Dictionnaire philosophique/La Raison par alphabet - 6e ed. - Cramer (1769)/Critique

Cramer (Tome 1p. 226-233).
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CRITIQUE.Modifier

Je ne prétends point parler ici de cette critique de scholiastes, qui restitue mal un mot d’un ancien auteur qu’auparavant on entendait très bien. Je ne touche point à ces vraies critiques qui ont débrouillé ce qu’on peut de l’histoire & de la philosophie ancienne. J’ai en vüe les critiques qui tiennent à la satyre.

Un amateur des lettres lisait un jour le Tasse avec moi ; il tomba sur cette stance.

Chiama gli habitator dell ombre eterne,
Il rauco suon della tartarea tromba,
Treman le spazioze atre caverne,
E l’aer ceco a quel rumor rimbomba,
Ne stridendo cosi dalle superne
Regioni del cielo il fulgor piomba ;
Ne si scossa giamai trema la terra,
Quando i vapori in sen gravida serra.

Il lut ensuite au hazard plusieurs stances de cette force & de cette harmonie. « Ah ! c’est donc là, s’écria-t-il, ce que votre Boileau appelle du clinquant ? c’est donc ainsi qu’il veut rabaisser un grand homme qui vivait cent ans avant lui, pour mieux élever un autre grand homme qui vivait seize cents ans auparavant ; & qui eût lui-même rendu justice au Tasse ?

Consolez-vous, lui dis-je, prenons les opéras de Quinaut. : nous trouvâmes à l’ouverture du livre, de quoi nous mettre en colère contre la critique ; l’admirable poëme d’Armide se présenta, nous trouvâmes ces mots :



SIDONIE.

La haine est affreuse & barbare,

L’amour contraint les cœurs dont il s’empare,
À souffrir des maux rigoureux.
Si votre sort est en votre puissance,
Faites choix de l’indifférence,
Elle assure un sort plus heureux.


ARMIDE.

Non, non, il ne m’est pas possible
De passer de mon trouble en un état paisible,
Mon cœur ne se peut plus calmer ;
Renaud m’offense trop, il n’est que trop aimable,
C’est pour moi désormais un choix indispensable
De le haïr ou de l’aimer.


Nous lûmes toute la pièce d’Armide, dans laquelle le génie du Tasse reçoit encor de nouveaux charmes par les mains de Quinaut ; Eh bien, dis-je à mon ami, c’est pourtant ce Quinaut que Boileau s’efforça toûjours de faire regarder comme l’écrivain le plus méprisable ; il persuada même à Louis XIV, que cet écrivain gracieux, touchant, pathétique, élégant, n’avait d’autre mérite que celui qu’il empruntait du musicien Lully. Je conçois cela très aisément, me répondit mon ami ; Boileau n’était pas jaloux du musicien, il l’était du poëte. Quel fond devons-nous faire sur le jugement d’un homme, qui pour rimer à un vers qui finissait en aut, dénigrait tantôt Boursaut, tantôt Hainaut, tantôt Quinaut, selon qu’il était bien ou mal avec ces messieurs-là ?

Mais pour ne pas laisser refroidir votre zèle contre l’injustice, mettez seulement la tête à la fenêtre, regardez cette belle façade du Louvre, par laquelle Perraut s’est immortalisé : cet habile homme était frère d’un académicien très savant, avec qui Boileau avait eu quelque dispute ; en voilà assez pour être traité d’architecte ignorant.

Mon ami après avoir un peu rêvé reprit en soupirant : La nature humaine est ainsi faite. Le duc de Sully dans ses mémoires, trouve le cardinal d’Ossat, & le secrétaire de Villeroi, de mauvais ministres ; Louvois faisait ce qu’il pouvait pour ne pas estimer le grand Colbert ; Ils n’imprimaient rien l’un contre l’autre de leur vivant, répondis-je, c’est une sottise qui n’est guère attachée qu’à la littérature, à la chicane, & à la théologie.

Nous avons eu un homme de mérite, c’est Lamotte, qui a fait de très belles stances.

Quelquefois au feu qui la charme
Résiste une jeune beauté,
Et contre elle-même elle s’arme
D’une pénible fermeté.
Hélas cette contrainte extrême
La prive du vice qu’elle aime,
Pour fuir la honte qu’elle hait.
Sa sévérité n’est que faste,
Et l’honneur de passer pour chaste
La résout à l’être en effet.

En vain ce sévère stoïque

Sous mille défauts abattu
Se vante d’une ame héroïque
Toute voüée à la vertu ;
Ce n’est point la vertu qu’il aime,
Mais son cœur yvre de lui-même
Voudrait usurper les autels ;
Et par sa sagesse frivole
Il ne veut que parer l’idole
Qu’il offre au culte des mortels.

Les champs de Pharsale & d’Arbelle
Ont vû triompher deux vainqueurs,
L’un & l’autre digne modèle
Que se proposent les grands cœurs.
Mais le succès a fait leur gloire ;
Et si le sceau de la victoire
N’eût consacré ces demi-dieux,
Alexandre aux yeux du vulgaire,
N’aurait été qu’un téméraire,
Et César qu’un séditieux.


Cet auteur, dit-il, était un sage qui prêta plus d’une fois le charme des vers à la philosophie. S’il avait toûjours écrit de pareilles stances, il serait le premier des poëtes lyriques, cependant c’est alors qu’il donnait ces beaux morceaux, que l’un de ses contemporains l’appelait :

Certain oison gibier de basse-cour.

Il dit de Lamotte en un autre endroit :

De ses discours l’ennuïeuse beauté.

Il dit dans un autre :

… Je n’y vois qu’un défaut,
C’est que l’auteur les devait faire en prose.
Ces odes-là sentent bien le Quinaut.

Il le poursuit partout ; il lui reproche partout la sécheresse, & le défaut d’harmonie.

Seriez-vous curieux de voir les odes que fit quelques années après ce même censeur qui jugeait Lamotte en maître, & qui le décriait en ennemi ? Lisez :

Cette influence souveraine
N’est pour lui qu’une illustre chaîne
Qui l’attache au bonheur d’autrui ;
Tous les brillants qui l’embellissent,
Tous les talents qui l’ennoblissent
Sont en lui, mais non pas à lui.
Il n’est rien que le tems n’absorbe, ne dévore,
Et les faits qu’on ignore
Sont bien peu différens des faits non avenus.

La bonté qui brille en elle
De ses charmes les plus doux,
Est une image de celle
Qu’elle voit briller en vous.
Et par vous seule enrichie
Sa politesse affranchie
Des moindres obscurités,
Est la lueur réfléchie
De vos sublimes clartés.

Ils ont vu par ta bonne foi
De leurs peuples troublés d’effroi
La crainte heureusement déçue,
Et déracinée à jamais
La haine si souvent reçue
En survivance de la paix.
Dévoile à ma vüe empressée
Ces Déïtés d’adoption,
Synonymes de la pensée,
Symboles de l’abstraction.

N’est-ce pas une fortune,
Quand d’une charge commune
Deux moitiés portent le faix ?
Que la moindre le réclame ;
Et que du bonheur de l’ame,
Le corps seul fasse les frais ?


Il ne fallait pas, dit alors mon judicieux amateur de lettres, il ne falait pas sans doute donner de si détestables ouvrages pour modèles à celui qu’on critiquait avec tant d’amertume ; il eût mieux valu laisser jouïr en paix son adversaire de son mérite, & conserver celui qu’on avait ; mais que voulez-vous ? le genus irritabile vatum, est malade de la même bile qui le tourmentait autrefois. Le public pardonne ces pauvretés aux gens à talent, parce que le public ne songe qu’à s’amuser ; il voit dans une allégorie intitulée Pluton, des juges condamnés à être écorchés, & à s’asseoir aux enfers, sur un siège couvert de leur peau, au lieu de fleurs de lys ; le lecteur ne s’embarrasse pas si ces juges le méritent, ou non ; si le complaignant qui les cite devant Pluton a tort ou raison. Il dit ces vers uniquement pour son plaisir ; s’ils lui en donnent, il n’en veut pas davantage ; s’ils lui déplaisent, il laisse là l’allégorie, & ne ferait pas un seul pas pour faire confirmer ou casser la sentence.

Les inimitables tragédies de Racine ont toutes été critiquées, & très mal ; c’est qu’elles l’étaient par des rivaux. Les artistes sont les juges compétents de l’art, il est vrai, mais ces juges compétents sont presque toûjours corrompus.

Un excellent critique serait un artiste qui aurait beaucoup de science & de goût, sans préjugés & sans envie. Cela est difficile à trouver.