De mal en pis

Traduction par Damas Hinard.
Théâtre de CalderónBibliothèque CharpentierTome I (p. 248-317).

DE MAL EN PIS.

(PEOR ESTA QUE ESTABA.)



NOTICE.


Peor está que estaba, en français De mal en pis, est l’une des plus célèbres comédies de Calderon. Le titre nous en semble heureusement choisi. Il annonce qu’une fois l’intrigue nouée, la situation des divers acteurs va s’embarrasser, se compliquer, devenir pire, en un mot, à mesure que l’action avancera, jusqu’au dénouement ; et l’attente où l’on est de voir comment le poète sortira de ces difficultés est déjà par elle-même une sorte d’intérêt. C’est du moins le sentiment avec lequel nous avons abordé et poursuivi la lecture de Peor está que estaba.

Si l’on nous demandait de caractériser chacune des comédies de Calderon par les mérites qui lui sont le plus particuliers, nous dirions que, selon nous, ce qui distingue Peor está, etc., etc., des autres pièces d’intrigue du fécond dramatiste, c’est la verve et la réflexion. La verve, elle se montre à chaque instant dans le comique et la variété des situations. Depuis la scène qui termine la première journée jusqu’à celle qui précède le dénouement, — où la fille du gouverneur, surprise par don Juan dans la chambre qu’il a prêtée à son ami, l’accuse d’avoir lui-même donné là rendez-vous à une femme, — c’est une suite non interrompue de situations pleines de force comique et dont pas une ne ressemble à une autre. La réflexion, nous la trouvons, et même à un degré éminent, dans le soin avec lequel le poète a motivé, non seulement l’ensemble, mais jusqu’aux moindres incidens et aux moindres détails de son drame. À ne considérer la pièce que sous ce point de vue, il y a là un art qui révèle un grand maître.

La fille du gouverneur est une de ces femmes décidées, résolues, et, pour ainsi dire, amoureuses du péril, que Calderon se plaisait à peindre. Elle a, de plus, cette confiance en elle-même que donnent le bonheur et la fortune. Il est vrai que pour se tirer d’affaire elle ment deux ou trois fois avec une assurance qu’on pourrait appeler de l’effronterie ; mais observons à ce propos que souvent les héroïnes de la comédie espagnole, placées sous la surveillance redoutable d’un père ou d’un frère, et livrées à une passion qu’elles n’osent avouer, n’ont réellement d’autre ressource que le mensonge, et que chez un peuple sincère, mais passionné, un outrage à la vérité est, en pareille circonstance, légitimé par la passion. L’amour romanesque que la fille du gouverneur a conçu pour un homme qu’elle ne connaît pas, Calderon l’a justifié dès le commencement de la pièce avec beaucoup de finesse et d’esprit.

Il nous a paru, sauf erreur, que Calderon avait eu l’intention de faire de don Juan un personnage ridicule. Le rôle qu’il joue aurait pu jusqu’à un certain point autoriser notre opinion ; mais ce n’est pas de là qu’elle nous est venue : elle nous est venue de la prétention que nous avons cru remarquer dans son langage. Il se sert presque toujours de grands vers mêlés d’octosyllabiques, au lieu de se servir du vers de romance, et, à l’exception d’un seul passage où Calderon lui a prêté sa merveilleuse facilité à découvrir des rapports délicats entre deux choses de nature différente ( nous voulons parler de la comparaison des soupçons jaloux avec les jeunes garçons qui mènent les aveugles), il s’exprime habituellement d’une manière emphatique qui ne convient guère a sa situation. Du reste, nous devons ajouter que ce ridicule que nous trouvons à don Juan tient uniquement à un défaut de pénétration et de goût. Il est posé dans la pièce comme un homme brave, généreux et plein d’honneur. Calderon n’a que bien rarement avili ses personnages ; il semble qu’il respecte en eux le caractère castillan.

Maintenant, qu’une critique nous soit permise. — La première fois que don Juan paraît en scène, il confie à don César qu’il se propose de demeurer deux jours à Gaëte incognito, avant de se présenter chez le gouverneur ; il se présente chez le gouverneur dès le même jour, et ensuite, le même soir, il revient dire à son ami qu’il s’y est présenté depuis deux jours. Notez bien que ce n’est pas ici et que ce ne peut pas être un mensonge de don Juan ; c’est purement et simplement une licence de Calderon. Calderon a l’habitude de disposer du temps à sa fantaisie, et, en principe, cette poétique est, à notre avis, tout aussi bonne qu’aucune autre ; mais ce que la raison repousse, c’est que l’auteur dramatique se permette de supputer le temps d’une manière à la fois idéale et positive, suivant le caprice de son imagination et suivant la réalité. Or, c’est là précisément ce que Calderon a fait dans le passage que nous blâmons. Pour éviter cette faute, il eût suffi au poète de supposer deux jours d’intervalle entre la scène qui se passe chez le gouverneur, au commencement de la seconde journée, et celle qui se passe ensuite dans la prison, ou mieux encore, de mener franchement don Juan chez le gouverneur dès le premier jour de son arrivée. Nous avons laissé au lecteur le soin de la correction, il n’y a pas dix mots à changer.

Peor está a été imité en 1707 par Lesage, qui a intitulé sa pièce Don César des Ursins. Cette imitation, assez faible, n’est cependant pas dénuée de tout mérite, et l’on y peut entrevoir, dans quelques détails, le futur auteur de Turcaret et de Gil Blas.

DE MAL EN PIS.

PERSONNAGES
don césar des ursins.
don juan.
le gouverneur de gaëte.
camacho, domestique.
fabio, domestique.
félix, domestique.
flerida, dame.
lisarda, dame.
celia, suivante.
nice, suivante.
un alcayde[1].
un domestique.
La scène se passe à Gaëte.

JOURNÉE PREMIÈRE.


Scène I.

Le vestibule d’un palais.
Entrent LE GOUVERNEUR et FÉLIX.
Le gouverneur lit une lettre, Félix est en habits de voyage.

le gouverneur, lisant

« Ce n’est qu’à vous, à vous seul, mon cher seigneur et ami, que j’ose confier le malheur qui m’accable, parce que si vous n’êtes pas en position d’y porter remède, j’ai du moins la certitude que vous le sentirez vivement. Un cavalier, dont le domestique qui vous remettra cette lettre vous dira le nom, a disparu de cette ville après y avoir tué un homme. Il emmène avec lui une mienne fille qui a été sa complice, et qui à cette première faute en a ajouté une seconde. On me dit qu’ils se proposent de passer en Espagne. S’ils se réfugient par hasard a Gaëte comme en un lieu d’asile, veuillez les y retenir et les traiter comme mes enfans. Quoiqu’ils aient gravement compromis mon honneur, faites en sorte, je vous prie, que je ne le perde pas tout entier. » (À Félix.) Oui, je sens vivement cette disgrâce de don Alfonso ; je lui sais même bon gré de se souvenir ainsi de moi en son malheur. Je voudrais bien que ce cavalier vînt se réfugier ici ; je donnerais pour cela le plus riche de mes joyaux… Si cela arrive, je jure le ciel que je m’arrangerai de façon que l’honneur de mon ami sera sauvé, car c’est une grande obligation qu’un homme impose à un autre quand il le rend dépositaire d’un secret aussi délicat Puissé-je lui témoigner enfin la reconnaissance que je lui ai vouée pour tous les bons offices que j’ai reçus de lui depuis l’époque où nous nous sommes liés en Flandre !… Dites-moi seulement quel est ce cavalier qui a compromis à ce point la vie et l’honneur de mon ami.


félix.

Monseigneur, il se nomme don César des Ursins, celui qui a tué un homme et enlevé Flerida. Nous ne pouvons pas douter que ce ne soit lui, parce que c’est la beauté de ma maîtresse qui a été cause du défi, et que ce cavalier et ma maîtresse ont disparu le même jour. Je le connais de vue. Si vous désirez que je m’emploie à le chercher, veuillez m’autoriser, en votre qualité de gouverneur, à visiter les hôtelleries de la ville. J’ai des renseignemens qui me permettent de croire qu’il doit être caché ici.


le gouverneur.

Moi-même en personne je le chercherai avec vous. — Quels sont les renseignemens que vous avez ?


félix.

Ce matin, en arrivant à mon logis, j’ai vu passer un de ses domestiques ; cela m’a donné l’idée que don César était ici, parce que ce domestique est parti avec lui.


le gouverneur.

L’avez-vous suivi ?


félix.

Non, seigneur, il me connaît trop ; mais j’ai chargé un camarade de le suivre et de m’aviser de l’endroit où il le laisserait.


le gouverneur.

Bien. Allez, et sachez me dire tout ce qu’aura vu cet homme qui a suivi ce domestique. Lorsque j’aurai quelque donnée à cet égard, j’irai l’arrêter. Nous avons besoin de ménagemens. Il ne convient pas, pour le succès même de notre dessein, que j’aille mettre toute la ville sens dessus dessous avant d’avoir de plus amples instructions ; cela ne servirait qu’à l’avertir que nous sommes à sa recherche, et il se tiendrait davantage sur ses gardes.


félix.

Ce sont des précautions pleines de prudence… Quand je saurai ce que vous voulez, seigneur, je reviendrai vous voir.

Il sort.

le gouverneur.

Ah ! honneur, honneur d’un père, à quels dangers une fille légère t’expose !


Entrent LISARDA et CELIA.

lisarda.

Seigneur ?


le gouverneur.

Où allez-vous, ma fille ?


lisarda.

Je venais vous voir et savoir en quoi ma tendresse et mon respect ont démérité, que vous sortiez ainsi de la maison sans m’accorder un souvenir. Qu’avez-vous donc, seigneur ? Vous paraissez triste.


le gouverneur.

Ne vous étonnez pas de me voir cette tristesse, quelque étrange qu’elle soit. Je suis père et je crains… — Le voyageur égaré qui rencontre, par une nuit obscure, un piéton dépouillé par les brigands, ne doit-il pas concevoir des craintes ? Peut-il ne pas frémit aussi le marinier qui aborde le golfe où un navire s’est brisé contre un rucher perfide ? Et le chasseur impétueux qui a trouvé sur son chemin, au point du jour, un homme déchiré par la dent d’une bête féroce, peut-il ne pas trembler également ? Eh bien ! moi, par le moyen de cette lettre, — voyageur j’ai découvert le passage périlleux, marinier j’ai aperçu l’écueil, et chasseur j’ai vu la bête féroce qui s’apprête à s’élancer sur moi. Car enfin l’honneur, pour celui qui songe à l’honneur avant tout, est une partie de chasse, un voyage, un navire, et il faut prendre garde à l’écueil, au péril et à la mort.

Il sort.

lisarda.

Je suis interdite et inquiète… Peut-être, Celia, que mon père aura appris quelque chose, et qu’en me tenant ce langage il aura voulu m’avertir qu’il n’ignore pas les dangers que court son honneur.


celia.

Je ne sais, mais il me semble avoir entrevu, sous ses paroles, un sermon qui allait droit a vous. Je ne doute pas, pour ma part, qu’il n’ait quelque soupçon, et, s’il faut dire la vérité, je ne trouve pas qu’il ait eu tort de vous adresser ce sermon, puisque, au mépris de votre renommée, vous êtes une véritable hérétique, qui voulez introduire une nouvelle secte en amour. Si vous aimiez à la mode de vos aïeux, ou, pour mieux parier, de vos aïeules, vous n’éprouveriez pas tous ces tourmens que vous éprouvez depuis que vous avez été choisir pour galant un cavalier inconnu qui vit caché mystérieusement.


lisarda.

Tu aurais eu raison, Celia, de me gronder sur mon fol amour, si je ne t’avais confié ma première faute ; mais à présent, c’est mal à toi ; tu en conviendrais toi-même si tu savais tout… Écoute. — La réputation ou la gloire acquise par mon père mérita que sa majesté lui donnât le gouvernement de cette ville. Il vint s’y établir. Moi, naturellement, je vins demeurer avec lui à Gaëte. Ici je ne tardai pas à être bien vue de tout le monde, et si bien vue, qu’à la fin, Celia, j’en souffris ; car je ne m’appartenais plus d’aucune façon, je ne pouvais : plus, d’aucune façon, disposer de moi. Quand j’allais quelque part, j’entendais à droite et à gauche murmurer à mon oreille : Voilà la fille du gouverneur. À l’église il y avait du bruit lorsque j’entrais ; quand j’en sortais, j’étais pressée, entourée par la foule comme un objet curieux ; je ne faisais point un pas que ce ne fût au milieu d’un public qui m’observait, m’épiait et me montrait au doigt pour ainsi dire ; si je pleurais, si je riais, il était question sur la place de mon sourire et de mes larmes. Quel ennui !… À la fin, fatiguée de cet empressement, car on se fatigue même de ce qui a d’abord flatté la vanité, désirant de m’affranchir de cette surveillance perpétuelle et d’être à moi davantage, je commençai d’aller me promener, avec mes suivantes, à ces jardins qui sont hors de la ville. Là, à l’abri d’une mante, je pouvais causer avec elles et tout voir en liberté. Un jour que nous nous promenions sur le bord de la mer, j’aperçus mon père qui venait ; troublée, je pris la fuite et me réfugiai dans une maison de plaisance qui était proche. Là je trouvai un cavalier qui, me voyant effrayée, et s’imaginant sans doute qu’il y avait plus de mal qu’il n’y en avait réellement, m’offrit aussitôt sa protection et se disposa à me défendre. Reconnaissante de sa conduite, je le rassurai sur mon péril, m’entretins avec lui, et après quelques minutes, je vis qu’il avait non seulement du courage, mais les manières les plus gracieuses et un esprit plein de charme. Je ne te parle pas de sa noblesse : quand on dit d’un homme qu’il est brave et courtois, c’est assez dire qu’il est noble… Il me demanda qui j’étais ; à cela je répondis que s’il tenait à ce que je vinsse le voir quelquefois le soir au même endroit, j’irais, en mettant pour condition qu’il ne saurait pas qui j’étais, qu’il n’essayerait pas de me suivre, qu’il ne me prierait pas de me montrer à lui à visage découvert et ne me demanderait pas mon nom ; il y consentit, en me jurant une discrétion sans bornes. Depuis, te l’avouerai-je ? je suis retournée le voir quelquefois vers la nuit… Il ne sort pas de cette maison de plaisance… S’il y est prisonnier ou s’il y est caché, je l’ignore ; tout ce que je sais de lui, c’est qu’il s’appelle Fabio. — Et maintenant, pour finir, Celia, moi qui ne cherchais dans ces rendez-vous qu’une innocente distraction, je me trouve au fond du cœur, pour ce cavalier, un sentiment nouveau, étrange. Ce n’est pas de l’amour sans doute, oh ! non, ce n’est pas de l’amour ; mais que ce soit de l’amour ou non, je te préviens, Celia, que tous les sermons de mon père n’obtiendront pas de moi que je cesse d’aller voir ce cavalier.


celia.

Cette folie ne m’annonce rien de bon. Oubliez-vous donc, madame, que les accords de votre mariage sont signés ? que le seigneur votre père attend ici d’un moment à l’autre votre époux ? et ne savez-vous pas qu’hier même il a commandé qu’on préparât, pour l’y recevoir, l’appartement du rez-de-chaussée dont une porte communique avec le vôtre ?… Cette hospitalité gênera un peu vos amours.


lisarda.

Ah ! Celia, il ne me manquait plus que cela pour que j’eusse davantage encore le droit de me plaindre de mon cruel destin !


Entre NICE.

nice, à Lisarda.

Madame, une femme, qui paraît étrangère, est là qui demande la permission de vous parler.


lisarda.

N’a-t-elle point dit qui elle est ?


nice.

Non, madame ; elle m’a dit seulement de vous dire : — une femme.


lisarda.

Eh bien ! qu’elle entre. (Nice sort.) Qui donc peut-elle être ?


nice, du dehors.

Vous pouvez entrer.


Entre FLERIDA, le visage recouvert de sa mante.

flerida.

Votre maison, madame, sera l’heureux port de ma fortune, si mon espérance ne m’abuse. Permettez que je dépose un baiser sur cette blanche main.

Elle s’agenouille après avoir écarté sa mante.

lisarda.

Levez-vous, madame, levez-vous, je vous prie : il ne convient pas qu’un astre du ciel se prosterne ainsi sur la terre.

Elle relève Flerida.

flerida.

Hélas ! madame, alors même que ma faible beauté mériterait ce nom que votre indulgence lui donne, je devrais encore alors m’incliner devant un astre supérieur. Agenouillée devant vous, dont la beauté a tant d’éclat, je serai, pâlir par ma douleur, comme l’astre des nuits quand il se trouve un matin en présence du soleil brillant et radieux.


celia, à part.

La dame a bel esprit[2].


lisarda.

Je vous remercie de ce compliment flatteur, quoique vous m’ayez partagée beaucoup mieux que je ne le mérite… J’aurais été plus équitable, madame. — Mais, pour revenir au fait, en quoi souhaitez-vous que je vous serve ?


flerida.

Je désire, madame, que vous accordiez votre protection généreuse à une infortunée.


lisarda.

Si vous voulez me parler en secret, nous allons rester seules.


flerida.

Quant à moi, madame, si vous l’avez pour bien, il m’importe peu que l’on sache dès à présent une chose que l’on saurait bientôt.


lisarda.

Puisqu’il en est ainsi, parlez.


flerida.

Je serai aussi brève que possible.


lisarda.

Je vous écoute avec le plus vif intérêt.


flerida.

Très-belle madame, en qui un esprit si distingué rehausse tant d’attraits, je suis… mais il est inutile que je vous vante ma naissance, la noblesse de ma famille et l’illustration de mon père ; car à quoi bon vanter ces avantages, qui sont comme s’ils n’étaient pas, dans une situation aussi misérable que la mienne ? Souffrez donc que je vous dise seulement que je suis une femme, et une femme infortunée ; ce titre me suffira pour trouver auprès de vous la pitié qu’un cœur tel que le votre n’a jamais refusée au malheur… Oh ! que n’ai-je emporté avec moi quelque gage qui pût vous apprendre ce que je suis ! Que ces larmes qui coulent de mes yeux me soient des témoins qui vous attestent la vérité de mes paroles !… — Je suis née de païens illustres ; je tairai leur nom par égard pour eux ; c’est assez que mes fautes les aient déshonorés là-bas sans que je détruise ici leur renommée. — J’étais jeune et courtisée ; parmi beaucoup d’autres, un cavalier qui était mon égal par la naissance, et qui ne devait pas être plus heureux, jeta les yeux sur moi ; notre étoile le voulut ainsi. Quand il m’eut rencontrée deux ou trois fois, il se mit à rôder dans ma rue du soir au matin. Le jour il était là comme un héliotrope constamment tourné vers mes fenêtres ; la nuit, quand le soleil avait disparu au milieu des ténèbres, il était là encore comme un argus veillant sur son trésor. Son assiduité me plut, je fus touchée de ses soins, et ma liberté lui fut soumise. Vous m’excuserez, je n’en doute pas, car vous êtes femme, et vous savez combien notre vanité est flattée par une secrète adoration. Bientôt à la faveur de la nuit, je le reçus dans notre jardin : c’est là que nous passâmes bien des momens fortunés à causer tête à tête au milieu des jasmins et des myrtes. Plus nos entrevues étaient difficiles, plus nous en goûtions tous deux le charme. Mais, hélas ! ce furent ces mêmes rendez-vous qui nous perdirent. Tandis que nous naviguions joyeusement sur l’océan de l’amour, rassurés par un calme décevant, peu à peu s’avançait la tempête… Un vaillant cavalier, sans que je lui en eusse donné lieu, s’occupa de moi ; il ne faisait continuellement qu’aller et venir dans ma rue ; mais ne trouvant en moi qu’indifférence et dédain, il vit que ma sagesse ne m’éloignait pas seule de lui, et que l’amour était de la partie. Blessé et furieux, il voulut se venger. Une nuit, — c’était une nuit bien triste, bien plus que les autres, car la lune avait caché son front soucieux derrière un voile épais de noirs nuages, — il arriva le premier dans ma rue, frappa à la manière de son rival, et entra au jardin dans le même temps que mon époux arrivait. Celui-ci, voyant entrer un homme chez moi, entre derrière lui et lui demande aussitôt brusquement ce qu’il cherche ; l’autre, sans lui répondre, relève son manteau jusqu’aux yeux et met la main sur son épée. Moi qui les regardais, plus morte que vive, j’allais répondre pour lui, lorsque je les vois qui se joignent, qui s’arrêtent et qui croisent leurs épées, desquelles s’échappent bientôt un rapide cliquetis et de vives étincelles. Dieu voulut, mon sort voulut que notre ennemi fût atteint le premier. « Je suis mort ! » dit-il ; et il chancela, et il tomba au milieu des fleurs… Après cela, mon époux s’adressant à moi, me dit d’une voix tremblante de colère : « Jouis, ingrate ; voilà ton ouvrage ! Contemple cet amant qui venait te chercher à une pareille heure ! il est baigné dans son sang, il ne respire plus !… Eh bien ! tout mort qu’il est, je n’en suis pas plus paisible ; il soulève encore dans mon cœur une horrible jalousie !… » Moi, interdite et confuse, je lui parlai comme je pus ; lui, sans daigner m’entendre, car la jalousie est comme un livre sacré qui ne souffre pas la contradiction[3], il sortit du jardin, monta sur un cheval qui l’attendait non loin, et disparut. Toutes ces scènes cruelles qui s’étaient succédé en si peu de temps m’avaient brisée. J’étais demeurée à la même place à demi morte, lorsque je fus réveillée, pour ainsi dire, par un bruit qui s’accrut à chaque instant. D’abord nos voisins qui se rassemblent et murmurent dans la rue, puis nos domestiques qui parcourent, troublés, la maison ; puis mon père infortuné qui s’informe de moi et qui m’appelle par mon nom, à grands cris. Je n’eus pas la force ou l’audace de lui répondre. M’imaginant soudain que le plus sûr était de fuir pour éviter sa colère, je sortis de la maison et me retirai, pleine d’angoisses et de terreurs, chez une de mes amies. Je restai là cachée quelque temps ; j’y appris que mon amant tâchait de passer en Espagne. Afin de m’excuser auprès de lui, je partis à sa recherche ; mais jusqu’à présent je n’ai pas eu sur lui la moindre lumière ; et remarquant que je marche isolée et faible au milieu de dangers de toute espèce, je renonce enfin au fol espoir de le trouver… On m’a parlé de vous, madame ; tout le monde m’a vanté votre bonté, la générosité de votre cœur, et j’ai songé à m’adresser à vous. Vous avez de nombreuses suivantes, recevez-moi parmi elles ; vous ne vous apercevrez pas que vous en ayez une de plus. Protégez ma réputation, madame ; dissipez mes craintes, prêtez votre appui à mon malheur ; vous êtes femme, ayez pitié d’une femme ; et, si vous aimez, que vos amours, à vous, soient heureux !


lisarda.

Essuyez vos pleurs, madame ; il ne vous appartient pas de pleurer ; c’est à l’aurore de répandre la rosée, et elle se fâchera contre vous si vous lui dérobez son office… Je n’ai pas besoin d’autre témoin que votre beauté pour être convaincue de la sincérité de vos discours, et je compatis sincèrement à votre infortune. — Dites-moi, comment vous nommez-vous ?


flerida.

Laura, madame.


lisarda.

Eh bien ! Laura, puisque vous le désirez ainsi, d’aujourd’hui je vous retiens auprès de moi, non pour servir, comme vous demandez, mais pour être servie. Entrez ; il ne convient pas que mon père vous voie avant que j’aie obtenu sa permission.


flerida.

Que le ciel vous garde, madame ! (À part.) Ô destinée ! il me semble que tu vas cesser enfin de me poursuivre.

Elle sort.

lisarda.

Pauvre femme !


celia.

Je suis loin de blâmer votre pitié ; mais cependant, madame…


lisarda.

Après, Celia ?


celia.

Je ne sais pas trop s’il est sage à vous de la recevoir dans votre maison.


lisarda.

D’où te vient cette crainte ?


celia.

C’est qu’il y a dans le monde plus d’une femme qui est à la fois demoiselle et veuve, petite paysanne et grande dame ; qui, sous un air innocent, a beaucoup d’expérience ; qui emploie avec art la ruse et l’intrigue, et habille le mensonge en perfection.


lisarda.

Voudrais-tu dire par là…


celia.

L’avenir nous l’apprendra, madame.

Elles sortent.

Scène II.

Un jardin.
Entrent DON JUAN et DON CÉSAR ; ce dernier est en habits de voyage.

don juan.

Ç’a été un grand bonheur pour moi, don César, que je me sois arrêté dans cette maison de plaisance, puisque je vous y trouve. Je ne l’espérais pas.


don césar.

C’est ma bonne étoile qui vous a conduit ici. Embrassons-nous de nouveau.


don juan.

Mes bras vous enlaceraient si fortement que la mort même ne pourrait leur faire lâcher prise. — Que faites-vous ici ?


don césar.

Oh ! ce serait fort long de vous conter tout cela, et fort triste !… Il se voit bien, don Juan, que vous revenez de Flandre, puisque vous ignorez ce qui s’est passé.


don juan.

J’ai déjà ouï dire, mon ami, que vous aviez éprouvé de grands malheurs ; c’est pour cela que je me suis étonné d’abord de vous trouver ici aussi tranquille.


don césar.

Je ne le suis pas autant que vous croyez, don Juan ; je vis au milieu de soucis perpétuels ; si je ne vous eusse pas reconnu, je ne serais pas sorti à votre rencontre. Je me tiens ici caché en attendant une occasion de partir pour l’Espagne ; le maître de cette maison de plaisance a bien voulu la mettre à ma disposition, et je m’y regarde comme en un lieu d’asile. Si l’on m’y venait chercher par hasard, j’ai une barque qui m’attend sur la rivière ; je m’y jetterais, et en ramant je gagnerais bientôt la mer, où je serais en sûreté.


don juan.

Je me réjouis d’arriver ici en un moment où je puis me flatter de vous servir. Vous saurez, mon ami, que déjà je ne suis pas sans influence à Gaëte. J’y viens, amant fortuné, pour épouser l’illustre Lisarda, jeune personne riche et noble, très-belle et très-charmante, dit-on, par-dessus, et d’ailleurs fille unique de don Juan d’Aragon. Mon beau-père futur est gouverneur de ce pays, et son pouvoir me permettra sûrement de vous être utile à quelque chose.


don césar.

Ce ne sera pas la première fois que vous m’aurez rendu service ; je n’ai pas oublié tout ce que je vous dois… Puisse cette union être aussi fortunée que je le souhaite ! puissiez-vous y trouver long-temps la paix es l’amour ! Mais en laissant là ces complimens et bien d’autres que mon cœur prodiguerait avec facilité, dites-moi, mon ami quel projet vous amenait en ce lieu ?


don juan.

Ne sachant pas vous y rencontrer, je n’avais pas d’autre but que d’y passer le jour. Je suis venu à Gaëte assez mal pourvu de joyaux et de parures, comme un soldat enfin ; et quoique l’équipage d’un soldat ait aussi son prix, ce n’est pas, après tout, celui d’un homme qui veut se marier. C’est pourquoi je me tiendrai deux jours à l’écart en attendant que je me sois fourni de tout ce qu’il me faut, car je ne puis me présenter chez ma future en habit de voyage.


don césar.

Ma bonne fortune est plus complète que je ne l’imaginais, puisque je vous aurai ici deux jours caché avec moi.


don juan.

C’eût été un vrai plaisir pour moi. Mais j’ai à Gaëte un ami qui est alcayde du fort, et que j’ai averti de mon arrivée. Je lui ai envoyé un message en mettant pied à terre, et j’attends sa réponse. Pour cette même raison je vous laisse ; car il viendra sans nul doute au-devant de moi, et il ne convient pas qu’il sache que vous êtes là.


don césar.

C’est une précaution digne d’un ami tel que vous.


don juan.

Demeurez avec Dieu. J’aurai soin de revenir vous voir en secret, et je m’engage à vous servir. Adieu, don César.


don césar.

Adieu, don Juan.

Don Juan sort.
Entre CAMACHO.

camacho.

D’où vient, monseigneur, que vous étiez là tout-à-l’heure à vous parler à vous-même, que vous demandiez des comptes à votre âme et à vos sens, et que votre pensée marchait lugubrement a la suite de votre mémoire et de votre intelligence, comme le diable d’un auto[4] ? Quelle est la femme, monseigneur, s’il vous plaît, qui vit maintenant dans votre cœur ? Est-ce Flerida absente, ou bien la dame mystérieuse qui prétend à l’héritage de la Dame-Revenant ?


don césar.

Quoique je n’aie jamais aimé beaucoup tes plaisanteries, Camacho, je te l’avoue, elles ne m’ont jamais été aussi à charge qu’à présent.


camacho.

De quoi donc vous fâchez-vous, monseigneur ?


don césar.

De ce que tu m’as demandé quelle est la femme qui vit dans mon cœur. Peut-il s’occuper d’une autre femme que la belle Flerida ?


camacho.

Vous l’aimez à l’excès, j’en conviens ; mais pourtant un autre amour vous distrait en ce moment.


don césar.

Parce que je suis loin d’elle, hélas !


camacho.

Il n’y a pas de quoi soupirer. Tous et toutes nous en faisons autant.


don césar.

J’ai perdu en une nuit fatale ma patrie et mes amours.


camacho.

Et vous avez commis une faute que tout le monde vous reproche.


don césar.

De m’être battu, n’est-ce pas ?


camacho.

Non, une autre.


don césar.

Laquelle, alors ?


camacho.

Une autre, monseigneur, qui est bien moins pardonnable que de vous être battu et d’avoir tué votre homme.


don césar.

Mais laquelle, enfin ?


camacho.

D’avoir fui ainsi à la hâte, d’avoir quitté votre patrie sans enlever vos amours.


don césar.

Fort bien ; mais s’ils aiment, ceux qui m’accusent, dis-leur qu’ils entrent chez leur dame et qu’ils la trouvent avec un autre… Puis, dans une circonstance aussi cruelle, il me fut impossible de modérer ma colère et de conserver ma présence d’esprit… Si c’était à recommencer, je me conduirais sans doute autrement, parce qu’on ne commet pas deux fois la même faute ; mais je n’avais pas alors ma funeste expérience. — Mais que sera devenue Flerida ?


camacho.

J’ai entendu dire à un voyageur qu’on assurait à Naples qu’elle s’était retirée dans un couvent.


don césar.

Le crois-tu, toi, Camacho ?


camacho.

Moi, monseigneur, je crois tout ce que vous voudrez que je croie. — Mais à la suite de ce que nous avons dit de cette dame errante du caprice, la voilà qui vient. Ce serait le cas d’appliquer l’ancien proverbe sur le loup de la fable, qui[5]


Entrent LISARDA et CELIA, le visage recouvert de leur mante.

don césar.

En voyant que le soleil se retirait de l’horizon, un secret pressentiment me disait, madame, que vous approchiez de ces lieux ; et vous voilà, soleil déguisé, qui venez rendre la joie aux fleurs des champs, qui vous adorent comme leur divinité, qui s’épanouissent d’allégresse à votre vue, et qui de tous côtés vous parlent d’amour.


lisarda.

Je veux bien croire par politesse, seigneur Fabio, que les fleurs me diraient de jolies choses si elles vous écoutaient, flatteur que vous êtes ; car vous avez une galanterie si délicate que vous pourriez enseigner même aux fleurs le langage de l’amour.


don césar.

Au contraire, madame, ce sont elles qui m’ont appris ce langage depuis que vous venez ici ; c’eût été folie à moi d’avoir la prétention de le leur apprendre. Il n’y a pas une fleur autour de vous qui, vous ayant aimée avant moi, — puisque je n’habitais pas cette campagne, — n’ait su avant moi comment elle vous devait parler ; et puisqu’elles vous ont aimée d’abord, je ne suis pas aussi flatteur que vous le dites.


lisarda.

Si fait, vous l’êtes beaucoup.


don césar.

À quoi le voyez-vous ?


lisarda.

À ce que vous m’aimez sans m’avoir vue.


don césar.

Est-ce qu’il n’y a pas d’amour véritable là où l’on n’a pas vu l’objet qu’on aime ?


lisarda.

Non, seigneur.


don césar.

Pardon, madame.


lisarda.

Je vous dis que non.


don césar.

Je soutiens que oui, et je le prouve.


lisarda.

De quelle manière ?


don césar.

Ainsi : — Un aveugle peut-il aimer ?


lisarda.

Oui.


don césar.

Eh bien ! moi, j’aime comme un aveugle.


lisarda.

Cela est impossible


don césar.

Comment ?


lisarda.

Ainsi : — L’aveugle aime par l’intelligence ; et comme il n’espère pas voir l’objet aimé, il ne désire pas le voir non plus. Si donc l’aveugle pouvait y voir, il n’aimerait pas ce qu’il ne verrait pas. Et maintenant, par la raison contraire, puisque vous n’êtes pas aveugle et que vous pouvez voir, vous ne pouvez pas aimer sans voir.


don césar.

Vive Dieu ! madame, vous vous abusez ; car cet amour dont vous parlez a chez moi, comme chez l’aveugle, un principe plus élevé


lisarda.

Y aurait-il un moyen de me prouver cela ?


don césar.

Oui, madame.


lisarda.

Lequel ?


don césar.

Le voici : — L’objet principal dans l’amour, c’est l’intelligence, c’est l’âme ; c’est là ce que j’aime en vous, et c’est par là que je vous aime. Si je voyais l’éclat de votre beauté, dès lors mon amour se partagerait entre l’âme et les yeux, et dès lors mon amour serait moins fort, étant ainsi partagé, que s’il était tout entier dans l’âme. — Je vous laisse à juger, madame, s’il serait raisonnable d’ôter de l’âme une moitié de cet amour pour la transporter dans l’organe de la vue.


lisarda.

Quand bien même l’âme partagerait avec les yeux cet amour, qui est en quelque sorte sa lumière, l’âme n’en aimerait pas moins pour cela : il y aurait seulement plus d’amour.


don césar.

Je ne vous comprends pas bien, madame.


lisarda.

Voulez-vous que je m’explique ?


don césar.

Oui, de grâce.


lisarda.

Voici comme : — Un flambeau brille allumé ; si l’on en approche un autre flambeau, il lui communique soudain sa flamme et ne laisse pas cependant de brûler. L’amour est un feu qui brûle dans l’âme ; s’il se communique aux yeux, il ne cessera pas d’être un feu et aussi vif qu’auparavant. Les mêmes yeux qui étaient naguère tristes, voilés et sombres, s’illuminent d’un subit éclat ; mais le feu a passé dans l’organe de la vue sans cesser d’être dans l’âme.


camacho, à Celia.

Et vous, adorable suivante, comptez-vous prendre ici le style de votre maîtresse ? Dites-moi, ne voulez-vous pas me laisser voir votre visage ?


celia.

Non.


camacho.

Et si je ne me laissais pas voir, moi non plus ?


celia.

Ce ne serait pas grand dommage.


camacho.

C’est que j’ai beaucoup d’honneur, moi aussi.


celia.

Vous avez raison.


camacho, se couvrant le visage de son mouchoir.

Eh bien ! corps de Dieu ! c’est à présent une double mascarade !… Et que le diable vous emporte, amen, si jamais vous vous découvrez !… Et qu’il vous emmène en vous traînant par votre mante dans quelque coin diabolique !… Et puisse votre mante s’allonger de manière que vous soyez courtisée seulement par le géant Garamante !… Et ensuite en enfer puissiez-vous être parée d’une mante de soufre par les furies de Rhadamante !…


don césar, à Lisarda.

Je suis convaincu, madame, par ce que vous m’avez dit ; j’ai eu tort, mille fois tort, de soutenir contre vous une pareille thèse ; mais puisqu’il n’y a pas d’amour véritable sans voir, il n’y aura pas d’impolitesse à moi à ce que j’écarte un peu votre mante.


lisarda.

Songez à ce que vous allez faire.


don césar.

Vous me le pardonnerez ; il faut que je vous voie.


lisarda.

Vous en avez le pouvoir ; mais alors vous risquez de ne pas me voir après, une autre fois.


don césar.

En vérité, c’est l’aventure de l’Amour et de Psyché qui en ces lieux se renouvelle, mais au rebours ; car autrefois, dit-on, l’Amour se déguisa pour aller voir Psyché, et aujourd’hui c’est Psyché qui se déguise pendant que mon amour se montre à découvert… De grâce, madame, je vous prie, déposez cette mante qui cache à mes yeux vos attraits comme un nuage obscur. Si la beauté est un ciel, à ce qu’on dit communément, souffrez que j’admire, que je contemple le ciel divin de votre beauté. Ô la plus charmante des déesses ! soulevez ce voile importun qui vous dérobe à mes regards !


lisarda.

Puisque vous employez tant d’esprit à me persuader et que vous me comparez aux déesses, il est bon de vous rappeler qu’on les représente toujours comme entourées de légères vapeurs ; et si vous me pressez, je vous prouverai que je connais mes devoirs de déesse, car je me dissiperai en fumée et ne reviendrai plus.


don césar.

Eh bien ! que vous reveniez ou non, il faut que je vous voie.


lisarda.

Absolument ?


don césar.

Absolument.


lisarda, se découvrant.

Voyez-moi donc.


don césar.

Ah ! madame.


lisarda.

Vous m’avez vue ?


don césar.

Oui, madame, et mes yeux sont éblouis de tant d’éclat ! Je sais maintenant pourquoi vous refusiez à un faible mortel… (Il se fait un grand bruit derrière le théâtre.) Mais quel est ce bruit ?


lisarda.

J’entends une foule de voix confuses.


Entre FABIO.

don césar.

Qu’est-ce donc, Fabio ?


fabio.

Seigneur, fuyez au plus tôt vers la mer… Ce bruit, c’est le gouverneur qui vous vient chercher.


don césar, à part.

Il aura été averti que j’étais ici.


lisarda, à part.

Mon père !… Que le ciel me protège !… Quand il me parlait ainsi sur l’honneur, ce matin, c’était un avertissement.


don césar.

Que décider ? que faire ?


camacho.

Rendez-vous sans délai à la rivière, et — en avant la rame et le bateau !


don césar.

Adieu, belle dame.


lisarda.

Quoi ! vous partez ?


don césar.

Je ne puis, madame, attendre davantage. Il importe que je fuie un malheur.


lisarda.

Le mien, seigneur, s’accomplira bientôt si vous vous en allez.


don césar.

Qu’ordonnez-vous ?


lisarda.

Si vous êtes cavalier, ainsi que tout en vous me l’annonce, n’abandonnez pas ainsi une femme qui risque de perdre la vie et l’honneur parce que seulement elle est venue vous voir… Je suis d’un rang plus élevé que vous ne le pensez… Si vous me laissez ici sans secours, je donnerai au monde par ma mort une éclatante instruction… Ce n’est pas vous, c’est moi qu’on cherche… Je suis la fille de… Je n’ai pas la force d’achever… On enfonce la porte… Hélas ! hélas !…


don césar, à part.

Il y a du pire ! et je n’imaginais pas qu’il y en pût avoir… Je n’ai plus à songer qu’à mourir… La même faute ne doit pas se commettre deux fois… Il ne faut pas que l’on dise de moi que j’abandonne toujours les dames dans le danger. (Haut, à Lisarda.) Madame !… je vous donne ma parole qu’on me tuera ici plutôt que votre vie et votre honneur soient compromis. Entrez donc vous cacher, entrez vite, tandis que je reste a vous garder… Vous n’avez rien à craindre, madame… quand on m’aura trouvé, soyez assurée qu’on ne vous cherchera pas ; car c’est moi que l’on cherche.


lisarda, fuyant.

Allons, Celia, suis-moi !


celia, fuyant.

Ô mon Dieu ! madame, mes pantoufles !

Celia perd ses pantoufles en fuyant.

don césar.

Ramasse ces pantoufles, Camacho.


camacho.

Nous avons fait là de la belle besogne.

Camacho ramasse les pantoufles et court se cacher.


Entre LE GOUVERNEUR, accompagné d’alguazils et de domestiques.

le gouverneur.

N’êtes-vous pas don César des Ursins ?


don césar.

Jamais un cavalier n’a renié son nom.


le gouverneur.

Vous allez vous rendre en prison.


don césar.

J’obéis. — Je vous prie seulement de considérer que je suis noble.


le gouverneur.

Je sais qui vous êtes. Vous n’avez pas besoin de quitter votre épée ; vous pouvez l’emporter, quoique prisonnier. — Il doit y avoir ici avec vous une dame. Veuillez faire en sorte qu’elle se présente promptement. On conservera les égards qui lui sont dus, mais il faut qu’elle soit arrêtée aussi.


don césar.

Une dame, dites-vous ?


le gouverneur.

Oui, une dame.


don césar.

Une dame ici ?


le gouverneur.

Il n’y a pas moyen de me le nier, car je suis bien informé, et je sais qu’elle est ici, ici même avec vous.


don césar.

Mais, seigneur…


le gouverneur, aux alguazils.

Cherchez dans la maison.

Plusieurs alguazils entrent dans la maison.

don césar, à part.

Quelle peut être cette femme qui m’a mis dans une telle situation ?


UN ALGUAZIL rentre, amenant CAMACHO.

l’alguazil.

Voici un homme qui était caché là.


le gouverneur.

Qui êtes-vous ?


camacho.

Je suis l’écuyer de ce chevalier errant.


le gouverneur.

Pourquoi vous cachez-vous ?


camacho.

J’ai ce défaut de me cacher, monseigneur ; je le fais sans mauvaise intention.


le gouverneur.

Que tenez-vous là ?


camacho.

Monseigneur, des pantoufles.


le gouverneur.

Je vois de clairs indices de ce que je cherche. — Où est la personne à qui appartiennent ces pantoufles ?


camacho.

Devant vous. C’est moi.


le gouverneur.

Pourquoi les apportez-vous ici ?


camacho.

Parce que, monseigneur, si les boucliers de liége sont prohibés par les justes lois du royaume, il n’en est pas de même des pantoufles de liége : au contraire. Le proverbe espagnol, un très-beau proverbe, dit : Malheureux le malade qui se trouve en un endroit où il n’a pas de pantoufles ! Or, mon maître étant indisposé, je lui apporte ces pantoufles pour remède, afin qu’il ne soit pas malheureux.


le gouverneur.

Mauvais plaisant !


don césar.

Tais-toi, imbécile !


DEUX ALGUAZILS amènent LISARDA ; elle a le visage couvert de sa mante.

un alguazil.

Nous avons trouvé cette dame dans la chambre du fond. Elle ne veut pas se découvrir le visage. Découvrez-vous, madame.


le gouverneur, à l’alguazil.

Demeurez tranquille. — (À Lisarda.) Non, madame, ne vous découvrez pas. Je sais que je vous dois toute cette politesse. Excusez-moi si je viens pour vous.


don césar.

Excusez pareillement si elle ne va pas avec vous. Je suis décidé à mourir plutôt que de souffrir qu’on l’outrage.


le gouverneur.

Seigneur don César des Ursins, ne parlez pas avec tant d’arrogance ; car, malgré votre courage, il ne vous serait pas aussi facile de la délivrer que de le dire. Je vous pardonne ce mouvement en faveur des sentimens qui m’animent pour cette dame. Je sais qui elle est, et je prétends tenir autant que vous, peut-être, à sa réputation, à son honneur. Son père est tellement mon ami qu’il est un autre moi-même. Je sens vivement ses peines, et c’est en sa considération que je vous passe votre langage ; car bien que je ne vous connaisse pas particulièrement, je suis obligé pour lui à ménager de mon mieux votre honneur.


lisarda, à part.

II n’a pas besoin de s’exprimer plus clairement. Mon infortune n’est que trop certaine.


don césar.

Si j’eusse dit, seigneur, que je prétendais sauver cette dame, malgré vous et vos hommes d’armes, vous auriez le droit de me traiter d’arrogant ; mais je n’ai pas dit cela. — Et maintenant, seigneur, après les assurances que vous m’avez données, je n’essayerai pas de la défendre si elle m’en détourne, quoique je n’aie pas peur de la mort. C’est chose si facile pour un cavalier de mourir !


le gouverneur.

Il vaut mieux que l’affaire s’arrange à l’amiable : avec de la prudence et de la sagesse, nous en viendrons à bout. Faites état qu’avant d’avoir en moi un juge, vous y avez un arbitre officieux qui n’interposera son pouvoir qu’avec discrétion et bouté. J’ai par devers moi toutes les instructions nécessaires.


don césar.

Mais si je suis le coupable et que vous me mettiez en prison, quelle faute a commise cette dame ?


le gouverneur.

Vous avez trop mauvaise opinion de ma sagacité. Je sais qui elle est, vous dis-je. — Seigneur César des Ursins, suivez moi, vous, à la tour. Quant à cette dame, je lui promets qu’elle sera aussi fêtée dans ma maison que si elle était ma propre fille.


lisarda, à part.

Je n’en puis plus douter, il m’a reconnue. Je n’ai plus d’autre ressource que d’invoquer sa pitié.


don césar, bas, à Lisarda.

Qu’ordonnez-vous, madame ?


lisarda, basn à don César.

Je me soumets.


don césar, de même.

Alors, puisqu’il vous plaît ainsi, je n’ai plus rien à dire. (Au Gouverneur. Seigueur, j’accepte le parti que vous nous proposez ; madame restera dans votre maison.


le gouverneur.

C’est convenu. (Appelant.) Holà !


un aguazil.

Seigneur ?


le gouverneur.

Que deux d’entre vous conduisent cette dame à mon carrosse et l’accompagnent jusqu’au palais. Vous direz de ma part à ma fille que je la prie de lui tenir compagnie jusqu’à mon retour. (Lisarda sort ; deux alguazils et les domestiques la suivent. — À don César.) Vous, maintenant, je vais vous mener à la tour.


don césar.

J’irai partout avec vous, très-honoré et très-content.

Le Gouverneur, don César et les alguazils sortent.

camacho.

Voilà de la courtoisie, j’espère !


Entre CELIA.

celia.

Eh bien ?


camacho.

Eh bien ! — quoi ?


celia.

Ils sont partis ?


camacho.

Oui, ils sont partis.


celia.

En courant j’arriverai avant eux à la maison.


camacho.

Pour savoir qui est la maîtresse, n’est-ce pas ? Vive le Christ ! cela me réjouit.



JOURNÉE DEUXIÈME.


Scène I.

Le palais du gouverneur ; le théâtre représente deux chambres à la fois.
Entrent NICE et CELIA.

nice.

Comment donc reviens-tu seule, Celia ?… qu’as-tu fait de ma maîtresse ?… Tu ne me réponds pas ! qu’as-tu donc ?


celia.

Ah ! Nice, j’arrive à demi morte ; sans compter que j’ai tant couru… tant couru…


nice.

Que s’est-il donc passé ?


celia.

Tu es bien curieuse, vraiment !


nice.

Comme tu le serais toi-même si c’était moi qui eusse accompagné madame, que tu fusses demeurée, et que je revinsse toute seule.


celia.

Eh bien ! tu sauras que nous sommes allées ensemble… — Mais nous parlerons après ; j’entends du bruit.


nice.

Ciel ! des alguazils qui amèment une dame ! N’est-ce pas elle ?


celia.

Tais-toi, Nice ; pas d’imprudence.


Entrent DEUX ALGUAZILS ; ils conduisent LISARDA, qui a le visage recouvert de sa mante ; des domestiques les suivent.

nice, à part.

Dieu me protège ! c’est elle.


premier aguazil.

Avertissez madame votre maîtresse que nous venons chargés d’un message de la part de monseigneur le gouverneur, et que nous demandons la permission de parler a elle.


celia, à part.

Il importe de dissimuler. (Haut.) Madame est indisposée… elle a la migraine… impossible que vous entriez lui parler. — Je ferai la commission.


l’aguazil.

Monseigneur le gouverneur la prie de tenir compagnie à cette dame, de la fêter de son mieux, et de se féliciter d’avoir trouve une aussi bonne amie.


celia.

Soyez tranquille, je lui dirai cela dans les mêmes termes


deuxième aguazil.

Écoutez à part. Cette dame doit être ici prisonnière ; vous veillerez sur elle.


celia.

Je n’y manquerai pas.

Les alguazils et les domestiques sortent.

lisarda.

Sont-ils partis ?


celia.

Oui, madame, les voilà dehors.


lisarda.

Ôte-moi vite cette mante, Celia.


celia.

Qu’y a-t-il donc, madame ? Vous, prisonnière dans votre propre maison ! vous, établie geôlière de vous-même[6] ! Contez-moi, de grâce, cette aventure ; je meurs d’envie de la savoir.


lisarda.

Que veux-tu que je te conte, Nice ? Je suis malheureuse ; c’est te dire assez que l’amour et la fortune conspirent contre moi. Mon père ce matin m’a donné à entendre à mots couverts et d’un air affligé qu’il était instruit de ma folle passion. Je n’ai pas voulu le croire. Ce soir je suis sortie ; il m’a suivie, m’a trouvée, et…


celia.

Laissez donc, madame. Comment pouvez-vous imaginer que votre père, pouvant vous retenir sous un prétexte ou sous un autre à la maison, eût préféré se mettre à votre recherche avec une troupe d’alguazils, vous surprendre ainsi en faute devant tant de monde, et rendre lui-même son injure publique ?… Non, madame, cela n’est pas possible. Ma seule crainte a été qu’on vous reconnût là-bas ou avant que vous ne fussiez de retour à la maison. À cette heure que nous y sommes je ne crains plus rien… J’ai peur seulement qu’il ne s’informe de la prisonnière qu’il a envoyée ; car je ne doute pas que, quand il vous a arrêtée, il ne vous ait prise pour une autre.


lisarda.

Tu es sotte, Celia ; tu ne réfléchis donc pas qu’il a dit : « Je tiens à la réputation et à l’honneur de cette dame autant que si j’étais son père. C’est en sa considération que je vous ménage. » Il m’a donc reconnue ; car ce ne sont pas là des paroles jetées au hasard. Tu réponds qu’il n’aurait pas voulu que l’on me vît. Fort bien ; aussi a-t-il commandé qu’on me laissât me couvrir de ma mante. Ne me contredis pas ; je suis sûre qu’il m’a reconnue.


celia.

Et que comptez-vous faire ?


lisarda.

Me jeter à ses pieds dès qu’il arrivera, et lui avouer… lui dire que mon ennui a été cause que je suis allée me promener dans ce jardin. — Après tout, un père ne tue pas.


celia.

Non, madame ; mais quelquefois…


Entre FLERIDA.

flerida.

Soyez la bienvenue, madame.


lisarda.

Je viens de visiter une de mes amies. (Bas à Celia et à Nice.) Taisons-nous ; nous ne sommes pas encore assez sûres de sa discrétion ou de son habileté.


Scène II.

Une autre chambre.
Entrent LE GOUVERNEUR et FÉLIX.

le gouverneur.

Vous allez. Félix, vous rendre à Naples le plus promptement possible, et vous direz à don Alfonse comme quoi j’ai sa fille Flerida dans ma maison et don César à la tour.


félix.

Oui, monseigneur, j’irai ; mais avant, permettez que je vous soumette un doute.


le gouverneur.

Lequel ?


félix.

Je ne suis pas entré avec vous dans le jardin pour que le seigneur don César et ma jeune maîtresse ne soupçonnassent point que c’était moi qui vous avais averti. Pendant que j’attendais en dehors il en est sorti une femme. Mais il ne serait pas impossible enfin que cette femme ne fût pas elle : car il est facile de s’y tromper avec une femme qui a le visage couvert de sa mante et qui ne parle pas. Je l’ai vue ; mais je n’ai pas la certitude qu’elle soit ma maîtresse ; et aller là-bas le dire à son père sans avoir cette certitude, ce serait risquer de commettre une faute irréparable.


le gouverneur.

J’approuve votre prudence. Attendez un moment. Je vais l’appeler, et vous vous assurerez du fait.


félix.

Je veux bien, mais je crains, monseigneur…


le gouverneur.

Que craignez-vous ?


félix.

Un autre inconvénient par rapport à moi.


le gouverneur.

Lequel ?


félix.

Si madame me voyait, elle devinerait que j’ai été à sa poursuite ; elle se plaindrait de ma fidélité et me détesterait ; et je ne veux pas être détesté d’une personne que je dois servir.


le gouverneur.

Comment vous assurer alors si c’est elle ou si ce n’est pas elle ?


félix.

S’il y avait un moyen, seigneur, que je la visse sans être vu d’elle, mon doute se dissiperait sans danger pour moi.


le gouverneur.

Eh bien ! soit, venez avec moi. — Mais non, ma fille est là, votre maîtresse doit être avec elle. Regardez.


félix, regardant à travers la serrure.

Oui, soigneur, c’est bien ma maîtresse, c’est bien elle… C’est celle qui est à la gauche de madame votre fille.


le gouverneur, après avoir regardé.

Il faut bien que ce soit elle ; car celle-là est la seule que je ne connaisse pas. Les autres sont ma fille et deux de ses suivantes. — Êtes-vous satisfait maintenant ?


félix.

Oui, seigneur, et je pars pour Naples à l’instant même. Demeurez avec Dieu.

Il sort.

Scène III.

L’autre chambre.
LISARDA, FLERIDA, CELIA et NICE. Entre LE GOUVERNEUR.

celia, annonçant.

Monseigneur !


flerida, bas à Lisarda.

Si vous lui parlez, parlez-lui en ma faveur. Demandez-lui qu’il vous permette de me recevoir ici.


lisarda.

Oui, madame.


flerida.

Priez-le beaucoup.


lisarda.

Oui, madame.


flerida.

Je m’éloigne un peu.

Elle se retire vers le fond du théâtre.

celia.

Voici la crise[7] !


le gouverneur.

Eh bien ! Lisarda, vous ne me remerciez pas de l’amie que je vous ai envoyée !… Que dites-vous ?… répondez donc.


lisarda, à part.

Je me meurs. (Haut.) Seigneur, si vous avez quelque pitié pour votre fille…


le gouverneur.

Je vois ! vous l’aimez déjà ; et remplie de compassion pour elle, vous voulez que je lui pardonne ?


lisarda.

Seigneur, une faute aussi légère mérite d’être pardonnée.


le gouverneur.

Ce n’est pas là une faute si légère.


flerida, à part.

Elle lui parle pour moi sans doute. Il ne cesse pas de me regarder.


lisarda.

Il ne s’agit pas d’autre chose, seigneur, que d’avoir été dans un jardin, en ayant soin de se couvrir le visage d’une mante.


le gouverneur.

Cette dame, Lisarda, a un père pour qui elle aurait dû conserver plus d’égards.


lisarda, à part.

Il me parle avec tant de sagesse et de bonté qu’il me pénètre l’âme. (Haut.) Ne me grondez pas, seigneur, ne me grondez pas : j’implore votre indulgence à genoux.

Elle s’agenouille.

le gouverneur.

Ce n’est pas pour vous gronder, ma fille, mais je ne puis vous accorder ce que vous demandez.


lisarda.

Je vous en prie, mon père.


le gouverneur.

Non, ma fille, levez-vous.


lisarda.

Je ne me lèverai point d’ici que je n’aie obtenu votre pardon.


flerida, à part.

Oh ! combien je lui dois ! elle sollicite pour moi à genoux !


le gouverneur.

Allons, ma fille, levez-vous. (Il la relève.) Mais ne me demandez pas pardon pour cette dame, ce serait peine perdue ; elle ne sortira de cette maison que mariée.


lisarda.

Oui, seigneur, elle y consent ; et, de plus, elle s’engage, si vous le voulez, à ne plus se mettre au balcon, à la fenêtre[8]. Tout ce que je vous demande pour elle, c’est le retour de votre bienveillance.


le gouverneur.

Pour ma bienveillance, je ne la lui refuse pas ; au contraire, elle la possède tout entière. Pour vous le prouver… voyez, ma fille, de quelle manière je vais la traiter.

Il s’éloigne vers Flerida.

lisarda, à part.

Où va donc mon père ?


flerida, à part.

Comme elle est bonne ! elle lui a conté mes chagrins pour m’éviter la honte de les raconter moi-même.


le gouverneur, à Flerida.

Soyez heureusement arrivée en cette maison, madame ; elle sera vôtre autant que mienne. Je ne m’étonne pas du mauvais succès de vos amours ; les histoires sont pleines de semblables aventures, aussi tristes, et même plus tristes que les vôtres. Ç’a été une véritable bonne fortune pour moi qu’après votre naufrage ma maison vous devint un port de salut. Usez d’elle à votre gré, et soyez assurée que vous n’en sortirez qu’honorée et contente. Tout cela se terminera avant peu, j’espère, à la commune satisfaction ; en attendant, vous demeurerez avec nous comme la fille ou la maîtresse de la maison… Lisarda m’a tellement sollicité pour vous, qu’alors même que je n’agirais pas ainsi à votre seule considération, j’y serais obligé par considération pour elle.


flerida.

Je vous rends mille grâces, seigneur.


lisarda, à part.

Que le ciel me soit en aide ! Qu’ai-je entendu ?


celia, bas, à Lisarda.

Vous voyez, madame, combien vous aviez tort de présumer que votre père vous eût reconnue, puisqu’il croit que — la prisonnière c’est elle.


lisarda, bas, à Celia.

Tu as raison ; mais comme c’est la première fois que le mal se change en bien, je n’y étais plus. Puisse cette erreur durer !


le gouverneur, à Flerida.

Prenez du courage, madame.


flerida.

Je suis trop heureuse, seigneur…


celia, à Lisarda.

Pourvu qu’elle ne nous perde pas à cette heure ! Elle ferait bien mieux de se taire.


flerida.

Un personnage de votre naissance et de votre mérite ne pouvait pas manquer d’avoir un cœur généreux… Une femme infortunée est venue se jeter à vos pieds aujourd’hui… Puisque vous savez qui je suis, daignez accorder votre appui à une femme errant dans un pays étranger.


lisarda.

Eh bien ! Celia, Nice… vous voyez ; le mal s’est converti en bien, et j’ai peine à le reconnaître.


flerida, s’approchant.

Et vous, madame, souffrez que je vous embrasse. (Elle l’embrasse.) Quelle gratitude je vous dois ! À votre première bonté vous avez ajouté celle de prier voire père et monseigneur de vouloir bien me protéger.


lisarda, à part.

Occupée de ses ennuis, elle ne s’est pas aperçue que je parlais des miens. Dieu me garde de la désabuser ! (Haut.) Ne me remerciez pas, mon amie… Ce serait plutôt à moi de vous remercier… J’aurais désiré en cette circonstance avoir tout empire sur mon père pour vous servir.


le gouverneur.

Vous offensez ma tendresse, ma fille ; je ferai pour cette dame, vous le verrez, tout ce qui sera en mon pouvoir.


flerida.

Je vous rends mille grâces à tous deux.


le gouverneur, bas, à Lisarda.

Savez-vous quelle est cette dame ?


lisarda.

Non, seigneur ; mais je voudrais bien le savoir pour me diriger dans ma conduite avec elle.


le gouverneur.

C’est une femme de qualité qu’un homme a enlevée de la maison paternelle. Apprenez par son exemple, ma fille, à quels dangers s’expose une femme quand elle oublie le soin de son honneur.


lisarda, à part.

C’est la suite de la leçon de ce matin.


Entre UN DOMESTIQUE.

le domestique, au Gouverneur.

Un cavalier qui arrive de voyage demande à être introduit auprès de vous.


le gouverneur.

Ce sera sans doute don Juan. Qu’il entre.

Le domestique sort.

lisarda, à part.

Hélas ! nouvelle peine !


flerida.

Je me retire, de peur d’être indiscrète.

Flerida sort.


Entre DON JUAN on habit de voyage.

don juan.

Je me félicite, seigneur, que le ciel m’ait permis, après tant de travaux, de pouvoir enfin baiser votre main. À partir d’aujourd’hui, puisqu’un si grand bien m’est accordé, je pardonne à la fortune tous les sujets de plainte qu’elle m’a donnés pendant ma vie. Cette unique grâce me constitue son débiteur.


le gouverneur.

Soyez le bienvenu, don Juan. Il y a déjà long-temps que vous vous faites désirer. Vous avez causé dans cette maison plus d’un souci et plus d’une inquiétude.


don juan.

C’est mon bonheur qui a voulu ces retards, puisque je suis toujours le bienvenu.


le gouverneur.

Oh ! que cet habit militaire vous sied bien !… comme vous avez l’air brave et vaillant !… Que j’aime ces aiguillettes, ces plumes !… — Vous ne dites rien à Lisarda ?


don juan.

J’arrivais troublé par avance, et, en la voyant, je suis ébloui de l’éclat de sa beauté. (À Lisarda.) Excusez, madame. — Si celui qui a l’honneur de vous parler mérite une faveur si haute, daignez m’abandonner un moment cette main si délicate et si blanche, véritable carquois où l’Amour puise ses flèches… La renommée, madame, vous proclame au loin une beauté sans égale, et la renommée, contre l’ordinaire, n’a pas été généreuse envers vous, car vous pouvez vous plaindre d’elle. Mais non, ce n’est pas la faute de la renommée, c’est la nôtre. Elle vous a proclamée unique, et la réalité, cette fois, surpasse de beaucoup l’imagination.


le gouverneur.

Je n’ai jamais ouï rien de plus galant… (À Lisarda.) Répondez donc, ma fille, à cette courtoisie.


lisarda.

J’ai souvent entendu dire, seigneur, que l’Amour était fils de Mars et de Vénus. Je ne saurais en douter à cette heure en voyant qu’un soldat tel que vous a rapporté de la guerre d’aussi gracieuses flatteries.


le gouverneur.

J’arrête là les complimens. J’ai à cœur que le champ demeure à ma fille.


don juan.

Je suis de même avis, seigneur, car personne ne serait assez hardi pour le lui disputer. — Qu’elle est aimable et belle et charmante !


le gouverneur, à don Juan.

Il est juste que vous vous reposiez, vous devez être fatigué de la route. Je vous offre une hospitalité sans façon ; vous serez logé en soldat ; vous me pardonnerez.


don juan.

Je suis trop flatté que vous daigniez m’agréer pour hôte dans la sphère d’un astre divin.


le gouverneur.

Nice ! viens avec nous.

Le Gouverneur, don Juan et Nice sortent.

lisarda.

Maintenant que nous sommes seules, Celia, que dis-tu de mon aventure ?


celia.

Qu’elle s’est terminée plus heureusement que je ne le pensais. Un instant j’ai eu peur. Et monseigneur qui va s’imaginer que c’était elle qu’il avait faite prisonnière !


lisarda.

Il s’est bien rencontré qu’il l’ait trouvée dans la maison avant que je l’eusse averti que je l’y avais reçue.


celia.

Vous voyez, madame, ainsi que je vous le disais, que c’était une folie à vous de croire qu’il vous reconnaissait.


lisarda.

Ce qu’il y a eu de plus merveilleux et de plus agréable pour moi en même temps, ç’a été de voir comme, sans être prévenue, elle répondait à propos.


celia.

En ces choses-là, une femme a beau parler au hasard, elle parle toujours avec une justesse parfaite quand il est question d’amour.


lisarda.

À présent, voilà ma situation qui se complique.


celia.

Que dites-vous, madame ? je ne vous comprends pas.


lisarda.

Je dis que voilà de nouvelles difficultés qui s’élèvent.


celia.

Quoi ! madame, les périls que vous avez courus aujourd’hui, l’arrestation de ce cavalier et l’arrivée de votre futur époux, ne vous décident pas à rejeter loin de vous ce caprice insensé ?


lisarda.

Ah ! Celia, que tu connais mal l’amour et ses bizarreries !… Cite-moi un seul amour que les obstacles aient découragé ; et moi, je t’en citerai mille qui ont grandi et se sont fortifiés par les obstacles.


celia.

Cela est bon à dire, madame


lisarda.

Puis, Celia, autre chose encore. D’un côté, je ne dois pas délaisser en prison un homme qui m’a sacrifié sa liberté et qui voulait me sacrifier sa vie ; et d’autre part, si cet homme est celui que cette dame cherche, je ne dois pas avoir la prétention d’établir une rivalité avec elle. Il faut que je sorte de cette cruelle incertitude. À cet effet, tu lui porteras une lettre de ma part, où je lui dirai que, s’il lui est possible de sortir, il me vienne parler cette nuit. Et afin qu’il ne conçoive aucun soupçon, c’est ici qu’il me viendra voir, comme si j’étais, moi, la prisonnière.


celia.

Comment, madame ?…


lisarda.

Oui, Celia.


celia.

Mais considérez…


lisarda.

Je ne considère rien.


celia.

Réfléchissez…


lisarda.

Il n’y a pas à réfléchir.


celia.

Voulez-vous vous laisser enlever ?


lisarda.

Veux-tu que je me laisse mourir ?


celia.

Mais songez, madame…


lisarda.

Ne me tourmente pas davantage.


celia.

Quels dangers !


lisarda.

Je les vois.


celia.

Et votre vie ?


lisarda.

Je n’y tiens pas.


celia.

Et votre honneur ?


lisarda.

Je ne l’expose pas, mon honneur.


celia.

Je vous en prie…


lisarda.

Quoi encore ?


celia.

Vous vous perdrez.


lisarda.

Tant pis !


celia.

Ah !


lisarda.

En vérité, Celia, je te le dis, tu iras seule en pèlerinage à Jérusalem.


celia.

Pourquoi cela, madame ?


lisarda.

Parce que tu es la première suivante qui ait eu tant de repentir de voir sa maîtresse éprise d’amour.

Elles sortent.

Scène IV.

Une chambre dans la tour.
Entre DON CÉSAR.

don césar.

Comment cela finira-t-il ?


Entre CAMACHO.

camacho.

Je vous retrouve enfin, monseigneur !


don césar.

C’est toi, Camacho ?


camacho.

Nous voilà bien !


don césar.

Je ne regrette rien après avoir vu son visage.


camacho.

Que la peste soit de son visage !… J’aurais mieux aimé cent fois qu’elle fût un monstre barbu, et qu’elle eût amené avec elle un autre monstre à barbe, et que vous ne fussiez pas prisonnier, que de voir cet ange malicieux qui vous a livré si gentiment aux mains de la justice.


don césar.

Qu’oses-tu dire là ?


camacho.

Eh ! mon Dieu ! il y a tant de perfidie, tant de trahison aujourd’hui dans le monde ! Aussi, j’en suis sûr, la première fois qu’elle vint vous trouver, c’était purement et simplement pour vous épier. Ce fut une aventure de chevalier errant. Elles entrèrent toutes deux éperdues, comme si elles eussent fui quelque farouche brigand de grand chemin, et votre dame vous demanda comme a un noble chevalier aide et secours, en vous disant je ne sais quoi. Cessez, cessez donc de vous abuser ; je ne connais pas une crédulité pareille à la vôtre. Pour moi, j’ajouterais autant de foi à ce conte d’une forêt enchantée où l’infante très-circonspecte parla d’une si spirituelle façon avec Esplandian, Belianis, et le Beau-Ténébreux.


don césar.

Dis-moi donc alors, s’il en était ainsi, pourquoi le gouverneur l’aurait-il arrêtée ?


camacho.

Cela est clair, pour vous donner le change.


don césar.

Non, Camacho ; je soupçonne autre chose. C’est que cette dame est une femme de haut rang, que quelque mésaventure oblige à se tenir cachée ; car le destin souvent persécute la beauté. Ce qui me confirme dans cette opinion, c’est qu’elle ne voulait à aucun prix écarter sa mante ; et si le gouverneur m’a pris en même temps, c’est qu’il aura eu deux avis le même jour. N’as-tu point vu son trouble quand elle allait nous dire qui elle était, et la honte qui a scellé ses lèvres au moment où elle se disposait à nous conter ses malheurs ?


camacho.

Il ne serait pas impossible que vous eussiez raison, après tout. — Et, à ce compte, voilà le grand amour que vous aviez pour Flerida qui est bien loin, n’est-il pas vrai ?


don césar.

Je n’espère pas qu’un premier amour se puisse effacer ainsi du cœur d’un homme. L’expérience nous enseigne qu’une forme ne se grave pas si aisément là où il y avait une autre forme. Un exemple te fera comprendre cela. Lorsqu’un peintre veut esquisser une figure, si sa toile est libre et nette, il y trace des lignes faciles ; mais s’il a esquissé déjà une autre figure sur la toile, il faut qu’il commence par l’effacer, afin que les lignes de la seconde ne se confondent pas avec celles de la première. Tu me comprends maintenant, sans doute. Mon cœur a été une toile libre et nette pour le premier amour ; mais si je veux y introduire un autre amour, il faut que j’attende que la première image, l’image céleste et divine qui s’y était empreinte, s’en soit effacée. Et ainsi, à cette heure, quoiqu’un amour nouveau me tourmente l’esprit, — je ne dessine pas, j’efface.


camacho.

J’aurais beaucoup à vous répondre là-dessus si je voulais.


don césar.

Que répondrais-tu ? voyons.


camacho.

Je répondrais… Mais ce n’est pas le moment ; car voilà une femme recouverte de sa mante qui vient nous voir. Il paraît que nous n’en avons pas encore fini avec les noires intrigues emmantelées[9].


Entre CELIA.

celia.

Écoutez, seigneur Fabio.


don césar.

Soyez la bienvenue, puisque vous venez rendre la vie à un homme demi-mort.


celia.

Voici pour vous une lettre de cette pauvre prisonnière qui vit bien affligée.


don césar.

En récompense, voici pour vous un diamant. (Il lui donne une bague.) Il jette un tel éclat et lance de tels feux qu’on le prendrait pour une étoile, s’il était attaché à la voûte du ciel.

Il lit la lettre.

camacho, à Celia.

Montrez un peu ; il me semble bien terne.


celia.

Non pas ! il est de la plus brillante blancheur.


camacho, offrant une bague de plomb à Celia.

Eh bien ! je vous donne, moi, cet autre diamant tout pareil à celui-là, si vous voulez me laisser voir cette figure.


celia.

Vous n’obtiendrez pas cela.


camacho.

J’en sais le motif.


celia.

Parce que je suis laide, pas vrai ?


camacho.

Justement.


celia.

Au contraire, c’est que je suis jolie.


camacho.

Si cela était, vous ne vous envelopperiez pas le visage dans une mante comme une âme en peine.


celia.

Eh bien ! regardez si je suis jolie ou laide.


camacho.

Je ne veux plus vous voir à présent.


celia.

Allons, pas de façon, regardez-moi.


camacho.

À présent que vous le désirez, moi je ne veux plus.


celia.

Tenez, je vous donne ce diamant si vous consentez à me regarder.


camacho.

Je n’y tiens pas. Je ne les ai jamais aimés, les diamans.


celia.

C’est votre dernier mot ?


camacho.

Oui.


don césar.

J’ai fini de lire. (À Celia.) Vous direz à ma belle prisonnière que, suivant son ordre, j’irai la voir cette nuit.


celia.

Bien, seigneur. — Que le ciel vous garde !

Elle sort.

camacho, criant.

Adieu, donzelle ! Vous direz à votre maîtresse qu’elle ne soit pas trop orgueilleuse de ce qu’elle sert à effacer.


don césar.

Cesse donc de plaisanter.


camacho.

Alors je vous demanderai sérieusement ce qu’on vous dit par cette lettre ?


don césar.

Que j’aille la voir ce soir ; qu’après avoir gagné les suivantes de la fille du gouverneur, elle se hasarde à me recevoir dans sa chambre. On ajoute à cela deux ou trois mille recommandations aussi extravagantes les unes que les autres, comme, par exemple, que je n’emmène personne avec moi, que je ne me confie à personne, et les autres que tu devines.


camacho.

Et vous à cela vous répondez tranquillement que vous irez, comme si vous aviez les clefs de la Tour dans votre secrétaire.


don césar.

Qui m’en empêchera ?


camacho.

Les gardes.


don césar.

Va, le son de l’or est une douce musique qui endort les plus vigilans.


Entre DON JUAN.

don juan.

Je viens vous apporter des condoléances et recevoir de vous des félicitations, afin que les unes se tempèrent par les autres. Les naturalistes racontent de deux certaines plantes que chacune d’elles, prise à part, est un poison, et que, quand on mêle ensemble leurs sucs, elles se neutralisent ou se corrigent de telle sorte l’une l’autre qu’elles deviennent une nourriture bienfaisante. Votre malheur et mon bonheur sont de même deux poisons qui, séparés, nous tueraient tous deux, vous par le chagrin, moi par le plaisir. Et ainsi mêlons nos richesses, tempérons mon bien par votre mal et mon mal par votre bien.


don césar.

Vous paraissez bien joyeux, don Juan.


don juan.

Comment ne le serais-je pas en voyant en mon pouvoir un bonheur plus grand que je n’aurais pu l’imaginer ? car le bien que m’offre l’amour dépasse de beaucoup mon espérance. J’ai demeuré ici caché deux jours[10] ; car, ainsi que je vous l’ai dit déjà, l’alcayde de ce fort est mon intime ami ; et pendant ce temps j’ai acheté des joyaux, des bijoux, et je me suis fait faire quatre habits de gala[11], précautions ordinaires à un homme qui veut se présenter convenablement chez sa future. Quand j’ai eu ce qu’il me fallait, j’ai pris la poste et j’ai mis pied à terre au palais du gouverneur comme si je fusse arrivé à l’instant même. Je vous dis le palais ; j’aurais dû vous dire le palais enchanté, car j’ai vu là en petit les merveilles de la nature. Le printemps y était réduit à une fleur, l’aurore à une perle et le soleil à un rayon ; car ma belle future est à la fois une fleur charmante du printemps, et une perle fine de l’aurore, et un rayon divin du soleil. Que je suis heureux, mon ami, moi à qui un amour bien placé apporte tant de gloire !


don césar.

Et moi, malheureux mille fois, à qui un amour inexplicable n’apporte que des disgrâces !… Puisque ma peine doit être l’antidote de votre joie, écoutez-moi ; nous ne changerons pas de sujet de conversation : vous m’avez parlé d’amour, je vous parlerai d’amour également. — J’ai vu dans un jardin délicieux une statue de jasmin couronnée d’œillets, que le roi des mois, le gracieux mai, avait établie reine des fleurs, et qui avait été reconnue en cette qualité par la noblesse et le peuple des fleurs qui lui avaient acclamé au milieu des chants des oiseaux et du murmure des fontaines… Ne me demandez pas qui elle est, car, alors même que je voudrais vous le dire, cela me serait impossible. Il y a là toute une histoire sans pareille… Mais ce que je puis vous dire, c’est qu’elle m’engage par cette lettre, si je peux m’échapper de prison, à l’aller voir cette nuit, et que je lui ai répondu que j’irais, comme si j’avais eu la certitude que l’alcayde me laisserait sortir.


don juan.

Puisque je suis venu, don César, n’en doutez pas, vous n’y aurez pas d’empêchement. — Camacho ?


camacho.

Seigneur ?


don juan.

Va dire à l’alcayde de ma part que je le prie de venir ici, que j’ai à lui parler.


camacho.

J’y cours, seigneur.

Il sort.

don juan.

Il est fort de mes amis, et il consentira sans peine à vous laisser sortir si je lui promets de vous emmener avec moi.


don césar.

Comme voilà le soleil qui s’enfonce affaibli dans les champs de l’Occident, et que la nuit commence à déployer ses ailes brunes, dites-lui qu’il nous laisse sortir promptement.


don juan.

Je ferai à vos souhaits.


Entrent L’ALCAYDE et CAMACHO.

l’alcayde.

Que me voulez-vous, don Juan ?


don juan.

Vous dire que je ne vous ai pas encore quitté, que je suis toujours votre hôte, car je vis où vit don César.


l’alcayde.

Ce n’est pas bien à vous de m’imposer de nouvelles obligations, lorsque j’en ai déjà tant contracté qui font de moi votre dévoué serviteur.


don juan.

S’il en est ainsi, vous permettrez qu’il vienne avec moi pour cette nuit ; mon amitié mérite de vous cette faveur.


l’alcayde.

Il y a bien des recommandations de toute espèce, et les plus pressantes, pour qu’il ne sorte pas d’ici ; mais il n’y a pas de consigne qui tienne contre vous. Toutefois vous me donnez votre parole de le ramener avant le jour ?


don juan.

Je me porte sa caution en vous remerciant, et s’il survient quelque accident, j’entends qu’il coure pour mon compte.


l’alcayde.

Rappelez-vous bien : pour la nuit seulement.


don césar.

Avant que l’aube paraisse, vous me reverrez à la prison doublement votre esclave.


l’alcayde.

À cette condition les portes vous sont ouvertes. — Que Dieu vous garde !

Il sort.

don juan.

Allons, don César, puisque vous êtes libre, conduisez-moi où votre future vous appelle ; je veillerai fidèlement sur votre rendez-vous.


don césar.

Il n’est pas juste que vous tardiez pour moi de retourner chez votre hôte, où votre future vous attend ; je ne saurais y consentir. Allons chacun de notre côté.


don juan.

Non pas, s’il vous plaît. Il n’est pas juste que je vous tire d’ici pour vous exposer à un danger, et qu’après je vous quitte.


don césar.

Je desirerais cependant…


don juan.

Ne vous en défendez pas, je vous accompagnerai.


don césar, à part.

Cruelle situation !… Ne serait-ce pas à moi une véritable indélicatesse de souffrir qu’il veille sur mon rendez-vous et qu’il trahisse, même à son insu, un hôte à qui il doit tant ?


don juan.

À quoi pensez-vous là ?


don césar.

C’est que, voyez-vous, don Juan…


don juan.

Qui vous arrête encore, dites ?


don césar.

Vous croirez peut-être que je suis un ingrat de me cacher de vous dans mes amours… Vive le ciel ! Pylade n’a pas eu plus d’attachement pour Oreste, ni Euryale pour Nisus, que je n’en ai pour vous… Après cette assurance, souffrez que, malgré mon bon vouloir, je ne vous dise pas quelle est ma dame, — car cela m’est, en vérité, impossible, — et permettez que j’aille seul chez elle.


don juan.

Je serais importun si j’insistais davantage. (À part.) La ridicule discrétion et le sotte méfiance ! (Haut.) Adieu, don César.


don césar.

Adieu, don Juan.


don juan.

Bonne chance !

Il sort.

don césar.

Camacho ?


camacho.

Seigneur ?


don césar.

Prépare-moi avec soin un pistolet.


camacho.

En voici un que j’ai arrangé de mon mieux pendant que vous causiez ; mais voyez s’il est bien en état.


don césar.

Très-bien ; la pierre… la bourre… l’amorce, rien n’y manque


camacho.

Et les ressorts jouent-ils bien ?


don césar.

Très-bien.


camacho.

C’est que, quand on manie un pistolet, on ne saurait prendre trop de précautions, autant pour soi que pour les autres.


don césar.

C’est juste.

Il s’éloigne.

camacho.

Et moi, est-ce qu’il faut que je reste ?


don césar.

Oui, Camacho.


camacho, au parterre.

Que toutes vos seigneuries soient témoins qu’il y a eu un laquais qui n’a pas suivi son maître[12].

Don César sort par une porte, et Camacho par une autre.

Scène V.

La maison du gouverneur. Une chambre. La nuit.
Entrent LISARDA et NICE, qui tient un flambeau.

lisarda.

Nice ?


nice.

Madame ?


lisarda.

Mon père est-il couché ?


nice.

Oui, madame.


lisarda.

Et don Juan ?


nice.

Il repose.


lisarda.

Et notre prisonnière ?


nice.

Elle est sans doute à pleurer dans son lit, car elle passe toutes les nuits à se lamenter et à gémir.


lisarda.

Ce sont ses larmes qui causent mon inquiétude. Ce cavalier peut-être… Et Celia, que fait elle ?


nice.

Elle guette en secret à la porte l’arrivée de ce galant.


lisarda.

Quand il entrera, traitez-moi l’une et l’autre sans cérémonie. Je ne veux pas qu’il sache qui je suis. Il faut qu’il pense, en me voyant en ce lieu, que je suis la dame qu’on y a mise en prison, et que c’est à cause de lui que le gouverneur m’a arrêtée.


nice.

Nous nous conformerons à vos désirs.


lisarda.

Ne l’oubliez pas l’une et l’autre.


nice.

J’entends marcher dans le corridor d’un pas craintif.


lisarda.

Ce sera lui, sans doute.


Entrent CELIA et, derrière elle, DON CÉSAR.

don césar, à part.

Que le silence et les ténèbres de la nuit me soient favorables !


celia.

Pas de bruit ; ma maîtresse Lisarda n’est pas encore au lit, et le gouverneur couche ici près.


don césar, à part.

Que l’amour me prête ses ailes !


lisarda.

Soyez le bienvenu.


don césar.

Vos yeux ont guidé mes pas comme deux lumières resplendissantes.


lisarda.

Ma chère Celia, placez-vous, je vous prie, à cette porte qui répond à l’appartement de votre maître, et soyez alerte.


celia.

N’ayez pas peur.

Elle s’eloigne.

lisarda.

Et vous, Nice, mon amie, tenez-vous du côté de la chambre de votre maîtresse.


nice.

Je tremble.


lisarda.

Que craignez-vous, ma bonne ?


nice.

Quand je songe que Lisarda, ma maîtresse, est là, il me prend au cœur un serrement…


lisarda.

Vous n’avez rien à redouter en gardant cette porte.


nice.

Il le faut bien. Ma maîtresse Lisarda est un démon… Elle serait femme à se porter à mille extrémités si elle apprenait ce qui se passa chez elle.

Elle s’éloigne.

don césar.

Ô madame ! combien mon âme soupirait après l’occasion de vous parler. Je vis dans un labyrinthe d’incertitudes où mon esprit sans cesse s’égare… J’ai beau m’ingénier, il m’est impossible de trouver et même d’entrevoir le motif de ma prison.


lisarda.

Cependant vous devriez comprendre aisément que l’on cherchait une femme que vous avez enlevée, et qu’on m’a arrêtée à sa place.


don césar.

une femme, dites-vous ?


lisarda.

Oui.


don césar.

Moi, j’ai enlevé une femme ?


lisarda.

Oui.


don césar.

J’avais avec moi une femme ?


lisarda.

Oui.


don césar.

Quelque esprit que vous ayez, madame, c’est une mauvaise défaite que vous avez imaginée là pour dissiper mes doutes… Quoi donc ! serais-je un homme assez vil ou assez peu digne d’amour pour ne devoir pas inspirer de jalousie ?… et si j’avais eu avec moi une femme que j’aurais enlevée, comme vous dites, aurait-elle donc souffert si aisément que je pusse vous parler et vous voir ?… Vous, madame, au contraire, pleine de trouble, vous m’avez donné à entendre qu’il importait que vous ne fussiez pas reconnue, et aussitôt après, vous avez montré une terreur comme je n’en ai jamais vu. Donc vous aviez sujet de vous tenir sur vos gardes ; donc l’on ne vous a pas arrêtée pour une autre ; donc si l’on vous retient encore prisonnière aujourd’hui que l’on doit être désabusé, je suis fondé à croire que c’est probablement quelque cavalier jaloux qui aura voulu par là se venger.


lisarda.

Quoi donc ! vous dirai-je à mon tour, aurais-je eu, moi, un galant si méprisable et si vil qu’il eût été capable de venger aussi bassement son injure ?… Je ne suis pas, moi non plus, une femme si peu digne d’amour que je ne puisse inspirer de la jalousie ? Croyez-les je suis une dame principale de cette ville, et cela n’a pas empêché qu’il ne m’arrivât le malheur dont vous avez été témoin


don césar.

Je vous crois, madame, mais je voudrais savoir qui vous êtes.


lisarda.

Est-ce de votre part une vive curiosité ?


don césar.

Oui, madame, vous n’en doutez pas.


lisarda.

Tenez-vous beaucoup à avoir satisfaction sur ce point ?


don césar.

On ne peut davantage.


lisarda.

Eh bien !… asseyez-vous là.

Au moment où don César va pour s’asseoir, un mouvement fait partir le pistolet.

don césar.

Dieu me soit en aide !


lisarda.

Pauvre de moi !


nice.

Je me meurs !


celia.

Je suis perdue !


don césar.

Maudit soit le pistolet qui part tout seul !


lisarda.

Hélas ! grand Dieu !


celia.

Ah ! madame !


nice.

Madame !


le gouverneur, du dehors.

Qu’est ceci ? qui va là ?


lisarda.

je n’ai pas la force de répondre.


nice.

Ni moi.


celia.

Ni moi.


lisarda.

Ah ! seigneur cavalier !


don césar.

Comment ne pas se désoler d’un malheur causé par le hasard ?


lisarda.

Regarde un peu, Celia… mon père !


celia.

À la faible lumière qui est dans sa chambre, il me semble le voir debout qui s’habille.


lisarda.

Ce sera la fin de ma vie.


don césar.

Que dois-je faire, madame ?


lisarda.

Sautez par cette fenêtre. — Elle donne sur la cour, et la cour mène au portique. — Puis vous ouvrirez. Mon infortune est telle que j’ai bien plus à craindre que vous ne présumez…


don césar.

Comment cela ?


lisarda.

Vous le saurez plus tard. Je vous donne ma parole que je vous apprendrai bientôt qui je suis.


don césar, s’approchant de la fenêtre.

Au risque de me tuer, madame… Mais c’est pour vous.

Il saute par la fenêtre.

lisarda.

Ô ciel ! sauvez-le !


Entre LE GOUVERNEUR.

le gouverneur.

Qui donc est sorti d’ici tout à l’heure ?


lisarda.

Personne… seigneur.


le gouverneur.

Qu’avez-vous ? d’où vient votre trouble ?


lisarda.

C’est ce pistolet dont la détonation m’a effrayée.

Du bruit au dehors.

le gouverneur.

Et quel est ce bruit ?


lisarda.

Moi, seigneur… je ne sais rien.


le gouverneur, à part.

Prenons toujours ce flambeau… bien que, si j’ai perdu l’honneur, je n’espère pas que ce flambeau me serve à retrouver l’honneur.

Il sort.

lisarda.

Retirons-nous d’ici.


nice.

Ah ! madame !


celia.

Quelle imprudence !

Elles sortent.

Scène VI.

La cour du palais et le portique.
DON CÉSAR, marchant comme à tâtons.

don césar.

Je ne puis trouver cette porte… La nuit est si obscure et si sombre, mon esprit est si plein de trouble et de confusion, que je ne sais plus où je vais au milieu de ces doubles ténèbres… Fallait-il que pareille chose m’arrivât, et dans la maison du gouverneur !… Quel malheur est le mien !… Je ne trouverai donc pas cette porte !… Je suis bien sous le portique cependant… (Il met la main sur une chaise à porteurs.) Qu’est ceci ? une chaise à porteurs, si je ne me trompe. C’est sous ce portique qu’on les remise d’ordinaire… Mais voila quelqu’un… Je n’ai plus d’autre ressource que de m’y cacher… Dans une circonstance aussi critique il faut abandonner quelque chose au hasard.

Il se jette dans la chaise à porteurs.
Entrent, d’un côté, LE GOUVERNEUR, et, de l’autre, DON JUAN ; ils ont chacun l’épée à la main, le gouverneur tient un flambeau de la main gauche.

le gouverneur.

C’est de ce côté-ci que j’ai entendu le bruit. Veillez sur la porte ; qu’il ne nous échappe pas.


don juan.

Dès que j’ai entendu votre voix, seigneur, je suis sorti de ma chambre.


le gouverneur, à part.

Pour augmenter mon embarras.


don juan.

Qu’y a-t-il donc ?


le gouverneur.

Ce n’était rien. Je me suis mépris. (À part.) Ô mon honneur ! dissimulons !… (Haut.) J’ai cru que l’on marchait dans mon appartement ; je me suis levé pour voir. J’en ai du regret à présent. J’ai parcouru la maison sans rencontrer personne ; cela ne m’a servi qu’à réveiller ma fille, qui était déjà dans son premier sommeil. Et ainsi, don Juan…


don juan.

Vous ne vous êtes pas trompé, seigneur. Quelqu’un aura pénétré dans le palais, j’en ai la certitude ; car, d’abord, j’ai entendu des pas qu’on tâchait d’étouffer, et ensuite un bruit pesant comme d’un homme qui se serait précipité d’une fenêtre.


le gouverneur, à part.

Je cherche en vain à démentir ma honte… elle n’est que trop certaine !… (Haut.) Maintenant que j’ai fouillé la maison, je suis désabusé quant à moi… Mais si vous ne l’êtes pas, prenez cette lumière et parcourez-la de nouveau.

Il donne le flambeau à don Juan.

don juan.

Veuillez, seigneur, vous placer à cette porte pour qu’on ne sorte pas ; je vais commencer mes recherches.


le gouverneur.

Sûrement il n’y a rien ici.


don juan.

On pourrait bien être dans cette chaise à porteurs.


le gouverneur.

Il est facile de le voir.

Don Juan ouvre la portière, et voit don César, qui lui fait signe de se taire.

don juan, à part.

Que le ciel me soit en aide ! Que vois-je ?


le gouverneur.

Y a-t-il quelqu’un ?


don juan.

Non, personne. (À part.) Plût à Dieu !


le gouverneur.

J’ai vu le reste.


don juan.

Il est clair, seigneur, que je me suis trompé ; c’est sans doute le vent qui aura fermé quelque porte. Ainsi rentrez, seigneur.


le gouverneur.

Allez vous remettre au lit, don Juan, bien assuré qu’il n’est venu personne.


don juan.

J’en suis bien convaincu à présent ; c’était une illusion ; vous pouvez en être aussi persuadé que je le suis moi-même.


le gouverneur.

Je vais reprendre mon somme, et je vous conseille d’en faire autant.

Il sort.

don juan.

Il croit m’avoir trompé, et c’est moi qui le trompe !… nous employons tous deux la même ruse pour nous celer l’un à l’autre notre commun malheur !… — Que le ciel me soit en aide ! qu’il m’inspire le parti que je dois prendre dans une aussi triste situation !… Don César caché ici ! don César dans ma maison ! Et moi je me suis porté caution pour lui ! j’ai favorisé moi-même ma honte !… Il avait bien raison, il ne pouvait pas me dire quelle était cette dame ; non, certes, il ne pouvait pas me le dire, puisque c’était elle !… — J’ai là outragés l’amitié, la confiance et l’honneur ; eh bien ! pour ces trois outrages une triple vengeance ! que ce poignard le frappe jusqu’à mort dans cet asile où il s’est réfugié… — Mais comment acccomplirai-je ma parole de le ramener à la prison ?… — Situation horrible ! Puis-je tuer un homme confié à ma foi ? puis-je épargner celui dont j’ai reçu cette injure ?… Ô ciel ! dans ces mouvemens contraires, que ne puis-je d’une main le défendre et le tuer de l’autre !… — Mais non, qu’il meure ! quand l’honneur est offensé il n’y a plus ni respect humain, ni égards, ni parole… (Appelant.) Don César !


don césar, sortant de la chaise.

Interdit et confondu en vous voyant, je voudrais me jeter à vos pieds.


don juan.

Suivez-moi, don César, et laissons là des complimens hors de propos.


don césar.

Où me conduisez-vous ?


don juan.

J’irai seul avec vous. Je n’ai que mon manteau et mon épée. Ne craignez rien.


don césar.

Je ne crains certainement aucune trahison d’un homme de votre naissance et de votre mérite. — Si je vous adresse cette question, c’est pour vous détourner d’une chose dont vous auriez plus tard du regret.


don juan.

Comment cela ?


don césar.

J’ai une excuse.


don juan.

Vous ?


don césar.

Oui.


don juan.

Dieu le veuille !


don césar.

Daignez m’écouter.


don juan.

Marchons toujours.


don césar.

Non ! vous m’entendrez ici ; mais si nous sortons une fois, je n’aurai plus à vous parler qu’avec l’épée. Ici les explications, et dehors le combat.


don juan.

Qu’avez-vous donc à me dire, vous qui avez offensé en même temps mon honneur, mon amitié et ma confiance ?… mon honneur, puisque vous avez osé forcer cette maison ; mon amitié, puisque sachant que je prétends à la main d’une femme, vous la poursuivez et la servez ; ma confiance, puisque vous avez trouvé en elle une médiatrice dont vous vous prévalez contre moi… Voyez maintenant si j’ai raison de me plaindre, lorsque, ami déloyal et ingrat, vous outragez mon honneur, mon amitié et ma confiance !


don césar.

Si l’un de nous ici est offensé par l’autre, c’est moi, don Juan, moi que vous accusez de trahison, de perfidie, moi qui considère l’amitié comme un autel sacré sur lequel je sacrifie en ce moment les ressentimens de mon âme. Je n’ai pas offensé votre honneur. Si j’ai osé pénétrer dans cette maison, c’est qu’il y demeure une dame qui a été arrêtée récemment avec moi ; cela devait suffire pour que j’y vinsse la voir quand elle m’appelait. Quant à l’amitié, ç’a été par délicatesse que je me suis caché de vous ; plein de ménagement pour celle qui devait être votre épouse, je n’ai point voulu vous dire qu’il habitât chez elle une femme à laquelle je rendais des soins. Et pour la confiance, j’en ai en vous une telle, que j’ai eu peur de vous déplaire si je vous avouais seulement mon dessein. Et c’est pourquoi soyez satisfait, car c’est vous qui m’accusez à tort.


don juan.

Ces explications ne me suffisent pas ; donnez-moi jusqu’à demain pour vous répondre.


don césar.

Volontiers. Vous me retrouverez là-bas dans ma prison.


don juan.

Veuillez m’y attendre.


don césar.

Donc à demain ; adieu.


don juan.

Adieu donc ; à demain.



JOURNÉE TROISIÈME.


Scène I.

Le palais du gouverneur. Une galerie.

don juan, seul.

Depuis que la froide aurore s’est réveillée blanche et pâle, en disant au soleil que c’est l’heure qu’il se lève et que le jour paraisse. — je suis enchaîné par mes soucis au seuil de cette porte… Je n’ai pas de meilleur moyen de vérifier mes cruels soupçons… Je parlerai à cette prisonnière avant qu’on lui donne aucune lettre, aucun avis… Il faut que je lui parle avant qu’elle soit prévenue, moi qui voudrais voir, au prix même de ma vie, mon désabusement… Si en l’imaginant je meurs, que je meure en le sachant… et si j’apprends ce que mon inquiétude redoute, je mourrai du remède sans me plaindre, puisque je dois mourir du mal. — Voilà Celia, je crois.


Entre CELIA.

don juan.

Ô ma chère Celia !


celia.

Vous êtes déjà là, monseigneur, à cette heure ?


don juan.

Dis-moi, que fait ta maîtresse ?


celia.

Elle songe à s’habiller.


don juan.

Sortira-t-elle bientôt ?


celia.

Je vais lui aider. M’ordonnez-vous quelque chose pour elle ?


don juan.

Dis-lui seulement que j’adore, en l’attendant, le seuil de sa porte.


celia.

Vous pouvez y compter.

Elle sort.

don juan.

Que de peines, que de tourmens souffre un jaloux ! Je ne saurai jamais aujourd’hui ce que je veux savoir… Mais non ; que ce désabusement, de la lenteur duquel je me plains, retarde encore de venir ! car s’il eût dû m’être funeste, il n’aurait pas tardé à venir un seul instant… — Oh ! quand donc serai-je détrompé ? quand est-ce que se dissipera mon inquiétude ?


Entre LE GOUVERNEUR.

le gouverneur.

Don Juan ?


don juan.

Seigneur ?


le gouverneur.

Que faites-vous là si matin ? — Je crois qu’une même pensée nous a éveillés tous les deux avant l’heure.


don juan.

Quelle pensée ?


le gouverneur.

Vous me cherchez sans doute comme je vous cherche ?


don juan.

Que voulez-vous de moi ?


le gouverneur.

J’ai pour vous une vive tendresse… je songe à ne pas prolonger davantage l’impatience de votre amour… et comme je connais le ennuis de l’attente, vous serez dès ce soir l’heureux époux de ma fille.


don juan, à part.

Voilà un souci de plus.


le gouverneur, à part.

Je m’assure par là s’il a ou non des soupçons.


don juan.

Votre intention, seigneur, était de ne m’accorder cette faveur que dans quelques jours ; j’attendrai jusque là.


le gouverneur.

J’avais à terminer certains préparatifs nécessaires en pareille circonstance ; tout est prêt.


don juan, à part.

Quelle persécution !


le gouverneur, à part.

Il y a encore du pis. — Puisqu’il demande un délai, lui qui avait tant de hâte, il aura vu probablement quelque chose cette nuit. (Haut.) Si vous, don Juan, vous ne dites pas oui aujourd’hui, moi demain je dirai non.

Il sort.

don juan.

Comme il est pressé !… Mais quelle est la femme qui s’approche ?… Flerida !… Don César m’a dit que c’était pour elle qu’il était venu… Si je l’interrogeais ?..


Entre FLERIDA.

flerida.

Vous êtes bien matinal, seigneur.


don juan.

Oui, et c’est le désir de vous parler qui m’a fait lever si matin.


flerida.

Je suis à vos ordres.


don juan.

Avez-vous assez de confiance en moi pour me répondre avec sincérité ?


flerida.

Je me fie à votre loyauté entièrement.


don juan.

Vous avez raison de vous fier à moi ; car si vous êtes celle que je crois que vous êtes, vous aurez la reconnaissance de mon cœur sauvé par vous. — Déclarez-vous donc a moi sans crainte. Connaissez-vous, dites, don César des Ursins ?


flerida.

Ah ! seigneur !


don juan.

Parlez ; le connaissez-vous ?


flerida.

Oui, certes, et plût au ciel, seigneur, que je ne l’eusse connu jamais ! car c’est à cause de lui que je suis exilée loin de mon pays, de ma famille, et que ma réputation est perdue, détruite !


don juan, à part.

Cette première réponse déjà me soulage. (Haut.) Dites-moi encore : lui avez-vous donné quelquefois l’occasion de vous parler la nuit ?


flerida.

Moi, seigneur ?


don juan.

Oui.


flerida.

Hélas ! oui, bien souvent, trop souvent pour mon malheur.


don juan, à part.

Ô mon âme, réjouis-toi ! (Haut.) Permettez-moi, Flerida, une dernière question.


flerida.

Laquelle ?


don juan.

Vous me promettez la même franchise ?


flerida.

La même.


don juan.

Dites-moi : n’étiez-vous pas tous deux ensemble, la nuit, dans un jardin, lorsque…


flerida.

Arrêtez, n’achevez pas !… Oui, nous étions dans un jardin lorsque s’est accomplie cette déplorable tragédie. Nous ne pensions pas, hélas ! que ces mêmes fleurs, témoins discrets de nos amours…


don juan.

Cela suffit, Flerida ; ne vous appesantissez pas sur d’aussi tristes souvenirs… Vous m’avez rendu la vie et l’âme.. Oh ! pardonne, ami fidèle, pardonne-moi une pensée injurieuse ! Me voilà détrompé pour jamais !… Ne parlez pas à Lisarda de cette conversation, et demeurez avec Dieu.

Il s’éloigne.

flerida.

Un moment, de grâce ; où allez-vous de la sorte ?


don juan.

Je n’ai pas besoin d’en savoir davantage ; vous m’avez complètement rassuré. Il est juste que j’aille voir don César, qui m’attend en prison.


flerida.

Arrêtez !


don juan.

Je n’ai pas le temps ; j’y vole.

Il sort.

flerida.

Il va voir don César, dit-il ! Qu’est-ce que cela signifie ? — Il prend des informations sur nos amours, et après il dit qu’il va le voir !… Mais cela est très-facile à comprendre. En m’interrogeant, il a voulu s’assurer que c’était bien moi ; mes réponses le lui ont prouvé, puisqu’il a montré tant de joie ; et dire qu’il allait le voir, c’était me dire clairement qu’il était venu de sa part… II a ajouté que don César est prisonnier ; eh bien ! allons trouver don César.


Entrent LISARDA et CELIA.

lisarda, à Flerida.

Où allez-vous ?


flerida.

Ah ! madame, félicitez-moi.


lisarda.

Sur quel sujet ?


flerida.

Comme je n’ignore pas le généreux intérêt que vous me portez et le plaisir que vous aurez de mon heureuse fortune, il faut que vous sachiez, madame, que celui que je cherche est ici prisonnier, et qu’il a appris que j’habite chez vous. Ô la bonne idée que j’ai eue de me réfugier dans votre maison, et que je fus bien inspirée alors !… Il ne pourra pas m’accuser de n’avoir pas ménagé ma réputation en son absence !… Je suis folle… je vais voir don César.

Elle sort.

lisarda.

Voilà un autre chagrin, Celia.


celia.

Quel chagrin, madame ?


lisarda.

Hélas ! ce n’est que dans la jalousie seulement que celui qui est simple spectateur voit moins de coups que celui qui joue… Quoi donc ! n’entrevois-tu pas de nouveaux soucis pour moi et de nouvelles inquiétudes ? Ne remarques-tu pas toujours qu’après chaque incident qui survient ma situation est pire qu’elle n’était auparavant ?


celia.

De quelle façon, madame ?


lisarda.

Écoute. — Le Virgile portugais[13] a dit dans une douce chanson : « J’ai vu le bien converti en mal, et le mal en un autre mal pire encore. » — D’un autre côté, un homme d’esprit a comparé le chagrin à une hydre, et il n’a pas eu tort ; car pour un chagrin qui meurt, il en naît deux ; je le sais, moi, par expérience. À peine j’échappe a une crise que j’entre dans une autre. Un jour, je me crus prisonnière ; il m’arriva si bien que je me tirai de ce péril ; mais à peine en fus-je sortie, qu’une dame enlevée a rabattu mon allégresse en réveillant ma jalousie. Et c’est ainsi qu’avec plus de douleur, « j’ai vu le bien converti en mal, et le mal en un autre mal pire encore. » — Ce cavalier, il est sorti de sa prison et il est venu me voir. Je l’ai interrogé sur mes soupçons. S’il m’a satisfaite ou non par ses réponses, je l’ignore, mais moi je m’en suis satisfaite. Tandis que nous étions à causer tous deux, la poignée de son épée a poussé son arme, et une détonation s’en est suivie, tant le hasard m’est favorable ! Ma crainte s’est bientôt dissipée ; je me suis flattée qu’il avait gagné la porte sans être aperçu de mon père. Et lorsque je rendais grâces à l’Amour de ce succès, « j’ai vu le bien converti en mal, et le mal en un autre mal pire encore. » — Cette dame est venue ici à la poursuite d’un homme qui lui avait promis le mariage et qui avait été obligé de fuir à la suite d’une querelle. Cet homme, il est venu lui-même, attiré ici par mon étoile qui lui a soumis ma liberté. Il est à la tour, elle est dans ma maison, et elle veut l’aller trouver. Et maintenant, Celia, maintenant que tu connais mes justes inquiétudes, dis-moi si je n’ai pas raison de me plaindre de ma funeste destinée, de m’appliquer les paroles de la douce chanson du poète, et de dire comme lui au ciel et à la terre : « J’ai vu le bien converti en mal, et le mal en un autre mal pire encore ! »


celia.

Vous n’auriez pas tort, madame, assurément, s’il n’y avait qu’un seul matador[14] au monde ; mais aujourd’hui on ne voit partout que des matadors ; il y a même un certain jeu de cartes où il y a trois matadors !… — C’est la jalousie qui vous abuse.


lisarda.

Laisse donc, Celia ; oublies-tu que l’on dit de la jalousie qu’elle est un habile astrologue ?


celia.

Non, mais les astrologues les plus habiles ne devinent pas toujours bien.


Entre CAMACHO.

camacho, à part.

C’est bien le cas de dire le refrain : « Entrons ici, qu’il pleut !… » Vive Dieu ! il faut que le charme où je suis ait une fin.


lisarda.

Quel est cet homme qui entre là ? Il me semble le reconnaître.


celia.

C’est le domestique du seigneur Fabio.


lisarda.

C’est lui sans doute qui l’aura prévenue que son maître était prisonnier en cette ville. J’ai à cœur de m’en assurer. Il n’a jamais vu mon visage ; en tenant ma mante…


celia.

Voulez-vous que je lui parle ?


lisarda.

Non, peu importe. — (À Camacho.) Comment entrez-vous ici sans plus de façon ?


camacho.

Je suis entré en marchant, mes belles dames ; si cela vous a déplu, je sortirai en marchant de la même façon. Je suis parti du pied droit, je repartirai du pied gauche. Et ainsi je m’en irai à peu près comme je suis venu.


lisarda.

Dites-moi, soldat, qui êtes-vous ?


camacho.

Si je le savais moi-même, ce serait certes peu de chose que de vous l’apprendre ; mais je ne puis vous le dire parce que je ne le sais pas. En maître que le ciel m’a donné me tient sous un tel charme, qu’à présent, l’unique chose que je sache de moi, c’est que je vais à travers les forêts d’amour, en guise d’écuyer errant, suivant un soleil qui a toujours la face voilée. Pour parler la langue vulgaire, je cherche ici la plus grande trompeuse et la plus grande inventeuse de l’Europe. Si l’une de vous deux est par hasard une dame que l’on tient prisonnière en ce palais, au nom de Dieu, qu’elle le dise ; car je suis venu ici en pèlerinage seulement pour la voir. Mon maître m’a rompu la tête de l’éloge de sa beauté, et je voudrais la voir pour qu’il me laisse tranquille à l’avenir.


celia, bas, à Lisarda.

Eh bien ! madame, l’astrologue a-t-il menti ?


lisarda, bas, à Celia.

Non, il cherche la prisonnière, et elle ne se croit pas prisonnière ici.


celia, de même.

C’est une idée bien subtile.


lisarda, de même.

Il est facile de voir.


camacho.

Eh bien, mesdames ?


lisarda.

Quoi ! votre maître vous la vante à ce point ?


camacho.

Oui. madame.


lisarda.

Mais que loue-t-il en elle ? sa beauté ou son esprit ?


camacho.

L’un et l’autre, madame, car elle est docteur en l’un et l’autre genre[15].


lisarda.

Et il la vante beaucoup ?


camacho.

On ne peut plus.


lisarda.

Souvent ?


camacho.

Toujours.


lisarda.

Il est donc amoureux d’elle ?


camacho.

Non, madame ; je ne le pense pas du moins ; il a un autre amour qui l’occupe davantage : et cette dame d’aujourd’hui, ce n’est pas pour peindre, c’est pour effacer.


lisarda.

Quoi donc effacer ?


camacho.

Je n’en sais rien, moi… Mais il m’a paru que ce mot d’effacer vous avait piquée… Si vous êtes cette dame, dites-le-moi.


lisarda, à part.

Je me meurs. (Haut.) Non, vilain insolent, infâme traître, je ne suis point cette dame : je suis la fille du gouverneur, et l’on ne traite pas ici des affaires d’amour. Tant que cette femme sera dans ma maison, n’essayez pas de lui parler, car cette maison est l’asile sacré de l’honneur. Et si vous revenez ici une autre fois, vive Dieu ! je vous ferai jeter par la fenêtre par quatre domestiques.


camacho.

J’en serais bien fâché ! — Quatre, madame ? trois suffisent… Que dis-je, trois ? deux suffiraient… Que dis-je, deux ? ce serait assez d’un… Non, pas même un ; la moitié d’un, le quart, un bras, une main, un doigt, un ongle, c’est assez. Et c’est pourquoi je pars avant qu’ils m’attrapent. Adieu.

Il sort.

lisarda.

Mon infortune est telle, que, jusque dans les moindres choses, le bien se convertit en mal.


celia.

Cela ne signifie rien, pour vous en affecter.


lisarda.

Non, Celia, il faut que je sache enfin à quoi m’en tenir. J’en avais le projet ce matin déjà. Je lui ai écrit une lettre par laquelle je lui dis que si, par un moyen quelconque, il peut s’échapper aujourd’hui de prison, j’irai le rejoindre où il voudra. J’ai feint dans cette lettre que moi-même je corromprais mes gardes


celia.

À la bonne heure !


lisarda.

Et en quelque endroit qu’il me donne rendez-vous, j’emmènerai avec moi cette dame : et si mon malheur veut que ce cavalier soit le sien, je renoncerai à ma passion ; et si ce n’est pas lui, mon amour vaincra tous les obstacles.


celia.

Eh ! madame, vous savez bien que s’il vous voit toutes deux en présence, ce n’est pas elle à qui ce nouveau Paris donnera la pomme, et que vous le quitterez apaisée.


lisarda.

Tu me flattes, Celia.


celia.

Non, madame.


Entre FLERIDA avec sa mante.

lisarda.

Où allez-vous donc ainsi, Laura ?


flerida.

Avec votre permission, madame, je vais à une prison où est mon âme.


lisarda, à part.

Non, je ne puis souffrir qu’elle aille le trouver, quand j’ignore encore si c’est lui. (Haut.) Eh quoi ! suffit-il dans une maison comme la nôtre de prendre sa mante et de dire : Je vais où il me plaît ?


flerida.

Je suis tellement préoccupée de mes peines, madame, qu’elles ne me laissent pas le loisir de réfléchir avec attention. Puis, je suis bien venue de Naples ici ; il n’y aura rien d’extraordinaire à ce que j’aille d’ici à la tour.


lisarda.

Ce sont les personnes chez qui vous êtes qui répondent maintenant de votre honneur ; et que dirait mon père, s’il rentrait et qu’il ne vous vit pas ?


flerida.

Je serai de retour avant son arrivée ; il n’est pas tard, madame.


lisarda.

Il faut que vous m’accompagniez cette après-dinée en visite.


flerida.

Vous voulez que je prenne patience.


lisarda.

Vous m’êtes nécessaire.


flerida.

Je serai de retour à l’instant. Je ne demande qu’à le voir.


lisarda.

Je n’y consentirai pas.


flerida.

Je reviendrai aussitôt.


lisarda.

Cela est impossible… vous avez beau vous obstiner, vous n’irez pas.


flerida.

Eh bien ! vous avez beau vous obstiner, vous aussi, quoi qu’il arrive, j’irai.


Entre LE GOUVERNEUR.

le gouverneur.

Comment ! vous vous querellez toutes deux ? Qu’est-ce donc ?


lisarda, à Flerida.

Vous ferez par force ce que vous n’avez pas voulu faire de gré.


flerida, à Lisarda.

Nous verrons.


le gouverneur.

Eh bien ?


lisarda.

C’est madame qui voulait sortir de la maison sans vous parler d’abord.


flerida.

Oui, seigneur, parce que je m’en veux aller.


le gouverneur.

Quoi ! suffit-il de dire : Je veux m’en aller ?


flerida.

Je confesse que je devais vous demander la permission ; mais puisque vous savez qui je suis et de quelle manière je suis ici, vous comprenez que je désire aller voir mon époux.


le gouverneur.

Je comprends que vous désiriez le voir : mais ce n’est pas pour que vous le voyiez que vous êtes notre prisonnière.


flerida.

Moi, votre prisonnière ?


lisarda, à part.

Je tremble que tout ne s’éclaircisse.


le gouverneur.

Vous avez bien peu de mémoire. — Vous avez donc oublié la scène du jardin ?


flerida.

Non, seigneur, je ne me la rappelle que trop.


le gouverneur.

N’êtes-vous point revenue de là prisonnière ?


flerida.

Prisonnière ? non, seigneur, je me suis présentée chez vous de plein gré.


le gouverneur.

Quoi ! je ne vous ai point trouvée là moi-même ?


flerida.

Quoi ! je ne suis pas de moi-même venue ici ?


le gouverneur, à part.

Elle me mettrait en colère, si je ne considérais qu’elle est la fille de don Alfonse.


flerida, à Lisarda.

Ah ça, madame, expliquez-moi ce mystère.


lisarda.

Oui, vous êtes prisonnière, à telles enseignes que vous m’avez dit qu’on vous avait trouvée cachée dans une maison.


flerida.

Moi, je vous ai dit cela ? moi !


lisarda.

De qui l’aurais-je appris autrement ?


flerida.

Je n’y comprends rien, en vérité.


le gouverneur, à part.

Elle le nie encore ! (Haut.) Je vous laisse avec elle, ma fille… Pour Dieu ! remettez-la… Quant à moi, j’y perdrais la tête.

Il sort.

flerida, à Lisarda.

Voyons, dites, m’a-t-on amenée prisonnière ?


lisarda.

Non, ma bonne amie, c’était un badinage.


flerida.

Pourquoi me l’avez-vous soutenu alors ?


lisarda.

Pardonnez-le-moi, Laura, j’y ai été forcée. Je devais songer à moi. Vous viendrez avec moi cette après-dînée, et je vous conterai ce qui en est.


flerida.

Jusque là je vous suis comme votre ombre.

Lisarda, Flerida et Celia sortent.

Scène II.

Une chambre dans la tour.
Entrent DON JUAN et DON CÉSAR.

don juan.

Je viens vers vous, don César, honteux d’avoir méconnu votre amitié. Mon excuse est que l’on peint l’amour aveugle avec un bandeau sur les yeux, et qu’il se laisse mener par la jalousie. Oui, je compare les soupçons jaloux à ces jeunes enfans qui conduisent les aveugles, s’en font obéir, et leur font accroire toute sorte de mensonges… Mais laissons cela… La réponse que je devais vous rendre aujourd’hui, c’est que je n’ai plus de crainte, plus de doute, et que je vous prie d’agréer mes humbles excuses ; — et si vous n’êtes pas satisfait, je vous offre ma poitrine ; vengez-vous, punissez-moi !


don césar.

J’aurais le droit de me plaindre de vous, don Juan, mais je n’en userai pas. Je ne serais pas un ami, un ami véritable comme je prétends l’être, si je ne vous passais pas un premier tort. J’avoue, d’ailleurs, que la circonstance était délicate, et qu’il a été généreux à vous de m’épargner en cette occasion… Toutefois, je n’aurais pas souffert d’un autre homme qu’il ne reçût pas mes explications… Mais comment vous êtes-vous désabusé ?


don juan.

Souffrez, de grâce, don César, pour vous, pour moi, que j’éloigne la conversation d’un sujet qui nous rappellerait à nous deux que je vous ai offensé. Parlons d’autre chose. — Savez-vous que votre prisonnière est belle ?


don césar.

Mais… pas très-belle.


don juan.

Si fait, si fait ! Mais il est vrai qu’à côté de Lisarda son éclat pâlit un peu. Il n’est rien d’aussi accompli que Lisarda. Toutes les autres femmes les plus parfaites sont à elle ce que les étoiles sont au soleil.


don césar.

Alors même qu’elle aurait autant de beauté que vous le prétendez, je doute qu’elle soit aussi spirituelle que la personne en question. Je pourrais, don Juan, vous lire une lettre… mon joli masque honteux m’a écrit… Il n’y aura pas d’indiscrétion, puisque nous avons mis en commun nos biens et nos maux.


don juan.

Vous me feriez beaucoup de plaisir.


don césar.

Je l’ai peut-être trop vantée… mais n’importe.


Entre CAMACHO.

camacho.

Grâces à Dieu, je me suis tiré d’un mauvais pas ! Ce n’est pas sans peine ni sans peur.


don juan.

Qu’est-ce donc ?


don césar.

Quelle peur, dis-tu ?


camacho.

Il me semble que j’ai à mes trousses une fenêtre et quatre domestiques. J’ai voulu aller voir tout-à-l’heure votre prisonnière, pour m’assurer par moi-même si elle est aussi bien que vous ne cessez de me le répéter, et j’ai trouvé à sa place la fille du gouverneur, un vrai diable, qui, furieuse d’apprendre le motif de ma visite, m’a dit : « Ce n’est pas ici une maison où l’on vienne rendre des messages, et si vous y remettez le pied une seconde fois, j’ordonnerai à quatre domestiques de vous jeter par la fenêtre. » Je n’en ai pas entendu davantage…


don juan.

Je la reconnais bien là ; elle est aussi sage que belle. — Mais lisons la lettre. Voyons donc un peu cet esprit si merveilleux.


don césar.

Ce n’est qu’un petit billet, mais charmant. Écoutez. (Il lit.) « Si vous pouvez gagner vos gardes comme j’ai gagné mes surveillantes, j’irai vous voir ce soir, mais à trois conditions : la première, que vous aurez la précaution de tenir prête une chaise à porteurs à la porte de l’Église-Major ; la seconde, que vous aurez à votre disposition une maison où je vous puisse parler ; et la troisième, que vous laisserez chez vous le pistolet. »


don juan.

Elle écrit fort bien vraiment ; mais il me semble qu’elle a conçu là un projet téméraire et difficile à exécuter.


camacho.

Écoutez un conte à ce propos. — Un jour un paysan s’en allait portant une corde, un pieu, une poule, un oignon, une marmite et une chèvre. Chemin faisant, il rencontre une grande coquine. Celle-ci l’appelle et lui dit : « Gil, viens ça, causons un peu aujourd’hui dans ce pré. — Je ne puis, dit-il, avec cet attirail ; je perdrais tout cependant. — À quoi, elle : Que tu es bête ! tu ne sais donc pas t’arranger ! que portes-tu là, voyons ? — Regarde : un oignon, une marmite, une chèvre, une poule, une corde et un pieu. — Voilà bien de quoi être en peine ! Fiche le pieu en terre, puis attaches-y la chèvre par un pied avec la corde ; puis, pour contenir la corde davantage, mets dessus la marmite, et dans la marmite mets la poule, et par-dessus la poule et la marmite, mets l’oignon. Ainsi tu n’auras rien à craindre, et tu seras bien sûr de retrouver après, l’oignon, la poule et la marmite, le pieu, la corde et la chèvre… » Lorsqu’une femme veut, il n’y a pas d’obstacle qui tienne ; elle est capable de l’impossible.


don juan.

Pas trop mal.


camacho.

Je crois bien !


don césar.

Tais-toi.


don juan.

Et enfin que comptez-vous faire ?


don césar.

C’eût été avec beaucoup de plaisir que je serais allé lui parler si c’eut été de nuit ou si l’alcayde m’eût permis de sortir. Je trouverais bientôt un endroit commode pour la voir.


camacho.

Mais, ma foi ! vous êtes aussi embarrassé que mon paysan, et plus que lui encore.


don juan.

Je me charge d’obtenir la permission de l’alcayde et je vous offre mon appartement ; vous n’y courez aucun risque, parce que la porte en donne sur une autre rue. Vous sortirez d’ici en carrosse et disposerez tout comme le désire cette dame.


camacho.

À merveille ! Vous prenez si bien vos mesures qu’on dirait que vous avez étudié la leçon de ma fillette.


don juan.

Va, Camacho, arrête une chaise ; voici la clef de mon appartement, et arrange tout pour le mieux. Allons, va, ne tarde pas.


camacho.

En vérité, je me fais à moi-même l’effet d’un cuisinier ; car les cuisiniers accommodent les ragoûts sans les manger, et même quelquefois sans y goûter.

Il sort.

don césar.

Vous me donnez là de précieuses marques d’amitié.


don juan.

C’est en réjouissance de mon bonheur d’aujourd’hui.


don césar.

Je vous devrai ce bonheur ; mais rien n’égalera ma reconnaissance.


don juan.

Vous ne pouvez être qu’à demi content de moi. Vous vouliez voir votre dame la nuit, et… Mais voici le gouverneur qui entre.


Entre LE GOUVERNEUR.

le gouverneur.

Quoi ! vous ici, don Juan ?


don juan.

Oui, seigneur, je suis prisonnier moi aussi.


le gouverneur.

Vous !… comment cela ?


don juan.

Puisque mon ami est prisonnier, je puis dire avec raison que je le suis également.


le gouverneur.

Bien !… — Mais à ce compte nous sommes tous prisonniers, car tous nous désirons servir don César.


don césar.

Je me tais, seigneur, et par là je crois vous mieux montrer ma gratitude. La parole est impuissante à exprimer les émotions de l’âme. Ainsi je me contente de vous dire : Que Dieu augmente et prolonge votre vie !


le gouverneur.

Voudriez-vous, don Juan, me laisser avec don César ? nous avons beaucoup à parler ensemble.


don juan.

Je m’empresse de vous obéir.


don césar, à part.

Hélas ! quelle occasion je perds !… si encore je pouvais la retrouver ce soir ! (Bas, à don Juan qu’il retient.) Vous voyez ce qui se passe, don Juan. Il pourra se faire que la dame soit déjà à m’attendre avec mon valet chez vous. Allez-y, entrez, car je sais qu’elle aura le visage recouvert de sa mante, — et dites-lui qu’il m’est impossible de l’aller voir. Ajoutez que je meurs de désespoir et de douleur.


don juan.

Comptez-y.


don césar.

À propos, don Juan, puisque vous savez qui elle est, n’ayez pas l’air avec elle de le savoir.


don juan.

Soyez tranquille.

Il sort.

le gouverneur.

Asseyez-vous là, don César.


don césar.

Je vous obéis, seigneur, comme c’est mon devoir.

Ils s’asseyent.

le gouverneur.

Vous saurez, don César, que j’ai été en ma jeunesse le grand ami de don Alfonse Colona ; je viens donc vous parler, non pas en juge, mais conduit près de vous par l’intérêt que je porte à sa personne et à son honneur. Lui-même a exigé mon entremise en cette occurrence. Donc, mon ami, en homme sage, faisant de nécessité vertu, a sollicité là-bas votre pardon ; il l’a obtenu et vous l’envoie sous ce pli. Il se flatte qu’après cela vous consentirez à rétablir son honneur. Il dit enfin que, pourvu que vous reveniez auprès de lui marié avec sa fille, vous pouvez y retourner sans nul souci, qu’il vous recevra à bras ouverts comme le père le plus tendre,


don césar.

Vous agissez, seigneur, comme celui que vous êtes, et vous m’imposez des obligations éternelles. La jalousie fut cause d’une fureur insensée ; je suis complètement désabusé aujourd’hui ; et ainsi j’appartiens désormais tout entier à la belle Flerida, et je suis prêt à lui donner ma main.


le gouverneur.

Alors ce ne sera pas plus tard que cette nuit.


don césar.

Est-ce que vous avez procuration pour cela ?


le gouverneur.

À quoi bon, si vous êtes ici présens l’un et l’autre ?


don césar.

Quoi ! Flerida ici !… Comment donc, de grâce ?


le gouverneur.

Vous n’y songez donc pas ! Oubliez-vous qu’elle est en ma maison ?


don césar.

Je l’ignorais, seigneur.


le gouverneur.

Allons donc ! ne l’ai-je pas trouvée avec nous le jour que je vous arrêtai ?


don césar.

Quel bizarre malentendu ! Vous vous trompez, seigneur, en croyant que cette dame est Flerida. Vive le ciel ! ce n’est pas elle.


le gouverneur.

Comment un sien valet qui la vue m’aurait-il menti ? Comment le dirait-elle pareillement ?


don césar.

Vous aurez sans doute chez vous une autre prisonnière.


le gouverneur.

Non pas ! je n’ai que cette dame qui était avec vous au jardin


don césar.

Eh bien ! vous êtes dans l’erreur, elle n’est pas Flerida.


le gouverneur.

Ma patience est à bout !… — Mais, — bien qu’elle nie qu’elle soit prisonnière, — si elle-même confesse, avec d’amers regrets, les divers incidens de ses amours et qu’elle en donne le détail, elle ne peut pas m’abuser ?


don césar.

Les mêmes signalemens, les mêmes indices pourraient convenir à une autre femme.


le gouverneur.

Cela est impossible. D’ailleurs, un valet qui l’a suivie l’a vue, je dis vue de ses yeux.


don césar.

Alors le valet en a menti.


le gouverneur.

Vous me feriez perdre l’esprit.


don césar.

Conduisez moi vers elle, et si elle déclare devant moi être Flerida, à l’instant même je l’épouse.


le gouverneur.

C’est bien, venez.


don césar, à part.

Ô ciel ! tirez-moi de cette intrigue inexplicable !


le gouverneur, à part.

Secourez-moi, grand Dieu, au milieu de tant d’ennuis !


don césar.

Enfin, dites-vous, c’est elle qui était cachée dans le jardin ?


le gouverneur.

Eh oui ! cent fois oui.


don césar.

Eh bien ! ce n’est pas Flerida.


le gouverneur.

Eh bien ?… De mal en pis !

Ils sortent.

Scène III.

Une chambre dans le palais du gouverneur.
Entrent LISARDA et FLERIDA, le visage recouvert de leurs mantes ; CAMACHO les accompagne.

camacho.

C’est ici la maison, mesdames. J’ai traversé la ville en tous sens afin que vous ne fussiez pas suivies. Je gagerais que vous ne savez pas où vous êtes.


lisarda.

Il est bien impossible que nous le sachions, étant venues recouvertes de nos mantes dans une chaise à porteurs dont les rideaux étaient tirés, et de laquelle nous ne sommes descendues qu’à l’entrée de cette pièce.


camacho.

Mes ordres sont d’aller fermer la porte du dehors dès que vous serez arrivées. Demeurez ici. Cette chambre hospitalière est celle d’un jeune homme qui a du goût, et vous pouvez vous amuser à la regarder. Adieu, mesdames.

Il sort.

flerida, à part.

Je n’ai pas dit un mot afin de n’être pas reconnue par Camacho. Maintenant je ne doute plus que don César soit ici, puisque ses valets y sont. — Mais pourquoi Lisarda va-t-elle ainsi recouverte de sa mante ? Pourquoi, lui, se conduit-il à mon égard avec tant de mystère ?… Qu’est-ce que cela signifie ?… Dieu veuille que cela finisse bien !


lisarda.

Respirons un peu ici, Laura. Personne ne nous voit. (Elle relève sa mante, reconnaît la chambre et se trouble.) Que le ciel me protège !


flerida.

D’où vient votre surprise, madame ?


lisarda.

Je n’en sais rien, Laura. — Je me meurs !


flerida.

Qu’avez-vous ?


lisarda.

Ce que j’ai !… j’ai que je suis dans ma maison, quand j’espérais me cacher pour une entrevue que je dois avoir, vous présente, avec un homme. Cette chambre que vous voyez est celle de don Juan. Vous qui êtes depuis peu à la maison, vous n’y êtes jamais entrée et ne pouvez la connaître ; mais, moi, je la reconnais bien… L’appartement a une porte qui donne sur une autre rue… Comme je suis venue sans regarder où j’allais et que la chaise nous a montées jusqu’ici, j’ai été prise au piège… Hélas ! hélas ! je suis perdue ! Et je ne puis me plaindre de personne ! je suis perdue, et par ma faute !… Laissez-moi bien m’assurer que ce n’est pas une vaine illusion, que c’est la vérité… Mais non, je ne me trompais pas… le mal qui nous arrive n’est jamais que trop réel !… ces sièges, ces tableaux, ce secrétaire, ce miroir, ces tentures, ce sont bien les nôtres ! c’est bien dans ma maison que je suis !… Ô ciel ! ô Dieu ! — Mais pour cela je ne me rendrai pas lâchement à la fortune… S’il y a remède à tout, il y en a un sans doute à cela.. Une porte de cette chambre donne dans mon appartement. S’il y avait là quelqu’un qui put nous ouvrir, nous sortirions d’ici ; c’est l’essentiel. Après, il nous sera facile de nous excuser d’avoir manqué au rendez-vous. Et quand même… il n’importe. — Voyez un peu à travers la serrure, Laura, je vous prie.


flerida.

Je vois Celia, madame, qui travaille assise près d’une fenêtre donnant sur le jardin.


lisarda.

Écartez-vous un peu, que je l’appelle. (Appelant.) Tst ! tst ! Celia !… Tst ! tst ! Celia !… (À Flerida.) Elle ne nous voit pas, et ne sachant de quel côté on l’appelle, elle tourne autour de la chambre comme une folle… (Appelant.) Par ici, Celia, par ici !


celia, du dehors.

Qui m’appelle ? qui est-ce ?


lisarda.

C’est moi, Celia. Je te dirai après ce qui en est. Ouvre-moi cette porte au plus tôt, si tu peux.


celia, du dehorS.

Mon maître doit en avoir la clef sur son secrétaire. Attendez un moment. Je cours la chercher.


lisarda.

Fais vite. — Oh ! puisse-t-elle revenir à temps !


flerida.

Il sera trop tard.


lisarda.

Pourquoi ?


flerida.

J’entends ouvrir l’autre porte, et l’on entre. C’est un homme !


lisarda.

C’est don Juan !… que le ciel me soit en aide !… — Laura, ôtez-moi cette mante, et vous, couvrez-vous bien le visage… Quelque chose que je dise, ne me démentez pas, ne me trahissez pas. Sauvez-moi la vie et l’honneur !


Entre DON JUAN.

don juan, à part.

Elle n’est pas dans la première pièce ; elle aura voulu visiter tout l’appartement. (Apercevant Lisarda.) Quoi ! madame, c’est vous ?


lisarda.

Oui, seigneur don Juan, c’est moi ! Comme cette dame vous attendait, je n’ai point voulu qu’elle fût seule, et je suis venue, en entrant par cette porte qui donne chez moi, lui tenir compagnie jusqu’à votre arrivée. Vous êtes, sur ma foi ! un galant comme il y en a peu. Vous épousez une dame, et vous en courtisez une autre !


don juan.

Mais, madame…


lisarda.

Taisez-vous, ne cherchez pas à vous excuser.


don juan.

Mais, madame, je ne…


lisarda.

Vous n’êtes qu’un cavalier discourtois, qu’un amant ingrat et infidèle.


don juan.

Est-ce que vous connaissez cette dame ?


lisarda.

Je n’ai pas besoin de la connaître ; elle ne m’a pas offensée.


don juan.

Eh bien ! écoutez et sachez…


lisarda.

Ne cherchez pas à vous excuser, don Juan. Je ne suis pas si éprise ! Ce n’est pas la jalousie qui m’anime, c’est le sentiment d’un juste orgueil blessé. Vous recevez, dans ma maison et presque sous mes yeux, une femme voilée !… Elle entre ici dans une chaise à porteurs dont les rideaux sont tirés, suivie d’un écuyer a pied !… Elle est accompagnée jusqu’à cette chambre par un valet que mes gens ne connaissent pas et qui, sans doute, vous sert de messager dans vos bonnes fortunes !… Je sais tout.


don juan.

Mais, madame…


lisarda.

Assez.


don juan.

Apprenez, je vous prie.


lisarda.

Finissons.


don juan.

C’est un de mes amis, madame, qui…


lisarda.

Cela est trop vieux, trop usé… Vous voulez me laisser entendre, n’est-ce pas, que c’est un de vos amis qui vous a emprunté votre chambre pour parler à une femme, service que les cavaliers se rendent mutuellement ? Voilà une belle excuse !


don juan.

Pour Dieu, madame, écoutez !


lisarda.

Quand une femme écoute des explications, c’est qu’elle veut être satisfaite. Moi, je ne veux pas l’être. Donnez-moi donc cette clef.


don juan.

Cette dame ne sortira pas que vous ne sachiez d’abord…


lisarda.

Je n’ai rien à savoir. Éloignez-vous de ce côté. (À Flerida.) Allons, madame, partez, et félicitez-vous de ce que je suis celle que je suis. (Bas.) Pardonnez-moi, ma chère amie, j’y suis forcée.


flerida, bas, à Lisarda.

Je vous admire.


don juan, à part.

Ô cruelle loi de l’amitié !… (À Lisarda.) Eh bien ! madame, cette dame ne sortira pas que vous n’ayez entendu de sa bouche ma justification.


lisarda.

Vous ne m’y contraindrez pas, j’espère.


don juan, à Flerida.

Alors, vous, madame, dites si vous me connaissez, dites qui est votre amant, ou, vive Dieu ! je dirai moi-même qui vous êtes.


lisarda.

Il faut que votre cause soit bien mauvaise, pour vous emporter de la sorte !


Entre CELIA.

celia, bas, à Lisarda.

Madame !


lisarda, bas, à Celia.

Que veux-tu ?


celia, de même.

J’ai ouvert.


lisarda, de même.

Un peu tard, mais c’est bien.


celia, de même.

Qu’y a-t-il donc ?


lisarda, de même.

Rien… Devine-le. (Haut, à don Juan.) Vous voyez, la porte était ouverte.


don juan.

Je ne le nie pas non plus. — Hélas ! voilà du monde qui vient. C’est votre père ! Tout ce que je vous demande, madame, c’est de ne pas me perdre auprès de lui.


lisarda, à part.

Il faut d’abord songer à soi.


Entrent LE GOUVERNEUR, DON CÉSAR et CAMACHO.

le gouverneur.

Qu’est ceci donc ? J’ai entendu vos voix en rentrant, et cela m’a engagé à venir voir ce qui se passait. — Vous ici, ma fille ?


lisarda.

Je suis venue ici.


le gouverneur.

Dans quel but ?


lisarda.

Pour rendre visite à une dame.


le gouverneur.

À cette dame, sans doute ? Qui est-elle ?


lisarda.

Le seigneur don Juan vous le dira mieux que personne.


le gouverneur.

Certes, seigneur don Juan, il faut que vous avez perdu l’esprit pour vous conduire ainsi dans ma maison !… C’est vous, vous qui osez y introduire une dame !


don juan.

Eh bien ! puisque vous m’accusez, vous aussi, je dirai tout, car la loi de l’amitié n’ordonne pas qu’un homme sacrifie pour son ami son honneur. Et comme mes révélations ne sauraient compromettre cette dame, — car personne ici n’ignore qu’elle est l’épouse de don César, — apprenez que vous voyez en elle la dame que vous gardez chez vous prisonnière et qui est sortie cette après-dînée pour parler à don César. Si j’ai commis une faute en favorisant le rendez-vous d’un ami, je vous en demande humblement pardon.


flerida, à part.

Moi, j’ai voulu parler à don César !


don césar, à part.

Quelle peut être cette femme voilée ?


le gouverneur.

Vous pouvez soulever votre mante, madame ; vous êtes connue ici, et il n’y a pas grand mal d’être sortie pour parler à votre époux. Puis, je tiens à lui prouver promptement ce qu’il refuse de croire, que vous êtes Flerida.


flerida.

Oui, seigneur, je le suis. Une autre que moi ne peut pas être cette femme infortunée.

Elle se découvre.

don césar.

Ciel ! que vois-je ?


le gouverneur.

Eh bien ! don César, est-ce Flerida ? est-ce bien elle ? Êtes-vous bien convaincu à cette heure ?


don césar.

Oui, seigneur, mais…


le gouverneur.

Ce n’était pas bien à vous, don César, de me soutenir là-bas qu’il était impossible que ce fût elle, lorsque vous étiez au moment de venir la rejoindre ici.


don césar.

Mais, seigneur…


lisarda, à part, après avoir fait signe à don César de se taire.

S’il faut renoncer à l’amour, conservons du moins l’honneur. (Haut.) Si vous voulez que je vous dise à tous le mot de cette énigme, — sachez donc que c’est moi qui ai mené ici la belle Flerida pour qu’elle ne se confiât pas à une autre, et pour apprendre au seigneur don Juan à ne pas prêter la maison de sa femme à ses amis.


flerida, bas, à Lisarda.

À quoi bon chercher le comment, puisque je recouvre l’honneur ?


don césar, bas, à Lisarda.

Et moi, puisque vous le voulez ainsi, je ne vous contredis pas.


lisarda, bas, à don César et à Flerida.

Le plaisir de faire votre bonheur m’ôte ma peine.


le gouverneur.

Puisque l’amour vous y convie, don Juan et Lisarda, rapatriez-vous et donnez-vous la main.


lisarda.

Voici la mienne.


don juan.

Ma foi est à vous pour la vie.


camacho, au public.

C’est le cas ou jamais, à présent qu’ils sont mariés, d’appliquer le dicton populaire : « De mal en pis. » Et ainsi, Ite, comedia est[16].


don césar, au public.

Et, comme une noble assemblée, ayez la bienveillance de pardonner les fautes de l’auteur qui se met à vos pieds.


fin de mal en pis.
  1. On appelle alcayde, en espagnol, le gouverneur d’une place et le geôlier d’une prison.
  2. L’espagnol dit : bachillera es la señora. L’adjectif bachiller, ra, signifie d’ordinaire une personne qui parle beaucoup. Ici, comme Flerida n’a pas encore raconte son histoire, nous pensons que Calderon aura mis au féminin le substantif bachiller, bachelier.
  3. Que son Alcoran los zelos
    Que no se dan à disputa.

    Mot à mot, la jalousie est un Alcoran, etc., etc.

  4. … Y que intentas
    Que ande hecho diablo de Auto el pensamiento
    Tras la memoria y el entendimiento ?

    Si nos souvenirs soin exacts, parmi les nombreux autos de Calderon, il en est un où le démon s’appelle la pensée (el pensamiento)

  5. Il y a ici dans le texte un jeu de mots intraduisible :

    « I aqui lugar acomodado tiene
    Lo de Lupus in fabula, que quiere
    Decir (segun colijo)
    Que assi Lope á sus famulos lo dixo. »

    Littéralement : Et ici peut s’appliquer le proverbe du loup de la fable, qui signifie (à ce que je conjecture), que Lope l’a dit ainsi à ses domestiques. Le jeu de mots porte sur Lupus et Lope ; Lope, nom d’homme, est la traduction espagnole de Lupus. Il porte, en outre, sur la ressemblance que présentent les premières syllabes de fabula et de famulos.

  6. Tu de ti misma Alcaydesa.

    Calderon a composé une pièce intitulée l’Alcayde de sí mismo, le Geôlier de lui-même ou qui se garde lui-même. Peut-être fait-il ici allusion à cette pièce.

  7. Il y a dans l’espagnol : Aquí fue Troya ! Ici fut Troie ! — Calderon emploie souvent cette exclamation pour annoncer une situation critique.
  8. Ventana ni rexa bolverá á ver.

    Ventana, c’est une fenêtre, en général, rexa, c’est la fenêtre du rez-de-chaussée, protégée par une grille ou garnie de barreaux.

  9. « Que aun no hemos acabado
    Con el negro embeleco del tapado. »

    Le mot tapado est de l’invention de Calderon. Pour reproduire autant que possible sa plaisanterie, nous nous sommes permis de fabriquer l’adjectif emmantelé.

  10. Voyez la notice qui précède la pièce.
  11. L’espagnol dit : Hice quatro galas
  12. Todas vuesas mercedes
    Sean testigos que huvo
    Un lacayo que se quede.

    Outre le compliment obligé qui termine toutes ses pièces, Çakleron s’adresse souvent au parterre, surtout dans ses comédies de cape et d’épée, par l’intermédiaire du gracioso. — Cela n’est arrivé, je crois, qu’une seule fois à Molière, dans l’Avare.

  13. Luiz de Camoëns.
  14. Matador signifie ordinairement, en espagnol, un homme qui en a tué un autre. En français et quelquefois aussi en espagnol, comme dans ce passage, on emploie ce mot dans un sens ironique, pour dire un homme qui menace de tout tuer. — Au jeu de l’hombre, qui est d’invention espagnole (hombre signifie homme), on appelle Matador les trois cartes supérieures.
  15. Todo, que es dama in utro que
    Como grado de doctor.

    Il y a dans ces deux vers une plaisanterie qui est à peu prés intraduisible, quoique très-facile à savourer:elle consiste dans le mélange de mots purement latins, avec d’autres qui sont les mêmes en latin et en espagnol, ou qui ont une grande analogie dans les deux langues.

  16. Ite, comedia est, c’est-à-dire, allez-vous-en, la comédie est finie. Il est impossible de ne pas reconnaître ici la parodie des paroles que le prêtre prononce à la fin de la messe pour congédier les assistans : Ite, missa est. On pourrait s’étonner que Calderon, qui était dans les ordres sacrés, se soit permis de plaisanter sur un pareil sujet. Mais outre qu’une plaisanterie de cette espèce n’est guère dangereuse dans un pays où le sentiment religieux domine, il faut remarquer que celle-ci est en soi assez innocente, et que l’auteur l’a placée dans la bouche du gracioso, qui est toujours à demi fou.