Description de l’Égypte (2nde édition)/Tome 1/Chapitre III/Paragraphe 6

§. VI. Recherches historiques et géographiques.

Presque tous ceux qui ont écrit sur le gouvernement de l’Égypte, ont admis qu’il avait existé dans cette région un royaume particulier sous le nom de royaume d’Éléphantine, et ces divers auteurs l’ont regardé comme circonscrit dans l’enceinte de l’île qui est devant Syène. Tout lecteur sensé conviendra que cette opinion est inadmissible en elle-même, à part les difficultés que présentent ces prétendues monarchies contemporaines entre lesquelles on a voulu partager l’Égypte. Que penser d’un royaume qui n’aurait eu que mille quatre cents mètres de long sur quatre cents mètres de large ? Est-il à croire qu’il eût pu rester indépendant et libre durant neuf générations, nombre qui est celui des princes de la dynastie d’Éléphantine, selon Jules Africain, et qu’Eusèbe même porte à trente et un ? Qu’une maison originaire d’Éléphantine ait été assise sur le trône d’Égypte, c’est ce qu’il serait assez naturel de penser pour expliquer cette dynastie, et c’est ainsi que l’a imaginé M. de Pauw. Cette conjecture n’est pas dénuée de vraisemblance ; et je devais la mettre sous les yeux du lecteur, avant de lui présenter une autre opinion appuyée sur la géographie du pays.

Quand on examine le nom que porte l’île de Philæ, nom que l’on a voulu, même chez les anciens, faire dériver du grec[1], on est très-porté à croire que ce nom est de la plus haute antiquité, et que les Grecs n’ont fait qu’y ajouter une terminaison, c’est-à-dire que le nom antique était fil ; mot qui veut dire éléphant dans les anciennes langues orientales, et qui se traduisait en grec par ἐλέφας. Si l’on considère qu’au-dessus de Syène, le Nil coule entre des montagnes escarpées, que son cours est semé d’îles nombreuses, que le fleuve dépose dans ces îles plutôt que sur ses bords le limon végétal, ce qui donne à toutes ces îles une existence semblable et commune ; qu’enfin le nom d’Éléphantine n’est autre chose que celui de Philæ traduit en grec, et que celui de Philæ (Φίλαι) est le nom antique d’Éléphantine avec une finale grecque, on peut conjecturer que jadis toutes ces îles répandues dans le fleuve, au-dessus et au-dessous de la dernière cataracte, portaient le nom commun de fil. J’ajouterai une remarque décisive ; c’est que la finale qu’on a jointe au mot fil est le signe de la pluralité. Il importe peu ici de rechercher si ce nom provient des dents d’éléphant que le commerce d’Éthiopie faisait affluer sur ce point, ou bien s’il avait une autre origine ; cette recherche serait déplacée[2] : les Grecs, qui ont traduit beaucoup de noms égyptiens, auront laissé le nom antique à celle de ces îles qui était, à deux lieues de Syène, la plus célèbre par ses monumens et par son culte ; et pour distinguer l’île en face de Syène, ils auront traduit en grec son nom générique.

Cette opinion prend beaucoup de force par la lumière qu’elle jette sur plusieurs circonstances géographiques, dont jusqu’ici l’on n’a pu rendre compte. Comment se fait-il qu’Hérodote, le plus ancien auteur qui ait parlé d’Éléphantine, n’ait pas même nommé l’île de Philæ ? Est-il croyable qu’on lui ait laissé ignorer entièrement un lieu si important dans l’histoire sacrée de l’Égypte[3] ? Il y a plus : ce qu’il dit d’Éléphantine au chapitre 28 d’Euterpe ne peut s’expliquer en aucune façon, si l’on entend l’île en face de Syène, et ne prend un sens plausible qu’en l’appliquant à Philæ. Ces profonds abîmes et ces tourbillons du Nil, qu’il décrit entre Syène et Éléphantine, doivent s’entendre des cataractes situées entre Syène et Philæ, ainsi qu’on peut le voir dans la description précédente[4] ; je ne parle pas ici des prétendues sources du Nil, situées au même lieu, selon le récit que lui en faisait le prêtre de Saïs, et qui ont fourni matière à la critique du rhéteur Aristide[5] : mais le fond du passage confirme très-bien cette idée, qu’Hérodote parlait de Philæ sous le nom d’Éléphantine. Cet historien traduisait ou se faisait traduire les noms égyptiens, témoin ceux de Péluse, d’Aphroditopolis, d’Heliopolis, et bien d’autres dont il a le premier fait usage : or, comme je l’ai dit, Éléphantine est un mot formé d'ἐλέφας, qui est la traduction de fil.

Pline donne la position d’Éléphantine d’une manière qui serait inintelligible, si l’on s’en tenait à l’emplacement connu sous ce nom : Elephantis insula infra novissimu cataracten tria M passuum, et supra Syenen XVI[6]. Mais si l’on admet qu’à cinq ou six lieues au-dessus de Syène, ou même plus haut, les îles du fleuve portaient le même nom, alors ce passage s’explique naturellement ; c’est-à-dire que Pline, voulant parler de cette île qui est à trois milles au-dessous de la dernière cataracte, a confondu avec elle une autre île de même dénomination, placée à seize milles plus loin.

Le passage de Strabon qui place Philæ à cent stades de Syène semble former une difficulté contre la position admise pour cette île : cent stades, selon la mesure attribuée communément à cet auteur, font environ quatre lieues, et l’on n’en trouve que deux dans cet espace[7]. D’Anville n’a pas hésité à placer Philæ à quatre lieues de Syène, entraîné par l’autorité de Strabon ; mais d’Anville s’est trompé, et il faut admettre, ou que Strabon s’est servi du même stade qu’Hérodote, ou bien que la distance qu’il donne convient à une autre île de Philæ plus éloignée, tout en décrivant la principale qui renferme tant de monumens.

Étienne de Byzance place Philæ auprès de Tacompsos[8] ; mais cette dernière île, selon Ptolémée est de 44′ moins élevée que Syène, et par conséquent est à 39′ de Philæ d’après les dernières observations. Cette distance est confirmée par la position de Dodecaschœni, voisine de Metachompsos, et dont le nom signifie douze schœnes : car, si l’on compte pour cette mesure 3′  1/4, comme cela résulte de la composition du schœne d’Hérodote en stades égyptiens, dont il en prend soixante, douze mesures pareilles font 39′[9]. En outre, il y a, selon Hérodote, douze schœnes jusqu’à Tachompso : il est vrai, à partir d’Éléphantine et en suivant les contours du fleuve ; mais cela ne fait qu’appuyer ce que j’ai dit d’Hérodote, savoir, qu’il entendait par Éléphantine le lieu auquel est resté le nom de Philæ[10]. Je crois donc qu’Étienne, en plaçant Tacompsos auprès de Philæ, désigne sa proximité à l’égard des îles égyptiennes qui portaient ce nom commun, et qui finissaient à Tacompsos ou Metachompos. « Les Éthiopiens, dit Hérodote, occupaient une moitié de Tachompso, et les Égyptiens l’autre moitié. »

Le même Ptolémée, en donnant 23° 50′ à Syène, et 25° 30′ seulement à Philæ, qu’il ne nomme qu’après Dodecaschœni et Sacra-Sycaminus, ne fournit-il pas encore un argument contre la supposition d’un emplacement unique pour le lieu appelé Philæ ? car 20′ équivalent à quatre fois la distance qu’il y a entre Syène et l’île aujourd’hui connue sous ce nom.

D’Anville a cherché à concilier Pline, Étienne et Ptolémée avec Hérodote, et pour cela il lui a fallu supposer qu’ils avaient commis des erreurs très-graves ; mais il n’a pas fait attention à la position que Ptolémée donne à Metacompsos à l’égard de Syène : c’était de ce dernier point qu’il fallait partir, et non des points de Philæ ou d’Éléphantine, qui n’étaient pas aussi bien déterminés, j’entends géographiquement ; car les deux îles qui contiennent des monumens, et qui font l’objet de nos descriptions, sont incontestablement celles qui ont eu de la célébrité chez les anciens.

Maintenant, si l’on admet cette application du nom d’Éléphantine à toutes les îles qui occupaient le cours du fleuve depuis Syène jusqu’aux limites de l’Éthiopie, on concevra que ces îles ont pu faire un petit gouvernement à part ; les auteurs l’auront décoré du nom pompeux de royaume ; et ce gouvernement, étant héréditaire, a pu donner lieu à ce qu’on a nommé dans la suite la dynastie d’Éléphantine.

  1. Voyez Sénèque cité par Servius, au VIe livre de l’Énéide, et aussi Procope.
  2. Voyez les recherches sur les noms antiques des lieux de l’Égypte, dans les Mémoires sur la géographie comparée. Quelques-uns pensent que le nom de Philæ (Φίλαι) signifie porte, comme πύλαι, et qu’il a été donné à ce lieu parce que c’est là que l’Égypte commence ; mais je vois ce même mot de πύλαι employé dans la géographie sans aucune altération, au livre IV de la Géographie de Ptolémée, chap.  VIII : ce nom y est donné à des montagnes de l’Éthiopie supérieure. En second lieu, l’orthographe de Φίλαι s’oppose à cette étymologie.
  3. Voyez surtout Diodore de Sicile, l. I, sect. I, 12.
  4. Voyez ci-dessus, chapitre II, section II.
  5. Voyez ibid.
  6. Plin. Hist. nat. l. V, c. 9.
  7. Voyez ci-dessus page 30.
  8. Je regarde ce nom comme employé par corruption au lieu de Metachompsos. Hérodote écrit Tachompso ; Étienne, Tacompsos ; Ptolémée, Metacompsos ; Pomponius Mela, Tachempso. Il est évident que ce n’est là qu’un seul et même lieu : l’orthographe de Tachompso, qui est la même dans Hérodote et Pomponius Mela, me paraît la meilleure. Le lieu dont il s’agit est rempli de crocodiles, dont le nom antique, suivant Hérodote (l.  II, c. 69), était χάμψαι. La préposition μετὰ aura pu être ajoutée par les Grecs pour désigner un lieu qui abondait en crocodiles. Au reste, le mot meta appartient lui-même aux anciennes langues orientales.
  9. Voyez le Mémoire sur le système métrique des anciens Égyptiens.
  10. Herod. Histor. lib. II, cap. 29.