Diloy le chemineau/29

Librairie Hachette et Cie (p. 333-342).



XXIX

Le Général se loge et s’établit


Les jours, les semaines se passèrent ainsi, tranquilles et heureux. Le caractère de Félicie, quoique amélioré, grâce à l’influence de Gertrude, apportait seul quelque trouble dans les parties de plaisir et les occupations quotidiennes des enfants ; les rechutes étaient fréquentes et graves parfois ; la bonne Gertrude ne se décourageait pas.

Après le retour de M. et de Mme de Soubise des eaux des Pyrénées, Gertrude tint moins souvent compagnie à Félicie, pour ne pas quitter sa mère, qui s’occupait elle-même de l’éducation de ses filles. La tendresse et la soumission de Gertrude pour sa mère eurent une heureuse influence sur Félicie ; Mme d’Orvillet la trouvait de plus en plus docile, quelquefois même plus affectueuse.

Un événement qui contribua à l’amélioration de Félicie fut une grave maladie de Diloy ; les soins dont il fut entouré par toute la famille d’Orvillet, la sollicitude, l’affection qu’on lui témoigna, firent une favorable impression sur Félicie ; elle ne dédaigna pas d’imiter Gertrude et de s’établir avec elle des heures entières près du pauvre malade, pendant que Marthe prenait un peu de repos. La maladie fut longue et dangereuse. Le bon vieux curé vint plusieurs fois visiter Diloy ; ses paroles pieuses et pleines de charité ne furent pas perdues pour Félicie ; elle sut aussi apprécier les sentiments de foi du pauvre Diloy. Résigné à tout, sincèrement soumis à la volonté du bon Dieu, il était sans cesse occupé de la crainte qu’on ne se fatiguât pour lui. La reconnaissance éclatait dans toutes ses paroles, et, quand il entra en convalescence, il l’exprima si vivement, que Félicie en fut sincèrement touchée, et qu’elle comprit enfin qu’un pauvre paysan pouvait avoir des sentiments aussi élevés, aussi délicats que les gens du grand monde ; et, bien qu’elle n’arrivât jamais au degré de bonté de sa mère, de son oncle et de Gertrude, elle ne choqua plus les gens du village par ses airs de hauteur et par ses paroles dédaigneuses.

Trois mois après le commencement de notre récit, Félicie fit sa première communion ; le résultat en fut très satisfaisant : elle continua à accompagner chaque matin Gertrude et ces dames à la messe, et à faire avec Gertrude des lectures pieuses. Peu de temps après cette première communion, Mme de Soubise et Mme de Saintluc parlèrent de départ, mais le général leur demanda si instamment de prolonger d’un mois leur séjour, qu’elles y consentirent.

« Je désire, vivement, dit-il, vous recevoir chez moi avant votre départ.

– Comment, chez toi ! lui répondit sa sœur Amélie. Tu n’as de chez toi qu’en Afrique ?


Le général

C’est ce que nous verrons avant quinze jours, répondit le général en souriant.

– Que veut-il dire ? demanda Mme de Soubise à Mme d’Orvillet quand elles furent seules.


Madame d’Orvillet

Je crois que je devine. Les Castelsot ont quitté le pays ; leur aventure s’était répandue ; on les montrait au doigt et on ne les appelait plus que M. et Mme Futé. Leur propriété est en vente ; je crois qu’Albert va l’acheter.


Madame de Soubise

Et que fera-t-il donc tout seul dans ce grand château ?


Madame d’Orvillet, souriant

Il compte bien ne pas y être seul. Je crois encore qu’il pourrait bien se marier.


Madame de Soubise

Se marier ! Avec qui donc ? Je ne vois personne à marier dans le voisinage, que cette sotte et riche veuve, Mme Chipe de Vieux.


Madame d’Orvillet

Oh non ! Il a meilleur goût que cela. Comment, tu n’as rien remarqué ? rien deviné ?


Madame de Soubise

Rien du tout. Il ne nous quitte pas ; il ne vit que pour nous et pour nos enfants. Il est admirable pour Gertrude.


Madame d’Orvillet

Et puis encore ?


Madame de Soubise

Voilà tout. Mais dis-moi donc ce que c’est, qui c’est.


Madame d’Orvillet

Tu n’as pas remarqué comme il est aimable pour ta belle-sœur Pauline ? avec quel enthousiasme il en parle ? avec quel empressement il la recherche ? comme ils sont toujours ensemble ?


Madame de Soubise

C’est vrai ! Tu as raison ! Je le vois, maintenant que tu me le dis ; et bien des fois je me suis réjouie qu’Albert témoignât tant d’amitié à Pauline, que j’aime de tout mon cœur ; elle est aussi bonne et aimable que charmante ; elle mène une vie bien isolée, bien triste : ni père, ni mère, ni mari, ni enfants. Je serai enchantée qu’elle devînt la femme d’Albert ; et mon mari en sera bien heureux ; il aime tant sa pauvre sœur et Albert !


Madame d’Orvillet

Je te dirai même que Pauline m’en a parlé, et qu’elle s’attend à une demande en règle très prochainement. »

Pendant que les sœurs causaient des projets du général, celui-ci avait demandé à Mme de Saintluc la permission de lui faire une visite dans sa chambre.

« Certainement, mon cher général ; avec le plus grand plaisir. »

Le général s’assit en face de Mme de Saintluc.

« Chère madame, lui dit-il, me permettez-vous de vous parler très franchement ?


Madame de Saintluc

Très volontiers ; vous savez ce que j’aime particulièrement en vous, c’est votre grande franchise.


Le général

Je vais donc vous dire franchement que je veux acheter la terre des Castelsot. Qu’en dites-vous ?


Madame de Saintluc

Vous ferez très bien ; c’est une belle et jolie propriété.


Le général

Mais quand je l’aurai, je m’y ennuierai beaucoup tout seul.


Madame de Saintluc

Je le crois sans peine ; vous aimez trop votre famille pour vivre en ermite.


Le général

Mais si je me mariais, je ne serais plus seul, et nous vivrions près d’Hélène.


Madame de Saintluc
Vous dites nous ? Qui fera le nous ?

Le général

Celle que j’épouserais et que j’aimerais de tout mon cœur.


Madame de Saintluc

Et qui se trouverait très heureuse de contribuer à votre bonheur.


Le général

Vous croyez ?


Madame de Saintluc

J’en suis sûre.


Le général

Vous m’avez donc compris ?


Madame de Saintluc, souriant

Parfaitement ; la chose est trop claire pour que je puisse ne pas comprendre.


Le général

Alors vous voulez bien habiter Castelsot ?


Madame de Saintluc

Avec vous, oui.


Le général, lui baisant la main

Ma chère Pauline ! ma bonne Pauline ! Je serai donc heureux à mon tour ! Vous n’aurez pas peur de mes vivacités ?


Madame de Saintluc

Oh non ! Elles sont toujours aimables ; et vous les réparez si bien !…


Le général

Mes quarante ans ne vous effrayent pas ?


Madame de Saintluc
Non, puisque j’en ai vingt-sept.
Ségur - Diloy le chemineau, Hachette, 1895.djvu

Le général

Vous ne craindrez pas de me suivre en Algérie ?


Madame de Saintluc

Je vous suivrai partout avec plaisir.


Le général

C’est donc une chose convenue ?


Madame de Saintluc

Mais il me semble que la chose est bien décidée.


Le général

Merci, chère amie, merci, dit le général en lui baisant encore la main. Vous me permettez de l’annoncer à mes sœurs et à ma chère petite Gertrude ? Si vous vouliez venir aussi ?


Madame de Saintluc

Je vais y aller avec vous ; ce sera mon premier acte d’obéissance. »

Le général offrit son bras à Mme de Saintluc : ils entrèrent en riant chez Mme d’Orvillet. Mme de Soubise y était encore.


Le général

Nous venons vous annoncer une nouvelle, une bonne nouvelle, mes chères amies. Je vous présente ma femme.

– Une sœur de plus, dirent-elles toutes deux en l’embrassant.

– Cher Albert, comme tu fais bien ! lui dit Mme d’Orvillet en l’embrassant à son tour.


Le général
Appelle Gertrude, Amélie, que je lui annonce tout de suite mon heureux mariage. Mais ne lui dis rien.

Amélie

Sois tranquille ; tu seras le premier à le lui apprendre. »

Amélie sortit et rentra presque aussitôt avec Gertrude.

« Gertrude, ma chère petite Gertrude, dit le général en l’embrassant tendrement, je me marie ; ta tante Pauline veut bien être ma femme.

– Ma tante Pauline ! Oh ! qu’elle fait bien ! Comme elle sera heureuse ! » répondit Gertrude en se jetant au cou de son oncle et en l’embrassant à plusieurs reprises.

Des bras de son oncle elle passa dans ceux de sa tante.

« Ma bonne chère tante, il y a longtemps que je prie le bon Dieu de vous accorder ce bonheur. Mon oncle est si bon ! Et il vous aimera tant, que vous n’aurez plus rien à désirer. »