Dictionnaire philosophique/La Raison par alphabet - 6e ed. - Cramer (1769)/Babel

Cramer (Tome 1p. 71-72).

BABELModifier

La vanité a toûjours élevé les grands monumens. Ce fut par vanité que les hommes bâtirent la belle tour de Babel. Allons, élevons une tour dont le sommet touche au ciel, & rendons notre nom célèbre, avant que nous soyons dispersés dans toute la terre. L’entreprise fut faite du tems d’un nommé Phaleg qui comptait le bon homme Noé pour son cinquième ayeul. L’architecture & tous les arts qui l’accompagnent, avaient fait, comme on voit, de grands progrès en cinq générations. St. Jérôme, le même qui a vu des faunes & des satyres, n’avait pas vû plus que moi la tour de Babel ; mais il assure qu’elle avait vingt mille pieds de hauteur. C’est bien peu de chose. L’ancien livre Jaculte écrit par un des plus doctes Juifs, démontre que sa hauteur était de quatre-vingt un mille pieds Juifs. Et il n’y a personne qui ne sache que le pied Juif était à peu près de la longueur du pied Grec. Cette dimension est bien plus vraisemblable que celle de Jérôme. Cette tour subsiste encor, mais elle n’est plus tout à fait si haute. Plusieurs voyageurs très véridiques l’ont vûe, moi qui ne l’ai point vue, je n’en parlerai pas plus que d’Adam mon grand-père, avec qui je n’ai point eu l’honneur de converser ; mais consultez le révérend père Dom Calmet. C’est un homme d’un esprit fin & d’une profonde philosophie, il vous expliquera la chose. Je ne sais pas pourquoi il est dit dans la Genèse que Babel signifie confusion, car Ba signifie père dans les langues orientales, & Bel signifie Dieu, Babel signifie la ville de Dieu, la ville sainte. Les anciens donnaient ce nom à toutes leurs capitales. Mais il est incontestable que Babel veut dire confusion, soit parce que les architectes furent confondus après avoir élevé leur ouvrage jusqu’à quatre-vingt & un mille pieds Juifs, soit parce que les langues se confondirent, & c’est évidemment depuis ce tems-là que les Allemands n’entendent plus les Chinois ; car il est clair, selon le savant Bochard, que le chinois est originairement la même langue que le haut allemand.