Discours du prince de Broglie sur les prix de vertus de l’Académie française

DISCOURS


DE M. LE PRINCE DE BROGLIE


DIRECTEUR DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE


21 juillet 1864





Messieurs,


Deux noms bien diversement célèbres ont eu seuls jusqu’ici le privilège des hommages périodiques de l’Académie : Richelieu, notre fondateur ; M. de Montyon, l’instituteur des récompenses que nous distribuons aujourd’hui. Mais quel n’est pas le prestige qu’exerce la gloire même sur la postérité ! Pendant deux siècles le panégyrique du rude homme d’État a retenti dans cette enceinte sans rencontrer de contradicteur et nulle réserve n’en a tempéré l’expression. Il a fallu, au contraire, dès l’origine, joindre à la louange de l’homme bienfaisant quelques mots d’explication et d’apologie. Des reproches très-légèrement adressés à la fondation de M. de Montyon ont dû à plusieurs reprises être examinés et détruits. Grâce à Dieu, cette tâche, tant de fois remplie avec éloquence, est enfin devenue superflue. Le temps s’est expliqué pour nous et le nom de prix de vertu ne fait plus d’illusion à personne. Personne ne nous prête plus la ridicule pensée de faire naître la vertu dans les âmes ; ce qui reviendrait, au fond, à la tentative d’exciter le désintéressement par la perspective du salaire et d’entretenir l’humilité par l’espoir de la louange. Nous ne prétendons pas davantage payer ce qui est dû aux actes vertueux des gens de bien que nous couronnons. Il y faudrait d’autres trésors que les nôtres dont nulle main humaine ne possède la clef. Nous saisissons seulement l’occasion qui nous est offerte pour les remercier tout haut de l’honneur qu’ils font à l’humanité et à la France. Nous ne sommes ni leurs précepteurs ni leurs juges : nous sommes leurs témoins émus et reconnaissants.

Que cette proclamation publique les surprenne parfois et effraye chez eux cette pudeur, compagne de tous les sentiments délicats, nous le concevons ; mais ce n’est pas leur goût, c’est notre conscience et notre intérêt aussi que nous consultons. Il faut pourtant bien, non pour son honneur, mais pour le nôtre, que la vertu se résigne à subir la loi commune et à prendre sa part d’une condition générale de nos mœurs, dont il ne serait pas juste que la malignité humaine fût toujours seule à profiter. Nous vivons dans un temps où, quoi qu’on fasse, la publicité règne et se joue de toutes les barrières qu’on lui oppose. Cette puissance inconnue de nos pères et que notre siècle a vue naître promène sur notre société tout entière ses regards indiscrets et dominateurs.

Personne n’est à l’abri de ses atteintes : gouvernements et particuliers, secret d’État ou des familles, sont également soumis à son investigation. Malheureusement, vous le savez, ce flambeau ainsi porté au foyer même de nos demeures n’éclaire pas de préférence les plus beaux cotés de nos caractères. C’est rarement de nos vertus, c’est presque toujours de nos vices que la publicité nous entretient : le scandale a pour elle des attraits qu’elle ne trouve pas dans l’éloge le plus mérité. Et cette prédilection pour les tristes côtés du tableau ne s’explique pas toujours par l’austérité des peintres ou par la modestie des modèles. La raison en est plus simple : c’est que la vertu est une règle uniforme que chacun suppose connue d’avance ; les fautes sont des exceptions dont la riche variété est à tout instant capable d’exciter et de raviver l’intérêt.

Que dis-je ! il est même des jours douloureux entre tous, où c’est le devoir de la société de venir elle-même s’accuser tout haut. Peu d’années s’écoulent sans que les débats de quelque procès célèbre livrent en pâture à la frivolité d’un auditoire la vie d’un coupable, souvent aussi celle de sa victime et, par occasion, celle de ses témoins. Ce jour-là, vous l’avez senti sans doute, un peu d’effroi s’empare des plus intrépides. Quoi ! le crime était là, à côté de nous, à nos portes. Nous l’avons rencontré, coudoyé peut-être, sans qu’aucune empreinte marquée sur son front ou aucun feu brillant dans son regard nous ait avertis de sa présence et éloignés de son contact. Dans quel monde vivons-nous et à qui se fier désormais ? Puis l’on est tenté de se demander si cette enquête impitoyable qui porte ainsi à la surface tous les bas-fonds de la perversité humaine n’est pas propre à troubler plus de cœurs qu’elle ne réveille de consciences, et si d’autres siècles ne prenaient pas mieux soin de la pudeur publique en ne permettant à aucune main, pas même à celle du juge, de soulever le voile qui couvrait leurs plaies.

Loin de nous, Messieurs, ces regrets pusillanimes ! Cette publicité qui nous envahit, si c’est le danger et l’abus des sociétés comme la nôtre, c’est aussi leur défense et leur honneur. Dans les jours où la liberté est en péril, c’est la dernière garantie du droit ; en tout temps, c’est le signe de la maturité d’un peuple qui ne craint pas de se connaître et même de se montrer tel qu’il est, parce qu’il se sent en état comme en devoir de se conduire et, s’il le faut, de se corriger par lui-même. C’est la robe virile dont il ne saurait se dépouiller sans retomber dans une seconde enfance qui n’aurait ni les grâces ni l’innocence de la première. Mais si la publicité nous est chère, malgré les tristes aveux qu’elle nous arrache, ce n’est pas une raison pourtant pour leur en laisser toujours le privilège, et ce n’est pas beaucoup demander qu’un jour, un jour par année, pour opposer à la bruyante et quotidienne publicité du mal la modeste publicité du bien. Faisons de nos péchés confession et pénitence publiques, j’y consens ; mais que notre voix s’élève aussi pour rendre grâces à Dieu des actes qui honorent le temps et le pays où il nous a fait naître. Ce sera, je le veux bien, quelque chose comme la prière orgueilleuse du Pharisien de l’Évangile ; qu’importe ? les sociétés ne sont pas tenues à l’humilité aussi rigoureusement que les hommes. Au fond, c’est là le vrai et surtout le seul remède possible aux maux de la publicité : ce n’est pas de l’étouffer, c’est de l’étendre. Le scandale n’est que l’ombre qui se traîne derrière les corps tant que le soleil ne les touche que d’un rayon oblique. Que le jour grandisse et éclaire tous les coins de l’horizon, l’ombre disparaîtra d’elle-même.

Tel est, Messieurs, le profit que nous pouvons tirer de l’enquête annuelle à laquelle l’Académie se livre sur les actes de vertu qu on lui signale. Un beau trait inconnu que nous découvrons nous donne le droit de vous dire : Rassurez-vous, votre patrie compte dans des rangs ignorés d’autres prodiges et même d’autres raffinements que ceux de la passion et du vice. Ce n’est pas le crime seulement qui vit à vos côtés et qui veille pendant que vous dormez, c’est le dévouement aussi, c’est la sainteté, c’est l’héroïsme que vous avez peut-être rencontrés hier, montant d’un pas affaibli par l’âge vers le grenier qui surmonte votre habitation de la ville, ou s’inclinant pour entrer sous le toit de chaume dont la fumée s’élève à peine jusqu’au pied de votre demeure des champs. Vous avez fait de ces rencontres-là sans le savoir et vous en ferez beaucoup encore que vous ne saurez jamais. N’écoutez pas seulement le rugissement de la vague qui vous couvre de son écume ; voici la perle de grand prix qui dormait au pied du rocher. Qui que vous soyez, enfants de l’Évangile, amis de l’humanité, qui n’avez pas perdu tout espoir dans le progrès du monde, réjouissez-vous avec nous de cette richesse ajoutée au patrimoine commun de nos espérances.

Aujourd’hui, nous avons à vous annoncer une découverte plus précieuse encore que de coutume : car ce n’est pas seulement un acte isolé, c’est une vertu tout entière qu’on croyait perdue et que nous avons retrouvée. Vous la connaissez tous, quoique vous ne l’ayez jamais rencontrée : les récits de la Bible et les fictions d’Homère en ont à l’envi entretenu votre enfance. Chérissez l’hospitalité, dit l’Écriture, par elle quelques-uns ont reçu des anges sans les connaître. L’hôte indigent vient de la part de Jupiter, dit le poëte, le moindre don qu’on lui fait a son prix. Aussi, qui ne connaît les merveilles de l’hospitalité antique et les merveilles plus ravissantes encore de la poésie inspirée et profane, qui l’a célébrée ? Qui n’a pleuré avec Ulysse naufragé et inconnu à la table d’Alcinoüs ? Qui ne s’est assis à côté d’Abraham, avec les jeunes hommes mystérieux du désert, sous l’ombre du chêne de Mambré ? Quel qu’il soit cet étranger que l’hospitalité protège, il est le bienvenu sur la terre où nul ne connaît son visage. Nul ne lui demande ni où il va, ni d’où il vient ; seulement le lendemain, quand il s’est éloigné, souvent un bruit se répand que sous cette humble apparence un envoyé céleste était caché, que le seuil où il s’est arrêté garde à jamais l’empreinte bénie de ses pas, tandis qu’il a lancé l’anathème, avec la poussière de ses pieds, contre la demeure de ces gens durs qui ne lui ont ouvert leur logis ni leur cœur.

Rien de plus touchant assurément que la vertu de l’hospitalité ainsi comprise, et surtout rien de plus utile dans ces temps où nulle route n’était sûre, où la vie humaine était en proie à mille embûches, et où les héros de toutes les sociétés naissafites étaient des destructeurs de brigands qui faisaient souvent le métier eux-mêmes tout en le réprimant. Mais convenez que vous en concevez moins, soit la possibilité, soit le prix, de nos jours, avec les gendarmes, les passe-ports, les auberges, et surtout les chemins de fer. Quand vous traversez nos campagnes, lancés dans l’espace avec le bruit de la foudre et le scintillement de l’éclair, comment seriez-vous les hôtes du villageois qui vous suit d’un œil effaré et que vous n’apercevez vous-même que comme une vision à travers un nuage de fumée ? Et quand enfin cette course effrénée s’arrête et vous dépose pour le sommeil d’une nuit dans quelqu’un de ces bâtiments gigantesques où vous n’êtes qu’un numéro d’ordre perdu dans des milliers d’unités que rien ne distingue de la vôtre, est-ce que le luxe vénal et la pompe anonyme qui vous entourent vous rappellent en rien l’accueil cordial du patriarche et les lambris beaucoup moins dorés du roi des Phéaciens ?

Eh bien ! Messieurs, même de nos jours, même à côté des chemins de fer et en face des grands hôtels, l’hospitalité existe encore quelque part avec la largesse et la simplicité des anciens jours. C’est tout près de vous, dans la commune de Baule, près Beaugency (département du Loiret). Un ancien soldat, médaillé de Sainte-Hélène, Jean Laffray, aidé de sa femme Victoire Genty, a consacré depuis cinquante ans une modeste aisance à se faire l’hôtelier gratuit des pauvres passants. À toute heure sa demeure est ouverte, et l’ouvrier qui fait son tour de France, l’enfant des montagnes de Savoie ou d’Auvergne, qui chemine pour la première fois seul dans le monde, le pauvre ménage que le salaire élevé de la grande industrie a attiré loin de son village natal et que le chômage y renvoie chargé de misères et d’enfants, trouvent sous cet abri que chacun leur désigne du doigt le repas du soir et le repos de la nuit. Jean Laffray ne leur demande qu’une chose : à tous, le livret qui atteste leur condition laborieuse, à la femme qui se présente au bras d’un homme la preuve que son union a été sanctionnée par la loi et bénie par la religion. Cet examen fait (et chaque soir Laffray y procède avec la régularité d’un magistrat), la porte s’ouvre, la table est dressée, quinze ou vingt pauvres y prennent place et lui-même s’asseoit à côté de ses hôtes, mais au dernier rang et en réclamant pour lui le droit de les servir. Le lendemain il faut bien partir pour faire place à d’autres ; mais il est rare qu’on parte sans emporter quelque souvenir de Jean Laffray : c’est une pièce d’argent, un vêtement, pour les enfants un peu de linge blanc qui rafraîchit leurs membres délicats ou une paire de sabots qui repose leurs petits pieds saignants. Pour ces besoins extraordinaires qui se reproduisent à peu près tous les jours, il y a dans les armoires de Jean Laffray des provisions toutes préparées, où il puise sans cesse, et qui ne sont pourtant jamais épuisées. Sa femme et lui ont fait pendant trente ans des distributions de ce genre, presque chaque matin, tantôt ensemble, tantôt à l’insu l’un de l’autre, sans que les dignes époux aient jamais échangé entre eux d’autre reproche que celui ou de n’avoir pas donné assez ou d’avoir donné sans prévenir et en se réservant pour soi seul le plaisir du bienfait.

Je le vois, Messieurs, un de ces récits de la fable dont je vous parlais tout à l’heure vous revient involontairement en mémoire. Vous songez à ce couple hospitalier chanté par notre la Fontaine, tout pareil au ménage Laffray, qui obtint du ciel en récompense la suprême bénédiction de n’être jamais séparé, même dans la mort. Touchante pensée et bien naturelle : le foyer où le pauvre inconnu est venu réchauffer ses membres glacés, semble bien mériter en effet d’échapper au souffle mortel qui éteint la flamme des plus pures affections. Mais Jean Laffray sert un maître qui a bien promis de ne pas oublier le moindre verre d’eau donné en son nom, mais qui ne veut pas qu’on regarde même les biens les plus innocents de ce monde comme les vrais témoignages de son amour, et Baucis a quitté la terre avant Philémon. Demeuré veuf depuis dix-huit ans et n’ayant jamais eu d’enfant, Laffray serait seul sous son toit désolé, si chaque soir ne réunissait autour de lui la famille qu’il s’est créée. Il la voit s’accroître tous les jours avec une fécondité dont il s’applaudit. Abondance de biens ne nuit pas, dit-il. Mais, frappant exemple de la puissance contagieuse de la vertu, on nous atteste que dans cette maison ainsi ouverte à tout venant, jamais un mot malsonnant n’a retenti, jamais le moindre objet n’a disparu. Quelques-uns des hôtes se piquent même d’honneur et rapportent ou renvoient les petites avances que Laffray leur a faites ; c’est ainsi qu’il a reçu dernièrement de Marseille un mandat de vingt francs, somme prêtée par lui à un pauvre jeune homme. C’était, a-t-il dit, un prêt fait sur l’éternité : je n’y comptais pas. Dieu m’enverra bien à qui les prêter encore.

L’Académie décerne à Jean Laffray un prix de trois mille francs en honneur de la vertu dont il est parmi nous, je ne dirai pas le plus parfait, mais l’unique exemple.

Avec le second prix, nous rentrons en plein dans le dix-neuvième siècle, et dans l’ordre de misères habituellement secourues, par l’ordre de vertus que couronne aussi habituellement l’Académie. Une famille, autrefois aisée, et réduite par des malheurs à un état de pauvreté d’autant plus cruel qu’elle garde le souvenir d’une condition meilleure ; un jeune homme qu’une éducation toute dirigée vers le développement de l’esprit a rendu à la fois sensible à toutes les privations et incapable du labeur manuel qui pourrait les soulager ; la délicatesse des habitudes froissée par la rudesse des nécessités de la vie, l’intelligence prise au dépourvu par les besoins du corps, ce sont là les maux tout particulièrement amers qui n’appartiennent qu’aux sociétés civilisées. Ce sont ceux auxquels la famille Lécuyer de Lanfain, près Saint-Brieuc, s’est vue il y a peu d’années en proie, et dont le dévouement de la fille Feillet, leur domestique, s’est efforcé avec une persévérance infatigable d’adoucir les atteintes.

Mme veuve Lécuyer, femme d’un honorable commerçant, s’est trouvée, à la mort de son mari, privée, par de fausses spéculations, de toute espèce de fortune. Un fils lui restait, à qui des facultés heureuses avaient ouvert les portes de l’École polytechnique, et promettaient un brillant avenir. Elle voulut le rejoindre à Paris : mais comment venir sans argent du fond de la Bretagne et comment vivre sans argent dans la grande ville ? Les épargnes d’une pauvre servante vinrent résoudre cette difficulté. La fille Feillet mit à la disposition de sa maîtresse dix-huit cents francs d’économie qui composaient tout son avoir. C’était tout ce qu’elle possédait ; mais ce n’est pas tout ce qu’elle a trouvé moyen d’offrir et de consacrer à ses anciens maîtres. Ce ne fut que le premier acte d’un long drame et le premier trait d’une suite d’actions héroïques.

À peine arrivée à Paris avec sa fidèle compagne qui ne voulait pas la quitter, Mme Lécuyer ne put résister au chagrin et au changement de ses habitudes. Elle rendit le dernier soupir entre les bras de Marianne Feillet. C’était le moment pour Jules Lécuyer demeuré seul sur la terre, mais jeune, instruit et maître de sa destinée, de payer sa dette à la pauvre fille. Mais, soit que l’énergie de son âme ne répondît pas à l’heureuse disposition de ses facultés, soit que ces facultés elles-mêmes eussent plus d’éclat que de fermeté, ce fut aussi le moment où sa raison s’affaissa tout d’un coup sous le double fardeau de l’étude et de la douleur. Un état d’aliénation mentale se déclara et le jeune savant dut entrer dans une maison de santé. Marianne Feillet, qui l’avait bercé sur ses genoux, ne voulut pas abandonner son enfant à des mains étrangères. Elle obtint d’entrer comme infirmière dans l’asile où il était recueilli. Elle y a passé deux ans, ne le perdant pas de vue un instant, veillant auprès de son lit, sans fermer l’œil elle-même pendant des mois, parce que le magnétisme de son regard calmait seul les plus douloureuses crises du pauvre insensé.

Sous cette influence bienfaisante un éclair de raison reparut, et Jules Lécuyer, un instant rendu à la vie commune, put reprendre la carrière de l’enseignement dans un lycée de province. Marianne l’y suivit, attentive à préserver du moindre souffle cette faible lueur d’intelligence, qu’elle seule avait pu ranimer et qui menaçait à tout instant de s’éteindre. Hélas ! elle-même ne put réussir à en entretenir la flamme ! Il fallut une seconde fois renoncer à toute occupation, et aller vivre de privations au fond de la Bretagne, avec une petite pension due à la charité des créanciers de la famille. Ce que Marianne ajouta par son travail et ses sacrifices à cette subvention insuffisante. Dieu seul l’a su et nul ne l’apprendra d’elle. Nous savons seulement que tout y a passée et le produit de son fuseau, et l’espoir d’une petite succession qui devait lui revenir et qu’elle a trouvé moyen d’escompter pour une somme de douze cents francs. Marianne avait raison de ne pas ménager l’avenir, car il n’intéressait qu’elle et elle était destinée à vieillir seule. Dans une journée funeste, Jules Lécuyer, échappant à sa vigilance, imagina, malgré un temps orageux et une saison déjà rigoureuse, d’aller aux falaises voisines pour s’y baigner. Le soir, Marianne Feillet l’attendit en vain : elle apprit seulement qu’un pêcheur avait entendu un grand cri, et le lendemain la vague rejetait un cadavre à la côte. Sombre fin d’une existence que le bonheur et l’intelligence n’avaient éclairée que de leurs plus pâles rayons. Depuis lors, Marianne, n’ayant plus à qui se dévouer, n’a plus de raison de vivre. Elle vit cependant, sans se plaindre de la volonté divine qui la retient ici-bas. Le prix de deux mille francs que l’Académie lui décerne est moins destiné à venir en aide à sa vieillesse, dénuée de toutes ressources, qu’à satisfaire la conscience publique et à répondre au vœu ardemment exprimé par tous les témoins d’une si noble existence.

Pour égaler Marianne Feillet, une seule chose peut-être a manqué à Joséphine Larcher, de Paris, à qui l’Académie destine une médaille, de mille francs : c’est de trouver auprès d’elle l’occasion constante et naturelle du dévouement. Mais elle s’est efforcée de la faire naître par les inventions les plus ingénieuses. Engagée au service de maîtres aisés qui appréciaient son affection, mais n’avaient pas besoin de ses sacrifices, c’est à une pauvre fille malade demeurant dans son voisinage, qui ne tenait à elle par aucun lien, que Joséphine a consacré pendant vingt-sept ans tous les loisirs que lui laissait et tout l’argent que lui rapportait son service. Elle s’est faite sa garde-malade, et a payé pendant tout ce temps son loyer et tous les médicaments nécessaires d’une coûteuse et interminable maladie. Celle-ci morte, l’habitude était prise et il a bien fallu pourvoir à la remplacer. Dans la maison voisine, vivait une femme chargée d’enfants, et abandonnée par son mari. Joséphine Larcher lui a donné la place vacante ; et c’est à elle qu’elle fait part aujourd’hui de ce superflu qui serait à peine le nécessaire d’un autre. Il parait pourtiant que Joséphine a fait des progrès dans l’art d’administrer son bien ; cas on nous assure qu’elle a du temps et des fonds de reste, à n’en savoir que faire, et prie souvent les sœurs du quartier de lui en faciliter le placement.

C’est le même esprit d’invention et d’originalité porté dans la charité qui a attiré l’attention de l’Académie sur Jeanne Mialaret, vertueuse fille, qui a rempli successivement les fonctions d’institutrice, libre et gratuite, dans les communes de La Capelle, au Cantal, et de Peyreleau, de l’Aveyron. Dans chacun des lieux où elle a enseigné, son école s’est transformée d’elle-même en asile de bienfaisance, et tout l’intervalle des classes a été rempli pour elle par des visites aux indigents, aux malades, aux infortunes de toute espèce. Dans tous ces actes de dévouement, un tel esprit d’ordre et de prudence a constamment tempéré pour Jeanne Mialaret l’élan de la charité, qu’elle a été, d’un commun accord, reconnue partout pour la bonne tête de la paroisse, et qu’il n’est point d^affaire un peu compliquée pour laquelle les magistrats municipaux n’aient réclamé son concours. Qu’elle les ait aidés à fonder un bureau de bienfaisance, c’était assez simple, et le sujet paraissait de sa compétence. Mais croirait-on que, quand il s’est agi, dans la commune de La Capelle, de reconstruire le clocher de l’église, c’est à Jeanne Mialaret qu’on s’est adressé pour organiser sur un plan économique et le transport des matériaux et la nourriture des ouvriers ! Elle a dirigé ainsi, pendant plusieurs années, tout un atelier de travail à ses moments perdus : et entre les épargnes qu’elle a réalisées et les souscriptions qu’elle s’est procurées, on n’estime pas à moins de dix mille francs le profit que vaut à la commune cet architecte d’un nouveau genre. A Peyreleau, petit endroit perdu dans les montagnes du Rouergue, ce sont ses connaissances médicales et même son aptitude manuelle aux opérations de chirurgie qui sont constamment mises à profit. On cite des guérisons difficiles dues à son habileté autant qu’à ses soins. Pour passer d’ailleurs de La Capelle à Peyreleau et s’éloigner du lieu où elle était adorée, Jeanne Mialaret n’avait pas eu d’autre raison à donner, si ce n’est qu’elle ne s’y sentait plus nécessaire, une communauté religieuse, à laquelle elle-même a fait don de son mobilier, étant venue se charger de consacrer par un esprit de durée et de suite toutes les fondations que son génie inventif avait créées ; Jeanne Mialaret n’est qu’un missionnaire, et ne se charge que d’ouvrir les voies.

En ce moment, comme si sa tâche était finie, elle vient elle-même de prendre le voile ; et c’est sous le nom de sœur Saint-Charles qu’elle reçoit maintenant les bénédictions des populations qu’elle a tirées de l’indigence ou de l’ignorance. Mais ce n’est point sous ce nom que l’Académie veut la connaître ; c’est à l’institutrice libre et laïque, n’ayant pris de conseil que d’elle-même, et n’obéissant à d’autre règle que son dévouement, non à la sœur religieuse, qu’une médaille de mille francs est attribuée. L’Académie sait bien qu’elle aurait trop à faire et aurait trop vite épuisé ses ressources, si elle voulait faire pénétrer son admiration avec ses récompenses dans ces sanctuaires de la charité féminine dont les plus illustres s’abritent sous le nom chrétien et français de Vincent de Paul. Admirer, couronner, remarquer même une sœur de charité pour sa vertu et ses sacrifices, ce serait manquer à la lettre comme à l’esprit de l’institution. C’est l’honneur de ces pieuses filles que toutes les règles du jugement ordinaire soient renversées pour elles, que ce qui ailleurs est exception, là devienne coutume, que l’extraordinaire n’y cause point de surprise et que le surnaturel sous leur main prenne la régularité de la nature.

Nous pourrions continuer cette énumération, et, en abusant de votre temps, nous ne lasserions pas votre patience. Chacune des six médailles de mille francs et des douze de cinq cents francs qui complètent les distributions faites par l’Académie donnerait lieu à quelque récit intéressant du même genre et qui échapperait, j’en suis sûr, au reproche de monotonie. Au contraire, ce que nous aimerions à vous faire remarquer si nous pouvions descendre avec vous dans ce détail, c’est précisément le trait d’originalité personnelle qui distingue même dans l’ombre oii leur humilité les retient, chacune des physionomies de nos modestes héros. Bien que nés dans la même condition, bien qu’un même sentiment les anime, pas un ne ressemble à l’autre, et par une raison très-simple, c’est que pas un n’a imité l’autre. Une seule chose leur est commune, la spontanéité du dévouement. Aucun modèle, aucun conseil, aucun appui ne les a ni attirés, ni engagés, ni soutenus dans la voie ardue où ils se sont précipités par un élan d’héroïsme ou lentement avancés par cinquante années de persévérants efforts. Plus d’une fois, au contraire, j’en suis sûr, il leur a fallu braver la critique, les reproches des amis ou de la famille, les regards étonnés des indifférents, cette opinion, en un mot, qui exerce son action aussi bien au village que sur la scène des affaires publiques et dont l’empire est souvent même d’autant plus tyrannique que le cercle où l’on vit est plus rétréci. Point d’acte un peu extraordinaire, vous le savez, qui ne commence par sembler digne de blâme à ceux dont il surprend les regards : c’est ce que l’Evangile a si bien nommé la folie de la croix, et la sagesse humaine ne manque jamais de se laisser prendre à cette apparence. Faire comme tout le monde est le premier des aphorismes qu’elle débite avec une suffisance étroite et pédante. Parmi ces mêmes notables, magistrats municipaux, bourgeois, propriétaires, qui, aujourd’hui, en présence des résultats conquis par l’effort de vertus exceptionnelles, s’empressent d’y applaudir et sollicitent de nous des récompenses, plus d’un peut-être, au début, a déconseillé, en hochant la tête, à Jean Laffray d’ouvrir sa maison à des vagabonds. Plus d’un a représenté gravement à Marianne Feillet qu’elle devait ses économies à sa famille plus qu’à sa maîtresse, qu’il fallait prendre soin de ses vieux jours et que charité bien entendue commence par soi-même ; plus d’un a averti Jeanne Mialaret qu’elle perdrait sa peine à vouloir ouvrir la tête dure des petits montagnards. À tous on a dit que sans argent, sans secours, sans lumière, ils ne pourraient rien faire ; que soulager le malheur était l’affaire de l’État, de la commune, des voisins riches, de tout le monde, excepté celle des malheureux eux-mêmes. Heureusement pour nous, ces braves gens ont laissé dire et continué de faire : et, sans rien présumer de leurs forces, ils n’ont écouté que leur conscience et leur cœur.

C’est cette impulsion généreuse et spontanée qui parmi tous leurs mérites nous touche et nous attire particulièrement. Nous nous plaignons souvent que de nos jours l’énergie des caractères s’affaisse et leur originalité s’émousse, qu’une mollesse uniforme se répand sur les mœurs de toutes les classes et de tous les peuples. Nous répétons volontiers que, dans notre siècle, les hommes s’imitent et s’attendent les uns les autres, n’osent plus rien faire, rien entreprendre, rien dire, presque rien être par eux-mêmes ; que costumes, coutumes et pensée, tout devient de plus en plus semblable du haut en bas de la société et d’une extrémité à l’autre de l’Europe. Eh bien ! voici des esprits bien simples, mais qui n’ont appris leur leçon de personne ; voici des êtres bien faibles qui ont tenté ce qui était pour eux l’impossible, sans jamais douter d’eux-mêmes ! Quel exemple, et, si vous me le laissez dire, quel sujet de confusion pour ceux qui les regardent ! Qui est-ce qui n’a pas été comme eux, une fois dans sa vie, traversé par une pensée de sacrifice ? mais combien sont-ils ceux qui ont trouvé pour l’exécuter le même fond de résolution énergique et simple ? S’il s’agit par exemple de tant de misères qui restent à soulager, de tant d’ignorance qui reste à dissiper autour de nous, combien sont-ils ceux qui se mettent à l’œuvre pour y porter remède, eux-mêmes et eux seuls, dans la mesure de leurs forces ! Qui est-ce qui n’aime pas mieux invoquer une mesure bien générale pour supprimer le mal, sans peine et tout d’un coup ? Celui-ci la demande à un règlement qu’il réclame d’un pouvoir en qui il a confiance ; cet autre l’espère d’une révolution qui, par occasion, le délivrera d’un pouvoir qui lui déplaît ; un autre enfin, d’humeur plus tranquille, l’attend dans une placidité béate, d’une loi de progrès fatalement réglée d’avance et qui suit sa marche sans le concours des hommes, en dépit de leurs fautes, au besoin même, à l’aide de leurs crimes. Chacun, en un mot, espère que tout le monde agira, sauf lui-même, et pense que tout est à faire excepté la tâche modeste et bornée qui est à la portée de son bras. C’est cette paresse de l’action personnelle si singulièrement en contraste avec la généralité hautaine de nos vues, ce sont ces vœux téméraires et oisifs, ces paroles gonflées de vent et dénuées de nerf contre lesquels s’élèvent, dans un jour de jugement comme celui-ci, les cœurs humbles et fermes dont nous vous apportons le témoignage. Ceux-ci, Messieurs, connaissent peu les lois de l’État, encore moins les lois de l’humanité et de l’histoire ; mais, ne les connaissant pas, ils ne se reposent pas sur elles pour opérer le peu de bien pratique qui est sous leur main. Une seule loi leur est connue, la loi du devoir qui leur montre devant eux un chemin ouvert bien que rude, et leur fait sentir en eux-mêmes la force de prendre leur élan pour le gravir. Et cette loi elle-même ne flotte pas dans leur esprit à travers le nuage d’une idée vague. C’est la loi d’un Dieu vivant, qui leur parle, les soutient et les juge. Ils l’ont entendue retentir au fond de leur âme, et, ceignant bravement leurs reins, ils ont marché à l’ordre de ce maître et sous ce regard paternel.

Voilà les spectacles salutaires qu’il faut contempler si l’on veut apprendre ce que chacun peut et ce que chacun doit, même quand il n’a à compter que sur lui-même. Voilà aussi ceux qu’il faut répéter et multiplier, si l’on veut que tous ces progrès généraux, accomplis ou attendus, orgueil ou espérance de nos sociétés, acquièrent la réalité ou la solidité conforme à l’ambition de leurs promesses. Il est chimérique d’imaginer que le bien public pourra naître d’une autre source que celle d’où jaillit la libre énergie des vertus personnelles. C’est vainement que, les bras croisés dans une confiance optimiste ou fataliste, nous attendons toujours l’amélioration de la condition humaine, tantôt de l’avenir, tantôt de l’opinion, tantôt de la force des choses ou même des principes. Toutes ces puissances abstraites ne répondront pas à nos vœux, si elles ne commencent par tenir de nous-mêmes et de nos efforts la vie qui leur manque. Les meilleurs principes sont des lettres mortes sans une main pure qui les applique et des consciences droites qui les mettent en pratique ; l’opinion ne se forme que par les exemples qui l’éclairent et qui l’épurent ; le temps n’a d’action que par l’activité de ceux qui l’emploient. Les généralités qui posent en l’air sont creuses autant que sonores. Ce sont les idoles de nos jours : nous les taillons nous-mêmes avant de les adorer ; mais, pas plus que les simulacres des nations antiques, elles n’ont d’yeux pour nous voir et d’oreilles pour nous entendre. Allez au fond de tous les progrès déjà réalisés sous nos yeux, vous trouverez toujours, à l’origine, pour les concevoir ou les exécuter, pour les faire passer de l’idée au fait, un homme, assez semblable à ceux que nous couronnons aujourd’hui, leur supérieur sans doute par l’éclat du génie ou de la naissance, mais rigoureusement leur égal par le véritable cachet de la grandeur morale, par le courage de la lutte et l’esprit du sacrifice, un homme qui s’est oublié et immolé lui-même. C’est l’auxiliaire indispensable des plus généreuses théories. Un levier fût-il capable de soulever le monde, il lui faudrait encore pour s’ébranler lui-même un bras de chair et d’os, un faible bras, mais un bras vivant.

Non, la société, pas plus que la nature, n’est une machine toute montée dont le progrès se déroule suivant une loi inévitable par une force inconsciente : les hommes n’y figurent pas à une place et pour un jeu marqués d’avance, comme des chevilles ou des rouages. Tous ces vains et froids systèmes, qui conspirent autour de nous pour anéantir la notion même de la liberté morale, qui voudraient l’arracher de notre cœur après l’avoir bannie du gouvernement du monde, et dégrader l’homme après avoir détrôné Dieu, échoueront toujours devant l’observation du plus simple fait. Ils n’apprendront pas plus aux peuples à se passer de la vertu qu’à la nature à s’expliquer sans la Providence. Comme la matière n’a pu tenir son mouvement que de l’impulsion de son créateur, la société aussi reçoit le sien de l’effort volontaire des êtres moraux qui la constituent. Les plus hautes conceptions de la philosophie, toutes les découvertes de la science et toutes les combinaisons de la politique, sont des engins qui attendent une chaleur motrice. La moindre vertu leur apporte son étincelle, et toutes ensemble échauffent et finiront, si Dieu le permet, par embraser le foyer.