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Discours sur les historiens françois


Discours sur les historiens françois


DISCOURS SUR LES HISTORIENS FRANÇOIS1.
(1673.)

Il faut avouer que nos Historiens n’ont eu qu’un mérite bien médiocre. Sans l’envie naturelle qu’ont les hommes de savoir ce qui s’est passé dans leur pays, je ne sais comment une personne qui a le bon goût des histoires anciennes, pourrait se résoudre à souffrir l’ennui que donnent les nôtres. Et certes, il est assez étrange que dans une monarchie où il y a eu tant de guerres mémorables et tant de changements signalés dans les affaires ; que parmi des gens qui ont la vertu de faire les grandes choses et la vanité de les dire, il n’y ait pas un historien qui réponde, ni à la dignité de la matière, ni à notre propre inclination.

J’ai cru autrefois qu’on devoit attribuer ce défaut-là à notre langue ; mais quand j’ai considéré depuis que la beauté du françois dans la traduction égaloit presque celle du grec et du latin dans l’original, il m’est venu dans la pensée, malgré moi, que la médiocrité de notre génie se trouve au-dessous de la majesté de l’histoire. D’ailleurs, quand il y auroit parmi nous quelques génies assez élevés, il y a trop de choses nécessaires à la composition d’une belle histoire, pour les pouvoir rencontrer dans une même personne. On trouveroit peut-être un style assez pur et assez noble en quelques-uns de nos auteurs, qui, pour mener une vie éloignée de la cour et des affaires, les traiteroient avec des maximes générales et des lieux communs, qui sentent plus la politique de l’antiquité que la nôtre. Nos habiles gens d’affaires ont une grande connoissance de nos intérêts ; mais ils ont le désavantage de s’être formés à un certain style de dépêches, aussi propre pour les négociations, que peu convenable à la dignité de l’histoire. Ce leur est une chose ordinaire encore de parler fort mal de la guerre, à moins que la fortune ne les y ait jetés autrefois, ou qu’ils n’aient vécu dans la confiance et la familiarité des grands hommes qui la conduisent. Ç’a été un défaut considérable en Grotius, qui, après avoir pénétré les causes de la guerre les plus cachées, l’esprit du gouvernement des Espagnols, la disposition des peuples de Flandre ; qui, après être entré dans le vrai génie des nations, après avoir formé le juste caractère des sociétés et celui des personnes principales ; si bien expliqué les différents états de la religion, remonté à des sources inconnues au cardinal Bentivoglio et à Strada ; n’a pu maintenir dans les esprits l’admiration qu’il y avoit causée, aussitôt qu’il a fallu ouvrir le champ de la guerre, quand il a fallu parler du mouvement des armées, venir à la description des siéges, et au récit des combats.

Nous avons des gens de qualité d’un mérite extraordinaire, qui, pour avoir passé par de grands emplois, avec un bon sens naturel et des connoissances acquises, sont également capables de bien agir et de bien parler ; mais ordinairement le génie leur manque, ou ils n’ont pas l’art de bien écrire : outre que rapportant toutes choses à la cour et à la fonction de leurs charges, ils cherchent peu à s’instruire des formes du gouvernement et des ordres du royaume. Ils croiroient se faire tort et prendre l’esprit des gens de robe, contre la dignité de leur profession, s’ils s’appliquoient à la connoissance de nos principales lois. Et sans avoir ces lumières-là, j’oserois assurer qu’il est comme impossible de faire une bonne histoire, remplie, comme elle doit être, de saines et de judicieuses instructions.

Bacon se plaignoit souvent que les historiens prennent plaisir à s’étendre sur les choses étrangères, et qu’ils semblent éviter, comme une langueur, le discours des règlements qui font la tranquillité publique ; que, se laissant aller avec joie au récit des maux qu’apporte la guerre, ils ne touchent qu’avec dégoût les bonnes lois qui établissent le bonheur de la société civile. Ses plaintes me paroissent d’autant mieux fondées, qu’il n’y a pas une histoire chez les Romains où l’on ne puisse connaître le dedans de la république par ses lois, comme le dehors par ses conquêtes. Vous voyez dans Tite Live, tantôt l’abolition des vieilles lois, et tantôt l’établissement des nouvelles ; vous y voyez tout ce qui dépend de la religion et ce qui regarde les cérémonies. La conjuration de Catilina, dans Salluste, est toute pleine des constitutions de la république ; et la harangue de César, si délicate et si détournée, ne roule-t-elle pas toute sur la loi Porcia : sur les justes considérations qu’eurent leurs pères, pour quitter l’ancienne rigueur dans la punition des citoyens : sur les dangereuses conséquences qui s’ensuivroient, si une ordonnance si sage étoit violée ?

Le même César, en ses Commentaires, ne perd jamais l’occasion de parler des mœurs, des coutumes et de la religion des Gaulois. Tacite n’est peut-être que trop rempli d’accusations, de défenses, de lois et de jugements. Quinte Curce, dans une histoire composée pour plaire plus que pour instruire, met à la bouche d’Alexandre les lois des Macédoniens, pour répondre aux reproches d’Hermolaüs, qui avoit conspiré contre sa vie. Cet Alexandre, qui semble n’avoir connu d’autres lois que ses volontés, dans la conquête du monde ; cet Alexandre ne dédaigne pas de s’appuyer de l’autorité des lois, pour avoir fait donner le fouet à un jeune garçon, lorsqu’il est le maître de l’univers.

Comme il n’y a point de peuple qui n’ait à se garantir des violences étrangères, quand il est foible, ou à rendre sa condition plus glorieuse par des conquêtes, quand il est puissant ; comme il n’y en a point qui ne doive assurer son repos par la constitution d’un bon gouvernement, et la tranquillité de sa conscience par les sentiments de sa religion ; aussi n’y a-t-il point d’historien qui ne doive être instruit de tous ces différents intérêts, quand il en entreprend l’histoire ; qui ne doive faire connoître ce qui rend les hommes malheureux, afin que l’on l’évite, ou ce qui fait leur bonheur, afin qu’on se le procure. On ne sauroit bien faire l’histoire de France, quelques guerres qu’on ait à décrire, sans faire connoître les ordres du royaume, la diversité de religion, et les libertés de l’Église gallicane.

Il seroit ridicule de vouloir écrire celle d’Angleterre, sans savoir les affaires du Parlement et être bien instruit des différentes religions de ce royaume. Il ne le seroit pas moins d’entreprendre celle d’Espagne, sans savoir exactement les diverses formes de ses conseils, et le mystère de son inquisition, aussi bien que le secret de ses intérêts étrangers, les motifs, et les succès de ses guerres.

Mais, à la vérité, ces diversités de lois, de religion, de politique, de guerre, doivent être mêlées ingénieusement, et ménagées avec une grande discrétion ; car un homme qui affecteroit de parler souvent de la constitution et des lois de quelque État, sentiroit plutôt le législateur ou le jurisconsulte, que l’historien. Ce seroit faire des leçons de théologie, que de traiter chaque point de religion avec une curiosité recherchée : on auroit de la peine à le souffrir dans l’histoire de fra Paolo, quelque belle qu’elle puisse être, si on ne pardonnoit l’ennui de ses controverses entre les docteurs, à la nécessité de son sujet2.

Quoique la description des guerres semble tenir le premier lieu dans l’histoire, c’est se rendre une espèce de conteur fort importun, que d’entasser événement sur événement, sans aucune diversité de matières ; c’est trouver le moyen, dans les vérités, d’imiter la manière des vieux faiseurs de romans, dans leurs faux combats et leurs aventures fabuleuses.

Les historiens latins ont su mêler admirablement les diverses connoissances dont j’ai parlé : aussi l’histoire des Romains devoit-elle avoir du rapport avec leur vie, qui étoit partagée aux fonctions différentes de plusieurs professions. En effet, il n’y a guère eu de grands personnages à Rome, qui n’aient passé par les dignités du sacerdoce, qui n’aient été du sénat, et tirés du sénat, pour commander les armées. Aujourd’hui, chaque profession fait un attachement particulier. La plus grande vertu des gens d’Église est de se donner tout entiers aux choses ecclésiastiques ; et ceux que leur ambition a poussés au maniement des affaires, ont essuyé mille reproches d’avoir corrompu la sainteté de vie où ils s’étoient destinés. Les gens de robe sont traités de ridicules, aussitôt qu’ils veulent sortir de leur profession ; et un homme de guerre ordinairement a de la honte de savoir quelque chose au delà de son métier.

Il est certain néanmoins que les diverses applications des anciens formoient une capacité bien plus étendue ; les mêmes personnes apprenant à bien employer les forces de la république et à contenir les peuples par la révérence de la religion et par l’autorité des lois. C’étoit un grand avantage aux magistrats d’être maîtres des plus fortes impressions qui se fassent sur les esprits, et de saisir tous les sentiments par où ils sont disposés à la docilité, ou contraints à l’obéissance. Ce n’en étoit pas un moindre aux généraux d’avoir appris dans les secrets de leur religion à pouvoir inspirer leurs propres mouvements, et à les faire recevoir avec le même respect que s’ils avoient été inspirés véritablement par les dieux ; d’avoir l’art de tourner toutes choses en présages de bonheur ou d’infortune, et de savoir à propos remplir les soldats de confiance ou de crainte. Mais il en revenoit encore une autre utilité à la république ; c’est que les magistrats se faisoient connoître pleinement eux-mêmes ; car il étoit impossible que dans ces fonctions différentes, le naturel le plus profond put également se cacher partout, et que les bonnes et les mauvaises qualités ne fussent à la fin discernées. On découvroit en ces génies bornés que la nature a restreints à certains talents, qu’une humeur douce et paisible qui s’étoit accommodée au ministère de la religion, n’avoit pas quelquefois assez de confiance, pour maintenir les lois en vigueur.

On voyoit quelquefois un sénateur, incorruptible dans les jugements, qui n’avoit ni l’activité, ni la vigilance d’un bon capitaine. Tel étoit un grand homme de guerre, comme Marius, qui se trouvoit sans capacité, en ce qui regardoit la religion et les affaires. À la vérité, il se formoit souvent une suffisance générale, et une vertu pleine partout, qui pouvoit rendre les citoyens utiles au public en toutes choses ; mais souvent aussi une capacité moins étendue faisoit employer les hommes à certains usages où ils étoient seulement propres.

C’est ce qu’on a vu dans le consulat de Cicéron et d’Antonius, où ce premier eut ordre de veiller au salut de la république, selon son talent ; et le second fut envoyé assembler des troupes, avec Pétreius, pour combattre celles de Catilina.

Si on fait réflexion sur ce que j’ai dit, on ne s’étonnera point de trouver d’excellents historiens, chez un peuple où ceux qui écrivoient l’histoire étoient des personnes considérables, auxquelles ils ne manquoit ni génie, ni art pour bien écrire ; qui avoient une connoissance profonde des affaires, de la religion, de la guerre, et des hommes. À dire vrai, les anciens avoient un grand avantage sur nous, à connoître les génies par ces différentes épreuves où l’on étoit obligé de passer, dans l’administration de la République ; mais ils n’ont pas eu moins de soin pour les bien dépeindre ; et qui examinera leurs éloges avec un peu de curiosité et d’intelligence, y découvrira une étude particulière et un art infiniment recherché.

En effet, vous leur voyez assembler des qualités comme opposées, qu’on ne s’imagineroit pas se pouvoir trouver dans une même personne : Animus audax, subdolus. Vous leur voyez trouver de la diversité dans certaines qualités qui paroissent tout à fait les mêmes, et qu’on ne sauroit démêler sans une grande délicatesse de discernement : Subdolus, varius, cujus rei lubet simulator ac dissimulator3.

Il y a une autre diversité dans les éloges des anciens, plus délicate, qui nous est encore moins connue. C’est une certaine différence, dont chaque vice ou chaque vertu est marquée par l’impression particulière qu’elle prend dans les esprits où elle se trouve. Par exemple, le courage d’Alcibiade a quelque chose de singulier qui le distingue de celui d’Épaminondas, quoique l’un et l’autre aient su exposer leur vie également. La probité de Caton est autre que celle de Catulus ; l’audace de Catilina n’est pas la même que celle d’Antoine ; l’ambition de Sylla et celle de César n’ont pas une parfaite ressemblance ; et de là vient que les anciens, en formant le caractère de leurs grands hommes, forment, pour ainsi dire, en même temps, le caractère des qualités qu’ils leur donnent, afin qu’ils ne paroissent pas seulement ambitieux et hardis, ou modérés et prudents ; mais qu’on sache plus particulièrement quelle étoit l’espèce d’ambition et de courage, ou de modération et de prudence qu’ils ont eue.

Salluste4 nous dépeint Catilina comme un homme de méchant naturel, et la méchanceté de ce naturel est aussitôt exprimée : Sed ingenio malo pravoque. L’espèce de son ambition est distinguée par le déréglement de ses mœurs, et le déréglement est marqué à l’égard du caractère de son esprit, par des imaginations trop vastes et trop élevées : Vastus animus immoderata, incredibilia, nimis alta semper cupiebat. Il avoit l’esprit assez méchant pour entreprendre toutes choses contre les lois, et trop vaste pour se fixer à des desseins proportionnés aux moyens de les faire réussir.

L’esprit hardi d’une femme voluptueuse et impudique, telle qu’étoit Sempronia, eût pu faire croire que son audace alloit à tout entreprendre en faveur de ses amours ; mais comme cette sorte de hardiesse est peu propre pour les dangers où l’on s’expose dans une conjuration, Salluste explique d’abord ce qu’elle est capable de faire, par ce qu’elle a fait auparavant : Quæ multa sæpe virilis audaciæ facinora commiserat. Voilà l’espèce de son audace exprimée. Il la fait chanter et danser, non avec les façons, les gestes et les mouvements qu’avoient à Rome les chanteuses et les baladines, mais avec plus d’art et de curiosité qu’il n’étoit bienséant à une honnête femme : Psallere, saltare elegantius quam necesse est probæ. Quand il lui attribue un esprit assez estimable, il dit en même temps en quoi consistoit le mérite de cet esprit : Verum ingenium ejus haud absurdum : posse versus facere, jocos movere, sermone uti, vel modesto, vel molli, vel procaci (de Conj. Cat., 25).

Vous connoîtrez dans l’éloge de Sylla, que son naturel s’accommodoit heureusement à ses desseins. La république alors étant divisée en deux factions, ceux qui aspiroient à la puissance n’avoient point de plus grand intérêt que de s’acquérir des amis, et Sylla n’avoit point de plus grand plaisir que de s’en faire. La libéralité est le meilleur moyen pour gagner les affections : Sylla savoit donner toutes choses. Parmi les choses qu’on donne, il n’y a rien qui assujettisse plus les hommes et assure tant leurs services que l’argent qu’ils reçoivent de nous. C’est en quoi la libéralité de Sylla étoit particulièrement exercée : Rerum omnium, pecuniæ maxime largitor5 . Il étoit libéral de son naturel, libéral de son argent par intérêt. Son loisir étoit voluptueux ; mais ce n’eût pas été donner une idée de ce grand homme, que de le dépeindre avec de la sensualité ou de la paresse : ce qui oblige Salluste de marquer le caractère d’une volupté d’honnête homme, soumise à la gloire, et par qui les affaires ne sont jamais retardées, de peur qu’on ne vînt à soupçonner Sylla d’une mollesse où languissent d’ordinaire les efféminés : Cupidus voluptatum, sed gloriæ cupidior, otio luxurioso esse, tamen ab negotiis nunquam voluptas remorata. Il étoit le plus heureux homme du monde, avant la guerre civile ; mais ce bonheur n’étoit pas un pur effet du hasard, et sa fortune, quelque grande qu’elle fût toujours, ne se trouva jamais au-dessus de son industrie : Atque illi, felicissumo omnium ante civilem victoriam, nunquam super industriam fortuna fuit.

Quand Tacite fait la peinture de Pétrone, il marque les qualités qu’il lui donne, avec ces sortes de distinctions : il lui fait dépenser son bien, non pas en dissipateur, dans la débauche, mais en homme délicat, dans un luxe poli et curieux. Le mépris de la mort, qu’il lui attribue, n’a rien de commun avec celui qu’en ont eu les autres Romains. Ce n’est point la gravité constante de Thraséas, faisant des leçons à celui qui lui apportoit l’ordre de mourir ; ce n’est point la constance forcée de Sénèque, qui a besoin de s’animer par le souvenir de ses préceptes et de ses discours ; ce n’est point la fermeté dont Helvidius se pique ; ce n’est point une résolution formée sur les sentiments des philosophes ; c’est une indifférence molle et nonchalante, qui ne laissoit aucun accès dans son âme aux funestes pensées de la mort ; c’est une continuation du train ordinaire de sa vie, jusqu’au dernier moment6.

Mais si les anciens ont eu tant de délicatesse à marquer ces différences, il n’y a pas moins d’art dans le style de leurs éloges pour attacher notre discernement à les connoître. Dans leurs narrations, ils nous engagent à les suivre par la liaison insensible d’un récit agréable et naturel. Ils entraînent notre esprit, dans leurs harangues, par la véhémence du discours ; de peur que, s’il demeuroit dans son assiette, il n’examinât le peu de bon sens qu’il y a dans les exagérations de l’éloquence, et n’eût le loisir de former des oppositions secrètes à la persuasion. Ils apportent quelquefois, dans un conseil, raisons sur raisons, pour déterminer les âmes les plus irrésolues au parti qu’elles doivent prendre : mais dans les éloges, où il faut discerner les vices d’avec les vertus, où il faut démêler les diversités qui se rencontrent dans un naturel, où il faut non-seulement distinguer les qualités différentes, mais les différences dont chaque qualité est marquée ; on ne doit pas se servir d’un style qui nous engage, ou qui nous entraîne, ni de raisonnements suivis qui assujettissent le nôtre. Au contraire, il faut nous dégager de tout ce qui nous attire, de ce qui nous impose, de ce qui soumet notre entendement, afin de nous laisser chez nous-mêmes avec un plein usage de nos lumières : attachés néanmoins, autant que nous pouvons l’être, à chaque terme d’un style coupé et d’une construction variée, de peur que l’esprit ne vînt à se dissiper en des considérations trop vagues. Par là, un lecteur est obligé de donner toute son attention aux diverses singularités, et d’examiner séparément chaque trait de la peinture.

C’est ainsi que les anciens formoient leurs éloges. Pour nous, si nous avions à dépeindre un naturel semblable à celui de Catilina, nous aurions de la peine à concevoir dans une même personne des qualités qui paroissent opposées. Tant de hardiesse, avec un si grand artifice, tant de fierté et tant de finesse, tant d’ardeur en ce qu’il désiroit, avec tant de feinte et de dissimulation.

Il y a des différences délicates entre des qualités qui semblent les mêmes, que nous découvrons malaisément. Il y a quelquefois un mélange de vice et de vertu, dans une seule qualité, que nous ne séparerons jamais. Véritablement, il nous est facile de connoître les vertus quand elles sont nettes et entières ; et d’ordinaire nous donnons de la prudence dans les conseils, de la promptitude dans l’exécution, et de la valeur dans les combats. Pour ce qui regarde les bonnes mœurs : de la piété envers Dieu, de la probité parmi les hommes, de la fidélité à ses amis ou à son maître. Nous faisons le même usage et des défauts et des vices ; de l’incapacité dans les affaires, de la lâcheté contre les ennemis, de l’infidélité à ses amis, de la paresse, de l’avarice, de l’ingratitude ; mais, où la nature n’a pas mis une grande pureté dans les vertus, où elle a laissé quelque mélange de vertu parmi les vices, nous manquons tantôt de pénétration à découvrir ce qui se cache, tantôt de délicatesse à démêler ce qui se confond.

Ces distinctions particulières qui marquent diversement les qualités, selon les esprits où elles se rencontrent, nous sont encore plus cachées. La diversité de vaillance nous est inconnue. Nous n’avons qu’un même courage pour tous les gens de valeur ; une même ambition pour tous les ambitieux ; une même probité pour tous les gens de bien : et à dire vrai, l’éloge que nous faisons d’un homme de grand mérite, pourroit convenir à tout ce qu’il y a eu de grands personnages de notre temps. Si nous avions à parler de ces ducs de Guise dont la réputation durera toujours, nous les ferions vaillants, généreux, courtois, libéraux, ambitieux, zélés pour la religion catholique, et ennemis déclarés de la protestante ; mais les qualités de l’un, trop peu distinguées de celles de l’autre, ne formeroient pas des caractères aussi divers qu’ils le doivent être. Ces vertus, que la morale et les discours généraux nous représentent les mêmes, prennent un air différent par la différence de l’humeur et du génie des personnes qui les possèdent.

Nous jugeons bien que le connétable7 et l’amiral8 ont été capables de soutenir le poids des affaires les plus importantes ; mais la différence de leur capacité ne se trouve pas assez marquée dans nos auteurs. Ils nous apprennent que d’Andelot9, Bussy10 et Givry11 ont été les plus braves gens du monde ; mais on ne nous dit point qu’il y avoit une opiniâtreté de faction mêlée à la hardiesse de d’Andelot ; qu’il paroissoit quelque chose de vain et d’audacieux dans la bravoure de Bussy ; et que la valeur de Givry avoit toujours un air de chevalerie.

Il y a quelque chose de particulier dans les courages, qui les distingue, comme il y a quelque singularité dans les esprits, qui en fait la différence. Le courage du maréchal de Châtillon12 étoit une intrépidité lente et paresseuse : celui du maréchal de la Meilleraye13 avoit une ardeur fort propre à presser un siége, et un grand emportement dans les combats de campagne. La valeur du maréchal de Rantzau14 étoit admirable pour les grandes actions ; elle a pu sauver une province, elle a pu sauver une armée ; mais on eût dit qu’elle tenoit au dessous d’elle les périls communs, à la voir si nonchalante pour les petites et fréquentes occasions où le service ordinaire se faisoit. Celle du maréchal de Gassion15, plus vive et plus agissante, pouvoit être utile à tous les moments : il n’y avoit point de jour qu’elle ne donnât à nos troupes quelque avantage sur les ennemis. Il est vrai qu’on la voyoit moins libre à la vue d’une grosse affaire. Ce maréchal, si aventurier pour les partis, si brusque à charger les arrière-gardes, craignoit un engagement entier : occupé de la pensée des événements, lorsqu’il falloit agir plutôt que penser.

Quelquefois nous donnons tout aux qualités, sans avoir égard à ce que l’humeur y mêle du sien. Quelquefois nous donnons trop à l’humeur, et ne considérons pas assez le fond des qualités. La rêverie de M. de Turenne, son esprit retiré en lui-même, plein de ses projets et de sa conduite, l’ont fait passer pour timide, irrésolu, incertain, quoiqu’il donnât une bataille avec autant de facilité que M. de Gassion alloit à une escarmouche ; et le naturel ardent de monsieur le prince l’a fait croire impétueux dans les combats, lui qui se possède mieux dans la chaleur de l’action qu’homme du monde ; lui qui avoit plus de présence d’esprit à Lens, à Fribourg, à Nordlingue et à Senef, qu’il n’en auroit eu peut-être dans son cabinet.

Après un si long discours sur la connoissance des hommes, je dirai que nos historiens ne nous en donnent pas assez, faute d’application, ou de discernement pour les bien connoître. Ils ont cru qu’un récit exact des événements suffisoit pour nous instruire, sans considérer que les affaires se font par des hommes que la passion emporte plus souvent que la politique ne les conduit. La prudence gouverne les sages, mais il en est peu ; et les plus sages ne le sont pas en tout temps : la passion fait agir presque tout le monde, et presque toujours.

Dans les républiques, où les maximes du vrai intérêt devroient être mieux suivies, on voit la plupart des choses se faire par un esprit de faction, et toute faction est passionnée : la passion se trouve partout, le zèle des plus gens de bien n’en est pas exempt. L’animosité de Caton contre César, et la fureur de Cicéron contre Antoine, n’ont guère moins servi à ruiner la liberté, que l’ambition de ceux qui ont établi la tyrannie. L’opposition du prince Maurice et de Barneveld, également mais diversement zélés pour le bien de la Hollande, ont failli à la perdre, lorsqu’elle n’avoit plus rien à craindre des Espagnols. Le prince la vouloit puissante au dehors : Barneveld la vouloit libre au dedans. Le premier la mettoit en état de faire tête à un roi d’Espagne ; le second songeoit à l’assurer contre un prince d’Orange. Il en coûta la vie à Barneveld ; et, ce qui arrive assez souvent, on vit périr par le peuple même les partisans de la liberté.

Je passe des observations sur l’histoire, à des réflexions sur la politique : on me le pardonnera peut-être ; en tout cas je me satisferai moi-même.

Dans les commencements d’une république, l’amour de la liberté fait la première vertu des citoyens, et la jalousie qu’elle inspire établit la principale politique de l’État. Lassés que sont les hommes des peines, des embarras, des périls qu’il faut essuyer pour vivre toujours dans l’indépendance, ils suivent quelque ambitieux qui leur plaît, et tombent aisément d’une liberté fâcheuse dans une agréable sujétion. Il me souvient d’avoir dit souvent en Hollande, et au pensionnaire même16, qu’on se mécomptoit sur le naturel des Hollandois. On se persuade que les Hollandois aiment la liberté, et ils haïssent seulement l’oppression. Il y a chez eux peu de fierté dans les âmes, et la fierté de l’âme fait les véritables républicains. Ils appréhenderoient un prince avare, capable de prendre leur bien ; un prince violent, qui pourroit leur faire des outrages : mais ils s’accommodent de la qualité de prince avec plaisir. S’ils aiment la république, c’est pour l’intérêt de leur trafic, plus que par une satisfaction qu’ils aient d’être libres. Les magistrats aiment leur indépendance, pour gouverner des gens qui dépendent d’eux : le peuple reconnoît plus aisément l’autorité du prince que celle des magistrats. Lorsqu’un prince d’Orange a voulu surprendre Amsterdam, tout s’est déclaré pour les bourgmestres ; mais ç’a été plutôt par la haine de la violence que par l’amour de la liberté. Quand un autre s’oppose à la paix17, après une longue guerre, la paix se fait malgré lui : mais elle se fait par le sentiment de la misère présente ; et la considération naturelle qu’on a pour lui, n’est que suspendue, non pas ruinée. Ces coups extraordinaires étant passés, on revient au prince d’Orange. Les républicains ont le déplaisir de voir reprendre au peuple ses premières affections, et ils appréhendent la domination, sans oser paroître jaloux de la liberté.

Dans le temps que le prince d’Orange n’avoit ni charge, ni gouvernement ; dans le temps qu’il n’avoit de crédit que par son nom, le pensionnaire et M. de Noortwick étoient les seuls qui osassent prononcer hardiment le mot de République à la Haye. La maison d’Orange, avoit assez d’autres ennemis ; mais ces ennemis parloient toujours des États, avec des expressions générales, qui n’expliquoient point la constitution du gouvernement.

La Hollande, dit Grotius, est une République faite par hasard, qui se maintient par la crainte qu’on a des Espagnols : Respublica casu facta, quam metus Hispanorum continet. L’appréhension que donnent les François aujourd’hui fait le même effet ; et la nécessité d’une bonne intelligence unit le prince aux États, les États au prince. Mais, à juger des choses par elles-mêmes, la Hollande n’est ni libre, ni assujettie. C’est un gouvernement composé de pièces fort mal liées, où le pouvoir du prince et la liberté des citoyens ont également besoin de machines pour se conserver.

Venons maintenant à ce qui regarde les cours, et faisons réflexion sur les effets que les passions y produisent.

En quelle cour les femmes n’ont-elles pas eu du crédit, et en quelles intrigues ne sont-elles pas entrées ? Que n’a point fait la princesse d’Eboli sous Philippe II, tout prudent et tout politique qu’il étoit ? Les dames n’ont-elles pas retiré Henri le Grand d’une guerre avantageusement commencée ? Et ne lui en faisoient-elles pas entreprendre une, incertaine et périlleuse, lorsqu’il fut tué ? Les piques du cardinal de Richelieu et du duc de Buckingham, pour une suscription de lettre, ont armé l’Angleterre contre la France. Mme de Chevreuse a remué cent machines, dedans et dehors le royaume. Et que n’a point fait la comtesse de Carlisle ? N’animoit-elle pas du fond de White-Hall toutes les factions de Westminster ?

C’est une consolation pour nous, de trouver nos foibles en ceux qui ont l’autorité de nous gouverner, et une grande douceur à ceux qui sont distingués par la puissance, d’être faits comme nous pour les plaisirs.


NOTES DE L’ÉDITEUR

1. Saint-Évremond n’écriroit plus de nos jours ce morceau de critique, si bien appliqué à la littérature historique de son temps.

2. Voy. l’Histoire du concile de Trente, de fra Paolo Sarpi, trad. de l’italien en français par fr. le Courayer, avec des notes historiques ; Londres, 1736, 2 vol. in-fol. ; — Amsterdam, 1736, 2 vol in-4 ; 1751, 3 vol. in-4. L’édition originale fut publiée à Londres, en 1619, in-fol. Sa meilleure édition est de 1757, ibid., 2 vol. in-4, avec les notes de le Courayer.

3. Salluste, dans le caractère de Catilina ; Conj. Cat. 5.

4. Voy. les Observations sur Salluste et sur Tacite, page 155 de ce volume.

5. M. de Saint-Évremond a cité ici Salluste, de mémoire. Cet historien dit : multarum rerum ac maxime pecuniæ largitor. (des Maizeaux). Salluste, Jug., 95.

6. Voy. le Jugement sur Sénèque, Plutarque et Pétrone, dans ce volume, troisième partie.

7. Anne de Montmorenci, connétable de France, mort le 12 novembre 1567.

8. Gaspard de Coligny, amiral de France, assassiné à Paris, le 24 août, jour du massacre de la Saint-Barthélémy, l’an 1572.

9. François de Coligny, seigneur d’Andelot, frère de l’amiral de Coligny, général de l’infanterie de France, mort le 27 mai 1569.

10. Louis d’Amboise, seigneur de Bussy, marquis de Reinel, capitaine de cinquante hommes d’armes du roi, gouverneur et lieutenant général en Anjou, premier gentilhomme de la chambre du duc d’Alençon, se rendit illustre par son savoir, par son courage et par sa politesse. La reine Marguerite en parle avec éloge dans ses Mémoires, et comme une personne qui ne lui étoit pas indifférente : elle avoue même qu’on disoit hautement au roi Henri IV, son mari, qu’il la servoit. Bussy fut assassiné en 1579, ou selon Mézerai en 1580, dans son gouvernement d’Anjou, à l’âge d’environ vingt-huit ans. Le comte de Montsoreau ayant su qu’il voyoit sa femme, la força le poignard sur la gorge, de lui écrire de se rendre incessamment auprès d’elle. Bussy vint ; et dès que le comte sut qu’il étoit dans la chambre de la comtesse, il s’y jeta accompagné de cinq ou six hommes armés. Bussy ne trouvant pas la partie égale, sauta par une fenêtre dans la cour : mais il y fut bientôt attaqué par d’autres personnes. Il se défendit longtemps, avec une vigueur et une fermeté incroyables, et leur vendit bien chèrement sa vie. Brantôme n’a pas osé s’étendre sur la mort tragique de Bussy d’Amboise, dans l’abrégé qu’il a donné de sa vie, au tome III des Hommes illustres. (Des Maizeaux.)

11. N. de Longvic, seigneur de Givry, tué au siège de Laon en 1594. — « Dans les attaques, dit Mézerai, fut tué Givry, le plus accompli cavalier qui fût à la cour, soit pour son héroïque vaillance, soit pour les connoissances qu’il avoit des belles lettres, soit pour l’esprit et pour la galanterie. Un désespoir amoureux conçu de l’infidélité d’une princesse, le jeta si souvent dans les périls, qu’il y demeura comme il le souhaitoit. » — Cette princesse, que Mézerai n’a pas voulu nommer, c’étoit Louise, fille de Henri duc de Guise, assassiné aux États de Blois, en 1588, par ordre de Henri III : elle épousa François de Bourbon, prince de Conti, et mourut en 1631. (Id.)

12. Gaspard de Coligny, maréchal de France, mort en 1646. Voy. son Histor., dans Tallemant, IV, 221.

13. Charles de la Porte, duc de la Meilleraye, maréchal de France, mort en 1664 ; beau-père de la duchesse Mazarin, et qui avoit rendu de si grands services au cardinal.

14. Josias, comte de Rantzau, de l’illustre maison de Rantzau, dans le duché de Holstein ; maréchal de France, mort en 1650.

15. Jean de Gassion, maréchal de France, mort en 1647, d’une blessure qu’il reçut au siège de Lens.

16. M. de Witt.

17. La paix de Nimègue.