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Description de l’Opéra

Les Poëtes français, Texte établi par Eugène CrépetGide, librairieTome troisième : troisième période : de Boileau à Lamartine (p. 195-197).


DESCRIPTION DE L’OPÉRA


Voir autre air, avec accompagnement au piano, sous le titre « L’Envers du Théâtre » dans Échos de France, tome III.


J’ai vu Mars descendre en cadence ;
J’ai vu des vols prompts et subtils ;
J’ai vu la Justice en balance,
Et qui ne tenait qu’à deux fils.

J’ai vu le soleil et la lune
Qui faisaient des discours en l’air ;
J’ai vu le terrible Neptune
Sortir tout frisé de la mer.

J’ai vu l’aimable Cythérée,
Aux doux regards, au teint fleuri,
Dans une machine entourée
D’Amours natifs de Chambéri.

J’ai vu le maître du tonnerre,
Attentif au coup de sifflet,
Pour lancer ses feux sur la terre
Attendre l’ordre d’un valet.

J’ai vu du ténébreux empire
Accourir, avec un pétard,
Cinquante lutins pour détruire
Un palais de papier brouillard.

J’ai vu des dragons fort traitables
Montrer les dents sans offenser ;
J’ai vu des poignards admirables
Tuer les gens sans les blesser.

J’ai vu l’amant d’une bergère,
Lorsqu’elle dormait dans un bois,

Prescrire aux oiseaux de se taire,
Et, lui, chanter à pleine voix.

J’ai vu la Vertu, dans un temple,
Avec deux couches de carmin
Et son vertugadin très-ample,
Moraliser le genre humain.

J’ai vu des guerriers en alarmes,
Les bras croisés et le corps droit,
Crier cent fois courons aux armes,
Et ne point sortir de l’endroit.

J’ai vu trotter, d’un air ingambe,
De grands démons à cheveux bruns ;
J’ai vu des morts friser la jambe,
Comme s’ils n’étaient pas défunts.

J’ai vu, ce qu’on ne pourra croire,
Des tritons, animaux marins,
Pour danser troquer leur nageoire
Contre une paire d’escarpins.

Dans des chaconnes et gavottes
J’ai vu des fleuves sautillants ;
J’ai vu danser deux matelotes,
Trois Jeux, six Plaisirs et deux Vents.

Dans le char de monsieur son père,
J’ai vu Phaéton tout tremblant
Mettre en cendre la terre entière
Avec des rayons de fer-blanc.

J’ai vu Roland, dans sa colère,
Employer l’effort de son bras
Pour pouvoir arracher de terre
Des arbres qui n’y tenaient pas.


J’ai vu, par un destin bizarre,
Les héros de ce pays-là
Se désespérer en bécarre,
Et rendre l’âme en ut-mi-la.

J’ai vu plus d’un fier militaire
Se croire digne du laurier,
Pour avoir étendu par terre
Des monstres de toile et d’osier.

J’ai vu Mercure, en ses quatre ailes
Ne trouvant pas de sûreté,
Prendre encor de bonnes ficelles
Pour voiturer sa déité.

J’ai vu souvent une Furie
Qui s’humanisait volontiers ;
J’ai vu des faiseurs de magie
Qui n’étaient pas de grands sorciers.

J’ai vu des ombres très-palpables
Se trémousser au bord du Styx ;
J’ai vu l’enfer et tous les diables
À quinze pieds du paradis.

J’ai vu Diane en exercice
Courir le cerf avec ardeur ;
J’ai vu derrière la coulisse
Le gibier courir le chasseur.