Dialogues des morts/Dialogue 6

Texte établi par Émile FaguetNelson (p. 157-163).


VI

ULYSSE ET GRILLUS


Lorsque Ulysse délivra ses compagnons, et qu’il contraignit Circé de leur rendre leur première forme, chacun d’eux fut dépouillé de la figure d’un animal, dont Circé l’avait revêtu par l’enchantement de sa verge d’or[1]. Il n’y eut que Grillus, qui était devenu pourceau, qui ne put jamais se résoudre à redevenir homme. Ulysse employa inutilement toute son éloquence pour lui persuader qu’il devait rentrer dans son premier état. Plutarque a parlé de cette fable ; et j’ai cru que c’était un sujet propre à faire un dialogue, pour montrer que les hommes seraient pires que les bêtes, si la solide philosophie et la vraie religion ne les soutenaient.


Ulysse. — N’êtes-vous pas bien aise, mon cher Grillus, de me revoir, et d’être en état de reprendre votre ancienne forme ?

Grillus. — Je suis bien aise de vous voir, favori de Minerve ; mais, pour le changement de forme, vous m’en dispenserez, s’il vous plaît.

Ulysse. — Hélas ! mon pauvre enfant, savez-vous bien comment vous êtes fait ? Assurément vous n’avez point la taille belle ; un gros corps courbé vers la terre, de longues oreilles pendantes, de petits yeux à peine entr’ouverts, un groin horrible, une physionomie très désavantageuse, un vilain poil grossier et hérissé ! Enfin vous êtes une hideuse personne ; je vous l’apprends, si vous ne le savez pas. Si peu que vous ayez de cœur, vous vous trouverez trop heureux de redevenir homme.

Grillus. — Vous avez beau dire, je n’en ferai rien ; le métier de cochon est bien plus joli. Il est vrai que ma figure n’est pas fort élégante, mais j’en serai quitte pour ne me regarder jamais au miroir. Aussi bien, de l’humeur dont je suis depuis quelque temps, je n’ai guère à craindre de me mirer dans l’eau, et de m’y reprocher ma laideur : j’aime mieux un bourbier qu’une claire fontaine.

Ulysse. — Cette saleté ne vous fait-elle point horreur ? Vous ne vivez que d’ordure ; vous vous vautrez dans les lieux infects ; vous y êtes toujours puant à faire bondir le cœur.

Grillus. — Qu’importe ? tout dépend du goût. Cette odeur est plus douce pour moi que celle de l’ambre, et cette ordure est du nectar pour moi.

Ulysse. — J’en rougis pour vous. Est-il possible que vous ayez sitôt oublié tout ce que l’humanité a de noble et d’avantageux ?

Grillus. — Ne me parlez plus de l’humanité ; sa noblesse n’est qu’imaginaire ; tous ses maux sont réels, et ses biens ne sont qu’en idée. J’ai un corps sale et couvert d’un poil hérissé, mais je n’ai plus besoin d’habits ; et vous seriez plus heureux dans vos tristes aventures, si vous aviez le corps aussi velu que moi, pour vous passer de vêtement. Je trouve partout ma nourriture, jusque dans les lieux les moins enviés. Les procès et les guerres, et tous les autres embarras de la vie, ne sont plus rien pour moi. Il ne me faut ni cuisinier, ni barbier, ni tailleur, ni architecte. Me voilà libre et content à peu de frais. Pourquoi me rengager dans les besoins des hommes ?

Ulysse. — Il est vrai que l’homme a de grands besoins ; mais les arts qu’il a inventés pour satisfaire à ces besoins se tournent à sa gloire et font ses délices.

Grillus. — Il est plus simple et plus sûr d’être exempt de tous ces besoins, que d’avoir les moyens les plus merveilleux d’y remédier. Il vaut mieux jouir d’une santé parfaite sans aucune science de la médecine, que d’être toujours malade avec d’excellents remèdes pour se guérir.

Ulysse. — Mais, mon cher Grillus, vous ne comptez donc plus pour rien l’éloquence, la poésie, la musique, la science des astres et du monde entier, celle des figures et des nombres ! Avez-vous renoncé à notre chère patrie, aux sacrifices, aux festins, aux jeux, aux danses, aux combats, et aux couronnes qui servent de prix aux vainqueurs ? Répondez.

Grillus. — Mon tempérament de cochon est si heureux, qu’il me met au-dessus de toutes ces belles choses. J’aime mieux grogner, que d’être aussi éloquent que vous. Ce qui me dégoûte de l’éloquence, c’est que la vôtre même, qui égale celle de Mercure, ne me persuade ni ne me touche. Je ne veux persuader personne ; je n’ai que faire d’être persuadé. Je suis aussi peu curieux de vers que de prose ; tout cela est devenu viande creuse pour moi. Pour les combats du ceste, de la lutte et des chariots, je les laisse volontiers à ceux qui sont passionnés pour une couronne, comme les enfants pour leurs jouets : je ne suis plus assez dispos pour remporter le prix ; et je ne l’envierai point à un autre moins chargé de lard et de graisse. Pour la musique, j’en ai perdu le goût ; et le goût seul décide de tout : le goût qui vous y attache m’en a détaché : n’en parlons plus. Retournez à Ithaque ; la patrie d’un cochon se trouve partout où il y a du gland. Allez, régnez, revoyez Pénélope, punissez ses amants : pour moi, ma Pénélope est la truie qui est ici près ; je règne dans mon étable, et rien ne trouble mon empire. Beaucoup de rois dans des palais dorés ne peuvent atteindre à mon bonheur ; on les nomme fainéants et indignes du trône quand ils veulent régner comme moi, sans se mettre à la gêne, et sans tourmenter tout le genre humain.

Ulysse. — Vous ne songez pas qu’un cochon est à la merci des hommes, et qu’on ne l’engraisse que pour l’égorger. Avec ce beau raisonnement, vous finirez bientôt votre destinée. Les hommes, au rang desquels vous ne voulez pas être, mangeront votre lard, vos boudins et vos jambons.

Grillus. — Il est vrai que c’est le danger de ma profession ; mais la vôtre n’a-t-elle pas aussi ses périls et ses alarmes ? Je m’expose à la mort par une vie douce dont la volupté est réelle et présente ; vous vous exposez de même à une mort prompte par une vie malheureuse, et pour une gloire chimérique. Je conclus qu’il vaut mieux être cochon que héros. Apollon lui-même dût-il chanter un jour vos victoires, son chant ne vous guérirait point de vos peines, et ne vous garantirait point de la mort. Le régime d’un cochon vaut mieux.

Ulysse. — Vous êtes donc assez insensé et assez abruti pour mépriser la sagesse, qui égale presque les hommes aux dieux ?

Grillus. — Au contraire, c’est par sagesse que je méprise les hommes. C’est une impiété de croire qu’ils ressemblent aux dieux, puisqu’ils sont aveugles, injustes, trompeurs, malheureux et dignes de l’être, armés cruellement les uns contre les autres, et autant ennemis d’eux-mêmes que de leurs voisins. À quoi aboutit cette sagesse que l’on vante tant ? elle ne redresse point les mœurs des hommes ; elle ne se tourne qu’à flatter et à contenter leurs passions. Ne vaudrait-il pas mieux n’avoir point de raison, que d’en avoir pour exécuter et pour autoriser les choses les plus déraisonnables ? Ah ! ne me parlez plus de l’homme : c’est le plus injuste, et par conséquent le plus déraisonnable, de tous les animaux. Sans flatter notre espèce, un cochon est une assez bonne personne : il ne fait ni fausse monnaie ni faux contrats ; il ne se parjure jamais ; il n’a ni avarice ni ambition ; la gloire ne lui fait point faire de conquête injuste ; il est ingénu et sans malice ; sa vie se passe à boire, manger et dormir. Si tout le monde lui ressemblait, tout le monde dormirait aussi dans un profond repos, et vous ne seriez pas ici ; Pâris n’aurait jamais enlevé Hélène ; les Grecs n’auraient point renversé la superbe ville de Troie après un siège de dix ans ; vous n’auriez point erré sur mer et sur terre au gré de la fortune et vous n’auriez pas besoin de conquérir votre propre royaume. Ne me parlez donc plus de raison, car les hommes n’ont que de la folie. Ne vaut-il pas mieux être bête que méchant fou ?

Ulysse. — J’avoue que je ne puis assez m’étonner de votre stupidité.

Grillus. — Belle merveille, qu’un cochon soit stupide ! Chacun doit garder son caractère. Vous gardez le vôtre d’homme inquiet, éloquent, impérieux, plein d’artifice, et perturbateur du repos public. La nation à laquelle je suis incorporé est modeste, silencieuse, ennemie de la subtilité et des beaux discours : elle va, sans raisonner, tout droit au plaisir.

Ulysse. — Du moins vous ne sauriez désavouer que l’immortalité réservée aux hommes n’élève infiniment leur condition au-dessus de celle des bêtes. Je suis effrayé de l’aveuglement de Grillus, quand je songe qu’il compte pour rien les délices des Champs Elysées, où les hommes sages vivent heureux après leur mort.

Grillus. — Arrêtez, s’il vous plaît. Je ne suis pas encore tellement cochon, que je renonçasse à être homme, si vous me montriez dans l’homme une immortalité véritable ; mais pour n’être qu’une ombre vaine après ma mort, et encore une ombre plaintive, qui regrette jusque dans les Champs Élysées, avec lâcheté, les misérables plaisirs de ce monde, j’avoue que cette ombre d’immortalité ne vaut pas la peine de se contraindre. Achille, dans les Champs Élysées, joue au palet sur l’herbe ; mais il donnerait toute sa gloire, qui n’est plus qu’un songe, pour être l’infâme Thersite au nombre des vivants. Cet Achille, si désabusé de la gloire et de la vertu, n’est plus qu’un fantôme ; ce n’est plus lui-même : on n’y reconnaît plus ni son courage ni ses sentiments ; c’est un je ne sais quoi, qui ne reste de lui que pour le déshonorer. Cette ombre vaine n’est non plus Achille que la mienne n’est mon corps. N’espérez donc pas, éloquent Ulysse, m’éblouir par une fausse apparence d’immortalité. Je veux quelque chose de plus réel ; faute de quoi je persiste dans la secte brutale que j’ai embrassée. Montrez-moi que l’homme a en lui quelque chose de plus noble que son corps, et qui est exempt de la corruption ; montrez-moi que ce qui pense en l’homme n’est point le corps, et subsiste toujours après que cette machine grossière est déconcertée ; en un mot, faites voir que ce qui reste de l’homme après cette vie est un être véritable et véritablement heureux ; établissez que les dieux ne sont point injustes et qu’il y a au delà de cette vie une solide récompense pour la vertu, toujours souffrante ici-bas : aussitôt, divin fils de Laërte, je cours après vous au travers des dangers ; je sors content de l’étable de Circé, je ne suis plus cochon, je redeviens homme, et homme en garde contre tous les plaisirs. Par tout autre chemin, vous ne me conduirez jamais à votre but. J’aime mieux n’être que cochon gros et gras, content de mon ordure, que d’être homme faible, vain, léger, malin, trompeur et injuste, qui n’espère d’être après sa mort qu’une ombre triste, et un fantôme mécontent de sa condition.





  1. Voyez Homère, Odyss., liv. X.