De la contingence des lois de la nature/3

Félix Alcan (p. 29-42).


CHAPITRE III


des genres


Toutes les choses données dans l’expérience reposent sur l’être, lequel est contingent dans son existence et dans sa loi. Tout est donc radicalement contingent. Néanmoins, la part de la nécessité serait encore très grande, si la contingence inhérente à l’être en tant qu’être était la seule qui existât dans le monde ; si, l’être une fois posé, tout en découlait analytiquement, sans addition d’aucun élément nouveau.

Selon les apparences, l’être ne nous est pas seulement donné en tant qu’être, c’est-à-dire comme une série de causes et d’effets. Les modes de l’être présentent, en outre, des ressemblances et des différences qui permettent de les ordonner en groupes appelés genres ou lois ; de former avec les petits groupes des groupes plus considérables, et ainsi de suite. Tout mode contenu dans un groupe inférieur est, à fortiori, contenu dans le groupe supérieur dont fait partie ce groupe inférieur lui-même. Le particulier ou le moins général a, de la sorte, son explication, sa raison, dans le général ou le moins particulier. Par là les modes de l’être peuvent être systématisés, unifiés, pensés.

Cette propriété est-elle inhérente à l’être en tant qu’être, ou bien est-elle, à son égard, quelque chose de nouveau ?

Sans doute, l’organisation logique n’accroît pas la quantité de l’être. De même une statue de bronze ne contient pas plus de matière que le métal dont elle est faite. Néanmoins, il y a, dans l’être ordonné logiquement, une qualité qui n’existait pas dans l’être pur et simple, et dont l’être n’a fourni que la condition matérielle : l’explicabilité. Cette qualité tient à l’existence de types, ou unités formelles, sous lesquels se range la multiplicité discrète des individus. Elle a sa source dans l’existence de notions. Or la notion est l’unité au sein de la multiplicité, la ressemblance au sein des différences. Grâce aux degrés qu’elle comporte, elle établit une hiérarchie parmi les liaisons causales ; donne aux unes, avec une généralité relative, la prépondérance sur les autres ; et fait, par là, du monde des causes et des effets, un symbole anticipé de l’organisation et de la vie. La notion est à la fois une comme genre, et multiple comme collection d’espèces. Elle n’est donc pas contenue dans l’être proprement dit, dont l’essence, en tant qu’il s’agit de l’être donné, est la diversité, la multiplicité pure et simple. Supérieure à l’être, elle en fait jaillir, parmi tous les modes dont il est susceptible, ceux qui lui fourniront des éléments appropriés, c’est-à-dire des formes semblables dans une certaine mesure, à travers la diversité qui fonde leur distinction ; et elle se réalise elle-même, en devenant le centre du système qu’elle a ainsi organisé. Une par essence, elle ne se confond pas avec les formes multiples dont elle détermine l’apparition, mais elle s’incorpore en elles, devient en elles visible et concrète. C’est parce qu’elle est ainsi intimement unie aux choses, qu’elle semble en faire partie intégrante. Mais elle pourrait disparaître sans que les choses cessassent d’être. Les choses perdraient sans doute cette physionomie harmonieuse qui résulte de la réunion des semblables et de la séparation des contraires, et qui est l’expression de l’idée ; elles ne seraient plus qu’un chaos absolument stérile : elles substituteraient pourtant, comme subsiste, à l’état de dispersion, la matière dont la vie s’est retirée.

Mais il n’est pas indispensable que la notion dérive analytiquement de l’être, pour que l’existence des genres soit considérée comme nécessaire. Il suffit que l’esprit déclare, en dehors de toute expérience, que l’être doit prendre une forme explicable, c’est-à-dire rationnelle, et se conformer aux lois de la pensée, qui exige, entre les termes qu’elle considère, des rapports de contenance. Il suffit, en un mot, que la synthèse : « être + notion » soit posée à priori comme synthèse causale. Or en est-il ainsi ?

La solution de cette question dépend du sens que l’on attribue au mot « notion ». Si l’on voit dans la notion un type immuable qui existe réellement et distinctement en dehors des choses données, un modèle dont les choses données ne sont que les copies imparfaites, il est impossible d’admettre que la notion soit un terme fourni par l’expérience. De même, le lien de participation qui rattache à la notion ainsi conçue les choses particulières ne peut être affirmé qu’à priori. Mais est-ce bien en ce sens que l’explicabilité des choses est impliquée dans l’étude de la nature ?

Sans doute, il serait utile de savoir qu’il existe des formes ou idées suprasensibles, types des genres donnés, si l’on pouvait connaître ces idées en elles-mêmes. Il y a plus : une fois en possession de ces modèles parfaits, l’esprit dédaignerait, non sans raison, la connaissance des copies défectueuses, et laisserait de côté l’expérience, qui n’a d’autre objet que ces copies elles-mêmes. Mais on ne peut prouver que l’esprit soit capable, sans le secours de l’expérience, de donner un contenu à la notion ou idée, considérée comme type métaphysique des choses sensibles. L’original, ici, n’est connu que par la copie. Le rôle de l’esprit consiste à transfigurer le type abstrait des choses données en lui appliquant la forme de la perfection et de l’éternité. Dans ces conditions, la conception de types métaphysiques est sans usage dans l’étude des phénomènes. La synthèse de l’être et de la notion, ainsi entendue, peut être une connaissance à priori, mais ce n’est pas de cette synthèse qu’il est question.

Dira-t-on que l’élément connu à priori n’est sans doute, à aucun degré, le contenu de la notion, la somme des caractères qu’elle comprend, mais qu’il consiste dans le lien de nécessité établi entre ces caractères, et qu’ainsi le concept de la notion, s’il n’est pas présupposé par les choses elles-mêmes, l’est du moins par la connaissance des choses ?

Cette manière de concevoir la notion n’est pas encore exactement celle qui préside aux sciences positives. Elle est susceptible d’inspirer au savant la présomption ou le découragement. Persuadé que les choses se laissent enfermer dans des définitions, le savant érige en vérité définitive, en principes absolus, les formules auxquelles ont abouti ces recherches. C’est l’origine des systèmes, troncs superbes et rigides, d’où la sève se retire peu à peu, et qui sont voués à la mort. Et si, plus circonspect, le savant attend, pour ériger ses formules en principes, qu’elles soient adéquates à la réalité, il voit fuir devant lui l’objet de ses recherches à mesure qu’il s’en approche : la perfection même des méthodes et des instruments d’investigation ne fait que le convaincre de plus en plus du caractère purement approximatif des résultats qu’il obtient. C’est l’origine de ce scepticisme scientifique, qui ne veut plus voir dans la nature que des individus et des faits, parce qu’il est impossible d’y trouver des classes et des lois absolues. La science a pour objet l’étude des phénomènes ; elle se trahit elle-même, si elle commence par se faire des phénomènes une idée qui les transforme en choses en soi.

Dans son application à l’étude de la nature, la notion, loin d’être une entité distincte, n’est que l’ensemble des caractères communs à un certain nombre d’êtres. Elle n’est pas immuable, mais relativement identique dans un ensemble de choses données. Elle n’est pas parfaite, ce qui serait un caractère positif, mais relativement dépouillée d’éléments accidentels, ce qui est un caractère négatif. De même, le lien de la notion et de l’être n’est pas une participation mystérieuse, une traduction de pensées pures en images accessibles aux sens, une analogie symbolique entre le phénomène et le noumène. Ce n’est pas même une corrélation immuable entre des éléments d’ailleurs sensibles, une systématisation nécessaire de phénomènes. C’est simplement le rapport de la partie au tout, du contenu au contenant. De la sorte, la synthèse de l’être et de la notion, dans son acception scientifique, peut être connue par l’expérience et l’abstraction. Car l’expérience nous révèle les ressemblances des choses et leurs différences. L’abstraction élimine peu à peu les caractères variables et accidentels, pour ne retenir que les caractères constants et essentiels. L’idée d’une classe, c’est-à-dire d’un tout, étant ainsi formée, l’expérience nous apprend que tel ou tel être présente les caractères qui sont les signes distinctifs de cette classe. Nous rapprochons donc cet être de ses semblables ; nous le faisons rentrer dans le tout relatif que ceux-ci constituent.

Ainsi l’union de l’être et de la notion, l’existence des genres, n’est pas seulement une synthèse, c’est encore une synthèse à posteriori. Elle n’est donc pas nécessaire en droit. Mais il semble impossible de contester qu’elle le soit en fait. Car les progrès de la science ont de plus en plus montré que tout a sa raison comme sa cause ; que toute forme particulière rentre dans une forme générale ; que tout ce qui est fait partie d’un système. L’impossibilité de rattacher logiquement un détail à l’ensemble n’atteste pas le désordre des choses, mais notre ignorance.

On peut toutefois remarquer que le groupement des choses sous les notions reste toujours plus ou moins approximatif et artificiel. D’une part, la compréhension réelle des notions ne peut jamais être exactement définie. D’autre part, il se rencontre toujours des êtres qui ne rentrent pas exactement dans les cadres établis. Il n’y a pas jusqu’aux notions ou catégories les plus générales, les plus fondamentales, dont la table n’ait pu être définitivement dressée, comme si l’être était impatient d’une immobilité absolue, même dans ses couches les plus profondes. Certes les progrès de la science définiront d’une manière de plus en plus précise la compréhension et l’extension des genres. Mais qui oserait affirmer que cette définition puisse jamais être complète et définitive ? qu’il existe dans la nature un nombre déterminé de genres radicalement séparés les uns des autres par la présence ou l’absence de caractères précis ? et que tous les êtres sans exception se rangent exactement sous ces types généraux ? Il est impossible d’affirmer qu’à côté de l’être discipliné par la notion, il ne reste pas une certaine quantité d’être plus ou moins rebelle à son action ordonnatrice ; ou bien encore que l’être soit toujours intelligible au même degré, que la distribution des êtres en genres ne soit pas tantôt moins, tantôt plus profonde, précise et harmonieuse.

C’est donc d’une manière contingente que se superposent à l’être la notion et toutes les déterminations qu’elle comporte. Considérés, du dehors, au point de vue de l’être, les modes de la notion ne se produisent pas d’une manière fatale. Mais le développement de la notion elle-même, c’est-à-dire la décomposition du général en particulier, n’obéit-il pas à une loi nécessaire, et ainsi la contingence externe ne se ramène-t-elle pas à une nécessité interne ?

La loi de la notion est le principe d’identité, suivant lequel la notion reste identique avec elle-même, se conserve telle qu’elle est, ne reçoit ni augmentation ni diminution à travers toutes les fonctions logiques qu’elle est appelée à remplir. C’est, peut-on dire, la permanence de la notion elle-même. En vertu de cette loi, ce qui est contenu dans une notion partielle est, à fortiori, nécessairement contenu dans la notion totale.

Cette formule ne résulte pas analytiquement du concept même de la notion. Car on conçoit qu’un tout puisse acquérir ou perdre des parties, sans pour cela cesser d’être un tout. Un type peut changer, sans pour cela cesser d’être un type.

La loi de la notion est donc une proposition synthétique. Est-elle affirmée à priori ?

On peut interpréter de plusieurs manières les termes de cette loi.

Suivant l’une de ces interprétations, il existe dans la nature un nombre déterminé de types généraux réels, qui remplissent, à l’égard des individus, le rôle de la substance à l’égard des accidents. L’identité de la notion à travers ses fonctions diverses tient donc, en réalité, à ce que c’est un seul et même être qui supporte les individus d’une même espèce, lesquelles n’ont de l’existence distincte que la vaine apparence.

Suivant une autre interprétation, le principe d’identité ne concerne pas les choses en soi, mais seulement la connaissance des choses. Il n’est qu’une condition à priori de l’expérience. Sa signification véritable est déterminée par les besoins de la pensée. En ce sens, quoi qu’il en soit des types transcendants, ce sont toujours exactement les mêmes notions immanentes qui figurent dans les diverses phases de l’explication des choses ; et, par suite, la notion totale contient exactement tout le contenu des notions partielles. En outre, la permanence de toutes les notions particulières a sa raison dans la permanence d’une notion suprême où sont contenues toutes les autres ; les genres d’un ordre inférieur rentrent tous exactement dans un nombre plus petit de genres supérieurs, et ainsi de suite, jusqu’à ce que tout se ramène à l’unité. Enfin, et par là même, le lien qui unit le particulier au général, le conditionnel à la condition, la chose expliquée à la raison explicative, est absolument nécessaire.

Il est clair que, dans l’une ou l’autre de ces acceptions, le principe d’identité est posé à priori, puisque la nature ne nous présente pas deux choses exactement identiques, et qu’à chaque pas nous nous trouvons en présence de caractères irréductibles. Mais ce ne sont pas ces maximes absolues qui sont requises par la science. Employées comme cadres du raisonnement, elles n’engendreraient que des sophismes, parce que les termes concrets fournis par l’expérience ne satisferaient jamais aux conditions d’identité et de contenance exactes qu’elles requièrent. Elles imposeraient aux recherches scientifiques, en ce qui concerne la nature des genres et leurs rapports entre eux, un point de vue qui pourrait n’être pas légitime, et qui risquerait de fausser l’observation. Comment, en effet, découvrir dans le monde des éléments contingents, à supposer qu’il en existe, si d’avance on affirme que tous les rapports des choses doivent se ramener strictement au rapport de la substance à l’accident ou du tout à la partie, si l’on pose le problème scientifique dans des termes qui, à priori, excluent la contingence et en font une nécessité déguisée ? Toute question posée au monde donné est sans doute légitime, mais à condition que l’on n’érige pas d’abord en vérité indiscutable le postulat qu’elle renferme. On doit, au contraire, être prêt à mettre en question ce postulat lui-même, et à reprendre les choses de plus haut, dans le cas où l’expérience contredirait les prévisions qu’on a formées.

Dans son application aux sciences positives, le principe d’identité ne suppose pas l’existence d’archétypes substantiels. Comment pourrait-on relier logiquement les phénomènes à ces essences hétérogènes ?

Il ne suppose pas non plus, d’une manière absolue, l’identité de l’élément générique dans les espèces, la réduction de toutes les notions à une seule, la liaison nécessaire du particulier au général.

Sans doute, dans un syllogisme, c’est le même terme générique qui est appliqué à l’espèce et à l’individu contenu dans cette espèce. Mais l’identité n’est que dans les mots. Car il est impossible de trouver un caractère qui soit exactement le même dans deux individus ; et il est vraisemblable, d’après la loi même de l’analogie d’où résulte l’existence des espèces, que, si deux individus étaient identiques sur un point, ils le seraient entièrement. La nature ne nous offre jamais que des ressemblances, non des identités ; et le syllogisme ne peut que conclure, de ressemblances observées à des ressemblances non observées. Il ne saurait prétendre à une rigueur incompatible avec les données expérimentales qui, seules, peuvent lui fournir une matière.

De même, la science positive n’exige nullement la possibilité de réduire toutes les notions à l’unité. Elle exige simplement une hiérarchie relative de notions de plus en plus générales. Qu’il y ait, au fond, un ou plusieurs systèmes de notions ; que ces systèmes aient ou non, en dernière analyse, une base unique ; que toutes les espèces se distribuent exactement dans les genres ou qu’il y ait des espèces intermédiaires : le raisonnement concret n’en sera pas moins possible.

Enfin, dans la forme du syllogisme comme dans sa matière, le caractère absolu n’est qu’apparent. On ne peut prétendre établir des rapports exacts de contenance entre des touts et des parties qui, en eux-mêmes, ne sont pas exactement circonscrits. Lorsqu’on dit que Paul, faisant partie de l’espèce « homme », fait à fortiori partie du genre « mortel », lequel contient l’espèce « homme », cela veut dire simplement que, si Paul ressemble, par un grand nombre de côtés, à d’autres êtres déjà comparés entre eux et réunis sous la notion « homme », il est extrêmement probable, pratiquement certain, qu’il leur ressemblera aussi en ce qui concerne la mortalité. Or, pour qu’une telle déduction soit possible, il suffit d’admettre qu’il y a dans la nature des faisceaux de ressemblances tels que, certains groupes de ressemblance étant donnés, il est très probable que certains autres le seront également : c’est proprement la loi de l’analogie.

S’il en est ainsi, le principe d’identité, dans son usage scientifique, ne présente aucun caractère incompatible avec une origine à posteriori. L’expérience est en mesure de nous fournir des notions de genres de mieux en mieux définies, des ressemblances de plus en plus générales, des liaisons de ressemblances de plus en plus constantes.

Issu de l’expérience, le principe d’identité ne peut être considéré comme nécessaire en droit, comme imposé à la création ou à la connaissance des choses.

Mais n’est-il pas imposé à l’esprit par la forme même de la science, par l’idéal qu’elle poursuit et dont, en fait, elle se rapproche constamment ? N’est-il pas le principe de la logique, dont toutes les sciences acceptent la juridiction ? Et ainsi n’est-il pas pratiquement reconnu comme nécessaire ?

Il importe de remarquer que la logique, malgré son rôle indispensable dans la connaissance, n’est qu’une science abstraite. Elle ne détermine pas le degré d’intelligibilité que présentent les choses réelles. Elle considère la notion en général sous la forme la plus précise que puisse lui donner l’expérience modifiée par l’abstraction, et elle en déduit les propriétés suivant une méthode appropriée à l’entendement, c’est-à-dire sous l’idée de la permanence de cette notion elle-même. Elle développe le système des lois qui s’appliquent à des notions quelconques mises en rapport les unes avec les autres, à supposer que ces notions demeurent identiques. Elle forme des cadres dans lesquels l’expérience est appelée à mettre un contenu, au risque même de les élargir et de les briser. Si elle présente une haute certitude pratique, c’est qu’elle développe un concept extrêmement simple, qui est comme le type moyen d’une infinité d’expériences, et qu’ainsi ses définitions de mots sont presque des définitions de choses. C’est ainsi qu’en statistique la probabilité est de plus en plus voisine de la certitude, à mesure que la base de l’observation est plus étendue ; car alors les particularités s’annulent de plus en plus les unes les autres, pour laisser le fait général se dégager dans toute sa pureté. Mais la logique trahirait la science au lieu de la servir, si, après avoir, pour la commodité de l’esprit humain, achevé artificiellement la cristallisation ébauchée par l’expérience et donné à la forme générique une rigidité de contours que ne lui imposait pas la nature, elle prétendait ensuite ériger cette abstraction en vérité absolue et en principe créateur de la réalité qui lui a donné naissance. Les lois sont le lit où passe le torrent des faits : ils l’ont creusé, bien qu’ils le suivent. Ainsi le caractère impératif des formules de la logique, bien qu’il soit pratiquement justifié, n’est qu’une apparence. En réalité, les rapports logiques objectifs ne précèdent pas les choses : ils en dérivent ; et ils pourraient varier, si les choses elles-mêmes venaient à varier, en ce qui concerne leurs ressemblances et leurs différences fondamentales.

Mais peut-on dire qu’il se produise de telles variations ? La tentative d’expliquer les phénomènes ne nous met-elle pas tôt ou tard en présence de ce qu’on appelle la nature des choses, c’est-à-dire de propriétés et de rapports immuables ? Si le torrent se creuse lui-même son lit, est-ce de lui-même que, d’abord, il coule dans tel ou tel sens ? Sous les lois qui résultent du changement, n’y a-t-il pas celles qui le déterminent ? Celles-ci sont-elles encore variables ? Et le dernier mot n’est-il pas : « Tout change, excepté la loi du changement ? »

Il est, à coup sûr, légitime que l’esprit humain s’attache fortement à cette idée de la nature des choses, à laquelle il doit sa victoire sur le destin et les puissances capricieuses, son entrée et ses progrès dans la carrière de la science. Mais cette idée ne doit pas régner à son tour d’une manière exclusive, et ramener, sous une autre forme, la croyance à la fatalité. Si un premier regard jeté de ce point de vue sur l’univers a pu faire croire que les choses avaient en effet des propriétés immuables, une nature éternelle, où se trouvait la raison dernière de toutes leurs vicissitudes : un examen plus approfondi montre que ce qu’on avait pris pour le fond immuable des choses n’était encore qu’une couche mobile et superficielle ; et, à mesure que l’homme pénètre plus avant dans la réalité, à mesure recule devant lui ce fondement inébranlable qui devait tout supporter. Fort de l’idée des genres et des lois, l’esprit humain espérait remplacer les classifications artificielles par des classifications naturelles. Mais avec les progrès de l’observation, telle classification, que l’on croyait naturelle, apparaît à son tour comme artificielle ; et l’on se demande s’il ne conviendrait pas de substituer à toute systématisation rationnelle le dessin pur et simple d’un arbre généalogique. Or, s’il est impossible de trouver dans la nature un rapport parfaitement constant ; si les propriétés et les lois les plus essentielles apparaissent comme indéterminées dans une certaine mesure : n’est-il pas vraisemblable que le principe même de la distribution des phénomènes en genres et espèces (lequel, dans son usage scientifique, n’est, en définitive, que la forme la plus générale et la plus abstraite des lois de la nature, après le principe de la liaison causale) participe, lui aussi, de l’indétermination et de la contingence ?

Ainsi le raisonnement à posteriori aussi bien que la spéculation à priori laisse place à l’idée d’une contingence radicale dans la production des ressemblances et des différences d’où résultent les genres et les espèces de la nature, c’est-à-dire dans l’existence et la loi de la notion. Rien ne prouve qu’il existe des genres dont la compréhension et l’extension soient exactement déterminées et inimitables. Il peut arriver que la notion, dans les choses qui l’expriment, se définisse de mieux en mieux ; que les sujets se rangent de plus en plus exactement sous des prédicats déterminés, en abandonnant les caractères qui participaient des notions collatérales. Issue de l’être, comme d’une matière par voie de création, la forme logique peut, à son tour, régir sur l’être et le pénétrer plus profondément. Par contre, on peut concevoir que l’être, rangé par la notion sous des lois étrangères, fasse effort pour retourner à son état primordial de dispersion et de chaos ; et que, par suite, la part de l’ordre logique, de la distribution des choses en espèces et en genres, diminue dans la nature.

Ces changements, il est vrai, resteraient à l’état de possibilités idéales ou d’apparences illusoires, si le principe de causalité était admis dans toute sa rigueur. Car alors la nature de l’antécédent déciderait entièrement et nécessairement de la nature du conséquent, et il n’y aurait aucune place pour une harmonie dont le germe ne préexisterait pas dans les conditions données. Or la cause, comme telle, est indifférente à l’harmonie ou au désordre : les causes, laissées à elles-mêmes, ne s’emploient qu’à s’entre-combattre, et donnent des résultats identiques à ceux du hasard. Ainsi le désordre serait éternel, irrémédiable, si les forces dont se compose le monde, produisant inévitablement leurs effets, n’admettaient, dans toute la série de leurs actions, aucune intervention supérieure. Mais, si la cause est susceptible, dans une certaine mesure, de recevoir une direction, la vertu de la notion ne demeure pas inutile. Elle détermine, dans le monde des forces, une convergence féconde. Elle les amène à produire des choses, au lieu de s’agiter éternellement dans le vide sans réussir à le peupler.