Discours sur la première décade de Tite-Live/Livre troisième/Chapitre 15

Livre troisième
Traduction par Jean Vincent Périès.
Discours sur la première décade de Tite-Live, Texte établi par Ch. LouandreCharpentier (p. 489-491).


CHAPITRE XV.


Une armée ne doit obéir qu’à un seul général, et non à plusieurs, et la multiplicité des chefs est dangereuse.


Les Fidénates s’étaient révoltés, et avaient massacré la colonie envoyée à Fidène par les Romains. Rome, pour venger cet outrage, créa quatre tribuns avec autorité consulaire : l’un d’entre eux fut laissé à la garde de la ville, et l’on fit marcher les trois autres contre les Fidénates et les Véïens ; mais, comme ces tribuns étaient divisés entre eux, le déshonneur fut tout ce qu’ils rapportèrent d’une expédition que la valeur seule des troupes empêcha de devenir funeste.

En conséquence, les Romains, s’apercevant de leur imprudence, eurent recours à la création d’un dictateur, afin que la présence d’un seul chef rétablît l’ordre que trois avaient troublé. Cet exemple démontre l’inutilité de plusieurs commandants dans une armée ou dans une ville obligée de se défendre ; et Tite-Live ne peut s’expliquer plus clairement à ce sujet, qu’en écrivant ces paroles : Tres tribuni potestate consulari documente fuere quam plurium imperium bello inutile esset ; tendendo ad sua quisque consilia, cum alii aliud videretur, aperuerunt ad occasionem locum hosti.

Quoique ce fait prouve, d’une manière assez évidente, l’inconvénient qu’entraîne à sa suite la multiplicité des chefs, je veux, pour le faire mieux sentir, en rapporter encore quelques-uns, tant anciens que modernes.

En 1500, lorsque le roi de France Louis XII eut repris Milan, il envoya une partie de ses troupes à Pise, pour restituer cette ville aux Florentins, qui, de leur côté, nommèrent pour commissaires Giovanbatista Ridolli et Luca degli Albizzi, fils d’Antonio. Giovanbatista était un homme d’une grande réputation, auquel son âge avait donné une plus longue expérience des affaires ; aussi Luca lui laissait-il tout gouverner. Mais s’il ne témoignait pas ouvertement son ambition, en s’opposant aux vues de son collègue, il la manifestait par son silence, et par l’insouciance et le dégoût qu’il montrait pour les affaires ; de sorte que, loin de diriger les opérations de la guerre, soit par ses conseils, soit par ses actions, on l’eût pris pour un homme rempli d’incapacité. Il fit bientôt voir cependant tout le contraire : un accident ayant obligé Giovanbatista à retourner à Florence, Luca, demeuré seul à la tête des affaires, découvrit, par son courage, son habileté et ses conseils, tout ce qu’il valait ; toutes qualités qui furent inutiles à la république tant qu’il eut un collègue à ses côtés.

Je citerai de nouveau, à l’appui de cet exemple, un passage de Tite-Live. Il rapporte que les Romains ayant envoyé contre les Éques Quintius et Agrippa son collègue, ce dernier exigea que toute la conduite de la guerre fût confiée à Quintius, et il dit : Saluberrimum in administrations magnarum rerum est summam imperii apud unum esse.

Nos républiques et nos princes suivent une conduite bien différente : ils ont l’habitude d’envoyer, pour diriger les opérations, plusieurs commissaires ou plusieurs généraux, sans s’apercevoir des désordres incalculables qui en résultent. Si l’on voulait rechercher quelle a été la cause de la ruine de tant d’armées italiennes et françaises que nous avons vue de nos jours, on serait convaincu que cette habitude en a été la plus puissante.

Concluons donc qu’il est moins dangereux de charger d’une expédition importante un homme seul, quoique doué d’une capacité ordinaire, que deux hommes supérieurs, revêtus d’une égale autorité.