Diloy le chemineau/6

Librairie Hachette et Cie (p. 61-72).



VI

Récit des enfants à leur bonne


Quand les enfants furent rentrés, Laurent et Anne coururent chez leur bonne.


Laurent.

Ma bonne, ma bonne, tu ne sais pas ? Un ours énorme a voulu nous manger dans le bois.


Anne.

Et un bonhomme excellent a fouetté Cunégonde et a tué l’ours.


La bonne, riant.

Comment ? Qu’est-ce que vous dites donc ? Un ours dans nos bois ? un bonhomme qui a fouetté Cunégonde ? Qui a tué l’ours ? C’est impossible, mes enfants. Je t’assure, ma bonne ; c’est très vrai ! Demande à maman ; un ours énorme et enragé.


Anne

Je t’assure, ma bonne. Il a fouetté Cunégonde ! Elle était dans une colère terrible.


La bonne, riant

L’ours a fouetté Cunégonde ? Il a bien fait ! Il ne fallait pas le tuer pour cela.


Anne

Mais non ; c’est le bonhomme.


Laurent

Mais non, Anne, il ne l’a pas fouettée.


Anne

Je te dis que si. Je l’ai bien entendu.


Laurent

Maman a dit qu’il avait rêvé. Et il a voulu nous manger ; et le bonhomme…


La bonne, riant plus fort

Le bonhomme a voulu vous manger ?


Laurent

Mais non, ma bonne ; tu ne comprends pas. C’est l’ours.


La bonne

Mais où était l’ours ?


Laurent

Dans le bois. Et le bonhomme l’a piqué, l’a battu, l’a attaché avec des cordes. Et puis il est tombé.


La bonne
Qui ? le bonhomme ?
Ségur - Diloy le chemineau, Hachette, 1895.djvu

Laurent

Mais non ; l’ours. Et le bonhomme avait du sang plein les jambes ; et je n’ai plus de mouchoir ; j’en voudrais un pour me moucher, parce que j’ai pleuré. Et Anne aussi, et maman aussi.


La bonne

Tout le monde a donc pleuré ? Je ne comprends pas un mot de votre histoire. Vous avez rêvé tout cela, mes enfants.


Laurent

Je te dis que non ; tu ris parce qu’un méchant ours a voulu nous manger ? C’est très vilain à toi.


La bonne

Mon pauvre petit, si un ours avait voulu vous manger, j’en serais très effrayée ; mais il n’y a pas d’ours dans ce pays-ci.


Laurent

Demande à maman : tu verras que c’est vrai. Donne-moi un mouchoir, mon nez coule.


Anne

Et moi aussi, mon nez coule. »

La bonne leur donna à chacun un mouchoir ; elle ne riait plus ; elle commençait à comprendre qu’ils avaient couru un danger quelconque ; elle pensa que les enfants avaient pris un gros chien pour un ours, et continua à les interroger.


La bonne
Voyons, mon petit Laurent, dis-moi d’abord où était cet ours.

Laurent

Il était dans le bois, au bord du chemin, et il a crié très fort.


La bonne

Et qui était ce bonhomme qui a tué l’ours ?


Anne

C’est celui qui est venu demander pardon parce qu’il avait fouetté Cunégonde.


La bonne

Et pourquoi l’a-t-il fouettée ?


Anne

Parce qu’elle lui a dit des sottises, qu’elle lui a craché à la figure. Le bonhomme s’est fâché, et il l’a fouettée avec une baguette.


Laurent

Il a dit qu’il était ivre et qu’il demandait bien pardon. Et Cunégonde a dit que ce n’était pas vrai ; et le bonhomme a dit aussi que ce n’était pas vrai, qu’il ne la connaissait pas ; et il est parti, et nous l’avons trouvé assis dans le bois ; et il attendait un ours ; et il a demandé pardon à maman ; et il a dit à maman qu’il voulait venir avec nous pour tuer l’ours qui s’est échappé, et qu’on lui donnerait cent francs. Et l’ours est venu, et nous avons eu bien peur. Et le bonhomme a enfoncé un piquet dans la bouche de l’ours ; et puis il lui a serré le cou avec une corde, et l’ours est tombé. Et le bonhomme lui a attaché une grosse chaîne et un bâton ; et il lui a ôté la corde.


Anne
Et tu ne dis pas que le pauvre homme avait du sang.

Laurent

Attends donc, je n’ai pas fini. Et le pauvre bonhomme avait beaucoup de sang qui coulait. Et maman a déchiré son mouchoir ; elle lui a attaché la jambe ; et puis il y avait des trous au genou, et maman n’avait plus de mouchoir, et j’ai donné le mien.


Anne

Et moi aussi, j’ai donné le mien.


Laurent

Attends donc, tu m’empêches de parler.


Anne

Tu dis trop lentement.


Laurent

Je dis aussi vite que je peux. Et Anne a donné le sien ; et maman a attaché le genou. Et le bonhomme a remercié maman.


Anne

Et maman aussi a remercié le bonhomme.


Laurent

Mais laisse-moi donc parler ; tu m’interromps toujours.


Anne

C’est que tu ne dis pas tout, je veux raconter aussi, moi.


Laurent

Eh bien, raconte, alors… Voyons… raconte.


Anne
Tu n’as pas dit que Félicie n’a pas donné son mouchoir ; nous pleurions, elle ne pleurait pas ; elle n’a pas dit merci au pauvre homme.

Laurent

Mais maman a dit merci pour nous ; et maman lui a dit qu’il reste bien tranquille avec l’ours ; qu’elle lui enverrait la carriole.


Anne

Et quand nous sommes revenus à la maison, maman est allée dire à Saint-Jean qu’il attèle bien vite la carriole et qu’il ramène le bonhomme avec son ours.


La bonne, les embrassant

Mes pauvres petits, je comprends à présent que, sans ce brave homme, vous eussiez été peut-être dévorés par ce méchant ours. Je remercie le bon Dieu de vous avoir fait rencontrer cet excellent homme et de vous avoir sauvés d’un si grand danger.


Laurent et Anne, l’embrassant

Ne pleure pas, ma bonne, ne pleure pas, tu vois que nous sommes bien portants ; nous n’avons pas de sang comme le pauvre homme. »

La bonne les embrassa encore à plusieurs reprises.

Mme d’Orvillet entra en ce moment.

« Je vois, ma bonne Valérie, que les enfants vous ont raconté notre terrible aventure. Je viens vous demander du linge pour les blessures du bon chemineau qui nous a sauvés ; ma femme de chambre est sortie, c’est pressé. Faites-en un bon paquet, et ajoutez-y une bouteille de notre vieux vin de Saint-Georges ; le pauvre homme a perdu beaucoup de sang, ce vin lui redonnera des forces.

La bonne

J’y vais, madame, et si madame veut bien le permettre, j’y ajouterai quelque argent. Cet homme est pauvre, sans doute.


Madame d’Orvillet

C’est ce que j’ai pensé, Valérie ; voici cinquante francs dans cette bourse, que le charretier lui remettra quand il l’aura ramené chez lui. »

La bonne courut exécuter les ordres de Mme d’Orvillet.


Madame d’Orvillet

Félicie n’est pas avec vous ? Où est-elle donc ?


Laurent

Je ne sais pas, maman ; elle n’est pas venue ici.


Madame d’Orvillet

Elle est sans doute dans ma chambre. »

Mme d’Orvillet sortit suivie des enfants.

Elle trouva effectivement Félicie assise dans un fauteuil.


Madame d’Orvillet

Que fais-tu là toute seule, Félicie ?


Félicie

Je me repose, maman.


Laurent

Pourquoi n’es-tu pas venue chez ma bonne avec nous ?


Félicie

Je n’avais pas besoin de ma bonne ; je n’avais rien à lui demander.


Laurent

Mais tu nous aurais aidés à raconter notre histoire. D’abord elle ne comprenait rien ; elle riait parce qu’elle croyait que l’ours avait fouetté Cunégonde…


Félicie

Comme c’est bête !


Laurent

Ce n’est pas bête du tout ; nous racontions mal. Elle croyait ensuite que nous avions rêvé, comme le bonhomme qui a rêvé qu’il a fouetté Cunégonde.


Félicie

Il n’a pas dit fouetté, il a dit battu.


Laurent

C’est la même chose, battue ou fouettée.


Félicie

Non, ce n’est pas la même chose.


Laurent

Ah bah !… C’est égal, tu aurais dû venir chez ma pauvre bonne, qui nous aime tant. N’est-ce pas maman ?


Madame d’Orvillet

Certainement, mon cher petit ; si Félicie aimait sa bonne comme elle devrait l’aimer, elle aurait senti comme vous le besoin de lui raconter le danger qu’elle a couru, et la reconnaissance qu’elle devrait avoir pour ce bon chemineau.


Félicie

Je ne dois rien, moi, à cet homme ; il a voulu prendre l’ours pour gagner cent francs, et pas du tout pour me sauver.


Madame d’Orvillet

Ce que tu dis là est très mal. Ce pauvre homme a pris la peine de nous avertir et de nous accompagner ; et, sans lui, l’ours se serait jeté sur nous et nous aurait peut-être dévorés.


Félicie

Il nous a accompagnés pour avoir les cent francs. Ces paysans ne pensent qu’à gagner de l’argent.


Laurent

Tu es une ingrate ; ce pauvre homme ne pensait qu’à nous rendre service.


Félicie

Laisse-moi donc tranquille ; je déteste cet homme grossier qui fait semblant d’être bonhomme.


Laurent

Il ne fait pas semblant ; il est très bon, et nous irons demain savoir de ses nouvelles.


Félicie

Ah ! par exemple ! c’est trop fort ! Aller savoir des nouvelles d’un chemineau, et d’un méchant chemineau comme celui-là !


Madame d’Orvillet

Félicie, je te prie de te taire ; tu dis autant de sottises que de paroles. Tu as un orgueil qui me fait une vraie peine ; nous irons demain savoir des nouvelles de ce bon chemineau, et je veux que tu viennes avec nous.


Félicie

Oh ! maman, je vous en prie, laissez-moi à la maison. J’ai peur de ce vilain homme ; je suis sûre qu’il nous fera du mal.


Laurent.

Tu as donc peur qu’il ne te fouette tout de bon, comme dans son rêve ? »

Félicie devint rouge comme une cerise. Elle n’osa plus dire un mot, et sa mère lui répéta l’ordre de l’accompagner le lendemain dans sa visite.