravement, en homme sage, il comprit également que ça n’était pas le moment, de s’enquérir des causes de la maladie morale : il fallait aller au plus pressé, soigner l’enveloppe, et plus tard scruter l’âme. Aussi rassura-t-il Mathilde, la veuve Marcoux et le grand vicaire, en disant à Julie : Madame, ne vous alarmez pas, votre situation n’offre rien qu’on ne puisse contrôler avec des soins et de l’amitié, et vous êtes entourée de tout cela. Ainsi je vais laisser une potion à ces dames et dans deux ou trois jours, il n’y paraîtra rien. Ce que vous avez à faire est de vous reposer, ne ménager mes toniques et je reviendrai après demain, en sorte que vous voyez, dit l’habile médecin, que je n’ai pas d’inquiétude, car après demain je suis bien sûr qu’au besoin vous seriez la garde-malade de toute la maisonnée……

Julie sourit gracieusement, mais en fidèle chroniqueur, nous pouvons ajouter qu’elle pleura intérieurement.

En tous cas, le brave curé fut immensément soulagé, on le comprend, et les pauvres femmes aussi, mais, comme oh le verra, leur pénible tâche n’était pas terminée.