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PERRON, s. m. Pendant le moyen âge, le mot perron s’emploie communément pour désigner l’emmarchement extérieur qui donne entrée dans la salle principale du château ou du palais, dans le lieu réservé aux plaids, aux grandes assemblées.

Dans la Chanson des Saxons[1], les barons apportent à Charlemagne chacun quatre deniers. L’empereur fait mettre la somme en monceau :

« Karles les a fait fondre à force de charbons.
Devant la maistre sale an fu faiz. i. perrons,
Li baron de Herupe (Angers) i escristrent lor nons ;
Puis i fu mis li Karle, si que bien le savons,
Que jamais en Herupe n’iert chevages semons[2]. »

Le perron est une de ces traditions des peuples du Nord dont l’origine remonte bien loin dans les annales historiques. C’est la plate-forme des Scythes, l’amoncellement de pierres sur lequel s’assied le chef de la tribu ; l’emblème du lieu élevé où se tiennent et d’où descendent les races conquérantes et supérieures. Il serait intéressant de rechercher et de réunir les origines de la plate-forme assise sur un emmarchement, car c’est là un des monuments que l’on trouve sur la surface du globe partout où une race supérieure s’est établie au milieu de peuplades conquises. C’est du haut d’un perron que l’imperator romain parle aux troupes sous ses ordres. Le tribunal de campagne sur lequel s’assied le général pour recevoir la soumission des vaincus, n’est-ce qu’un amoncellement de pierres avec emmarchement[3]. C’est sur un perron que l’auteur de la Chanson de Roland fait mourir son héros, comme sur un lieu sacré :

« Prist l’olifan, que reproce n’en ait,
E Durandal s’espée en l’altre main ;
D’un arbaleste ne poest traire un quarrel ;
Devers Espaigne en vait en un guaret,
Muntet sur un tertre desuz un arbre bele ;
Quatre perrons i ad de marbre faite ;
Sur l’erbe verte si est caeit envers,
Là s’est pasmet ; kar la mort li est près[4]. »

Dans les romans des XIe et XIIIe siècles, il est sans cesse question de perrons au haut desquels se tiennent les seigneurs pour recevoir leurs vassaux :

« Li dux s’asist sus un peon de marbre[5]. »

C’est au bas du perron des palais que descendent les personnages qui viennent visiter le suzerain ; c’est là qu’on les reçoit, si l’on veut leur faire honneur.

« De joiaus, de richesses trestous Paris resplent :
Au perron de la sale la roijne descent,
Maint haut baron l’adestrent moult debonairement,
Car de li honorer a chascun bon talent[6]. »

Lorsque Guillaume d’Orange se rend auprès du roi de France après la prise d’Orange, il arrive incognito :

« Li cuens Guillaumes descendi au perron
Mès ne trova escuier né garçon
Qui li tenist son auferrant gascon (son cheval).
Li bers l’atache à l’olivier réon[7]. »

Les perrons des châteaux étaient accompagnés de montoirs (voy. Montoir) :

« Sor les chevax monterent c’ou lor tint au perron[8] :
Fors de la salle aneit-un mis,
Un grant peron de marbre bis,
U li poisant hume munteient.
Qui de la Curt le Roi esteient[9]. »

Le perron, comme nous l’avons vu déjà ci-dessus, est quelquefois un monument destiné à perpétuer une victoire. Tel est celui que Charlemagne fait élever à Trémoigne :

« An la cit de Tremoigne fist. i. perron lever
Large et gros et qarré an haut plus d’un esté ;
Sa victoire i fist metre, escrire et seeler,
A beles letres d’or dou meillor d’outre-mer ;
Ce fist-il que li Saisne s’i poïssent mirer ;
Sovantes foiz avoient telant de reveler[10]. »

Le perron était donc une marque de noblesse, un signe de puissance et de juridiction. Les communes élevaient des perrons devant leurs hôtels de ville, comme signe de leurs franchises ; aussi voyons-nous que lorsque Charles, duc de Bourgogne, a soumis le territoire de la ville de Liége, en 1467, pour punir les bourgeois de leur révolte, et comme marque de leur humiliation :

« Les turs, les murs, les portes,
Fist le duc mettre jus
Et toutes plaches fortes,
Encoire fist-il plus :
Car pour porter en Flandres
Fist hoster le perron,
Adfin que de leur esclandre
Puist estre mention[11]. »

Ce passage fait comprendre toute l’importance qu’on attachait au perron pendant le moyen âge, et comment ces degrés extérieurs étaient considérés comme la marque visible d’un pouvoir seigneurial. Le sire de Joinville rapporte qu’un jour allant au palais, il rencontra une charrette chargée de trois morts qu’on menait au roi. Un clerc avait tué ces trois hommes, lesquels étaient sergents du Châtelet et l’avaient dépouillé de ses vêtements. Sortant de sa chapelle, le roi « ala au perron pour veoir les mors, et demanda au prevost de Paris comment ce avoit esté. » Le fait éclairci, et le clerc ayant agi bravement, dans un cas de légitime défense : « Sire clerc, fist le roy, le rapport entendu, vous avez perdu a estre prestre par vostre proesce, et par vostre proesce je vous restieng à mes gages, et en venrez avec moy outre-mer. Et ceste chose vous foiz-je encore, pour ce que je veil bien que ma gent voient que je ne les soustendrai en nulles de leurs mauvestiés[12]. »

Voilà donc un jugement rendu par le suzerain, en plein air, du haut du perron de son palais.

Ces perrons, par l’importance même qu’ils prenaient dans les palais et châteaux, étaient richement bâtis, ornés de balustrades et de figures sculptées. Quelques seigneurs, d’après un usage qui semble fort ancien, attachaient même parfois des animaux sauvages au bas des perrons, comme pour en défendre l’approche. Un fabliau du XIIIe siècle[13] rapporte qu’un certain sénéchal de la ville de Rome, homme riche et puissant, avait attaché un ours au perron de son palais. En haut du perron du château de Coucy, à l’entrée de la grand’salle, était une table portant un lion de pierre, soutenue par quatre autres lions[14].

On nous pardonnera la longueur de ces citations ; elles étaient nécessaires pour expliquer l’importance des perrons pendant le moyen âge. Nous allons examiner maintenant quelques-uns de ces monuments. L’un des plus remarquables, bien qu’il ne fût pas d’une époque très-ancienne, était le perron construit devant l’aile qui réunissait la sainte Chapelle du palais à Paris à la grand’salle. Ce perron datait du règne de Philippe le Bel, et avait été élevé par les soins d’Enguerrand de Marigny. À l’avènement de Louis le Hutin, Enguerrand ayant été condamné au gibet, son effigie fut « jettée du haut en bas des grands degrez du palais[15] ». Ce ne fut que vers la fin du dernier siècle que le grand degré du palais fut détruit, pour être remplacé par le perron actuel (voy. Palais, fig. 1). C’est devant cet emmarchement, un peu vers la gauche, qu’était planté le may. Nous donnons (fig. 1) une vue perspective du perron élevé au commencement du XIVe siècle[16].
Perron.Sainte.Chapelle.Palais.Paris.png
Lorsqu’il fut détruit, des échoppes encombraient ses deux murs d’échiffre et venaient s’accoler à la belle galerie d’Enguerrand ; mais la porte que l’on voit dans notre figure subsistait encore presque entière, avec ses trois statues. Une voûte pratiquée sous le grand palier supérieur permettait de communiquer d’un côté à l’autre de la cour. Le perron du palais des comtes de Champagne, à Troyes, présentait une disposition semblable, et datait du commencement du XIIIe siècle. Il donnait directement entrée sur l’un des flancs de la grand’salle. Au bas des degrés, à quelques mètres en avant, était placé un socle sur lequel on coupait le poing aux criminels, après qu’on leur avait lu la sentence qui les condamnait au dernier supplice[17]. Quelquefois ces perrons étaient couverts en tout ou partie tel était celui du château de Montargis (voy. Escalier, fig. 2), qui datait du XIIIe siècle, et se divisait en trois rampes surmontées de combles en charpente. Le château de Pierrefonds possédait un remarquable perron à la base de l’escalier d’honneur, avec deux montoirs pour les cavaliers et une voûte en arcs ogives, avec terrasse au-dessus. Nous donnons (fig. 2) le plan de ce perron.
Perron.chateau.Pierrefonds.png
L’escalier B permet d’arriver aux grandes salles du donjon situées en A ; il débouche vers la cour[18], sur un degré à trois pans. Les deux montoirs sont en C ; trois voûtes d’arête recouvrent l’emmarchement. Une vue de ce perron, prise du point P (fig. 3), nous dispensera d’entrer dans de plus amples détails. Il est peu de dispositions adoptées dans la construction des châteaux du moyen âge qui se soient perpétuées plus longtemps, puisque nous la voyons conservée encore de nos jours.

Le grand escalier en fer à cheval du château de Fontainebleau, dont on attribue la construction à Philibert Delorme, est une tradition des perrons du moyen âge. Celui du château de Chantilly formait une loge, avec deux rampes latérales, et datait du XVIe siècle[19].

Le perron était un signe de juridiction, et les prévôts rendaient la justice en plein air, du haut de leur perron[20] ; aussi les hôtels de ville possédaient-ils habituellement un perron, et l’enlèvement de ce degré avait lieu lorsqu’on voulait punir une cité de sa rébellion envers le suzerain, comme nous l’avons vu ci-dessus à propos de l’insurrection des gens de Liége.

  1. Chanson des Saxons, de Jean Bodel, poëte artésien du XIIIe siècle.
  2. Chap. XLV.
  3. Voyez les bas-reliefs de la colonne Trajane. — « Ipse in munitione pro castris consedit : eo duces producuntur. » (De bello gall., lib. VII, reddition d’Alise.)
  4. La Chanson de Roland, st. CLXV.
  5. Ogier l’Ardenois, vers 8 517.
  6. Li Romans de Berte aus grans piès, chap. IX.
  7. Guillaume d’Orange, La bataille d’Aleschans, vers 2568 et suiv.
  8. La Chanson des Saxons, chap. XXII.
  9. Le lai, de Laval ; poésies de Marie de France.
  10. La Chanson des Saxons, chap. CCXCVI.
  11. Chants populaires du temps de Charles VII et de Louis XI, publiés par M. Le Roux (de Lincy). Aubry, 1857.
  12. Mémoires du sire de Joinville, § 64.
  13. Le Chien et le Serpent (voy. Legrand d’Aussy).
  14. Quelques fragments de ce monument existent encore. Ils ont été déposés dans le donjon.
  15. Antiquités de Paris. Corrozet.
  16. Restaurée à l’aide des anciens plans du palais et des deux dessins de la collection Lassus, qui ont été lithographiés en fac-simile pour faire partie d’une monographie du palais.
  17. Voyez le Voyage archéologique dans le département de l’Aube, par Arnaud. Troyes, 1837.
  18. Voyez le plan joint à la Notice sur le château de Pierrefonds, 3e édit., Viollet-le-Duc.
  19. Voy. Ducerceau, Les plus excellents bâtiments de France.
  20. Voyez le conte du Sacristain (Legrand d’Aussy).