Dictionnaire philosophique/Garnier (1878)/Apostat

Éd. Garnier - Tome 17
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APOSTAT[1].

C’est encore une question parmi les savants, si l’empereur Julien était en effet apostat, et s’il avait jamais été chrétien véritablement.

Il n’était pas âgé de six ans lorsque l’empereur Constance, plus barbare encore que Constantin, fit égorger son père et son frère et sept de ses cousins germains. À peine échappa-t-il à ce carnage avec son frère Gallus ; mais il fut toujours traité très-durement par Constance. Sa vie fut longtemps menacée ; il vit bientôt assassiner, par les ordres du tyran, le frère qui lui restait. Les sultans turcs les plus barbares n’ont jamais surpassé, je l’avoue à regret, ni les cruautés ni les fourberies de la famille Constantine. L’étude fut la seule consolation de Julien dès sa plus tendre jeunesse. Il voyait en secret les plus illustres philosophes, qui étaient de l’ancienne religion de Rome. Il est bien probable qu’il ne suivit celle de son oncle Constance que pour éviter l’assassinat. Julien fut obligé de cacher son esprit, comme avait fait Brutus sous Tarquin. Il devait être d’autant moins chrétien que son oncle l’avait forcé à être moine, et à faire les fonctions de lecteur dans l’église. On est rarement de la religion de son persécuteur, surtout quand il veut dominer sur la conscience.

Une autre probabilité, c’est que dans aucun de ses ouvrages il ne dit qu’il ait été chrétien. Il n’en demande jamais pardon aux pontifes de l’ancienne religion. Il leur parle dans ses lettres comme s’il avait toujours été attaché au culte du sénat. Il n’est pas même avéré qu’il ait pratiqué les cérémonies du taurobole, qu’on pouvait regarder comme une espèce d’expiation, ni qu’il eût voulu laver avec du sang de taureau ce qu’il appelait si malheureusement la tache de son baptême. C’était une dévotion païenne qui d’ailleurs ne prouverait pas plus que l’association aux mystères de Cérès. En un mot, ni ses amis ni ses ennemis ne rapportent aucun fait, aucun discours qui puisse prouver qu’il ait jamais cru au christianisme, et qu’il ait passé de cette croyance sincère à celle des dieux de l’empire.

S’il est ainsi, ceux qui ne le traitent point d’apostat paraissent très-excusables.

La saine critique s’étant perfectionnée, tout le monde avoue aujourd’hui que l’empereur Julien était un héros et un sage, un stoïcien égal à Marc-Aurèle. On condamne ses erreurs, on convient de ses vertus. On pense aujourd’hui comme Prudentius son contemporain, auteur de l’hymne Salvete, flores martyrum. Il dit de Julien :

Ductor fortissimus armis,
Conditor et legum celeberrimus; ore manuque
Consultor patriæ : sed non consultor habendae
Relligionis ; amans tercentum millia divum.
Perfidus ille Deo, quamvis non perfidus orbi.

Apotheos., v. 450-454.

Fameux par ses vertus, par ses lois, par la guerre,
Il méconnut son Dieu, mais il servit la terre.

Ses détracteurs sont réduits à lui donner des ridicules ; mais il avait plus d’esprit que ceux qui le raillent. Un historien lui reproche[2], d’après saint Grégoire de Nazianze, d’avoir porté une barbe trop grande. — Mais, mon ami, si la nature la lui donna longue, pourquoi voudrais-tu qu’il la portât courte ? — Il branlait la tête. — Tiens mieux la tienne. — Sa démarche était précipitée. — Souviens-toi que l’abbé d’Aubignac, prédicateur du roi, sifflé à la comédie, se moque de la démarche et de l’air du grand Corneille. Oserais-tu espérer de tourner le maréchal de Luxembourg en ridicule, parce qu’il marchait mal et que sa taille était irrégulière ? Il marchait très-bien à l’ennemi. Laissons l’ex-jésuite Patouillet et l’ex-jésuite Nonotte, etc., appeler l’empereur Julien l’apostat. Eh, gredins ! son successeur chrétien, Jovien, l’appela divus Julianus.

Traitons cet empereur comme il nous a traités lui-même[3]. Il disait en se trompant : « Nous ne devons pas les haïr, mais les plaindre ; ils sont déjà assez malheureux d’errer dans la chose la plus importante. »

Ayons pour lui la même compassion, puisque nous sommes sûrs que la vérité est de notre côté.

Il rendait exactement justice à ses sujets, rendons-la donc à sa mémoire. Des Alexandrins s’emportent contre un évêque chrétien, méchant homme, il est vrai, élu par une brigue de scélérats. C’était le fils d’un maçon, nommé George Biordos[4]. Ses mœurs étaient plus basses que sa naissance : il joignait la perfidie la plus lâche à la férocité la plus brute, et la superstition à tous les vices ; avare, calomniateur, persécuteur, imposteur, sanguinaire, séditieux, détesté de tous les partis ; enfin les habitants le tuèrent à coups de bâton. Voyez la lettre que l’empereur Julien écrit aux Alexandrins sur cette émeute populaire. Voyez comme il leur parle en père et en juge.

« Quoi ! au lieu de me réserver la connaissance de vos outrages, vous vous êtes laissé emporter à la colère, vous vous êtes livrés aux mêmes excès que vous reprochez à vos ennemis ! George méritait d’être traité ainsi ; mais ce n’était pas à vous d’être ses exécuteurs. Vous avez des lois, il fallait demander justice, etc. »

On a osé flétrir Julien de l’infâme nom d’intolérant et de persécuteur, lui qui voulait extirper la persécution et l’intolérance. Relisez sa lettre cinquante-deuxième, et respectez sa mémoire. N’est-il pas déjà assez malheureux de n’avoir pas été catholique, et de brûler dans l’enfer avec la foule innombrable de ceux qui n’ont pas été catholiques, sans que nous l’insultions encore jusqu’au point de l’accuser d’intolérance ?

DES GLOBES DE FEU

qu’on a prétendu être sortis de terre pour empêcher la réédification
du temple de Jérusalem, sous l’empereur Julien
.

Il est très-vraisemblable que lorsque Julien résolut de porter la guerre en Perse, il eut besoin d’argent ; très-vraisemblable encore que les Juifs lui en donnèrent pour obtenir la permission de rebâtir leur temple[5], détruit en partie par Titus, et dont il restait les fondements, une muraille entière et la tour Antonia. Mais est-il si vraisemblable que des globes de feu s’élançassent sur les ouvrages et sur les ouvriers, et fissent discontinuer l’entreprise ?

N’y a-t-il pas une contradiction palpable dans ce que les historiens racontent ?

1° Comment se peut-il faire que les Juifs commençassent par détruire (comme on le dit) les fondements du temple, qu’ils voulaient et qu’ils devaient rebâtir à la même place ? Le temple devait être nécessairement sur la montagne Moria. C’était là que Salomon l’avait élevé ; c’était là qu’Hérode l’avait rebâti avec beaucoup plus de solidité et de magnificence, après avoir préalablement élevé un beau théâtre dans Jérusalem, et un temple à Auguste dans Césarée. Les pierres employées à la fondation de ce temple, agrandi par Hérode, avaient jusqu’à vingt-cinq pieds de longueur, au rapport de Josèphe. Serait-il possible que les Juifs eussent été assez insensés, du temps de Julien, pour vouloir déranger ces pierres, qui étaient si bien préparées à recevoir le reste de l’édifice, et sur lesquelles on a vu depuis les mahométans bâtir leur mosquée ? Quel homme fut jamais assez fou, assez stupide pour se priver ainsi à grands frais, et avec une peine extrême, du plus grand avantage qu’il pût rencontrer sous ses yeux et sous ses mains ? Rien n’est plus incroyable.

2° Comment des éruptions de flammes seraient-elles sorties du sein de ces pierres ? Il se pourrait qu’il fût arrivé un tremblement de terre dans le voisinage ; ils sont fréquents en Syrie ; mais que de larges quartiers de pierre aient vomi des tourbillons de feu ! ne faut-il pas placer ce conte parmi tous ceux de l’antiquité ?

3° Si ce prodige, ou si un tremblement de terre, qui n’est pas un prodige, était effectivement arrivé, l’empereur Julien n’en aurait-il pas parlé dans la lettre où il dit qu’il a eu intention de rebâtir ce temple ? N’aurait-on pas triomphé de son témoignage ? N’est-il pas au contraire infiniment probable qu’il changea d’avis ? Cette lettre ne contient-elle pas ces mots : « Que diront les Juifs de leur temple, qui a été détruit trois fois et qui n’est point encore rebâti ? Ce n’est point un reproche que je leur fais, puisque j’ai voulu moi-même relever ses ruines ; je n’en parle que pour montrer l’extravagance de leurs prophètes, qui trompaient de vieilles femmes imbéciles. — Quid de templo suo dicent, quod, quum tertio sit eversum, nondum ad hodiernam usque diem instauratur ? Hæc ego, non ut illis exprobrarem, in medium adduxi, ut pote qui templum illud tanto intervallo a ruinis excitare voluerim ; sed ideo commemoravi, ut ostenderem delirasse prophetas istos quibus cum stolidis aniculis negotium erat. »

N’est-il pas évident que l’empereur ayant fait attention aux prophéties juives, que le temple serait rebâti plus beau que jamais, et que toutes les nations y viendraient adorer, crut devoir révoquer la permission de relever cet édifice ? La probabilité historique serait donc, par les propres paroles de l’empereur, qu’ayant malheureusement en horreur les livres juifs, ainsi que les nôtres, il avait enfin voulu faire mentir les prophètes juifs.

L’abbé de La Bletterie, historien de l’empereur Julien, n’entend pas comment le temple de Jérusalem fut détruit trois fois. Il dit[6] qu’apparemment Julien compte pour une troisième destruction la catastrophe arrivée sous son règne. Voilà une plaisante destruction que des pierres d’un ancien fondement qu’on n’a pu remuer ! Comment cet écrivain n’a-t-il pas vu que le temple bâti par Salomon, reconstruit par Zorobabel, détruit entièrement par Hérode, rebâti par Hérode même avec tant de magnificence, ruiné enfin par Titus, fait manifestement trois temples détruits ? Le compte est juste. Il n’y a pas là de quoi calomnier Julien[7].

L’abbé de La Bletterie le calomnie assez en disant qu’il n’avait que[8] « des vertus apparentes et des vices réels ». Mais Julien n’était ni hypocrite, ni avare, ni fourbe, ni menteur, ni ingrat, ni lâche, ni ivrogne, ni débauché, ni paresseux, ni vindicatif. Quels étaient donc ses vices ?

4° Voici enfin l’arme redoutable dont on se sert pour persuader que des globes de feu sortirent des pierres. Ammien Marcellin, auteur païen et non suspect, l’a dit. Je le veux ; mais cet Ammien a dit aussi que lorsque l’empereur voulut sacrifier dix bœufs à ses dieux pour sa première victoire remportée contre les Perses, il en tomba neuf par terre avant d’être présentés à l’autel. Il raconte cent prédictions, cent prodiges. Faudra-t-il l’en croire ? faudra-t-il croire tous les miracles ridicules que Tite-Live rapporte ?

Et qui vous a dit qu’on n’a point falsifié le texte d’Ammien Marcellin ? serait-ce la première fois qu’on aurait usé de cette supercherie ?

Je m’étonne que vous n’ayez pas fait mention des petites croix de feu que tous les ouvriers aperçurent sur leurs corps quand ils allèrent se coucher. Ce trait aurait figuré parfaitement avec vos globes.

Le fait est que le temple des Juifs ne fut point rebâti, et ne le sera point à ce qu’on présume. Tenons-nous-en là, et ne cherchons point des prodiges inutiles. Globi flammarum, des globes de feu, ne sortent ni de la pierre ni de la terre. Ammien et ceux qui l’ont cité n’étaient pas physiciens. Que l’abbé de La Bletterie regarde seulement le feu de la Saint-Jean, il verra que la flamme monte toujours en pointe, ou en onde, et qu’elle ne se forme jamais en globe : cela seul suffit pour détruire la sottise dont il se rend le défenseur avec une critique peu judicieuse, et une hauteur révoltante.

Au reste la chose importe fort peu. Il n’y a rien là qui intéresse la foi et les mœurs, et nous ne cherchons ici que la vérité historique[9].


  1. Questions sur l’Encyclopédie, seconde partie, 1770. (B.)
  2. L’abbé de La Bletterie : voyez le Portrait de l’empereur Julien, en tête du Discours de l’empereur Julien (dans les Mélanges, année 1769).
  3. Lettre lii de l’empereur Julien. (Note de Voltaire.)
  4. Biord, fils d’un maçon, a été évêque d’Annecy au xviiie siècle. Comme il ressemblait beaucoup à George d’Alexandrie, M. de Voltaire, son diocésain, s’est amusé à joindre au nom de l’évêque le surnom de Biordos. (K.)
  5. Omar, ayant pris Jérusalem, y fit bâtir une mosquée sur les fondements mêmes du temple d’Hérode et de Salomon ; et ce nouveau temple fut consacré au même Dieu que Salomon avait adoré avant qu’il fût idolâtre, au Dieu d’Abraham et de Jacob, que Jésus-Christ avait adoré quand il fut à Jérusalem, et que les musulmans reconnaissent. Ce temple subsiste encore : il ne fut jamais entièrement démoli ; mais il n’est permis ni aux juifs ni aux chrétiens d’y entrer ; ils n’y entreront que quand les Turcs en seront chassés. (Note de Voltaire.)
  6. Page 399. (Note de Voltaire.)
  7. Julien pouvait même compter quatre destructions du temple, puisque Antiochus Eupator en fit abattre tous les murs. (Id.)
  8. Préface de La Bletterie.(Id.)
  9. Voyez l’article Julien. (Note de Voltaire.)