Dictionnaire philosophique/La Raison par alphabet - 6e ed. - Cramer (1769)/Idée

Cramer (Tome 1p. 333-335).

IDÉE.Modifier

Qu’est-ce qu’une idée ?

C’est une image qui se peint dans mon cerveau.

Toutes vos pensées sont donc des images ?

Assurément ; car les idées les plus abstraites ne sont que les filles de tous les objets que j’ai aperçus. Je ne prononce le mot d’être en général que parce que j’ai connu des êtres particuliers. Je ne prononce le nom d’infini, que parce que j’ai vû des bornes, & que je recule ces bornes dans mon entendement autant que je le puis ; je n’ai d’idées que parce que j’ai des images dans la tête.

Et quel est le peintre qui fait ce tableau ?

Ce n’est pas moi, je ne suis pas assez bon dessinateur : c’est celui qui m’a fait, qui fait mes idées.

Vous seriez donc de l’avis de Mallebranche, qui disait que nous voyons tout en Dieu ?

Je suis bien sûr au moins que si nous ne voyons pas les choses en Dieu même, nous les voyons par son action toute-puissante.

Et comment cette action se fait-elle ?

Je vous ai dit cent fois dans nos entretiens que je n’en savais pas un mot, & que Dieu n’a dit son secret à personne. J’ignore ce qui fait battre mon cœur, courir mon sang dans mes veines : j’ignore le principe de tous mes mouvemens ; & vous voulez que je vous dise comment je sens, & comment je pense ? cela n’est pas juste.

Mais vous savez au moins si votre faculté d’avoir des idées est jointe à l’étendue ?

Pas un mot. Il est bien vrai que Tatien dans son discours aux Grecs, dit que l’ame est composée manifestement d’un corps. Irénée dans son chapitre 62. du second livre, dit, que le Seigneur a enseigné que nos ames gardent la figure de notre corps pour en conserver la mémoire. Tertullien assure dans son second livre de l’ame, qu’elle est un corps. Arnobe, Lactance, Hilaire, Grégoire de Nice, Ambroise n’ont point une autre opinion. On prétend que d’autres Pères de l’Église assurent que l’ame est sans aucune étendue, & qu’en cela ils sont de l’avis de Platon, ce qui est très douteux. Pour moi je n’ose être d’aucun avis ; je ne vois qu’incompréhensibilité dans l’un & dans l’autre systême ; & après y avoir rêvé toute ma vie, je suis aussi avancé que le premier jour.

Ce n’était donc pas la peine d’y penser ?

Il est vrai ; celui qui jouït, en sait plus que celui qui réfléchit, ou du moins il sait mieux, il est plus heureux ; mais que voulez-vous ? il n’a pas dépendu de moi, ni de recevoir ni de rejeter dans ma cervelle toutes les idées qui sont venues y combattre les unes contre les autres, & qui ont pris mes cellules médullaires pour leur champ de bataille.

Quand elles se sont bien battuës, je n’ai recueilli de leurs dépouilles que l’incertitude.

Il est bien triste d’avoir tant d’idées, & de ne savoir pas au juste la nature des idées.

Je l’avoue, mais il est bien plus triste, & beaucoup plus sot de croire savoir ce qu’on ne sait pas.