Derniers vers (Anna de Noailles)/Évolution

Derniers versGrasset (p. 89-91).


ÉVOLUTION


à M. Jean ROSTAND


Peut-être que parfois, dans la nuit chaude et blanche
Du naissant univers, le monde des parfums,
De son haleine altière enivrait un à un
Les puissants animaux arrêtés dans les branches.

La bête veloutée, et que domptait l’instinct,
Sentait le soir bleuir sa cervelle légère,
Et le suave élan des odeurs messagères
L’enivrait d’un plaisir langoureux et hautain.


Le couple d’où devait sourdre l’humaine espèce,
Baignant dans les lueurs d’un tropical été,
Eut sans doute, humblement, cette noble tristesse
Qui mélange le rêve avec la volupté.

Enjoué dans l’azur, troublé par les ténèbres,
Peut-être que le corps en qui l’homme naissait,
Eut-il confusément l’anxiété funèbre
Et connut-il un vague et sombre « je ne sais » ?

Peut-être que le mâle auprès de la femelle,
Contemplant l’infini palpitant et muet,
Conçut-il la sublime évasion des ailes
Et sut-il qu’en un dieu son cœur se transmuait ?

Astres qui m’inspirez ! scintillante étendue
Que mon regard aborde et scrute avec orgueil,
Peut-être l’avez-vous provoquée, entendue,
L’immense poésie éveillée en leur œil,

En cet œil animal, prudent, hardi, rapace,
Qui choisissait sa proie entre l’air et le sol,
Et dont nous conservons, dans l’azur clair et mol,
Je ne sais quel charnel appétit de l’espace ?


Homme, bête, fureur, calme, labeur, esprit,
Tout n’est qu’un même effort dont nous portons la somme ;
Ce que l’on offre au sort n’est pas donné, mais pris,
Par le fatal destin, tout gonflé de mépris,
Qui ne distingue pas le néant d’avec l’homme.