Deux pages de l'histoire d'Amérique/2


I.


Quelque différente que soit la situation au siècle dix-neuvième, — quelque surannées que puissent nous sembler quelques-unes des idées sur lesquelles reposait l’état sociétaire d’un vieux empire de ce continent, bien digne d’attention, — d’admiration dirais-je, doit encore paraître un système dont le principe avait été de rendre heureux tout un peuple, — un système, le seul qui parvint à une fin si conforme à l’humanité, sur toute la terre.

Les Incas transmirent aux Péruviens un culte comparativement pur et innocent dans sa simplicité. On n’y voyait point de sacrifices humains comme chez les nations de l’antiquité même les plus policées.

Le sol était divisé en trois grandes parts. La première servait à l’entretien du culte, la seconde appartenait à l’empereur, et la troisième, beaucoup plus considérable, était destinée au peuple.

Quant aux divisions ou subdivisions particulières, elles se faisaient ainsi : — chaque citoyen recevait en se mariant une mesure de terre du produit de laquelle il pouvait vivre aisément avec son épouse. On lui en donnait une nouvelle chaque fois qu’il survenait un petit citoyen, et une demi-mesure seulement à la naissance d’une petite. On apprenait aux sujets la profession que chacun pouvait suivre selon son rang, de manière que tous les individus de la nation pussent contribuer de leur travail au bien-être de la société entière, et que l’on trouvât dans le travail des particuliers de quoi subvenir au besoin de chaque famille, et au soutien des veuves et des orphelins, des vieillards et des invalides.

Un tel système voulait un cadastre et des registres publics. Il y avait en effet des officiers dont le devoir était de donner de mois en mois un état des naissances et des décès. Les citoyens étaient distribués sur le sol en clans ou tribus comprenant un certain nombre de familles. Il n’était permis de confondre un clan avec un autre ni par mariage ni par changement d’habitation ; et cette prohibition ne saurait être traitée d’inutile rigueur, car autrement, comment conserver facilement l’égalité dans le partage du sol ?

Dans chaque ville, bourg ou village, les maisons étaient divisées par dixaines, à la tête de chacune desquelles la législation avait placé un officier subalterne. Le dixainier ne fesait qu’ouvrir une hiérarchie compliquée. Un décurion avait la présidence sur cinquante familles ou cinq dixaines. Venait ensuite le centurion. Celui-ci était lui-même subordonné à un dignitaire qui avait cinq cents familles sous son obéissance ou sous ses soins, et qui était l’inférieur immédiat du chiliarque, grand-officier qui ne reconnaissait de supérieur que le vice-roi de province.

Le dixainier avait à remplir deux obligations remarquables, — la première, de demander au décurion le grain pour ensemencer les terres, la laine et le coton pour filer et tisser ; enfin, les secours nécessaires en cas d’incendie ou de quelque autre malheur.

La seconde obligation, — qui peut paraître singulière, — c’était de déclarer lui-même, en fesait son rapport, des fautes qu’il pouvait avoir commises dans sa gestion. Mais c’était bien le seul moyen d’être puni avec douceur, car la faute venait toujours à être découverte. S’il avait différé un seul jour d’accorder les secours nécessaires, il était puni sévèrement.

Les décurions et les dixainiers s’informaient si les pères de familles élevaient bien leurs enfans, et s’ils remplissaient leur devoir concernant la culture de la terre ; — ils s’enquéraient si la mère s’occupait des vêtemens de sa famille, et si elle réglait avec ordre et propreté tout ce qui concernait la nourriture et le bien-être de ses enfans ; car dans cet état de société, le père n’ayant pas à gagner la vie de ses enfans, la mère continuait dans leur adolescence comme dans leur âge tendre à être la véritable dispensatrice des choses nécessaires à la vie dans sa maison : l’état la chargeait spécialement de cet important ministère. Les dames péruviennes avaient un usage qui est digne de tout éloge. Quand elles allaient visiter leurs amies, elles les priaient de les honorer de quelque ouvrage. Garcilasso, le descendant des Incas, nous a laissé le souvenir des visites que recevait sa mère, visites auxquelles il avait été présent dans son bas âge.

C’était toujours le père qui instruisait son fils : la loi lui en faisait un devoir ; mais cette éducation ne consistait, chez les roturiers, qu’à apprendre l’art ou le métier que le père exerçait. Il y avait bien dans toutes les villes, et particulièrement à Cuzco, des écoles publiques, mais seulement pour la noblesse, qui avait apparemment au sujet de l’éducation, une maxime directement opposée à celle de la noblesse de l’Europe durant le moyen âge. On attribue l’établissement de ces écoles à l’Inca Roca. Les anautis ou docteurs y enseignaient ce qu’ils savaient d’astronomie, de musique et de poésie. L’arithmétique n’était pas oubliée, et devait être une connaissance d’autant plus difficile à acquérir, qu’on n’avait point d’écriture, mais seulement des nœuds de certains cordons de diverses couleurs appelés quipos, dont on peut avoir une idée en lisant le roman intitulé : Lettres d’une Péruvienne, par Madame Françoise d’Harponcourt de Graffigny. Les traditions historiques de la patrie étaient rappelées par ordre dans ces écoles, et passaient ainsi d’une génération à l’autre. On y apprenait aussi l’art militaire. Un Inca dont je ne sais pas prononcer le nom se montrait pour l’éducation aussi zélé que Charlemagne et Alfred le Grand. Il relégua son fils, qui ne se souciait pas de l’étude, dans le grand parc de Chica, où il fut condamné à garder les troupeaux du Soleil. Il paraît que ce genre de correction lui profita, car ce jeune prince fainéant fut depuis l’Inca Viracocha.

Quand un fils de famille avait terminé l’apprentissage de l’art qu’il devait exercer, s’il se mariait, il prenait pour lui le lot même de terre qu’il avait apporté à son père par sa naissance.

Les filles se mariaient sans dot parce que l’état avait suffisamment pourvu à l’entretien des époux en commun.

Lee terres ne pouvaient s’aliéner, et personne n’en héritait. Mais si la mère restait veuve avec des enfans en bas âge, les lots, au lieu de retourner à la masse, demeuraient dans sa famille, et c’était au parent le plus proche à les cultiver pour la famille privée de son chef.

Il y avait des jours où les pères de familles étaient tenus à tour de rôle d’ensemencer les lots des vieillards, des infirmes et des orphelins. On criait le travail qu’il y aurait à faire pour eux : les grains étaient fournis à-même les magasins publics.

Les produits des terres de l’empereur étaient mis en magasin pour les besoins de l’état ; mais si les grêles ou les sécheresses, – si les débordement des rivières, les tempêtes et les otages dévastaient les campagnes, et privaient les familles des alimens et de l’abri nécessaires, on pourvoyait à leurs besoins à même ces réservoirs créés par une sage prévoyance.

C’était encore par la même sollicitude pour le bien-être général que l’état entretenait de trois en trois lieues, du moins sur les grandes routes, des hospices pour accommoder les voyageurs.

Il était permis à tout le monde de prendre du sel aux sources où l’on en fesait. La pêche dans les rivières, les lacs, en mer, était partout libre. Chacun pouvait chasser, prendre des fruits, du chanvre, etc.

Ainsi, le code pénal ne présentait pas une liste interminable de crimes créés par le droit positif dans l’intérêt des propriétaires ; mais les peines applicables au petit nombre de crimes que l’on connaissait étaient sévères. Il est vrai que les Incas avaient pris tant de précautions pour faire éviter les fautes, qu’ils avaient rarement à appliquer le châtiment : il faut ajouter encore qu’ils régnaient sur des peuples qui croyaient leurs lois divines ; dans ce sentiment, les coupables venaient souvent s’avouer eux-mêmes.

Mais les Espagnols ne se furent pas plus tôt emparés de l’empire des Incas que la chaîne de tous les rapports civils fut rompue. Le bonheur de la nation disparut avec ses lois. Le peu qu’il resta d’individus ne fut plus qu’un troupeau de malheureux esclaves. Garcilasso raconte avec quelle horreur on vit dans les rues de Cuzco une veuve obligée de mendier son pain aux portes de ses compatriotes, lorsque la sage législation qui avait pourvu à ses besoins fut anéantie.

Cette législation des Incas n’est point imaginaire comme le prétend l’imprudent chanoine Luthérien DePaw. L’Inca Garcilasso ne l’aurait point décrite au milieu de l’Espagne, les Espagnols eux-mêmes n’en auraient point mentionné chaque élément, et des jurisconsultes de l’autre hémisphère, tel que Blackstone, ne s’en seraient pas occupés, si elle n’eût pas été une réalité. Les Espagnols ont même quelquefois admiré ce système. « Si dit Blas Valera, nos ancêtres eussent élevé leurs enfans dans la profession de leurs parens, selon la sage institution des Incas, le Pérou aurait été plus florissant qu’il ne l’est actuellement ; et tout y abonderait comme au temps de ces grands princes. » Tout reste de doute disparaîtra au reste quand j’arriverai à un fait qui est très peu connu même en Amérique.

Mais si j’ai à cœur que la vérité de ce système soit reconnue, je ne veux que faire respecter le domaine de l’histoire, — lui conserver une page originale et non faire de l’utopie. Que les peuples se gouvernent comme ils le voudront, ou plutôt, comme ils le pourront. La constitution anglaise est parfaite si la concentration du sol dans un petit nombre de mains est un fait naturel ou indifférent ; mais si la fin de la société n’est pas là, — s’il y a dans l’état un intérêt plus général, plus multiple, la constitution d’Angleterre n’est qu’une chimère, il est vrai trop réelle. Si les bases d’un bon gouvernement sont l’égalité des biens et le soin de pourvoir à tous les besoins des sujets, de manière qu’il n’y ait point de disproportions qui mette les uns ou les autres dans la gêne ; ou, qu’une partie ne soit point dans l’abondance tandis que, l’autre serait dans la misère, il n’y a que les Incas qui aient atteint le vrai but du gouvernement. Sans doute, l’on pourrait dire quelque chose contre certaines particularités de ce système ; mais dit Donoso Cortez, toute forme de gouvernement est sujette à des objections ; il n’y a point de gouvernement qui n’offre que des inconvénients, — il n’y en a pas non plus qui n’offre que des avantages. Il suffit pour défendre le régime des Incas, je ne dis pas aux yeux des socialistes et des communistes, — car ce système, où il n’y avait de propriétaire que l’état, et où les individus n’étaient qu’usufruitiers, n’était ni le socialisme ni le communisme, bien que Montesquieu lui-même s’y soit trompé, — mais aux yeux des publicistes, que tous les élémens de cette utopie, si l’on veut bien l’appeler ainsi, se conviennent, que toutes ses parties s’enchaînent, et que l’on puisse dire avec le Comte Carlo Carli, qu’elle n’aurait pu être réalisée si on eût omis une seule peut, être des précautions qu’on y prenait. Et c’est bien ce qui fait voir que les Espagnols n’auraient jamais pu imaginer après coup un pareil ensemble.

Sir William Blackstone a comparé à ce système le gouvernement d’Alfred le Grand. Mais sans m’arrêter aux travaux de la critique moderne, — aux coups que Sir James McIntosh et d’autres chercheurs ont porté à cette multiplicité de belles institutions que la renommée attribue à Alfred ; — en me rangeant même du côté de la tradition contre la critique, qui est toujours plus prompte à démolir qu’à édifier, ce grand prince avait oublié la seule institution à l’appui de laquelle un système ressemblant à celui des Incas aurait pu se maintenir : — il avait laissé subsister la liberté des contrats. Lycurgue n’avait guères été plus prévoyant. Les Incas tinrent dans un parfait équilibre parce qu’ils n’admirent point les conventions. Cela en est si vrai que Locke nous dit, dans son traité du gouvernement, que les hommes se sont tacitement soumis à l’inégalité des fortunes en fesant entre eux des conventions. Puisque, ajoute-t-il, l’or et l’argent qui, comparés à la nourriture et aux vêtemens, sont moins utiles à la vie, empruntent toute leur valeur des conventions des hommes, il devient évident que ceux-ci ont consenti à reconnaître l’inégalité et la disproportion dans la possession de la terre. Ils ont créé en effet pour chacun le moyen de posséder légitimement plus qu’il n’était nécessaire à son usage, en recevant en échange pour l’excédant cet or et cet argent, qui peuvent être amassés sans faire tort à personne. Le partage des choses et l’inégalité des possessions privées, les hommes les ont pratiqués, en dehors même des liens de la société et sans contrat par le seul fait qu’ils ont attaché une valeur à l’or et à l’argent.” — Seuls donc les Incas obtinrent l’équilibre, et comme conséquence, le bien-être de chaque famille, de chaque individu, ce à quoi n’a jamais pensé aucun législateur, aucun philosophe de l’autre hémysphère. Mais personne en effet ne pouvait imaginer un plan de gouvernement totalement opposé aux idées universellement reçues. Domat et Pothier, parmi les jurisconsultes, avaient concentré leur génie dans le cercle des contrats du droit romain, et ne s’imaginaient pas qu’il pût exister un Ordre de choses différent ; quant à Blackstone, il n’a mentionné le système des Incas qu’à force d’érudition. Rien ne pouvait lui échapper entièrement ; mais il n’avait point étudié ce système.

Non, personne n’a imaginé un semblable gouvernement. C’est pourquoi il ne pourrait être question de mettre en pratique une utopie opposée à toutes les institutions existantes. Mais en rappelant un fait historique si intéressant et si instructif, il m’est permis de chercher parmi les matériaux encore bruts de l’histoire de ce continent, si personne n’a encore su tirer parti de cette antique législation de l’Amérique, qui n’est plus aujourd’hui qu’au rang des souvenirs, — nous pouvons jeter un regard de complaisance sur cette institution du passé. Elle aurait plu à Jean Jacques Rousseau lui-même, quand ses inspirations ne l’entraînaient pas trop avant dans les bois, car la pensée que je vais lire est bien de ce génie que je rangerais parmi les génies colosses, si j’y trouvais plus de consistence, — de ce génie, le seul que l’Europe ait à mettre en comparaison avec le génie indigène de l’Amérique, qu’elle a laissé s’éteindre au lieu de le cultiver. Il n’y a que Rousseau qui soit aussi éloquent selon moi, comme il n’y a que Démosthénes et Cicéron selon le Président Jefferson[1].

« L’état social, dit Jean Jacques, n’est avantageux aux hommes qu’autant qu’ils ont tous quelque chose et qu’aucun d’eux n’a rien de trop. »

  1. Il met des harangues improvisées de nos grands-chefs à côté des discours étudiés de ces orateurs.